Hospitalité le long des routes dans l’Italie du haut Moyen Âge : un principe de régulation multiscalaire
p. 273-288
Texte intégral
Hospitalité, système routier et régulation(s) : un thème aux multiples facettes
1Le rapport étroit entre structures d’accueil et routes constitue un thème récurrent de l’historiographie traitant du sujet de l’hospitalité au Moyen Âge. Cette historiographie a maintes fois souligné la relation que les lieux où l’on venait en aide aux nécessiteux entretenaient avec les voies de communication1. Ce rapport semble du reste presque aller de soi, en particulier si l’on considère l’immense bibliographie qui a trait aux grandes routes de pèlerinage européennes, ainsi qu’une longue tradition d’histoire “hospitalière”, qui a mis en évidence le rôle joué par les xenodochia – le terme le plus courant dans ce domaine au haut Moyen Âge occidental – dans l’assistance aux voyageurs qui parcouraient les chemins menant vers Rome, vers la Terre Sainte ou vers les sanctuaires, plus ou moins importants et fréquentés, de la chrétienté occidentale2.
2Le thème du pèlerinage a sans aucun doute représenté le prisme principal à travers lequel les structures d’accueil routières ont été abordées, notamment au sujet des grands axes internationaux de dévotion, à l’instar, pour l’Italie médiévale dont il sera question dans les pages qui suivent, de la via frangicena : une sorte de “mythe historiographique” s’est même créé autour d’elle, qui tend, parfois, à voir dans ce parcours, un tracé précis et presque immuable dans le temps3. Au cours des dernières décennies, la recherche scientifique a pourtant procédé à un changement assez radical de perspective en la matière, en reconnaissant désormais, dans la pluralité des parcours possibles, l’essence même de la viabilité médiévale : à savoir un système caractérisé par une grande flexibilité, capable de s’adapter aux conditions fluctuantes du paysage ainsi qu’aux exigences – tout aussi changeantes – des hommes, du peuplement et de l’activité humaine au sein d’un espace donné. En réalité, plusieurs chemins possibles coexistaient sur un même territoire, organisés selon une hiérarchie qui pouvait également varier dans le temps4. Cette nouvelle démarche amène à dépasser l’idée d’une route fixée et stable dans l’espace et dans le temps, ainsi que celle de l’existence de chemins spécialisés dédiés au pèlerinage : il apparaît désormais clairement que plusieurs catégories de voyageurs fréquentaient les mêmes parcours routiers.
Les bénéficiaires de l’accueil : une population composite
3De cette approche renouvelée découle le dépassement du postulat selon lequel les structures d’accueil auraient servi essentiellement aux pèlerins, au profit d’une conception élargie du voyage5. Les hospices sont, de fait, insérés dans un système de flux assez complexe, aux buts, aux formes et aux évolutions multiples. Aux côtés des pèlerins, c’est tout un monde composite qui se déplace pour les raisons les plus diverses : des religieux, des intellectuels, des marchands, des artistes, ou encore des légats (les missi de l’époque carolingienne) qui doivent accomplir des missions diplomatiques auprès de la cour, au sein des centres du pouvoir civil, des monastères ou des évêchés.
4C’est d’abord à cette dernière catégorie que l’on pense naturellement lorsqu’il est question d’étudier le pouvoir de régulation de l’hospitalité le long des routes de l’Italie médiévale. En effet, l’hospitalité prodiguée à ces acteurs officiels représente per se un puissant moyen de régulation, en considérant que ceux qui remplissent ces fonctions étaient appelés à parcourir de longues distances, en utilisant tout le réseau routier à leur disposition pour l’intérêt de l’État. Le fait de pouvoir compter sur des points d’appui fiables le long des routes, où se reposer, faire reposer ou changer leurs montures et parfois renforcer, à travers un séjour temporaire, les liens de fidélité des institutions accueillantes avec l’autorité centrale, constitue évidemment un aspect essentiel des implications pratiques, administratives et politiques de l’hospitalité, qui contribuaient à la continuité de l’exercice du pouvoir.
5Les rois carolingiens ne manquent d’ailleurs pas de prêter une attention particulière à cet enjeu, comme le fait Pépin, qui, en 787, depuis Pavie, recommande le maximum de sollicitude envers les xenodochia et ordonne que, l’hiver arrivé, personne ne refuse l’accueil à ce groupe particulier de voyageurs composé de episcopis, abbatibus, comitibus seu uassis dominicis vel reliquis hominibus qui ad palatium veniunt aut inde vadunt vel ubicumque per regnum nostrum pergunt6. L’hospitalité est donc bien d’abord une question politique, un élément de régulation par excellence, en ce qu’elle contribue à la stabilitas du royaume et au bon fonctionnement des ses institutions, dans un monde où la mobilité, au plus haut niveau, fait intrinsèquement partie de la gestion même du pouvoir.
6Mais une seconde catégorie, très différente, de personnes bénéficiait au plus haut point du soutien assuré par les structures d’accueil routières : les pauperes, un terme polysémique dont l’historiographie des dernières décennies a contribué à mettre en exergue la grande fluidité. Cette expression pouvait en effet désigner toutes sortes de gens en condition de faiblesse7, “des victimes pitoyables de l’infortune, du désordre économique ou social et des entreprises des puissants, qui cherchent à s’enrichir au détriment des minus potentes. Le pauper est l’équivalent d’un minus potens, c’est-à-dire d’un ‘non puissant’ qui a besoin d’être protégé pour préserver son autonomie personnelle”, selon la définition de J.-P. Devroey8.
7Dans ce contexte, les structures d’accueil jouent un rôle crucial de régulation sociale : en fournissant les moyens de subsistance matérielle aux malheureux qui y ont recours, elles contribuent à éliminer des conflits potentiels et participent au maintien de l’ordre au sein d’une communauté plus au moins élargie. Cette fonction explique également l’attention des souverains carolingiens pour les xenodochia et justifie, par exemple, l’action de l’empereur Louis II qui, en 867, impose aux abbés chargés d’agir dans l’intérêt du royaume d’inspecter soigneusement les monastères et les senodochia, qui doivent se montrer obéissants au pouvoir royal et bien réglés. Ces abbés auxquels l’empereur se fie doivent en même temps restaurer pleniter et diligenti cura les hospitales pauperum, en particulier ceux qui se trouvent dans les zones les plus difficiles à rejoindre et sans doute les plus défavorisées du point de vue économique, à l’instar des régions de montagne (in montanis)9.
8Ce capitulaire et bien d’autres sources similaires que l’on pourrait convoquer montrent bien comment, pour garantir cette régulation sociale, l’enjeu premier apparaît avoir été celui de l’accessibilité de ces institutions, dont le poids pesait sur le système routier, à de multiples échelles.
9Le rayon des mouvements de la plupart de ces pauperes vers les espaces d’accueil était certainement minime si on les compare aux voyages des pèlerins dans le sens classique du mot, mais il s’agit bien toujours de mobilité, une mobilité centripète, qui se met en place au niveau local. Cette mobilité, liée à la convergence de gens en difficulté vers les lieux d’accueil, se déroulait évidemment sur de courtes distances, mais n’en impliquait pas moins des enjeux liés à l’usage du système routier desservant une région ou un petit réseau de communautés. C’est tout d’abord à cette échelle réduite que l’on peut percevoir l’importance de la bonne connexion routière des hospices, dont l’accessibilité assure aux pauperes locaux la possibilité de jouir d’un confort, certes minimum, mais en tous cas souvent crucial et qui permettait, le cas échéant, de désamorcer des conflits sociaux.
10Hildemar de Corbie (ou de Civate) offre, dans son Commentaire à la Règle de saint Benoît, un tableau tout à fait vivant et efficace de ces visiteurs particuliers, demandant de l’aide aux monastères, dont la provenance se distribue sur des “cercles concentriques”. Il recommande notamment que, quand bien même manquerait-on de pauperes venant de loin (de longe), les frères ne renoncent pas au mandatum, au lavage des pieds, qui représente un moment crucial dans la pratique de l’hospitalité et qui revêt une dimension symbolique marquée. Pour cela, il est attendu qu’ils se tournent vers les (pauperes) vicini, qui habuerint nimiam indigentiam, qui, s’ils se trouvent déjà dans l’hôpital du monastère, peuvent bien devenir les destinataires du lavage, sicut longiquis10. Cette présence des pauperes dont nous parle Hildemar est donc strictement liée au territoire sur lequel s’élève la structure d’accueil et, indirectement, au réseau routier – dans ce cas surtout secondaire et local – qui la dessert. L’intellectuel carolingien offre un aperçu clair de la capacité d’attraction du monastère et de ses structures d’accueil au niveau local. Il laisse entrevoir que ce mouvement à courte distance des pauperes vicini à la recherche d’un soutien matériel constituait un facteur essentiel pour la survie d’une catégorie de marginaux qui, si elle n’a pas toujours été prise en compte, semble avoir été bien présente dans ces espaces.
11Néanmoins, on voit que cette présence des pauperes s’inscrit dans un discours de régulation qui s’étend au-delà des aspects purement sociaux pour toucher également à la pratique religieuse (au mandatum, par exemple), et aux rites d’hospitalité que la communauté monastique met en place pour renouveler les anciennes prescriptions de Benoît en les adaptant à la sensibilité du monde carolingien, toujours très attentif à la norme.
12L’inclusion des structures de l’hospitalité monastique dans un système routier d’envergure provoquait donc l’arrivée de visiteurs de différents niveaux sociaux et de provenances variées, ce qui, en retour, avait des implications redoutables pour la régulation de la vie des communautés d’accueil, notamment au sein des grands monastères. Hildemar, entre autres, rappelle la nécessité d’organiser les espaces affectés à l’accueil de façon précise et bien délimitée ; le flux des voyageurs et le nombre d’hôtes s’étant incroyablement accru par rapport aux temps de Benoît, on ne peut pas accueillir tout un chacun de la même façon, au moins du point de vue du confort que l’on pouvait fournir à ceux qui demandaient l’hospitalité sur leur chemin. L’appartenance à une classe sociale devient alors essentielle et impose le cloisonnement des espaces, entre les riches (avec leurs montures) d’un côté, les pauperes et peregrini de l’autre, sans parler des religieux qui rendent visite à leurs co-religionnaires comme le montre bien du reste le plan de Saint-Gall. Ce célèbre document nous montre, en effet, des espaces d’accueil multiples et bien distincts : sur le côté nord de l’église abbatiale, vers l’accès occidental, la maison des hôtes de marque (domus hospitum) est bien équipée en services, étant par exemple dotée d’espaces pour les serviteurs (cubilia servitorum) et les montures (stabula caballorum, praesepia), tandis que, de l’autre côté, au sud, se trouve la domus peregrinorum et pauperum. Un espace réservé est en outre prévu pour les moines en visite, accolé au mur gouttereau nord de l’église, tout près du transept (susceptio fratrum supervenientium et dormitorium eorum)11.
Xenodochia et routes : enjeux économiques, rôle et fonctions territoriales
13À travers l’analyse du rapport hospices-routes, un dernier type de régulation apparaît, aux implications cette fois plus résolument administratives, économiques et parfois ‟politiques” au sens large : celle qui a trait au contrôle du territoire exercé par les institutions auxquelles les structures d’accueil sont associées.
14Les parcours à travers lesquels ce processus se met en place sont multiples : le cas du xenodochium fondé par voie testamentaire par Totone, en 777, est exemplaire12. Membre de la ‟classe moyenne” des propriétaires de l’époque lombarde, peut-être marchand13 et disposant de biens de famille dans le territoire du lac de Lugano, il fonde un hospice (xenodochium) à Campione (aujourd’hui ‟d’Italia”), un lieu où sa famille était enracinée depuis quelques générations et où elle avait fondé l’église Saint-Zénon. Campione était bien connecté à la route reliant le lac de Côme et celui de Lugano à travers le val d’Intelvi14 (fig. 1). Le site jouit d’une position géographique favorable, placé sur un lac qui constitue une voie d’eau exploitée au Moyen Âge, intégrant la route terrestre qui, depuis Côme et la plaine lombarde, rejoignait Bellinzona et les cols des Alpes centrales ; en outre, juste en face de Campione, le site de Lugano abritait un marché, attesté dès 98415, ce qui témoigne une fois de plus de l’intérêt remarquable de ce territoire, du point de vue routier et plus largement économique16. Le xenodochium pouvait également s’appuyer sur la voirie locale, sur de courtes distances, pour accomplir sa mission d’assistance : le responsable de l’hospice doit nourrir chaque semaine douze pauperes, sans doute locaux, tandis qu’en temps de Carême, ces derniers sont reçus deux fois par semaine ; de plus, il doit assurer le repas des sacerdotes et pauperes qui convergent vers le complexe religieux de Saint-Zénon à l’occasion de la fête religieuse de l’oratoire (et pascantur inibi ipse prepositus exenodochii, sacerdotes et pauperes, qui per festivitatis ipsius oracoli inibi convenerint).
Fig. 1 : Campione et son territoire, par rapport aux lacs de Lugano (à gauche) et de Côme (à droite)

(© E. Destefanis).
15L’hôpital devient en même temps le centre de coordination du patrimoine foncier (ou d’une partie importante de celui-ci) du bienfaiteur et de sa famille. C’est le xenodochium que le testament indique comme institution chargée de distribuer le produit le plus précieux tiré des terres de Totone, à savoir l’huile pour les luminaires, fournie en quantité remarquable par les oliviers dont le donateur dispose dans le territoire17. Le testament règle très précisément la quantité en livres à donner à plusieurs églises et c’est justement le praepositus du xenodochium qui a la tâche de faire livrer l’oleum pro luminaria aux édifices de culte désignés par Totone. En indiquant les destinataires des biens transitant par le biais du xenodochium, le testateur fait un choix particulier en confiant la potestas ac dominatio de l’institution charitable (et du complexe dont celle-ci fait partie) à la basilique de Saint-Ambroise de Milan18. C’est à cette basilique qu’en 784, l’archevêque Pierre rattacha un monastère, qui reçut à son tour en héritage le xenodochium de Totone, probablement du vivant du prélat19.
16Aisément accessible grâce à un réseau de voies de communication (terrestres et aquatiques) efficace, Milan demeurait malgré tout une ville éloignée, si l’on compare notamment au centre diocésain bien plus proche de Côme, qui pouvait apparaître point de référence le plus ‟naturel” pour quelqu’un provenant de Campione. Totone donne par conséquent un signal très clair de sa volonté de soustraire son ensemble rentable de terres et d’oliveraies, son xenodochium ainsi que l’église de famille au contrôle de l’évêque de la ville la plus proche. Trois années après la conquête de l’Italie du Nord par Charlemagne, il se lie de cette façon à une ville, Milan, que les Carolingiens relancent énormément du point de vue du rôle politique (elle devient la capitale de facto) et à un centre ecclésiastique qui est certainement l’un de plus importants du Royaume carolingien au sud des Alpes : un excellent exemple de légitimation sociale qui prend pour vecteur un hôpital pour les pauvres.
17L’abbaye ambroisienne, de son côté, comprend vite le potentiel du site, du point de vue de sa position routière et du riche patrimoine rattaché au xenodochium, au point que, lorsque les moines de Saint-Ambroise, en 854, décident d’instituer une cella dans la région du lac de Lugano pour mieux administrer le patrimoine donné par Totone ainsi que d’autres biens fonciers qu’ils avaient dans ce territoire, c’est encore sur Campione que tombe leur choix20.
18Tels sont, pour l’Italie du haut Moyen Âge, les principaux enjeux de la régulation de l’hospitalité dans son rapport au système routier, qui se situent à l’articulation de l’organisation du territoire, des interactions entre populations locales et mobiles, et de l’action des autorités politiques et religieuses. Un contexte s’avère particulièrement intéressant, qui permet de faire un tour d’horizon des questions exposées dans le premier temps de cet article, en jouant sur les différentes échelles que l’on vient d’évoquer : celui des structures d’accueil des monastères de l’Italie du nord, situés au sein de ceux-ci ou à leur dépendances.
Structures d’accueil des monastères, xenodochia dépendants et routes : des vecteurs de régulation. Les cas de Bobbio et d’autres abbayes de l’Italie du Nord
19Comme on le sait, les monastères, généralement positionnés le long des routes, et parfois aux bords d’axes d’envergure21, ont eu une importance essentielle dans la pratique de l’accueil, en incluant souvent en leur sein des hospices capables de prodiguer assistance et aide à ceux qui passaient par ces centres religieux.
20Évoquons ici le cas de Bobbio, fondation colombanienne du début du viie siècle, située sur un carrefour routier et ‟haut-lieu” des communications entre la plaine du Pô, la Ligurie/Mer Méditerranée et l’Italie centrale22. Bien que son hospitale soit mentionné seulement à partir de la moitié du xe siècle23, la pratique de l’accueil au sein du complexe se montre très bien structurée au moins dès l’époque carolingienne, quand le flux croissant de gens en visite à l’ensemble monastique, soit venus exprès, soit de passage ou encore y demandant l’aumône, contraint à une régulation assez stricte de la vie de la communauté. La distribution des charges affectées à l’accueil au sein de la communauté religieuse apparaît complexe, lorsque l’abbé Wala, en 834-836, fait rédiger un breve memorationis où se trouve une liste des biens de l’abbaye ainsi que des tâches (ministeria) que les frères sont appelés à exercer : on y lit ainsi que le frère portier (portarius) doit accueillir tous les hôtes et les adresser aux différentes structures au sein du monastère, selon leur statut24. L’hospitalarius pauperum doit recevoir les nécessiteux, qu’il soulagera grâce au stipendium que le portier lui fournira, en tirant la somme due de la dîme de l’abbaye, comme cela avait été bien établi auparavant (iuxta costitutum). En revanche, l’hospitalarius religiosorum s’occupe de ceux qui, étant donné leur statut de religieux en visite, ont droit d’accéder aux parties les plus réservées du monastère, notamment au réfectoire.
21À Bobbio, mais comme le mettait déjà en évidence le texte d’Hildemar, de portée plus générale, ou le plan de Saint-Gall, l’hospitalité exige donc une organisation précise, imposant de facto un réglage strict dans la définition de ceux qui ont droit à l’accès et à l’assistance et de ceux qui en sont privés. Au sein du groupe des bénéficiaires le niveau de soin et les prestations dépendent du statut de l’hôte (pauvre/riche, religieux/laïque, malade/en bonne santé). Cette organisation s’avère d’autant plus importante dans les grands monastères, liés au pouvoir central et situés le long de parcours majeurs, qui se révèlent susceptibles d’attirer des flux importants et diversifiés de personnes, comme c’est le cas à Bobbio.
22Cette abbaye du cœur des Appenins offre de multiples aspects intéressants pour les questions qui nous occupent, si l’on se tourne vers son patrimoine. Celui-ci consiste en un ensemble de possessions très vaste, qui se répartissent dans toute l’Italie du nord et rejoignent la Toscane, avec des propriétés foncières souvent éloignées de la maison-mère ainsi qu’entre elles, et situées dans des territoires discontinus25. Le lien qui permet le fonctionnement de ce système complexe pendant au moins deux siècles est représenté par un réseau routier que Bobbio arrive à exploiter au maximum de ses possibilités, en jouant sur toute la hiérarchie des parcours, des axes principaux jusqu’aux routes secondaires qui, en particulier dans les régions montagneuses des Appenins, assurent la communication entre les vallées. Les propriétés étaient insérées dans un système complexe, qui permettait l’échange des produits, surtout pour des sites caractérisés par une économie très spécialisée (centrée sur la production du fer et la métallurgie, par exemple, comme c’est le cas du territoire du lac de Garda) ou qui pouvaient jouir d’une formidable position commerciale, comme dans le cas de la cella de Gêne.
23C’est dans ce système, reposant sur de bonnes connexions routières, comme le montrent la documentation écrite et notamment les inventaires du ixe siècle, que se situent les xenodochia. Ceux-ci occupent une place déterminée au cœur du patrimoine monastique. Ils ne sont pas tous précisément localisés, mais ceux qui nous sont connus témoignent d’une position très favorable du point de vue routier26. Dès la première moitié du ixe siècle, ils apparaissent distribués dans des villes importantes, telles que Plaisance et Pavie, ainsi que dans la plaine au nord de Plaisance et dans les vallées au sud de celle-ci, dans une région qui est sillonnée par un système routier assez dense (fig. 2).
Fig. 2 : Distribution des xenodochia de Bobbio entre le ixe et le xe siècle

(© E. Destefanis).
24En examinant les sources écrites, on arrive à percevoir comment ces institutions, du fait de leur position, participent à la création d’un système complexe de régulation, qui se développe aux différents niveaux mis en relief dans le premier temps de cet article.
25Tout d’abord, les xenodochia s’avèrent des composantes économiques solides au sein du patrimoine du monastère, comme l’ont fréquemment souligné des études récentes27. Dans le breve memorationis de l’abbé Wala cité supra, les principales propriétés du monastère sont évoquées, sous l’angle de leur utilité pour la communauté religieuse, à savoir des revenus qu’elles génèrent et qui sont affectés à la satisfaction des besoins de la communauté religieuse : une répartition très rigoureuse les associe à la fois ad victum ou ad camaram fratrum, ainsi que ad ceteras necessitates. Or dans cette ultime catégorie, un des xenodochia du monastère fait son apparition, à savoir celui de Casaleovani, de même peut-être que l’ensemble nommé cella in Papia, auquel est sans doute rattaché un grand hospice, mentionné dans des documents postérieurs28. Mais ce sont surtout les inventaires des années 862 et 88329 qui contribuent à brosser un tableau plus précis du rôle économique de ces centres dépendant du monastère à partir de leur fonction première d’hospitalité.
26La structure de la description, pour ce qui concerne les parties consacrées aux xenodochia, est toujours la même et mérite une attention particulière, car elle fournit des indications intéressantes pour envisager les mécanismes de régulation mis en place pour le bon fonctionnement du patrimoine monastique : on trouve le nom du site et très souvent sa dédicace, les revenus en céréales, vin, foin qu’il génère ; quelquefois apparaît également la mention des bois de chêne, affectés à l’élevage de porcs en nombre parfois très remarquable30, ou celle d’infrastructures, comme le moulin du xenodochium de Caniano, à situer probablement dans le territoire de Varzi, le long du Val Staffora, qui connectait Bobbio avec la plaine du Pô et les routes pour Pavie. La liste comprend aussi des indications concernant ceux qui travaillent ces propriétés et les revenus que le monastère tire de ces contrats de travail, en denrées, monnaie et corvées. Enfin, la description se conclut dans la plupart des cas par une note sur le nombre de pauperes que le xenodochium soutient (ou est en mesure de soutenir) tous les mois (per kalendas).
27Cette composante économique a tellement retenu l’attention des spécialistes que l’on en arrive parfois à interpréter les chiffres ayant trait aux assistés dans une pure logique de comptabilité, à savoir en tant que reflet de la mesure de capacité productive des terres appartenant à chaque xenodochium31. Il me semble toutefois que cette lecture, poussée dans une direction précise, ne tient pas compte de plusieurs aspects. Tout d’abord, il faut remarquer que ces institutions sont insérées dans une liste spécifique, distincte des autres curtes ou des propriétés dont le seul intérêt est le revenu économique (sauf pour le xenodochium de Caniano, qui n’apparaît pas dans le groupe des hospices). La section des inventaires consacrée aux structures d’accueil, en outre, est pourvue d’un intitulé qui illustre très clairement le but dans lequel les xenodochia sont conçus : haec xenodochia secundum illorum iudicata, sicut subter scripta sunt, pauperibus debita persolvent hospitia per omnes kalendas. Dès lors, si l’on veut rester ancré dans la source sans faire trop de concessions à des sur-interprétations, les pauperes sont bien, non une unité de mesure passablement symbolique, mais les destinataires bien réels (à côté du monastère, auquel les hospices doivent une partie de leurs revenus) de l’activité économique des xenodochia, qu’il s’agisse d’indigents, des minus potentes des territoires où ces institutions se trouvent, des pèlerins ou, de manière plus générale, des passants. La fonction première de ces établissements reste donc bien l’accueil et l’assistance.
28En outre, le nombre des assistés est variable dans ces listes, parfois douze, parfois onze, là où en revanche le xenodochium urbain de Pavie en soutient deux cents. Peut-être, pour le nombre de douze, s’agissait-il d’un chiffre symbolique, destiné à rappeler directement celui des apôtres, et de fait on retrouve cette indication dans diverses chartes concernant l’hospitalité au haut Moyen Âge. Or justement, la vocation d’assistance de ces xenodochia semble confirmée, mais, si l’on admet l’idée que le nombre d’assistés indiqué peut être considéré comme aléatoire, il devient difficile de penser qu’il pourrait s’agir d’une information strictement destinée à établir la comptabilité des revenus, puisque celle-ci exigerait au contraire des données précises. Pour Pavie, même si le chiffre de deux cents n’est pas à prendre au pied de la lettre, celui-ci semble indiquer une quantité assez exceptionnelle de pauperes, qui s’explique par l’emplacement urbain du xenodochium, au sein de la capitale du royaume, où, d’ailleurs, plusieurs monastères sont dotés de cellae et de dépendances qui représentent des ‟points d’appui” importants, y compris du point de vue économique32.
29Au cœur de la ville, le xenodochium Sancti Columbani fait montre d’une capacité d’assistance à même d’en faire un point de repère à la fois pour la population locale et pour les voyageurs qui, pour des raisons différentes, se trouvaient dans cet espace urbain particulier. Ce n’est certainement pas un hasard si un grand nombre d’assistés, bien qu’inférieur (cent pauperes), est également attesté dans le senodochium institué par l’archevêque de Milan, Anspert, dans le complexe de sa résidence en ville (in propria clausura mea) et mis aux dépendances de l’abbaye de Saint-Ambroise33. Le testament du prélat relatant ces informations, qui date du 10 septembre 879, est certes un faux de la fin du ixe ou du début du xe siècle, mais son contenu nous est confirmé, au moins en partie (à savoir l’existence du senedochium et celle de la cella monastique qui lui est rattachée), par un second testament, cette fois authentique, datant du 11 novembre de la même année34.
30La grande quantité de pauperes mentionnée dans le premier document n’a rien d’étonnant : il est en effet question d’une ville importante, où les besoins de la population devaient revêtir des dimensions remarquables, auxquels le puissant monastère milanais cherche à faire face à travers son œuvre d’assistance. Celle-ci est bien organisée et efficace, à tel point que l’archevêque décide de confier aux moines ambroisiens la gestion de son senodochium. La contribution apportée par ce type d’institutions à la régulation sociale apparaît ici encore une fois en pleine lumière.
31Les sources ne précisent généralement pas le type d’accueil réservé aux pauperes des xenodochia de Bobbio : vraisemblablement un repas (c’est généralement le verbe pascuntur qui est utilisé dans les documents du même type). Dans un cas au moins, toutefois, des informations plus claires nous sont transmises. Pour l’hospitale de Bocolo, en effet, les revenus servent à pauperibus elimosinam cottidie tribuere et mansionem dare. Le cas est particulier pour plusieurs raisons : au-delà du fait que c’est la seule fois que le terme hospitale est mobilisé dans la liste des xenodochia de l’abbaye35, il est ici question de pratiques spécifiques et particulièrement bien réglées, puisque l’aumône est distribuée tous les jours et associée au logement des bénéficiaires. Le logis, en effet, n’est généralement pas considéré, et cela pas seulement pour Bobbio, comme un service à fournir aux pauperes, qui bénéficient plutôt de la seule nourriture36. Songeons à l’emplacement du xenodochium, à identifier avec Boccolo dei Tassi – situé à environ 875 m, auprès du col Linguadà et le long d’un des parcours qui menaient depuis Bobbio, à travers les vallées du Ceno et du Taro, vers le col du Brattello, qui permettait à son tour d’arriver à Pontremoli et de là en Toscane (fig. 3) : on peut certes comprendre l’importance qu’il y avait, pour les voyageurs et les pèlerins, à disposer d’un lieu d’étape où se reposer (mansionem dare). Dans le même temps, toutefois, la distribution quotidienne de l’aumône, sans doute de type alimentaire, laisse imaginer un afflux – sinon massif, du moins régulier – de gens appartenant à la population locale, habitant dans les vallées de la zone, et qui pouvaient trouver dans l’institution les moyens essentiels à leur survie, mais qui, peut-être, auraient eu besoin de faire étape sur place pour ce faire, du fait des conditions géographiques difficiles.
Fig. 3 : Le site de l’hospice et de la curtis de Montelungo le long de la route de la Cisa (Mons Bardonis) ; hachuré : le tracé de la route parcourue par Sigéric, évêque de Canterbury en 990 ; triangles : monastères du haut Moyen-Âge situés le long de la route

(© E. Destefanis).
32Le cas de l’hospitale de Bocolo représente également une exception en ce qui concerne les rapports de travail entre le monastère et les libellarii (c’est-à-dire les tenanciers normalement soumis à un contrat de location de la terre de 29 ans) qui y vivaient. Eux aussi font l’objet d’un encadrement précis dans les documents du monastère, qui énumèrent leurs tâches en fonction de la mission à la fois économique et charitable qui leur est confiée. En effet, à la différence des autres tenanciers qui cultivent le vaste patrimoine des moines, ces derniers ne sont pas tenus d’assurer des corvées, peut-être, comme l’a supposé N. Mancassola, du fait de leur engagement dans les œuvres d’assistance et d’hospitalité du xenodochium37 : œuvres importantes, notamment dans les régions de montagne, où les déplacements sont plus difficiles et les villes très éloignées, comme on l’a vu. L’hospitalité dans ce contexte de passage fréquent, parfois sur de longues distances, nécessite donc une régulation précise, qui conditionne directement les aspects juridiques de l’emprise du monastère, en particulier pour ce que ce monastère demande à ses libellarii de faire sur son territoire. Tout est ainsi fait pour que cette partie du patrimoine puisse fonctionner au mieux, selon les attentes des moines, qui ont tout l’intérêt à exploiter la position routière très favorable de Boccolo.
33Les sources évoquent presque systématiquement l’association entre ces lieux d’accueil et une dédicace, ce qui laisserait entendre la présence d’une chapelle, pouvant naturellement servir aux exigences de prière des voyageurs, mais aussi jouer un rôle au service de la population locale. Dans le cas de Boccolo, on ne dispose pas d’informations précises pour l’époque carolingienne, mais dans le dernier quart du xiie siècle on trouve la mention explicite d’un sacerdos ecclesie Sancti Petri de Boculo, qui dépend du monastère de Bobbio38, témoignage certain de l’existence d’un édifice de culte, qui, encore une fois, dans cette région de montagne, s’avère particulièrement importante. Dans les mondes ruraux, en effet, le réseau des églises baptismales pouvait être moins dense et les églises normalement consacrées à l’administration des sacrements pouvaient être situées assez loin des villages. Le rapport avec les routes et les enjeux spatiaux des xenodochia viennent donc revêtir une nuance ultérieure, lorsque l’utilisation des routes et des points d’étape et d’accueil recoupe le problème complexe de l’assistance spirituelle et, au moins dans certains cas, d’une véritable cura animarum.
34Or ces enjeux économiques et religieux s’entrelacent directement lorsque l’hôpital, bien inséré dans un système de voirie que l’abbaye dont il dépend a tout l’intérêt à contrôler, devient le pivot autour duquel s’organise une vraie stratégie visant à s’emparer de droits à la fois spirituels et financiers, notamment la perception de la dîme.
35C’est ce que l’on voit dans le cas de l’abbaye de Leno, située en Lombardie, mais qui semble disposer, dès le haut Moyen Âge, d’un hospice à Montelungo39, le long de l’une des routes les plus importantes traversant les Apennins septentrionales, celle du col de la Cisa, entre Parme et la Lunigiana, qui menait ensuite en Toscane et à Rome (fig. 3). Dès le xie siècle, on voit le monastère de Leno rentrer en conflit avec l’évêque de Luni pour des questions de perception de la dîme dans la curtis de Montelungo, où, à cette époque, l’abbaye lombarde disposait certainement d’un xenodochium pourvu d’une église40. Dans les documents qui concernent cette querelle, en 1060, l’abbé de Leno Guenzelaus se plaint auprès du pape en soulignant que l’institution monastique qu’il représente avait des droits de dîme iam per centum et eo amplius annos sur la curtis de Montelungo41, ce qui indique – au-delà de possibles exagérations de la part de l’abbé – une vocation à l’organisation ecclésiastique du territoire et selon toute vraisemblance des fonctions de cura animarum de la part de Leno et de l’église de son senodochium, bien enracinée depuis longtemps dans la région42.
Conclusions
36Les cas de figure que nous venons d’évoquer, et les réflexions que ceux-ci suscitent, laissent entrevoir une réalité complexe où les enjeux de l’accueil touchent, à plusieurs niveaux et à des échelles différentes, aux problèmes de la régulation, qu’elle soit politique (au sens large du terme), sociale, religieuse, ou même qu’elle concerne directement la vie quotidienne des communautés monastiques, jusqu’à impliquer leur ritualité et l’organisation ainsi que l’usage de leurs espaces. Le rôle joué par les structures d’accueil s’étend en effet bien au-delà de l’offre d’hospitalité, plus ou moins occasionnelle, le long d’une route ; de même, le rapport qu’elles entretiennent avec le réseau routier et la mobilité s’avère composite. En ville, ces structures représentent des points d’ancrage pour les grands monastères ruraux, mais elles peuvent aussi constituer des lieux à travers lesquels l’emprise épiscopale (et parfois canoniale) s’impose sur le tissu urbain. À la campagne, elles remplissent des fonctions tout aussi multiples : elles peuvent en effet être au centre d’un ensemble de domaines et de propriétés foncières qui, d’un côté, leur assurent le soutien nécessaire au déroulement de l’activité d’assistance, et qui, de l’autre, en font très souvent des nœuds d’un système patrimonial plus large, connecté par des routes qui permettent la circulation des marchandises, des produits et des hommes au service d’une institution ecclésiastique centrale, comme dans le cas de l’abbaye de Bobbio.
37Dans le même temps, ces lieux ne sont pas simplement assimilables à des centres d’exploitation économique, comme une certaine historiographie récente a eu tendance à le souligner. Au contraire, il s’agit d’institutions revêtant des caractéristiques propres, tout d’abord du fait de leur rôle social d’envergure : elles assurent l’assistance aux nécessiteux – parfois sur une échelle très importante, comme dans le cas des hôpitaux de Bobbio à Pavie et de Saint-Ambroise à Milan, avec des centaines d’assistés – et représentent ainsi un facteur puissant de stabilité sociale. Ce rôle peut se lire sur une micro-échelle, sur des distances très réduites, si l’on considère que les xenodochia peuvent constituer des points de repère et de soutien pour les pauperes du lieu, qui convergent vers ces institutions en générant un mouvement centripète certes restreint, mais qui n’en est pas moins important dans une logique d’organisation de la population d’un territoire donné et de régulation sociale au niveau local.
38À côté de ces aspects logistiques et spatiaux, il faudrait aussi considérer davantage la place que ces institutions ont pu occuper dans la vie spirituelle, en particulier pour les gens des campagnes et des montagnes, notamment au sein des territoires qui ne disposaient pas d’un réseau dense d’églises paroissiales. La possible présence de chapelles et d’un clergé, quand bien même ne demeurant pas en permanence sur place mais y officiant périodiquement, est un élément à garder à l’esprit dans l’évaluation des fonctions d’encadrement religieux et de régulation des populations rurales remplies par les xenodochia sur leur territoire, bien que la documentation pour le haut Moyen Âge demeure rare et ambiguë à ce propos.
39Ce seul fait que les textes fournissent souvent la dédicace des xenodochia distingue ceux-ci d’autres types d’établissements, voués pour leur part à des buts éminemment économiques : ils sont placés sous la protection d’un saint, et parfois la présence d’une vraie église/chapelle y est enregistrée, comme on l’a vu pour Boccolo dei Tassi, dépendant de Bobbio43. Ces lieux de culte servent bien sûr à l’édification spirituelle de ceux qui bénéficient de l’accueil charitable, mais on se demande s’ils n’auraient pas pu remplir des fonctions plus ‟publiques” dans l’assistance des fidèles.
40Par le biais de cette mosaïque de missions rattachées aux lieux d’accueil, ceux-ci se révèlent donc de véritables centres de distribution de services ainsi que de coordination territoriale. S’il n’est pas question, à l’époque lombarde ou carolingienne, d’un contrôle au sens seigneurial du terme, ils sont sans aucun doute en mesure d’agencer la vie économique, sociale et religieuse de l’espace où ils s’élèvent. Leur connexion avec le système routier se fait le reflet de cette vocation multiple : elle n’est pas univoque, ni en quelque sorte subie passivement, mais il s’agit d’une interdépendance dynamique, où ceux qui parcourent la route peuvent avoir recours au xenodochium pour des types d’assistance distincts ; le xenodochium, à son tour, exploite les potentialités de la route, qui soutient les activités capables d’assurer le bon fonctionnement de l’institution.
41Une précision s’avère toutefois nécessaire : toutes ces considérations ne doivent pas pour autant masquer le rôle que les xenodochia ont joué dans l’accueil des gens voyageant pour des raisons dévotionnelles, ceux qui, par excellence, trouvaient abri dans ce type de structures. Le pèlerinage, sur lequel l’historiographie traditionnelle a beaucoup (voire peut-être trop) insisté, en lui attribuant une sorte d’exclusivité dans le vaste domaine de l’accueil, demeure en tous cas incontournable, pourvu qu’il soit inséré dans un contexte plus complexe. L’attention portée par ces structures à l’accueil des peregrini semble de fait indéniable, si l’on songe par exemple à l’ecclesia Sainte-Brigitte de Plaisance, à laquelle doivent être rattachés des moines de Bobbio guidés par un praepositus. Les religieux doivent se montrer prêts à accueillir les pèlerins irlandais séjournant dans la ville, dans une église crée par l’évêque Donat de Fiesole à la moitié du ixe siècle, lui-même provenant de l’Hibernia44. De même en va-t-il pour le passage des rois et des reines, ainsi que de leur entourage, en provenance du Nord de l’Europe et se rendant à Rome, qui est documenté pour Saint-Sauveur de Brescia45.
42Les structures vouées à l’hospitalité apparaissent dans cette perspective comme de vrais vecteurs de régulation, parce qu’elles constituent un réseau parfois assez étendu et ramifié venant en appui du voyage et capable d’absorber des flux intenses, mais aussi en ce qu’elles démontrent leur capacité à s’adapter à des besoins spécifiques, comme l’accueil de catégories de personnes bien définies par leur position sociale ou par leur provenance géographique.
43La relation des espaces d’assistance avec la/les route/s, dans le cadre d’une mobilité très variée, est donc loin d’être univoque et prédéfinie : bien que diversifiés par leurs statuts, leur envergure institutionnelle, l’importance de leurs fondateurs, leurs fonctions, leur emplacement sur des parcours plus ou moins importants, les xenodochia jouent un rôle de régulation territoriale, économique, sociale et religieuse tout à fait dynamique dans leur relation avec les routes. Ce rôle se conçoit enfin à la fois dans l’espace et dans le temps, en ce que ces institutions peuvent participer au changement des hiérarchies routières (ce qui est par exemple le cas du col de la Cisa, qui devient l’un des passages les plus fréquentés pendant les siècles centraux du Moyen Âge). Cette perspective diachronique, parfois difficile à saisir, n’en est pas moins essentielle pour comprendre ce phénomène majeur qu’est l’hospitalité au haut Moyen Âge.
Notes de bas de page
1Entre autres : Heuclin 2012.
2Pour une vaste recension bibliographique voir Gazzini 2012. Sur le pèlerinage, au sein d’une bibliographie très nombreuse : Pellegrinaggi e culto dei santi 1963 ; Oursel 1978 ; Pèlerinage 1980 ; Maraval 1985 ; Vauchez, éd. 2000 ; Péricard-Méa 2002 ; Richard [1981] 2003 ; Chélini & Branthomme [1982] 2004 ; Labande 2004 ; Caseau et al., éd. 2006 ; Chélini, éd. 2005.
3Pour une critique de cette position, entre autres : Sergi 1998.
4Sergi 2000, avec bibliographie. Voir aussi, avec des nuances un peu différentes et dans une perspective diachronique : Corsi & De Minicis 2012, 21-30.
5Peyer [1987] 1990 ; Verdon [1998] 2007 ; Caillet & Cantino-Wataghin, éd. 2016.
6Azzara & Moro, éd. 1998, Pippini capitulare papiense, 64 (787, Octobre).
7Sur la “pauvreté”, au sein d’une bibliographie très vaste, voir Geremek 1992, 181-214 et pour l’Antiquité tardive/ le haut Moyen Âge : Bosl 1963 ; Devisse 1966 ; Le Jan-Hennebicque 1968 ; Mollat du Jourdin, dir. 1974 et 1978 ; Oexle 1986 ; Brown 2002 ; Devroey 2006 ; Freu 2007, tout particulièrement 387-451. Pour le monde byzantin et le Proche Orient : Patlagean 1977 et Brown 2016.
8Devroey 2006, 318.
9Azzara & Moro, éd. 1998, 210, Capitulare missorum (865, après le 4 février).
10Hildemar, Expositio Regulae, 53 (Mittermüller, éd. 1880, 508). Voir aussi : http://hildemar.org.
11Pour le plan : http://www.stgallplan.org/ Pour des considérations sur les espaces d’accueil représentés voir Zettler 2008, en part. p. 260 ; Destefanis 2011, 62-65 ; 2018, 405-406. Sur la question des espaces d’accueil en contexte italien je me permets de renvoyer à Destefanis 2019 et sur les voyages et l’accueil des moines et des religieux : Destefanis 2021.
12Gasparri & La Rocca, éd. 2005, doc. 11, 323-326 (et traduction italienne : 326-327). On renverra à ce volume pour une présentation générale du site au haut Moyen Âge (y compris des données archéologiques) et des questions historiques liées à ce riche dossier documentaire.
13Gasparri 2005, avec références.
14Roveda & Pellegrini 2018.
15Porro Lambertenghi, éd. 1873, doc. 821, 1438.
16Belloni Zecchinelli 1963, 101.
17Varanini & Brugnoli 2005, en particulier p. 153-156.
18La Rocca 2005, avec références.
19Belloni Zecchinelli 1963, 102-103.
20Belloni Zecchinelli 1963, 107 et doc. 20, 129-130 ; Balzaretti 2000, 246.
21Par exemple, au sujet de la “via Francigena” : Corsi & De Minicis 2012, 27-28, avec références.
22Destefanis 2002, 9-17.
23Miracula Sancti Columbani, vii (Dubreucq & Zironi, éd. 2015, 26).
24Wala, Breve memorationis (Cipolla, éd. 1918, i, doc. 36, 140 et maintenant Laurent & Vandenberg, éd. 2017).
25Destefanis 2002, 66-90.
26Destefanis 2010, 98-102.
27On renvoie notamment à Gazzini 2015 pour Bobbio.
28Wala, Breve memorationis (Cipolla, éd. 1918, i, 140 et Laurent & Vanderberg, éd. 2017).
29Cipolla, éd. 1918, i, doc. 64, 210-213 et 216-217 ; Fissore & Olivieri, éd. 2001, doc. 19 et 21, 110-119 et 128-137.
30Comme pour Rega, peut-être dans le Piémont méridional, avec une silva ad DCCCC porcos saginandum (Fissore & Olivieri, éd. 2001, 210). Pour les identifications des xenodochia : Destefanis 2010.
31Gazzini 2015, 487.
32Sur les dépendances à Pavie de plusieurs évêchés et monastères au haut Moyen Âge voir : Settia 1987, tout particulièrement p. 110-113.
33Natale s.d., doc. 137. Anspert associe le senodochium à une cella constituée par huit moines de Saint-Ambroise, qui ont la tâche de gérer l’aumône et notamment de pascere […] in ipsum sanctum senodochium meum per omnes kalendas pauperes centum, en leur distribuant de la nourriture (voir aussi infra). L’institution vise à intervenir in elemosinis pauperum et susceptione peregrinorum, selon une formule d’ailleurs très courante dans les sources documentaires, pour laquelle voir aussi infra. Selon une spécialiste de l’histoire de Saint-Ambroise au haut Moyen Âge, A.M. Ambrosioni, on peut, avec naturellement la prudence nécessaire, se fier au testament du mois de septembre, en particulier pour la partie concernant l’église Saint-Satyr, qu’Anspertus aurait fait bâtir au sein de ses propriétés en ville et qui aurait desservi le senodochium. Voir : Ambrosioni, éd. Alberzoni & Lucioni 2003, 237-238.
34Natale s.d., doc. 138.
35Pour la discussion terminologique voir : Szabó 1992, 286-298.
36Comme on le voit par exemple, dès l’époque lombarde, dans le testament de Rotpert de Agrate, en Lombardie, qui donne la dîme sur une partie de ses biens in ellemosinis pauperum vel peregrinorum susceptione (Schiaparelli, éd. 1929, doc. 82, 240). On apprend également que cette dîme est gérée par un xenodochium qui appartient à Rotpert lui-même et qui est chargé ad ipsa decima pauperibus distribuenda. Lorsque apparaît une distinction plus fine concernant les catégories d’assistés, les pauperes sont nourris, tandis que les peregrini sont logés.
37Mancassola 2008, 175-176.
38Cipolla, éd. 1918, ii, doc. 216, 181.
39La documentation haut-médiévale et médiévale attribue cette institution hospitalière alternativement à Saint-Sauveur de Brescia et à Saint-Benoît de Leno. Voir Rigosa 2006, 438, selon lequel les deux monastères auraient eu deux xenodochia distincts dans le même site. La même hypothèse est émise par Succurro 2012, 173.
40[…] xenodochium cum aeclesia Sancti Benedicti in Monte Longo : Societas aperiendis fontibus, éd. 1900-1903, doc. 399, 513 (a. 1019).
41Pour toute la question : Rigosa 2006, 438-441, avec références documentaires.
42Succurro considère comme très probable que le monastère de Leno ait tenté d’étendre la cura animarum aux villages voisins à Montelungo, comme sembleraient le suggérer des documents postérieurs à ceux mentionnés ici (Succurro 2012, 238, avec références ultérieures).
43Pour un moment plus ancien, mais dans un contexte urbain, on peut mentionner par exemple le cas du senodochium in elemosinis pauperum que l’évêque de Milan André dispose qu’on réalise dans sa propre maison après son décès, dans l’insula episcopalis de Milan. Le xenodochium est pourvu d’un lieu de culte (capellam illam inibi aedificatam constructe in onore beati Christi archangeli Rafaelis) : Porro Lambertenghi, éd. 1873, doc. 402, 676.
44Cipolla, éd. 1918, i, doc. 44, 168 (a. 850) : … et si de gente mea aliquis peregrinus advenerit, volo et instituo ut duos aut tres ibi sub tutela praepositi praefati degant et alantur.
45Archetti 2001, 88-91. Le monastère, en outre, contrôle, depuis 868, le xenodochium Sanctae Mariae in Papia situm, quod dicitur Sancta Maria Britonum (Wanner, éd. 1994, doc. 48, 160), une dénomination qui sous-tend une spécialisation ethnique de la structure d’accueil, quoiqu’il ne faille pas nécessairement penser à un type d’accueil exclusif et trop sélectif.
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