Femmes, hospitalité et évergétisme : l’humilité épigraphique, conséquence d’une régulation par le genre dans la Jérusalem tardo-antique ?
p. 145-155
Texte intégral
1Vers la fin de l’année 385 p.C., la noble matrone romaine Paula embarque à Ostie ; elle navigue d’abord vers Chypre puis vers Antioche, d’où elle poursuit son voyage vers la Terre sainte. Elle ne devait jamais revoir la ville de Rome. Sa fille Eustochium était à bord avec elle ; ses autres enfants, Paulina, Rufina, et Julius Toxotius étaient restés à quai. Ni les larmes de Rufina, ni la petite main de Toxotius tendue vers sa mère, n’avaient pu attendrir Paula ni l’inciter à reconsidérer son départ : son amour pour Dieu, comme l’écrit Jérôme, son conseiller spirituel, était plus important que celui pour ses enfants (pietatem in filios pietate in Deum superans)1. Il semble que la tiédeur des sentiments maternels de Paula, tels que décrits par Jérôme, n’avait rien d’atypique pour les aristocrates ascètes de l’Antiquité tardive. La négligence des devoirs parentaux aussi bien que la rupture des liens familiaux sont des motifs récurrents dans la vie de ces nobles Romains des ive et ve siècles, qui quittaient leurs domiciles ancestraux afin de débuter une nouvelle existence en Terre sainte. Paula de Rome, qui, en compagnie de Jérôme, fonde des monastères et des hospices à Bethléem, ne constitue de ce fait qu’un exemple d’un mouvement plus large. Sa contemporaine, Mélanie l’Ancienne, avait ainsi fait preuve d’une maîtrise de soi identique en laissant sa famille derrière elle à Rome pour remplir une mission religieuse plus élevée à Jérusalem. Son parent, Paulin de Nole, s’efforce malgré tout de justifier l’abandon de son fils par Mélanie au début des années 370 p.C. en qualifiant cet acte de bénédiction : “Elle donna de l’amour à son enfant en l’abandonnant et le garda en l’envoyant au loin2”.
2La description faite par Jérôme du départ de Paula vers de nouveaux horizons et la justification par Paulin du manque de sens maternel de Mélanie s’avèrent un bon point de départ pour explorer le phénomène que nous voudrions aborder dans cette brève contribution : celui du rôle que jouait le genre dans la régulation de l’hospitalité en Terre sainte pendant l’Antiquité tardive, en considérant plus particulièrement la question de l’évergétisme hospitalier des hommes et des femmes issus des milieux élevés de la société. En effet, tant Paula que Mélanie ont agi d’une manière qui aurait suscité l’incompréhension de quiconque aurait vécu dans l’Empire romain à peine un siècle plus tôt. Une noble matrone romaine de l’époque du Haut Empire n’aurait sans doute pas considéré que Paula et Mélanie remplissaient le rôle que leur assignait leur genre, sanctionné par plusieurs siècles de tradition. À l’encontre des modèles et des rôles qui leur étaient traditionnellement assignés, les femmes, à la fin du ive siècle, découvraient de nouvelles possibilités de laisser des souvenirs tangibles de leur vie (même s’il leur fallait souvent attendre pour cela d’être devenues veuves) et de travailler pour leur memoria et pour leur salut dans l’au-delà : à savoir en devenant des donatrices et des évergètes de grande ampleur. Mais à la même période, la Terre sainte voit poindre un autre phénomène, directement afférent, que nous désignerons ici comme “humilité épigraphique” : contre l’individualisme, voire l’égocentrisme des inscriptions, cette humilité consistait à s’inclure dans des groupes plus larges de donateurs anonymes – une innovation qui élargissait dans le même temps l’accès à la charité3.
3Afin d’éclaircir ces questions, il est essentiel d’aborder non seulement les sources littéraires louant les (hauts) faits de ces femmes, mais aussi de comparer ces exemples plutôt extraordinaires avec ce que nous pouvons supposer avoir été la norme pour les phénomènes étudiés, à travers notamment l’analyse de la documentation épigraphique.
Pèlerinage et hospitalité en Terre sainte : quelques remarques générales
4Avant même l’arrivée de Mélanie à Jérusalem, vers 372 p.C., d’autres pèlerins venant de l’Occident avaient fondé des institutions monastiques et hospitalières dans la Ville sainte. Le premier d’entre eux semble avoir été Innocent, qui fonde un monastère sur le Mont des Oliviers autour de 370. Les actes saints d’Innocent sont toutefois d’un genre quelque peu discutable : alors qu’il vivait encore à Constantinople, il s’était offensé des affaires de cœur de son propre fils et l’avait maudit, à la suite de quoi celui-ci était devenu impuissant. Après s’être retiré à Jérusalem, Innocent est reconnu coupable de vol auprès de sa communauté monastique : certes, le produit de ses rapines était destiné à aider des nécessiteux, mais cela n’en restait pas moins une ressource impropre pour un évergète hospitalier4. En dépit de cette propension au vol, un de nos principaux auteurs sur le monachisme à Jérusalem à la fin du ive siècle, Pallade de Hélénopolis, choisit de vivre dans le monastère d’Innocent pendant environ trois ans, ce qui peut être interprété comme le signe que les premiers monastères étrangers de Jérusalem répondaient déjà à une double fonction d’hébergement : premièrement, à destination des moines ou des nonnes qui demeuraient en permanence dans ou à proximité de la Ville sainte, et deuxièmement pour de pieux et, en règle générale, nobles visiteurs durant des périodes plus ou moins longues, qui participaient pour un temps à la vie monastique avant de poursuivre leurs voyages, à l’exemple de Pallade qui quitte Jérusalem pour de longs séjours en Palestine et en Égypte et rédige finalement ses mémoires, un recueil de vies, d’anecdotes et de propos de saints, l’Histoire lausiaque5. Durant l’Antiquité tardive, tout comme aux siècles précédents, le mode de voyage privilégié par ces aristocrates reste malgré tout le recours à l’hospitalité de leurs amis, en raison notamment de la mauvaise réputation des établissements d’accueil commerciaux, mais de nouvelles ressources apparaissent progressivement auprès des communautés chrétiennes jérusalémites.
5Innocent, Pallade et leurs compagnons semblent avoir constitué la toute première communauté chrétienne de Jérusalem. Le fait que leur monastère, ceux de Mélanie et les autres fondations de la fin du ive siècle aient été localisés sur le Mont des Oliviers et au-delà, pourrait indiquer que ces personnages venus d’ailleurs n’étaient pas totalement intégrés dans la Ville sainte et qu’en conséquence ils choisissaient de vivre à sa périphérie. La communauté de langue latine ne s’est d’ailleurs jamais réellement étendue dans la ville, où l’araméen restait plus commun que le grec6, alors même que sa contribution culturelle à la vie religieuse de Jérusalem était considérable. Ces pionniers du monachisme occidental à Jérusalem, confrontés à la diversité des groupes ethniques résidant sur place, développaient un sentiment d’identité collective spécifique, notamment parce qu’ils gardaient des liens étroits avec leurs proches à Rome, Constantinople et ailleurs et qu’ils bénéficiaient de ce fait d’une très grande audience internationale. Ce phénomène, dont les sources littéraires de la fin du ive siècle se font l’écho, n’allait guère changer au cours des siècles suivants, durant lesquels Jérusalem et les monastères des alentours attireraient une foule toujours aussi internationale. Paula, Jérôme, Mélanie l’Ancienne ou son guide spirituel, Rufin d’Aquilée, sont ainsi partie prenante de cette première génération de nobles ‟expatriés” qui entretenaient un réseau considérable couvrant l’échelle du territoire de l’empire tardif dans son intégralité. Dans la pratique de l’hospitalité de pèlerinage illustrée par les cas de Paula et Mélanie, nous découvrons alors de nouveaux paramètres et de nouvelles règles, dont certaines apparaissent directement fonction de considérations liées au genre des accueillis et des accueillants7.
Les femmes, actrices de la ‟bataille de l’hospitalité” dans la Jérusalem tardive
6Une importance sans précédent est désormais conférée aux hôtesses de Jérusalem, alors même que ni leur genre ni leurs pratiques ne les portaient nécessairement vers l’hospitalité : qu’on pense à l’exemple de Paula, qui se livre à des pratiques ascétiques si strictes que son corps devient très fragile, la forçant à rester alitée : elle meurt bien plus jeune que son conseiller spirituel Jérôme. Sans doute constituait-elle de ce fait une hôtesse moins vraisemblable que Mélanie8. Pourtant, d’après les lettres de Jérôme et Rufin, ainsi que par d’autres sources, les deux ensembles monastiques – celui fondé par Paula et celui fondé par Mélanie – s’engagent dans une véritable bataille pour l’hospitalité au cours du ive siècle. La raison en réside, bien sûr, dans les convictions théologiques différentes des deux groupes – celui de Paula et Jérôme d’un côté, celui de Mélanie et Rufin de l’autre – à savoir la prétendue première controverse origéniste qui ne nous concernera cependant pas ici. Vers le milieu des années 390 p.C., Bethléem et Jérusalem ressemblent plus largement à ‟deux camps armés”9 dont l’hospitalité est une des armes et les femmes des actrices de premier plan. L’importance des monastères dans ce conflit se donne à voir par l’enjeu que constituent les invités occidentaux au cours de ces dernières années du ive siècle : tout membre des cercles de Mélanie ou Jérôme arrivant à Jérusalem, en provenance de Rome ou de n’importe quel autre endroit, se devait de prendre position. Prenons l’exemple de l’un de ces voyageurs, un certain Vigilance10. Il s’agit d’un contact vital pour Jérôme, qui pouvait l’aider à resserrer ses relations avec le riche Paulin de Nole, susceptible de fournir les fonds nécessaires pour conserver les monastères de Jérôme et Paula en état de fonctionnement, en ces temps d’extrême pénurie. Cependant, à son arrivée, Vigilance se présente d’abord à Mélanie et essaie de limiter son séjour chez Jérôme au minimum requis par la courtoisie. C’était suffisant pour provoquer la colère de Jérôme et lorsque Vigilance, comme il le soutient, se met en outre à répandre de fausses rumeurs à son sujet pendant son voyage de retour, on le voit consacrer à cet homme l’une de ses lettres les plus féroces11. Parmi ceux qui prennent parti pour Jérôme et Paula, il n’y a que quelques amis romains, tels Fabiola et Océanus, à accepter leur invitation en Terre sainte ; ceux-ci considèrent toutefois bientôt plus sage de poursuivre leurs œuvres charitables chez eux, à Rome, et repartent en hâte, se déclarant incapables d’égaler l’attachement de Jérôme et Paula aux lieux saints. Toutefois, Jérôme lui-même fait allusion aux controverses internes qui pourraient avoir joué un rôle décisif dans leur départ : ‟Il y avait en ce temps-là un désaccord entre nous et les conflits locaux comptaient plus que les batailles avec les barbares12”. Rapidement, l’hospitalité de pèlerinage en Terre sainte s’était ainsi muée en champ de bataille contesté.
Évergétisme et genre : des normes et des pratiques en évolution
7Alors que l’évergétisme était une pratique courante dans les mondes grec et romain13, la façon qu’avaient Mélanie et Paula de dépenser leurs richesses personnelles était dans une certaine mesure différente. En général, les méthodes et les outils du patronage chrétien durant l’Antiquité tardive ressemblaient clairement aux anciens modèles : ils consistaient d’abord dans la construction de bâtiments destinés au bien commun, à savoir des monastères et des institutions hospitalières, dans des offrandes aux pauvres et aux nécessiteux et, enfin, dans la pratique de l’hospitalité à l’égard des amis et des étrangers14. Cependant, pour les élites du christianisme, la nouveauté résidait dans le fait que leur générosité était continue, ne cessant sans doute qu’une fois leurs fonds personnels complètement épuisés. C’est du moins ce que nous disent les sources littéraires, comme par exemple Pallade d’Hélénopolis dans ses remarques concernant Mélanie : ‟car c’était la trente-septième année que donnant l’hospitalité, elle a subvenu de ses propres frais à des églises, à des monastères, à des étrangers et à des prisons, ceux de sa famille, son fils lui-même et ses propres intendants lui fournissant de l’argent15”. À la fin de leur vie, nous dit Pallade, des ascètes, tels que Mélanie, mouraient dans le plus extrême dénuement.
8Outre ce caractère inconditionnel de l’hospitalité, la différence principale qui distingue cette nouvelle forme d’évergétisme des modèles plus anciens est le rôle prééminent que les femmes ont joué en tant que fondatrices de monastères et d’hospices pour pèlerins. Bien sûr, des femmes philanthropes sont déjà actives au cours des périodes précédentes : Regilla, l’épouse d’Hérode Atticus, ou Plancia Magna à Pergé en Pamphylie, qui avait exercé plusieurs charges publiques dans sa ville natale où elle avait fait construire, entre autres, une grande porte urbaine16. Ce qui fait de la Palestine tardive un cas particulier, c’est cependant le nombre élevé d’hôtesses donatrices, hébergeant un nombre encore plus impressionnant de pèlerines17 – pour beaucoup d’entre elles, invitées de Paula ou de Mélanie l’Ancienne. En matière d’hospitalité, une séparation des sexes était désormais fondamentale pour garantir aux femmes un accès égal aux voyages et aux visites des lieux saints. Mélanie et Paula construisent des hôtels pour pèlerins des deux sexes dans un monde chrétien où il était devenu nécessaire que même les couples mariés logent dans des lieux séparés une fois qu’ils avaient atteint le but de leur pèlerinage, la Ville sainte18. Les actes d’hospitalité de Mélanie sont ensuite poursuivis, près d’un demi-siècle plus tard, par sa petite-fille et homonyme, Mélanie la Jeune. Cette héritière d’une fortune fabuleuse quitte Rome en compagnie de son mari Pinien et de sa mère Albina peu de temps avant le sac de l’Urbs par les Wisigoths en 410. Elle dispense ses dons au cours de son voyage autour de la Méditerranée, pour finir par s’installer sur le Mont des Oliviers de Jérusalem, où elle fonde, elle aussi, des monastères et s’engage dans des œuvres charitables, tout comme sa grand-mère avant elle. Ainsi, la petite-fille n’avait pas seulement hérité d’une partie substantielle de la fortune familiale mais aussi de la fameuse piété et de la dévotion de sa célèbre ancêtre. Évitant les somptueux dîners, l’oisiveté et les loisirs de toutes sortes (Mélanie était particulièrement réticente à se laver), il lui restait davantage de temps pour le travail19 : les sources nous disent qu’en dehors des missions politiques et de l’accueil des pèlerins (parmi lesquels une impératrice romaine), Mélanie trouvait encore le temps de filer la laine, tandis que Pinien parcourait l’arrière-pays de Jérusalem pour ramasser du bois de chauffage – un prolongement tout à fait adapté à l’amour du jardinage qui avait été autrefois le sien à Rome, avant qu’il ne succombe à l’ascétisme de son épouse20.
9Dans le cas de Paula, son implication dans la pratique de l’hospitalité peut s’expliquer de façon relativement simple : tout comme Mélanie l’Ancienne, Paula était veuve. Ce statut procurait aux femmes de l’Antiquité tardive un certain degré d’indépendance et de contrôle de leurs richesses, qu’elles pouvaient distribuer à leur guise en œuvres de charité – une innovation de l’Antiquité tardive qui a été décrite comme une liberté ascétique21. La situation se présente toutefois différemment pour d’autres femmes qui font valoir leur influence en Terre sainte, et dont il n’est pas certain qu’elles aient été veuves : Silvia, la belle-sœur de Flavius Rufin (principal partisan de Théodose I, et, après l’empereur, qui était en Occident à l’époque du voyage de Silvia en Palestine en 394 p.C., l’homme le plus important des provinces orientales)22 ; Poemenia, une riche matrone, à l’origine de la construction d’une église à Jérusalem ; poursuivant son voyage en Égypte, cette dernière cause une petite émeute du fait de ses conditions de voyage opulentes23. Il est certain que Mélanie la Jeune, pour sa part, voyageait avec son mari, qui, dans toutes les sources littéraires décrivant les actes de sa femme, est présenté comme un simple soutien jouant les ‟seconds rôles”24. Dans le cas des deux Mélanie, les membres mâles de la famille apparaissent même comme opposés au style de vie saint des héroïnes chrétiennes25. L’idée d’un évergétisme constituant la chasse gardée des femmes à Jérusalem se prolonge quand nous levons les yeux jusqu’au niveau des donations impériales. De la mort de Constantin jusqu’à l’époque d’Anastase (qui avait eu une relation très troublée avec la Ville sainte), nous n’avons aucune trace d’une quelconque donation impériale de grande ampleur faite par un empereur, et pratiquement aucune pour des actes évergétiques mineurs tels que la donation de vêtements ou de vaisselle liturgiques. En revanche, on possède de nombreux exemples d’évergésies d’épouses et de sœurs d’empereurs romains, avec une forte focalisation sur les donations qui instituaient ou encourageaient l’hospitalité de pèlerinage, sous la forme non seulement de monastères mais aussi d’un grand nombre d’hôpitaux, de maisons pour les pauvres, de foyers pour les personnes âgées, de même que de lieux de repos pour les pèlerins26.
10Si l’on descend l’échelle sociale, en passant du groupe de Mélanie et Paula à des groupes sociaux plus modestes, on trouve (comme on s’y attend) moins de témoignages de donations substantielles de ce type. Toutefois, le nombre de femmes apparaissant dans la documentation épigraphique en tant que fondatrices de chapelles et d’abbesses de monastères (et de ce fait probablement responsables de l’hospitalité de pèlerinage) n’en reste pas moins presque égal au nombre de fondateurs et d’abbés mâles. Trois inscriptions funéraires évoquent des abbesses de monastère : Charate d’Arménie, Thecla (probablement originaire d’Ibérie sur la Mer noire) et Euphemia, venue pour sa part de Byzance27. Une certaine Sophie, qui nous est connue selon toute vraisemblance par sa pierre tombale du Mont des Oliviers, est déclarée gloriosissima cubicularia, et pourrait donc avoir œuvré au service de la famille impériale avant de venir à Jérusalem, où elle s’était faite religieuse28. Le corpus épigraphique est riche en inscriptions évoquant des femmes fondatrices d’églises, de chapelles ou donatrices d’équipements liturgiques. On trouve ainsi une Maria, patronne d’une église fondée au ve siècle sur l’emplacement de Saint Pierre in Gallicantu29 ; une seconde femme du même nom mentionnée dans une autre inscription donne pour sa part un jubé à une église30. Une autre Sophie est désignée comme “épouse du Christ” dans son inscription funéraire, ce qui indique qu’il s’agit d’une religieuse, tandis que son titre de diaconesse laisse à penser qu’elle occupait une position d’autorité, peut-être en tant qu’abbesse d’un couvent31. On évoquera enfin Zanna, patronne d’une chapelle funéraire, de même qu’Anatolia, qui semble pour sa part avoir été membre de la famille impériale (peut-être de celle de l’empereur Maurice)32. La documentation ne se limite pas aux inscriptions en grec : on trouve également sur le Mont des Oliviers une inscription funéraire en arménien qui commémore le souvenir d’une Soushanik33. Ce phénomène n’est pas du tout représentatif des témoignages épigraphiques présents dans le reste de l’Empire romain tardif, où les inscriptions mentionnant des femmes sont beaucoup moins communes que pour les hommes. La documentation épigraphique est bien sûr toujours sujette aux lois de la conservation des sources primaires, hasardeuses et changeantes. Toutefois, la documentation épigraphique de Jérusalem diffère substantiellement des inscriptions de, par exemple, Rome, dans la mesure où, dans la Ville sainte, une grande part des inscriptions datant de l’Antiquité tardive (représentant au total un corpus de 450 documents environ) ont été découvertes en place. De plus, le nombre d’inscriptions conservées portant des noms apparaît suffisamment représentatif d’un point de vue statistique pour nous permettre de suggérer qu’en vérité, dans cette ville, les femmes étaient attestées épigraphiquement plus souvent que n’importe où ailleurs34. Si nous acceptons cette hypothèse, il serait logique de l’expliquer par le fait que les fondatrices et patronnes de sexe féminin étaient réellement plus actives à Jérusalem que dans d’autres cités du monde romain tardif. Jusqu’à présent, aucune explication convaincante de cet activisme n’a été proposée par les spécialistes : on se limitera ici à dire que la liberté ascétique, telle qu’évoquée supra, constitue le meilleur modèle interprétatif pour rendre compte de ce grand nombre de femmes dans les sources littéraires et épigraphiques et de leur implication dans la pratique de l’hospitalité35.
Au-delà du genre : Jérusalem et la nouvelle humilité épigraphique
11Si, dans la Jérusalem tardive, l’implication des femmes dans l’évergétisme hospitalier est sans précédent, n’en émergent pas pour autant des normes spécifiques, qui distingueraient réellement leurs pratiques de celles de hommes. Donateurs et donatrices se conforment au paradigme renouvelé qui commande de manière générale à l’évergétisme durant l’Antiquité tardive. Alors qu’il a souvent été affirmé que l’évergétisme s’était poursuivi durant l’Antiquité tardive à l’image des époques précédentes, les travaux de R. Haensch ont récemment montré que cette image doit en réalité être redéfinie. Pour les questions qui nous occupent, une différence majeure par rapport à des temps plus anciens est que les évergètes de l’Antiquité tardive, hommes et femmes, ne font jamais état dans les inscriptions de construction du montant donné pour un bâtiment particulier36. Toutefois, si cette observation vaut pour les inscriptions retrouvées à Jérusalem et dans sa région, elle demande à être nuancée pour les sources littéraires. En effet, les sources hagiographiques abondent en détails précis relatifs aux sommes d’argent données par les semblables de Paula ou des deux Mélanie. Par contraste, la documentation épigraphique donne à voir une humilité croissante en la matière (ce que nous appellerons ‟une humilité épigraphique”) qui fut accélérée par le fait que les actes extraordinaires d’évergétisme individuel étaient de moins en moins nombreux. Peu de membres du clergé donnent, au cours du ve siècle, des sommes telles qu’elles pourraient inviter à les considérer comme les donateurs uniques d’une église, d’un monastère ou d’une institution hospitalière37. Ils tendent plutôt à encourager leurs communautés à contribuer collectivement à la fondation financière et à la construction des bâtiments requis. Les inscriptions de l’Antiquité tardive de Palestine mentionnent également des communautés de donneurs qui font preuve d’une certaine humilité en ne commémorant pas leur nom individuellement, ce qui pourrait toutefois être lié aux conditions matérielles de la commémoration, dans la mesure où les inscriptions, tant sur pierre qu’en mosaïques, étaient chères et n’offraient pas toujours suffisamment de place pour énumérer chaque donateur. De nouveaux formulaires apparaissent, qui viennent remplacer les commémorations nominatives des libéralités : les textes font état de ce qu’une certaine église ou institution charitable ‟a été construite pour le salut de ceux qui ont contribué (οἰ καρποφορήσαντες38)” ou que ces inscriptions sont produites ‟pour le salut et le secours de ceux dont le Seigneur connaît le nom, amen” comme dans le cas de la célèbre inscription Mamilla de Jérusalem39 – une expression qui est attestée dans plusieurs langues, à l’instar de la dédicace de la chapelle des Arméniens au nord de la Porte de Damas, qui porte les mots ‟pour la mémoire et le salut de tous les Arméniens dont le Seigneur connaît le nom40 ”.
12À la lumière de cette disparition progressive des donateurs individuels dans ces inscriptions, on ne s’étonnera sans doute pas du faible nombre total d’inscriptions de Jérusalem qui indiquent explicitement ce qui a été donné par qui. On reste frappé par la surreprésentation des femmes, sans pour autant que les inscriptions permettent de conclure à une domination des donatrices, comme le suggère au contraire la littérature hagiographique. Tous comme les hommes, les femmes attestées par l’épigraphie font preuve d’une certaine retenue, s’effaçant derrière le collectif et le service des autres. Pourquoi, dès lors, les sources littéraires célébrant les évergésies de Paula, Silvia, Poemenia ou des deux Mélanie nous mènent-elles dans cette direction différente ? Il est probable que ces médias distincts, d’un côté des vies de saints et des lettres, de l’autre des inscriptions, étaient destinés à des publics très différents. Lorsqu’ils se trouvent sur le lieu même de leurs bienfaits, c’est-à-dire à Jérusalem, les donateurs tendent progressivement à manifester ce que nous avons désigné supra comme une ‟humilité épigraphique”. En revanche, les textes ayant pour sujet ces héroïnes (tous plus ou moins de nature hagiographique) proclament haut et fort leurs actes de charité et d’hospitalité, en manifestant une fierté qui est dans ce cas positive et qui peut être lue comme un facteur d’émulation, destiné à inciter d’autres, en particulier des femmes, à suivre leur exemple. Malgré tout, aucune inscription n’a survécu qui aurait trait aux femmes de l’aristocratie au centre de cet article, ni du reste aux actes méconnus de leurs époux ou d’autres membres de leurs familles. Par conséquent, nous ne pouvons en rester qu’aux hypothèses, en nous demandant si l’image que ces gens et leurs biographes voulaient transmettre dans les sources littéraires était différente, et plus fière, que celle que l’on aurait trouvée dans leurs inscriptions de construction aujourd’hui perdues ; peut-être même ces inscriptions auraient-elles adopté une formule plus traditionnelle, proche de celle que l’on trouve dans les inscriptions conservées de Palestine, où les épouses sont nommées après leurs époux et où, de manière générale, les femmes apparaissent après les hommes41.
13Tant l’évergétisme à Jérusalem que les textes hagiographiques qui lui sont consacrés rompent clairement avec les standards, obéissant à des règles sociales plus qu’à des normes légales, qui avaient prévalu au cours des générations précédentes. Si dans l’Antiquité tardive, nos connaissances sur l’évergétisme hospitalier dérivent essentiellement des sources littéraires (dans la mesure où les inscriptions qui nous ont été conservées n’ont pas trait à des maisons d’hôtes, autonomes ou situées à l’intérieur de complexes monastiques, mais aux composantes religieuses de ces complexes, chapelles, autels ou autres), il n’en reste pas moins significatif que dans ces textes, les femmes apparaissent comme des actrices de premier plan en matière d’hospitalité, tandis qu’au cours des siècles précédents, ce domaine aurait été davantage l’apanage des hommes. Toutefois, la dimension la plus coûteuse de l’évergétisme hospitalier restait, bien entendu, limitée aux milieux supérieurs de la société ou au clergé local, qui était pour sa part, par définition, de sexe masculin. À l’inverse, si l’accroissement du nombre de donatrices femmes attestées par les inscriptions est frappant en soi, nous pouvons également supposer que cette tendance, nouvelle en Terre sainte, à l’humilité épigraphique avait permis à une fraction bien plus étendue de la société romaine tardive, hommes comme femmes, de jouer les donateurs et les donatrices charitables, en ouvrant dès lors à un spectre social plus large un rôle qui avait été autrefois celui des seules élites. Nous ne pouvons qu’imaginer ce que cette foule anonyme de donateurs et de donatrices pénétrant dans l’église nouvellement construire ou restaurée en partie grâce à eux devaient ressentir à la lecture de la mosaïque commémorant ‟ceux dont le Seigneur connaît le nom”. Certainement, un sens de la solennité et du recueillement, mais aussi peut-être un certain sentiment d’appartenance, d’intégration et de fierté. Dans leur cas, les normes et les règles de l’évergétisme avaient de toute évidence changé : dans la Jérusalem tardive, il était permis à chacun et chacune, ou presque, de donner pieusement.
Notes de bas de page
1Hieron., Ep., 108.6 ; voir Gordini 1961, 90-91 et Klein 2016, 653-654, et sur le motif littéraire des femmes pieuses, ‟mauvaises mères” abandonnant leurs enfants, Giardina 2001, 193-194. Sur l’entourage familial de Mélanie l’Ancienne, voir Luckritz Marquis 2017. Je voudrais remercier M.-A. Le Guennec (Montréal), C. Fauchon-Claudon (Lyon) et P. Konerding (Bamberg) de leur aide dans la traduction et la formulation de cette contribution.
2Paulin de Nole, Ep., 29.9, à propos de la présentation de Mélanie par Paulin de Nole voir aussi Luckritz Marquis 2017, 34-37.
3Par “humilité”, nous entendrons ici le choix délibéré de rester anonyme (dans l’idée que le Seigneur saura reconnaître les siens), de la même manière que, par exemple, les ermites et les reclus de l’Antiquité tardive se retiraient de la société pour vivre une vie humble, qui ne serait jugée que par le regard de Dieu et non par celui de la société. Si la vertu romaine de modestas peut venir à l’esprit à ce sujet, humilitas rend mieux l’idée d’une humilité spécifiquement religieuse et pieuse. Je souhaiterais remercier ici l’évaluateur anonyme de cet article pour ses remarques en ce sens. On pourra proposer un parallèle avec les travaux d’H. Mouritsen, qui utilise pour sa part, pour un tout autre contexte, l’expression de “modestie épigraphique” : dans un article de 2005, ce dernier s’est attaché à mettre à l’épreuve le concept d’“epigraphic habit” développé par MacMullan, en s’intéressant aux épitaphes d’affranchis et de décurions de l’époque impériale. Il a alors souligné que dans un contexte d’“ascension” des affranchis, les élites traditionnelles s’étaient retirées de la compétition funéraire et se concentraient désormais sur le seul medium des monuments honorifiques publics (Mouritsen 2005). C’est au sujet de la modeste stèle funéraire de D. Lucretius Satrius Valens (cf. Mouritsen 2005, 50-51) que l’historien utilise l’expression de “modestie épigraphique”, face au constat que seul le nom de ce flamen impérial et duovir était précisé dans l’inscription, alors même qu’il s’agissait d’un des acteurs majeurs de la vie pompéienne dans les années qui précédèrent l’éruption du Vésuve.
4Palladius, Hist. Laus., 44.1-3. Innocent est évoqué dans plusieurs lettres de Basile le Grand et d’Athanase d’Alexandrie, voir Hunt 1973, 460 n. 4-8.
5Palladius, Hist. Laus. prolog. et Socrates, Hist. eccl., 4.23.78-80, voir Butler, éd. 1898-1904, 1, 8 et Hunt 1973, 458.
6Voir par ex. Itin. Eg., 47.3-4 avec Di Segni & Tsafrir 2012, 407 n. 6.
7Whiting 2011-2012, 82, s’appuyant sur l’identification par Y. Hirschfeld d’un campement pour femmes à l’extérieur du monastère de Théoctiste dans le désert de Judée, destiné aux pèlerines qui n’étaient pas autorisées à pénétrer dans l‘enceinte du monastère ; voir Hirschfeld 1992, 196. Pour les règles de l’hospitalité, voir Fauchon 2012.
8Whiting 2011-2012, 77 et 81.
9Sivan 1990, 54-55.
10Par ex. Kelly 1975, 202 et Hunt 1982, 191-193.
11Hieron., Ep., 61.3 (et aussi Ep., 58.11 et c. Vigil., publié environ une décennie plus tard).
12Hieron., Ep., 77.8 : erat illo tempore quaedam apud nos dissensio, et barbarorum pugnam domestica bella superabant. Voir Hunt 1982, 177 et 191, et Stroumsa 1988, 118. En dépit de la brièveté de son séjour à Bethléem, Vigilance fait passer une lettre de Jérôme à Paulin de Nole. Dans celle-ci, Jérôme dissuadait Paulin de partir en pèlerinage en Terre sainte, contredisant apparemment les lettres précédentes que Jérôme avait envoyées à son cercle de femmes savantes à Rome, où il les invitait de façon pressante à se rendre à Bethléem. Étant donnée la relation de Paulin avec Mélanie et son amitié littéraire avec Rufin, Jérôme pouvait prévoir que si Paulin devait venir à Jérusalem, ce dernier l’ignorerait probablement, et sans doute était-il ainsi préférable qu’il ne vienne pas du tout.
13Voir par ex. Veyne 1976, 20-21 ; Gauthier 1985 ; Migeotte 1995 et 1997 ; Baumann 1999, 333 ; Duval & Pietri 1997, 352 et Haensch 2006, 48-49.
14Whiting 2011-2012, 76. Sur la charité avant le christianisme, voir Bolkestein 1939.
15Palladius, Hist. Laus., 54.2 : Τριακοστὸν µὲν γὰρ καὶ ἕβδοµον ἔτος ξενιτεύσασα ἰδίοις ἀναλώµασιν ἐπήρκεσε καὶ ἐκκλησίαις καὶ µοναστηρίοις καὶ ξένοις καὶ φυλακαῖς, χορηγούντων αὐτῇ καὶ τῶν πρὸς γένος καὶ αὐτοῦ τοῦ υἱοῦ καὶ τῶν ἰδίων ἐπιτρόπων τὰ χρήµατα.
16Voir Tobin 1997. Sur Regilla et Plancia Magna, Şahin, éd. 1999, n° 89-99, avec Boatwright 1991.
17Voir Clark 1986a, 184. On trouve un nombre considérable d’inscriptions funéraires mentionnant des femmes ensevelies en Terre sainte mais qui venaient d’autres contrées. Même s’il est impossible de l’établir avec certitude, il est probable qu’un nombre important d’entre elles étaient des pèlerines : voir par exemple CIIP, 859 (évoquant une Verina de Byzance, qui est commémorée aux côtés d’un homme, probablement son époux ou son frère) ; CIIP, 986 (Euphemia, fondatrice de monastère, elle aussi de Byzance) ; CIIP, 900 (Maria, de Rome, µνῆµα Μαρίας Ῥωµέας) ; CIIP, 944 (mentionnant une femme soit nommée Beithynice soit, plus vraisemblablement, originaire de Bithynie) et de même, CIIP, 947 (dédiée soit à Lydia, soit à une femme originaire de Lydie). Une pierre tombale du Mont Sion évoque Thecla, fille d’un certain Marulfus le Germain (CIIP, 970 : Μνῆµα διαφέρον Θέκλᾳ Μαρούλφου Γερµανικοῦ τῆς ἁγίας Σιών). Une autre observation doit retenir l’attention : le formulaire ἐνθάδε κεῖται (ci-gît), très répandu dans les inscriptions de l’Antiquité tardive pour d’autres régions, n’est attesté qu’à quatre reprises à Jérusalem. Trois de ces cas sont des inscriptions funéraires de femmes (CIIP, 875, 984 et 1004), un phénomène qui peut lui aussi soutenir l’hypothèse selon laquelle ces femmes étaient étrangères à la Ville sainte. Une autre inscription funéraire présente une configuration particulière : CIIP, 997 (Θίκι [sic] διαφέρουσα Μαρίαν καὶ τοὺς αὐτῖς [sic]), parce que si Maria est mentionnée avec son entourage familial, aucun homme n’est évoqué qui pourrait être identifié au pater familias : dès lors, nous pouvons supposer que Marie n’était pas mariée ou qu’elle avait perdu son mari avant de venir en Palestine.
18Sur les lieux séparés, voir Klein 2018b, 44-49.
19Sur la vie quotidienne des ascètes chrétiennes en général, et sur l’hospitalité et le soin des malades à Rome à l’époque de Paula et de Mélanie l’Ancienne, voir Petersen-Szemerédy 1993, 191-192 au sujet de Hieron., Ep., 77.6.
20Ioh. Ruf., Vit. Petr. Hib., 39.
21Clark 1986 a et Petersen-Szemerédy 1993.
22Sur le voyage de Silvia, voir Palladius, Hist. Laus., 55 et Paulin de Nole, Ep., 31.1 avec Hunt 1972, 351-352 ; 1982, 159-160 et 190 ; Devos 1973, 105-106. Sur son beau-frère Rufin, voir PLRE I, s.u. “Rufinus 18”, p. 778-781.
23Sur Poemenia et l’échec final de ses voyages, voir Palladius, Hist. Laus., 35.14-15 avec Devos 1969, 204-206.
24Sur l’influence très réduite de Pinien, le mari de Mélanie la Jeune, voir Drake 2017, 171-173.
25À propos des parents masculins comme adversaires, voir Palladius, Hist. Laus., 54.6 avec Chin 2017, 19-22 et Stickler 2006, 171.
26Di Segni 2016, 185.
27CIIP, 909 (Charate) et CIIP, 962 (Thecla) ; les deux inscriptions sont écrites en grec (tandis que l’on trouve ailleurs à Jérusalem des inscriptions en arménien et en géorgien) ; CIIP, 986 pour Euphemia, évoquée dans une note précédente.
28Voir CIIP, 836, l’inscription en mosaïque de la chapelle de Theodosia, en mémoire de Θεοδοσίας τῆς ἐνδοξοτάτης κουβικουλαρίας : son inscription funéraire (CIIP, 1006) la désigne comme religieuse (ἐνθάδε κεῖται ἡ µονάχουσα Θεοδωσία).
29CIIP, 803 : ὑπερ σωτηρίας Μαρίας, datant probablement du ve siècle.
30Voir CIIP, 863 ; pour un don d’un autre type, voir l’autel offert par l’impératrice Eudocia à l’église de Saint Stéphane, au nord de la ville (CIIP, 816).
31CIIP, 1004 : ἡ δούλη καὶ νύµφη τοῦ Χριστοῦ Σοφία ἡ διάκονος ἡ ∆ευτέρα Φοίβη. La troisième épithète, une seconde Phoebe, renvoie à la diaconesse Phoebe, ministre de l’Église à Cenchrées (Ep.Rom., 16.1). Une autre inscription (CIIP, 899), évoquant peut-être une diaconesse du nom d’Anastasia, est trop fragmentaire pour exclure qu’il s’agisse en réalité d’un diacre du nom d’Anastasius.
32Sur Zanna, voir CIIP, 828 : Χριστὲ µνήσθητι τῆς δούλης σοῦ Ζάννας. L’inscription est faite en mosaïques dans une tabula ansata, selon la manière traditionnelle de commémorer le donateur d’une chapelle ou d’une église. Le même constat vaut pour une inscription mosaïquée d’Anatolia (CIIP, 875), dotée d’une calligraphie très soignée : Ἐνθάδε κῖται Ἀνατολία ἡ Αραβισσηνὴ ἡ τοῦ Αὐγούστου ἀδελφὴ(?).
33CIIP, 925 : ays dir ê eranelwoy Šowšankan mawrn Artawanay ‟voici la tombe de la bienheureuse Shoushanik, mère d’Artawan”.
34Le nombre de documents est bien entendu trop réduit pour permettre des comparaisons statistiques ; toutefois, pour quinze inscriptions qui évoquent des hommes donnant des églises, des chapelles funéraires ou des équipements liturgiques, on en trouve huit relatives à des femmes. Ce constat peut également être rapproché du fait que dix-huit inscriptions de l’Antiquité tardive associent un nom d’homme à un titre ecclésiastique (évêque, diacre, abbé, moine, etc.), là où huit inscriptions de ce type sont attestées pour des femmes (abbesses, diaconesses, religieuses). En égard du nombre restreint de charges ouvertes aux femmes, ce ratio épigraphique est frappant.
35Cependant, nous avons montré ailleurs que cette liberté ascétique ne concernait pas nécessairement les philanthropes de sexe féminin de la famille impériale, qui agissaient plutôt comme intermédiaires de leurs époux et en accord avec les souhaits de ces derniers, voir Klein 2018a, 263-268.
36Haensch 2007, 696.
37On notera que l’évergétisme ob honorem (id est motivé par le fait de promouvoir la carrière d’un individu) n’existait pas à l’intérieur du clergé tardif, voir Haensch 2006, 52-53 et Haensch 2011, 173-175, contre Lepelley 1979-1981, 1, 384, et Lepelley 1997, 352.
38Voir Haensch 2006, 53, en particulier note 41 pour plus de vingt exemples de cette formule, en provenance des régions des Patriarchates d’Antioche sur l’Oronte et de Jérusalem.
39CIIP, 869 : Ὑπὲρ σωτηρίας καὶ ἀντιλήµψεως ὧν Κύριος γιγνώσκει τὰ ὀνόµατα. Ἀµήν. – Ceux dont le Seigneur connaît le nom sont naturellement les donateurs, et non les défunts ensevelis dans la fosse commune découverte près de cette inscription. Voir aussi CIIP, 2672 pour le bref ajout καὶ λυπῶν (et le reste) après une longue liste de donateurs.
40CIIP, 812 : vasn yišataki ew pʿrkowtʿean amenayn hayocʿ zorocʿ zanowans Têr gitê ‟pour la mémoire et le salut de tous les Arméniens dont le Seigneur connaît le nom”. On notera qu’une formule similaire apparaît dans l’inscription de la synagogue de Naʿaran, à 5,5 km au nord-ouest de Jéricho ; ainsi, cette nouvelle humilité épigraphique ne se limitait pas aux bâtiments chrétiens et à leurs donateurs, voir CIIP, 2734 : dkyryn lṭb kl mn dmtḥzq wyhb ʾw dyhb bhdn ʾtrh qdyšh bn dhb bn ksp bn kl mqmh dhyʾ, ʾmn ‟que soit commémoré pour ses bienfaits quiconque a affirmé son soutien et donne ou donnera [ou : a donné] dans ce lieu saint, qu’il s’agisse d’or ou d’argent ou de quoi que ce soit d’autre, Amen”.
41On trouvera des exemples de ce phénomène dans les dédicaces d’une chapelle sur la route de Jérusalem à Nicopolis, mentionnant un diacre du nom de Cyricus ou Cyriacus et une certaine Maria (de même que d’autres noms d’hommes et de femmes dans une seconde inscription, CIIP, 855 et 856) ; citons également une autre dédicace de Jérusalem, relative à un foyer pour nécessiteuses âgées, dont les auteurs sont Jean et une femme du nom de Verina de Byzance (CIIP, 859).
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