Chapitre 11
Atrée, le bonheur dans le crime
p. 223-246
Texte intégral
1Comme celle de Médée, l’histoire sanglante d’Atrée et de Thyeste a fasciné les auteurs latins : les sources antiques attestent l’existence de vingt tragédies romaines consacrées à cette fabula1, bien que seule la tragédie de Sénèque nous soit parvenue en intégralité. La rivalité des deux frères n’était pas absente du corpus tragique attique puisque Sophocle lui avait consacré une trilogie2 dont il ne nous reste que des fragments. Sur la scène romaine, les auteurs privilégièrent le deuxième volet de la trilogie présentant le banquet cannibale préparé par Atrée. C’est le cas du Thyeste d’Accius et de celui de Varius dont les pièces ont fixé le canevas narratif de la fabula reprise par Sénèque. Le personnage d’Atrée semble avoir séduit les Romains en raison de la réflexion sur le pouvoir royal qu’il permettait. Dans les Tusculanes3, Cicéron analyse l’Atrée d’Accius comme l’archétype du tyran dont les actes sont guidés par une passion paroxystique : l’ira. Cette lecture antique du personnage paraît exclure toute analyse fantastique puisqu’elle balise deux champs interprétatifs : une réception politique interrogeant le concept de tyrannie et une réception philosophique illustrant la toxicité des passions.
2Dans la lignée de la lecture cicéronienne du personnage, la critique moderne a lu Atrée comme comme le “Richard III latin”4, un homme assoiffé de pouvoir et prêt à tout pour le conserver. Les critiques se sont intéressés à sa conception du pouvoir et ont lu la pièce comme une dénonciation de la tyrannie5. Une longue tradition critique a également analysé Atrée comme l’antithèse du sage stoïcien. À l’inverse, Thyeste devenait l’incarnation du sage, position nuancée par E. Lefèvre qui le considérait plus modestement comme un proficiens. L’idée d’un Thyeste faisant preuve d’une bona mens a depuis été récusée et les commentateurs s’accordent pour considérer que les deux frères sont des jumeaux dans le crime6. D’autres lectures ont mis en avant l’extrême noirceur de la pièce et ont pointé son caractère troublant en raison notamment de l’impunité dont jouit Atrée. G. Mader7 analyse ainsi la pièce sous l’angle de la transgression et du renversement des normes physiques, morales et psychiques. L’approche métathéâtrale adoptée par A. Schiesaro et C. Littlewood8 souligne le caractère dérangeant de la tragédie et interroge sa finalité éthique. Ces études stimulantes ont nourri notre analyse dans la mesure où elles insistent sur l’éthos négatif et monstrueux du roi et développent le jugement de J. Poe qui considère Atrée comme “a splendid villain”9. Il nous semble en effet qu’à bien des égards le tyran sénéquien préfigure le villain de la tradition gothique dans la mesure où il se présente sous les traits d’un souverain sans vergogne prêt à toutes les turpitudes pour mener à bien son épouvantable vengeance. L’étude de la descriptio du palais pointait les ressemblances entre la demeure des Tantalides et le château gothique. La noirceur d’Atrée est intimement liée, comme dans les romans de Walpole ou Radcliff, à cette demeure noire qui engendre des individus criminels. Il est sans doute possible d’établir une filiation entre les persécuteurs gothiques et le souverain monstrueux de Sénèque en passant par la tragédie élisabéthaine puisque le méchant gothique hérite des caractéristiques du villain hero élisabéthain. Or, ce théâtre s’inspire des tragédies sénéquiennes et notamment du Thyeste et de la Médée, modèle de la revenge tragedy humaniste10. La différence entre le scélérat élisabéthain et le tyran gothique tient à leur position sociale. Le Gothic villain occupe une position de pouvoir qui lui permet d’assouvir ses ignominieuses pulsions quand son ancêtre scénique occupait un rang inférieur au héros. Le statut de tyran d’Atrée l’autorise à mener à bien sa vengeance monstrueuse.
3De plus, le procédé de la mise en abyme mis au jour par A. Schiesaro permet aux spectateurs d’accéder de l’intérieur à l’élaboration du crime et constitue un moyen de les confronter directement à l’intériorité tourmentée d’Atrée. Ce procédé dramaturgique permet à Sénèque de sonder les profondeurs de la psyché du héros et de mener une exploration au sein d’une âme noire ostensiblement dévoilée sur la scène tragique. Cette démarche fait alors écho au pan de la littérature fantastique qui met en scène les troubles et les dérèglements psychiques. La littérature décadente a en effet renouvelé l’imaginaire fantastique en se focalisant sur les pulsions bestiales et les comportements déviants, dans la lignée du Dr Jekyll et Mr Hyde de Stevenson11. Bien que l’appréhension de l’appareil psychique diffère entre l’époque néronienne et la période décadente, le drame d’Atrée peut néanmoins être rapproché de la veine du fantastique psychique. Ces récits ouvrent la voie à une littérature fantastique dans laquelle la terreur appartient à la sphère humaine. Le fantastique se fonde alors sur une exploration des zones les plus obscures de la psyché : les fantasmes les plus inavouables, les obsessions meurtrières et malsaines remplacent l’apparition des fantômes et des sorcières, mais provoquent un trouble et un effroi tout aussi grand. Dans les nouvelles publiées dans l’anthologie que N. Prince consacre à cette littérature fantastique, les personnages exposent le plaisir et la jouissance qu’ils prennent à infliger une souffrance insoutenable aux autres, qui rejoint celle éprouvée par les héros négatifs de la tradition gothique. Ce plaisir dans le crime s’approche de celui ressenti par Atrée qui nous apparaît moins comme un héros furieux que comme un froid calculateur exécutant en toute conscience une vengeance effroyable.
Plongée au sein d’une âme noire
4A. Schiesaro et C. Littlewood ont mis au jour la dimension métadramatique du personnage d’Atrée. Cette dimension sert une lecture fantastique du personnage, en mettant en évidence la façon dont Atrée façonne son identité scénique. Le procédé de la mise en abyme permet au spectateur d’accéder à l’intériorité d’Atrée et de comprendre la logique criminelle qui préside au nefas. Ainsi, il se présente comme un homme retors et machiavélique prêt à toutes les ignominies pour parvenir à ses fins. Atrée effraie justement parce qu’il met son intelligence et son pouvoir de souverain au service d’un crime qui remet en cause les valeurs morales auxquelles adhèrent tacitement Sénèque et ses contemporains, comme le feront plus tard Manfred et Ambrosio au sein des fictions gothiques.
L’écriture de la vengeance
5Dès son entrée en scène, Atrée apparaît obsédé par l’idée de se venger. Face au satelles, il se livre à une forme d’introspection qui permet une rationalisation de sa vengeance. Le souverain n’élabore sa stratégie vindicative qu’après une analyse fine et minutieuse des motifs de la rancœur qu’il nourrit contre son frère. Atrée se livre ainsi à un autoportrait où il met au jour les causes de sa souffrance :
Ignaue, iners, eneruis et, quod maximum
probrum tyranno rebus in summis reor,
inulte, post tot scelera, post fratris dolos
fasque omne ruptum, questibus uanis agis,
iratus Atreus? (176-180a)“Lâche, mou, sans nerf et, plus grande honte parmi toutes pour un tyran, je crois, sans vengeance! Après tous ces crimes, après le dol de ton frère qui a brisé l’ordre sacré du monde; toi l’irascible Atrée, tu ne fais que te plaindre en vain? ”
6Atrée s’auto-analyse avec une remarquable acuité. Ses trois premiers mots sont des adjectifs à préfixe négatif indiquant le sentiment de privation qui l’habite : il ne s’est pas vengé des maux qu’il a précédemment endurés et ne peut se réaliser complètement en tant qu’individu et souverain qu’en mettant au point un crime dépassant ceux commis par son frère. Cette vengeance est d’emblée justifiée et motivée car Thyeste est présenté sous un jour particulièrement négatif : Atrée voit en lui un criminel redoutable qui l’a trahi et trompé à de nombreuses reprises par le passé, ainsi que le souligne l’anaphore de post. Du point de vue d’Atrée, son désir de vengeance s’inscrit dans une logique parfaitement rationnelle, bien que moralement contestable, relevant de la loi du talion : un crime appelle un crime, une offense une vengeance. Il s’exprime en parfaite adéquation avec l’analyse de la colère proposée dans le De Ira où cette passion naît du sentiment d’une offense si grave qu’elle impose à l’individu la nécessité de se venger pour réparer l’injure. En prenant sa revanche sur son frère, Atrée affirme donc qu’il ne fait que rendre les coups qu’il a reçus afin de restaurer le fas précédemment brisé.
7La rancœur d’Atrée se fonde en effet sur plusieurs griefs :
Quid enim reliquit crimine intactum aut ubi
sceleri pepercit? Coniugem stupro abstulit
regnumque furto; specimen antiquum imperi
fraude est adeptus, fraude turbauit domum. (221-224)“Qu’a-t-il en effet laissé pur de tout crime ? Où a-t-il épargné un forfait ? Mon épouse, il me l’a dérobée par un adultère et mon royaume par un vol : c’est par la ruse qu’il a obtenu l’emblème antique du pouvoir, c’est par la ruse qu’il a troublé ma maison.”
8Atrée revient sur les forfaits passés de son frère : l’anaphore de fraude et les deux ablatifs de moyen (stupro, furto) enferment Thyeste dans le royaume du crime et de la perfidie. Il s’est rendu coupable d’une double faute envers son frère : il lui a dérobé son épouse et son sceptre. Le zeugma coniugem et regnum, tous deux compléments du verbe abstulit, met sur le même plan le politique et le domestique tout en soulignant le double préjudice subi par Atrée. Ces deux motifs renvoient au fondement de l’identité d’Atrée en tant que uir puisqu’il a été blessé dans son rôle de gouvernant politique et de pater12. Exilé et condamné à l’errance, Atrée a perdu son autorité politique comme son identité civique. La vie d’exilé constitue une exclusion de la communauté humaine, en ce sens elle attente à la virilité d’Atrée. Privé de son statut d’homme libre intégré à la communauté civique, il a été contraint de vivre au sein d’un espace sauvage, symboliquement associé à celui des animaux. Cette régression forcée vers l’animalité est accentuée par la liaison adultérine que Thyeste a entretenue avec Aéropé car celle-ci a rendu incertaine sa lignée. Or, la reproduction humaine, et c’est ce qui la différencie de la sexualité animale, s’inscrit dans un cadre culturel fondé sur la perpétuation du lignage patrilinéaire que régule l’institution du mariage. L’adultère fait planer un doute insupportable au sujet de la légitimité d’Agamemnon et de Ménélas : Atrée souffre d’être potentiellement un roi sans descendance masculine directe, sans héritier à qui transmettre son pouvoir. Sa rancœur se fonde donc sur une double motivation. Dès lors, le souverain se doit de rétablir la justice en restaurant l’équilibre entre Thyeste et lui. La vengeance lui apparaît comme le seul et unique moyen de restaurer son identité civique et de reconquérir sa virilité mise à mal. Elle devient un moyen de reconfigurer son passé et d’annuler sa souffrance. Si Atrée a réussi à revenir d’exil et à s’installer de nouveau sur le trône, sa crainte de ne pas être le père biologique de ses fils ne s’est pas apaisée. Thyeste, bien qu’exilé, continue de constituer une menace à ses yeux. L’élaboration du nefas répond alors à une double exigence : Atrée doit anéantir physiquement et psychologiquement Thyeste afin qu’il souffre autant que lui et s’assurer de la légitimité de ses fils. L’orchestration de la vengeance apparaît motivée par une volonté de reconquête et de restauration de sa masculinité perdue, qui a pour corollaire la destruction de celle de son frère.
9Dans cette optique, il s’inspire du crime de Procné et invente un banquet anthropophage où Thyeste se nourrira de la chair de ses fils (v. 272b-280a). Atrée s’assimile à Procné dont le crime lui fournit un modèle à imiter13. Pour autant, la situation des deux personnages diffère et ces différences mettent en évidence l’extrême noirceur d’Atrée. Tout d’abord, Procné n’agit pas dans son propre intérêt : elle cherche à rendre justice à sa sœur alors qu’Atrée est le seul bénéficiaire de la vengeance qu’il trame. De plus, le crime de Procné repose sur un sacrifice qui la punit tout autant que son époux puisqu’elle exécute son fils alors que le roi d’Argos va tuer ses neveux pour châtier son frère, un crime qui lui coûte moins que l’infanticide. Enfin, le forfait d’Atrée dépasse en atrocité son modèle puisqu’il ne se contente pas de sacrifier un seul enfant, mais ses trois neveux. Le personnage procède ainsi à une intensification de l’horreur révélatrice des choix esthétiques de Sénèque. Ce sentiment naît de la disproportion entre le châtiment élaboré par Atrée et les crimes commis par Thyeste. L’infanticide et le repas cannibale viennent punir un vol et un adultère. Cet écart pervertit le processus vindicatif en le privant de sa légitimité. Il révèle l’inhumaine cruauté d’Atrée qui rend au centuple les coups endurés. L’atrocité du forfait annule tout souci de réparation et dévoile une âme gauchie qui s’adonne avec plaisir à la vengeance. La séquence d’invention du nefas montre un Atrée effroyable qui se délecte à l’avance des conséquences de son crime en imaginant très clairement la scène. Il peint Thyeste trompé se régalant de la chair de ses propres fils (v. 277b-278, Liberos auidus pater/gaudensque laceret et suos artus edat). Cette rapide esquisse prouve que la création du crime génère un plaisir déviant qui révèle la cruauté et la perversité d’Atrée. Elle indique que son crime répond à un fantasme de destruction visant à anéantir physiquement et psychologiquement son frère.
10Atrée a donc trouvé le moyen de prendre sa revanche sur son frère en le transformant en père teknophage. Néanmoins, puisque le souverain envisage sa vengeance comme un moyen de reconfigurer son passé, l’acte en lui-même ne suffit pas. Il faut encore que Thyeste revienne d’exil et redevienne symboliquement le frère qu’il était lorsqu’il a trahi et dupé Atrée. Ce dernier prétend alors vouloir partager le trône avec son frère afin qu’il revienne à Mycènes. Cette mascarade ne vise qu’à restaurer la gémellité des deux frères. Celle-ci se traduit scéniquement par la transformation physique de Thyeste entre la scène où il revient d’exil et le tableau final où il réapparaît en tenue de banqueteur. Lorsqu’il voit son frère arriver, Atrée souligne son allure négligée et sauvage (v. 505b-507a) : ses cheveux sont longs et non-coiffés (squalore coma), son visage affligé (uultus maestos) et sa barbe hideuse (foeda barba). L’exil et l’errance ont considérablement altéré son apparence physique : il ressemble davantage à un mendiant misérable qu’au rival tout puissant qui avait séduit Aéropé. Or, la vengeance d’Atrée ne vise pas à anéantir Thyeste en tant qu’individu objectif – la condamnation à l’exil qu’il endure serait alors suffisante – mais l’image fantasmée que son frère en a nourrie. Atrée veut prendre sa revanche sur celui qui fut son égal et son rival, sur le double menaçant qui hante ses souvenirs. C’est pourquoi Atrée lui propose perfidement de partager le trône afin qu’il redevienne symboliquement ce frère redoutable. Le souverain opère alors à la manière d’un metteur en scène et manipule son frère afin qu’il réponde à son désir fantasmatique de vengeance.
L’exécution du plan : Atrée metteur en scène et acteur de la tragédie
11La mise au point de la vengeance du souverain s’appuie sur l’orchestration d’une ruse qui dévoile les qualités intellectuelles d’Atrée. Il devient un véritable marionnettiste qui contrôle les autres personnages de la pièce.
12Pour s’assurer du retour de son frère, Atrée élabore une ruse pernicieuse : il souhaite envoyer ses fils, Agamemnon et Ménélas, annoncer à leur oncle qu’il a été pardonné et que non seulement il peut revenir à Argos, mais qu’il y exercera le pouvoir aux côtés de son frère. Face aux réticences du satelles, Atrée avance deux arguments qui témoignent de sa juste connaissance de la psychologie de son frère. Tout d’abord, Thyeste est avide de pouvoir et fera tout pour reconquérir son trône (v. 289-292). Ensuite, même si la vie d’exilé l’a endurci, ses fils réussiront à le convaincre de revenir (v. 295b-304). La scène suivante prouve qu’Atrée a raison puisque tout s’y passe comme il l’avait prévu. À la vue de Mycènes et du palais royal, Thyeste doute, hésite et craint de tomber dans un piège. Il pénètre dans la ville seulement parce que son fils Tantale apaise ses craintes et le convainc. Thyeste se soumet aux désirs de ses fils et réalise ce que son frère avait anticipé. Atrée mène donc la danse et soumet à sa volonté les autres protagonistes. Il les manipule à sa guise en anticipant finement leurs réactions.
13L’arrivée de son frère est commentée par Atrée dans une formule qui révèle son caractère calculateur : Plagis tenetur clausa dispositis fera : /et ipsum et una generis inuisi indolem/iunctam parenti cerno. (v. 491-493a, “le fauve est tenu enfermé dans les filets que j’ai placés, je le vois en personne et, tout à côté du père, l’avenir de cette odieuse race”). La métaphore de la chasse du v.491 transforme Thyeste en une bête traquée (fera) prise dans le piège d’un chasseur (plagis dispositis). La tournure passive (tenetur) souligne la toute puissance d’Atrée qui tient son frère à sa merci. Cette métaphore met en évidence le machiavélisme et la noirceur d’Atrée qui exécute sans le moindre scrupule son terrible plan. La mise en scène renforce cette impression. La réplique implique une position surplombante d’Atrée. Sans aller jusqu’à supposer une utilisation de la machina, les conventions théâtrales permettent d’imaginer le souverain à gauche du pulpitum alors que Thyeste et ses fils pénètrent par la droite sur l’espace scénique. La présence du roi sur scène lui permet d’assister à l’arrivée de son frère et de s’adresser dans un aparté14 au public. La réplique suggère également une gestuelle traduisant sa satisfaction et l’acteur pouvait se frotter les mains dans une attitude de contentement machiavélique. Une mise en scène moderne dénuée de masque peut y ajouter un rictus diabolique accentuant le caractère démoniaque du souverain.
14Metteur en scène et marionnettiste, Atrée se présente également sous les traits d’un acteur afin de réaliser son crime. Dans un aparté, il dévoile sa stratégie de manipulation :
Sic cum feras uestigat et longo sagax
loro tenetur Vmber ac presso uias
scrutatur ore, dum procul lento suem
odore sentit paret et tacito locum
rostro pererrat; praeda cum propior fuit,
ceruice tota pugnat et gemitu uocat
dominum morantem seque retinenti eripit:
cum spirat ira sanguinem nescit tegi;
tamen tegatur. (497-505a)“Comme le limier d’Ombrie au flair subtil, alors qu’il est tenu par une longue laisse, traque le gibier, scrute les chemins le museau au sol, tant qu’il ne sent que de loin le sanglier à l’odeur tenace, il obéit et parcourt sans bruit le lieu. Mais, dès que sa proie s’est approchée, il lutte à plein collier, appelle en aboyant son maître qui tarde puis s’arrache des mains de celui qui le retenait. Quand la rage respire le sang, elle ne sait se dissimuler. Dissimulons-la pourtant!”
15La réplique file la métaphore de la chasse et repose sur une animalisation des deux frères. Thyeste y apparaît de nouveau sous les traits d’une bête sauvage traquée, quand Atrée se peint sous les traits d’un limier d’Ombrie. Cet autoportrait en prédateur invite à lire sa vengeance comme une histoire de régression vers l’animalité qui se rapproche de celle du Docteur Jekyll et Mr. Hyde. Comme dans le récit de Stevenson, Atrée laisse remonter à la surface ses désirs les plus infâmes et les plus cachés. Peu à peu, il exhibe et réalise les fantasmes les plus cruels et les plus inquiétants que la culture et la civilisation répriment. Néanmoins, Atrée n’a nul besoin d’une potion pour faire surgir Mr. Hyde. En revanche, il fait taire son humanité, fonction assignée au breuvage inventé par le savant de Stevenson, en se laissant volontairement envahir par l’ira. Comme dans le récit fantastique, la criminalité animale d’Atrée est délibérée et repose sur un affranchissement des normes et des interdits. La métaphore filée de la chasse met effectivement l’accent sur le caractère méthodique de la traque. La réplique insiste sur la phase de la recherche de la proie et les verbes mettent en évidence l’exploration minutieuse et méthodique du chien (uestigat, scrutatur, sentit). A. Schiesaro met en parallèle ce passage avec des images équivalentes chez Virgile et Ovide. La comparaison révèle que Sénèque a étendu la phase de recherche alors que les deux poètes augustéens se concentraient sur le résultat de celle-ci15. Atrée n’est donc pas une bête affamée qui se jette sur sa proie, mais un calculateur qui désire savourer sa vengeance. Pour cela, il élabore un plan sophistiqué et minutieux qui allie la cruauté des bêtes féroces à l’intelligence et au raffinement de l’homme culturel. Or, ce raffinement se lit dans la fin de sa réplique : Atrée va dissimuler ses véritables sentiments et intentions (tamen tegatur) et porter face à Thyeste, le masque de la pietas. Cette capacité rend Atrée plus effrayant et plus redoutable encore car elle le transforme en un génie du mal qui met toutes les ressources de son intelligence au service d’une vengeance effroyable.
16Face à son frère, Atrée va donc jouer le rôle qu’il a lui-même écrit et porter le masque de la clémence. Dans une scène de théâtre dans le théâtre (v. 508-543), il se présente sous les traits du souverain bienveillant qui pardonne à son frère placé en posture de suppliant. Thyeste s’agenouille devant lui et enlace ses genoux. Atrée le relève, puis l’étreint, restaurant virtuellement la symétrie. Il l’enjoint à quitter les vêtements de l’exil (v. 524b squalidam uestem exue) et à se vêtir comme lui (v. 525b-526a ornatus cape/pares meis). Ces paroles suggèrent que dans le tableau final les deux frères porteront un costume identique16. La dissimulation des véritables sentiments du roi se traduit aussi physiquement par une transformation vocale. L’acteur interprétant Atrée doit quitter la tonalité énergique de l’ira pour adopter une voix mielleuse propre à inspirer la confiance de son frère. Les paroles et le corps s’unissent et scellent la réussite de la performance d’Atrée en tant qu’acteur. Il réussit de façon glaçante à contenir sa rage et ne laisse rien paraître de ses intentions au point de duper Thyeste et le chœur. En effet, le troisième chant s’ouvre sur la stupéfaction des habitants d’Argos qui constatent que, contre toute attente, le cruel Atrée a pardonné à son frère (v. 546-548). Cette performance d’acteur remarquable achève de faire d’Atrée un froid calculateur qui manipule sciemment son frère. Il plie Thyeste à sa volonté pour réaliser pleinement son fantasme de destruction.
La perversion de la logique de la réparation
17Si les motivations du souverain sont claires et compréhensibles, l’ampleur du crime qu’il trame les rend effrayantes. La logique de la réparation se trouve en effet subvertie par celle de l’amplification et de la surenchère. La réparation suppose une équivalence des forfaits. Or, Atrée entend non pas rendre les coups qu’il a reçus, mais les surpasser. L’excessivité du crime le rend illégitime. Ainsi, la formule fas omne ruptum (v. 178) donne d’emblée une dimension cosmique à l’ire du souverain. Atrée projette ses sentiments à l’échelle de l’univers et transforme la trahison fraternelle en un crime détruisant l’harmonie du monde. Il confère une dimension universelle à un crime particulier et individuel qui en réalité n’a offensé qu’Atrée. La formule témoigne de la logique dévoyée du souverain. La démesure dont il fait preuve devient une manifestation de son excessive cruauté :
Age, anime, fac quod nulla posteritas probet,
sed nulla taceat. Aliquod audendum est nefas
atrox, cruentum, tale quod frater meus
suum esse mallet — scelera non ulcisceris
nisi uincis. (192-196a)“Agis, mon cœur, fais ce que nulle postérité ne pourra approuver, mais que nulle ne pourra taire. Il faut oser un crime atroce, sanglant et tel que mon frère eût aimé l’avoir commis. Tu ne vengeras ses crimes que si tu les dépasses.”
18Les deux épithètes apposées au substantif nefas dévoilent la dimension hors-norme du crime rêvé. L’affirmation paradoxale quod nulla posteritas probet/sed nulla taceat souligne le désir transgressif du souverain. Il rêve de commettre un acte inoubliable par son ampleur criminelle et qui l’inscrira à jamais dans la mémoire collective. Atrée se rêve en vengeur suprême qui brise tous les tabous. Ce crime exceptionnel exige un état psychique, une disposition de l’âme tout aussi exceptionnelle. Atrée s’incite donc au crime dans un jeu d’aliénation qui évoque le processus d’enracinement de la passion au sein de l’animus tel qu’il est décrit par les Stoïciens17. Dans la bouche du souverain, le motif philosophique est cependant renversé. Loin de repousser la naissance de l’ira, il s’efforce de l’exacerber et cherche à ce que l’adfectus prenne le pas sur l’animus. L’apostrophe anime et l’utilisation de la deuxième personne du singulier (ulcisceris, uincis) permet un dédoublement qui met face à face deux Atrée dont l’un doit prendre le dessus sur l’autre. Le souverain se dédouble afin de se forger un éthos purement maléfique : les tournures injonctives (age, fac, audendum est) indiquent sa volonté de faire taire tous les scrupules moraux et constituent des exhortations visant à le libérer des entraves imposées par la culture afin de laisser libre cours à ses pulsions vengeresses. Cette libération n’est possible, en termes stoïciens, que si l’animus se trouve entièrement investi par la passion. Atrée pourra alors mettre ses ressources intellectuelles au service de l’irrationnel. Pour un lecteur moderne, ce processus évoque la théorie freudienne de l’appareil psychique. En termes freudiens, la démarche d’Atrée vise à laisser libre cours au “ça” qu’il souhaite faire remonter à la surface du présent et du monde. Le dédoublement n’est pas seulement un trait rhétorique, il traduit le travail de construction identitaire entrepris par Atrée. Le souverain se construit délibérément en opposition aux valeurs qui fondent la communauté humaine et aspire à se libérer des contraintes morales et sociales en laissant libre cours à ses désirs les plus cruels alors qu’il devrait normalement les refouler et les réprimer.
19Bien plus, sa vengeance constitue une transgression des lois divines qu’il revendique sans honte. En effet, peu avant de trouver la forme précise de son crime, Atrée constate une série d’événements prodigieux :
[…] Imo mugit e fundo solum,
tonat dies serenus ac totis domus
ut fracta tectis crepuit et moti lares
uertere uultum: fiat hoc, fiat nefas
quod, di, timetis. (262b-266a)“Le sol en son tréfonds mugit, le ciel, pourtant clair, tonne, le palais a craqué, comme si l’ensemble de la toiture s’était effondrée, et, sous le choc, les lares ont détourné la face! Qu’il se produise, qu’il se produise ce crime que vous craignez, ô dieux!”
20Ces paroles invitent à imaginer une mise en scène spectaculaire qui reproduit les prodiges à l’aide de différents trucages. L’acteur jouant le satelles devait sans doute sursauter alors qu’Atrée demeurait impassible afin de souligner l’exceptionnelle noirceur du souverain. L’ébranlement du palais matérialise le caractère transgressif de la vengeance d’Atrée. Le recours aux effets spéciaux rend alors le souverain extrêmement terrifiant puisque ses actes font littéralement trembler le monde. De plus, ses paroles témoignent de son immoralité extrême, mais également de son impiété. Les événements surnaturels lui apparaissent comme des monstra signalant la désapprobation des divinités olympiennes. À ses yeux, ils constituent des signa destinés à l’effrayer et à le détourner de son projet criminel. L’adresse aux dieux prouve qu’ils ont, sur le roi, l’effet inverse. Loin d’être effrayé, il nargue les divinités et les menace : le roi ne redoute pas plus les divinités que les hommes et son crime s’inscrit dans une logique doublement subversive. Il entend transgresser les normes humaines, mais également les lois divines. Son crime devient une attaque contre l’ordre fixé par les Olympiens qu’il va jusqu’à effrayer.
Le rôle de la Furie
21Or, ce projet criminel fait fortement écho au monde rêvé par la Furie dans le prologue. Le tableau initial annihile à première vue l’analyse d’Atrée comme un manipulateur perfide et lucide. En effet, la Furie ordonne à Tantale d’infecter son ancien palais afin de transmettre sa folie destructrice à ses descendants18. Cette première séquence semble faire d’Atrée le jouet des machinations de la Furie19. Il agirait sous l’impulsion d’un furor infernal et non de son propre chef. Cette lecture n’est opérante que si l’on considère que la pièce se déroule selon une chronologie linéaire. Or, J.-A. Shelton20 a montré que Sénèque se livrait à des distorsions de la donnée temporelle et que l’enchaînement des trois premiers tableaux du Thyeste se comprenait mieux si l’on considérait que les trois scènes se déroulent simultanément, mais selon des perspectives différentes. L’échange entre la Furie et Tantale offre ainsi une perspective supra-humaine à la différence des deux séquences suivantes21. Dans cette optique, les événements surnaturels qu’Atrée analyse comme des prodiges deviennent les manifestations de la présence de Tantale. Ils correspondent aux propos tenus par la Furie : Sentit introitus tuos/domus et nefando tota contactu horruit (v. 103b-104 : “La maison a senti ta présence et tout entière, elle a tremblé d’horreur à ton contact criminel”). A. Schiesaro22 reprend cette démonstration et propose une analyse du prologue sur un plan symbolique et métathéâtral. Il considère que celui-ci constitue une mise en abyme du processus de création d’une tragédie. Il lit l’affrontement entre la Furie et Tantale comme le conflit entre les forces rationnelles et les forces irrationnelles présidant à la création poétique. Il voit la Furie comme une muse du scelus qui incarne les passions refoulées de Sénèque et qu’il ne peut exprimer qu’à travers l’écriture d’une tragédie. Si intéressante et stimulante que soit cette interprétation23, nous préférons lire le prologue selon une logique textuelle et considérer les entités infernales comme des symboles des désirs et pulsions d’Atrée. La Furie et Tantale deviennent des incarnations des forces psychiques internes au héros et non des puissances externes déterminant son comportement et ses actions. Pour J.-A. Shelton, Tantale est ainsi un symbole évident du désir insatiable de vengeance qui anime Atrée24. Nous pensons plutôt que c’est la Furie qui constitue la représentation symbolique d’Atrée et qu’elle est une incarnation sublimée de son fantasme de destruction.
22La première réplique de la Furie (v. 24a-67) dresse le portrait d’un monde cauchemardesque où le crime est roi. Sa profession de foi entre alors en écho avec les désirs affichés par Atrée lors de son échange avec le satelles :
Certetur omni scelere et alterna uice
stringatur ensis; nec sit irarum modus
pudorue, mentes caecus instiget furor,
rabies parentum duret et longum nefas
eat in nepotes; nec uacet cuiquam uetus
odisse crimen: semper oriatur nouum,
nec unum in uno, dumque punitur scelus,
crescat. […] (25-32a)effusus omnis irriget terras cruor,
supraque magnos gentium exultet duces
libido uictrix; impia stuprum in domo
leuissimum sit fratris; et fas et fides
iusque omne pereat. (44-48b)“Qu’on rivalise dans le crime et que tour à tour on s’entretue par le fer, qu’il n’existe plus ni de limite à la colère ni de honte, mais qu’une aveugle fureur égare les esprits, que la rage des parents dure et que l’éternel crime passe à leurs petits-fils. Que jamais on ne cesse de haïr le vieux crime: qu’un neuf toujours voit le jour, qu’un crime naisse de l’un, tandis qu’un autre est puni. […] Qu’un flot de sang arrose toutes les terres, et que la passion victorieuse transporte à l’excès les grands chefs des nations. Que l’adultère du frère devienne un bien léger crime dans cette demeure impie. Que périssent les lois sacrées, la loyauté et tout droit!”
23L’emploi du subjonctif indique que la Furie inscrit son discours dans la modalité du souhait. Elle établit l’univers dont elle rêve. Sa tirade offre la vision effrayante d’un monde sans dessus-dessous où le nefas règne en maître. La paix en est bannie et cède le pas à la guerre perpétuelle. La guerre n’apparaît plus comme un état exceptionnel et temporaire mais comme une nouvelle norme, ce que souligne l’alliance du lexique de l’affrontement violent (certetur, scelere, stringatur ensis, nefas, punitur) et de la durée (duret, longum, nec uacet, semper). Ces combats sont d’autant plus effroyables qu’ils mettent aux prises des membres d’une même famille, faisant référence explicitement à la lutte des frères qui agite la maison de Pélops et Tantale, initiateurs de la rivalité fraternelle. Il s’agit d’une lutte domestique où les ennemis sont frères comme dans les guerres civiles. Or, celles-ci appartiennent à l’imaginaire romain de l’horreur25. En effet, la tirade de la Furie installe un climat angoissant dès l’ouverture de la pièce et relève d’une rhétorique et d’une poétique de la terreur. La tragédie se poursuivra selon le principe d’une gradation dans l’horreur excédant peu à peu l’imagination. La dimension horrifiante de la réplique se retrouve ainsi condensée dans l’image glaçante de la terre gorgée de sang, symbole de la violence des affrontements sans fin rêvés par la divinité infernale. Dès son entrée en scène, Atrée imagine également une guerre universelle (v. 180b-189) qui réactive les paroles de la Furie et confirme l’étroite connexion entre la divinité infernale et le souverain.
24En outre, dans ce monde cauchemardesque, la violence physique a pour corollaire la violence passionnelle. La Furie en appelle à la libération des passions les plus destructrices et ravageuses que la morale traditionnelle réprime. La formule extrêmement concise libido uitrix résume la substance de sa profession de foi : elle rêve d’un monde où le désir effréné et coupable règne et affirme la victoire de la pulsion sur la raison. Ces paroles font alors écho aux exhortations d’Atrée à se libérer des entraves de la morale afin d’exécuter sa vengeance. La non-répression des passions conduit à l’anéantissement et à la destruction des normes morales et rationnelles que la Furie appelle de ses vœux : et fas et fides/iusque omne pereat. L’énumération des trois noms abstraits renvoyant au domaine de la piété et de la justice met en évidence son désir de mettre à mal l’organisation divine établie par les Olympiens comme la législation humaine. De nouveau, Atrée tiendra devant le satelles des propos similaires notamment lorsqu’il affirme que “la pureté, la piété et la loyauté sont des vertus privées” (v. 217b-218a, Sanctitas, pietas, fides/priuata bona sunt) que le tyran n’a pas à respecter. La destruction du fas et du ius annonce la volonté du souverain d’accomplir un crime si grand qu’il engendre la terreur des dieux désormais impuissants ! De nouveau, les paroles de la Furie ne font que pousser plus loin les désirs du souverain.
25Bien sûr les paroles de la Furie possèdent une dimension programmatique qui rejoint une des visées du prologue antique. Mais elles possèdent également une dimension fantasmatique. L’allusion au stuprum leuissimum des vers 46-47 renvoie à l’adultère commis par Thyeste et Aéropé et lie cet appel au chaos aux motifs qui poussent Atrée à prendre sa revanche. L’idée de transformer ce forfait en un crime dérisoire rejoint la volonté d’Atrée de commettre un crime surpassant en cruauté tous ceux déjà réalisés, mais surtout les forfaits commis par Thyeste. La mention du stupre relie ainsi le monologue de la Furie aux angoisses les plus intimes du souverain. Elle invite à considérer la Furie comme une entité sublimant les fantasmes cruels d’Atrée. Elle serait une incarnation de son désir paroxystique et dévorant de destruction et d’anéantissement. Elle se présente comme la matérialisation scénique des forces psychiques qui mènent le souverain au crime. La domination qu’elle exerce sur Tantale mime le mouvement de soumission de Thyeste aux désirs de son frère. La Furie guide et contrôle Tantale comme Atrée manipule les autres protagonistes de la pièce. La Furie et Atrée ne forment donc qu’une seule entité.
Atrée, titan de la perversité
26Atrée se présente donc sous les traits d’un redoutable artisan du crime qui s’épanouit dans l’élaboration machiavélique d’un nefas surpassant en horreur tous les crimes existants. La dimension métathéâtrale du personnage en fait un lucide orchestrateur de sa propre vengeance. Atrée apparaît davantage comme un être qui choisit délibérément de mettre ses facultés au service du mal que comme une victime de la fatalité. L’impression fantastique naît de cette volonté affichée de transgresser les normes et les valeurs qui forment le socle de la société humaine. Comme Médée, Atrée souhaite anéantir l’ordre immanent du monde assuré et garanti par les Olympiens. Le récit du messager et le tableau final de la pièce font de ce souhait une réalité.
Le nefas d’Atrée : pervertir et subvertir les rites culturels
27Être cruel et sans état d’âme, Atrée pervertit deux rituels culturels spécifiques à la civilisation romaine dont il maîtrise parfaitement les codes. Atrée bafoue en effet sciemment le rituel social du banquet. Le traitement de ce thème a été étudié en détail par J.-P. Aygon26. Le banquet tragique imaginé par Atrée s’écarte radicalement des règles de la cena idéale. Tout d’abord, il ne comporte qu’un seul convive, Thyeste qui se retrouve dans une posture transgressant les principes de l’hospitalité intrinsèque à la cena. Il se voit exclu de la société humaine alors que ce banquet devait sceller son retour au sein de celle-ci après les années d’exil. De plus, les mets servis contreviennent évidemment à la tradition puisqu’il s’agit d’un repas cannibale. Or, l’anthropophagie constitue aux yeux des Romains l’une des plus grandes transgressions de l’ordre social27. Elle porte atteinte à la distinction fondamentale entre hommes et bêtes en inversant le rapport entre les hommes qui tuent et se nourrissent des animaux, considérés comme des êtres vivants non raisonnables, et ces derniers. La pratique de l’homophagie dénature le mangeur puisqu’il ingère un aliment dont la substance est identique à la sienne. Dévorer son semblable revient métaphoriquement à se dévorer soi-même ! En participant à un banquet cannibale, Thyeste nie sa propre humanité d’autant plus qu’ici l’homophagie se couple à la teknophagie. En dévorant ses propres fils, Thyeste assimile une partie de lui-même et se voit priver de sa descendance masculine. Le banquet du Thyeste constitue donc l’exacte antithèse du banquet social et festif.
28Cependant, avant de réaliser cette cena pervertie, Atrée bafoue le rite du sacrifice. Cette subversion minutieuse et rigoureusement codifiée n’est pas sans évoquer les principes du satanisme qui reposent sur une perversion de la liturgie catholique. Dans la pièce, le rite est exécuté suite à la réconciliation affichée des deux frères. Il s’insère dans la pratique sociale des retrouvailles28 et vise à confirmer le partage du pouvoir entre les deux frères tout en célébrant la paix retrouvée au sein de la fratrie. De plus, le sacrifice doit permettre la réintégration de Thyeste et de ses fils au sein de la lignée des Tantalides, afin de légitimer le partage du trône. Or, le sacrifice perpétré par Atrée réalise l’exact inverse du but affiché, puisqu’en sacrifiant les enfants il anéantit la lignée masculine de son frère et détruit l’identité sociale et culturelle de ce dernier. La perversion principale réside dans le choix des victimes sacrificielles : Atrée immole ses neveux et non les jeunes bovins mâles attendus. La pratique du sacrifice humain se voit aggravée par le lien de parenté qui unit le bourreau et ses victimes. La transgression du sacrifice est prise en charge par le messager qui relate au chœur les actes abominables dont le roi s’est rendu coupable. Il débute son récit par la descriptio du palais (v. 641-682a) puis décrit les différentes étapes du sacrifice : la praefatio (v. 682b-716a), l’immolation des trois fils de Thyeste (v. 717-743a) et la préparation de l’epulum (v. 749-775). Atrée affiche une parfaite maîtrise des étapes codifiées par la pratique liturgique et de son “réseau symbolique”29. Toutes les étapes, de la décoration de l’autel jusqu’à la concoction de l’epulum, sont scrupuleusement respectées. Le messager décrit avec précision l’exécution de la praefatio qui doit permettre de convoquer les dii superi. On y retrouve tous les éléments conformes à l’orthopraxie guidant la religion romaine : l’autel est décoré (v. 684), les fronts des neveux, devenus victimes sacrificielles, sont ceints d’un bandeau de pourpre (v. 686). Le roi effectue ensuite les libations d’encens et de vin (v. 687) puis verse la mola salsa sur les victimes (v. 688). Cette observation scrupuleuse de la liturgie romaine souligne l’intention assumée de commettre un acte sacrilège. Atrée apparaît comme un homme qui ne craint ni la justice des hommes ni celles des dieux. Son insatiable soif de vengeance le pousse à accomplir de sang-froid, sans scrupules ni remords, un acte odieux et inacceptable qui dépasse toute mesure.
29Le caractère glaçant et effrayant d’Atrée transparaît ensuite dans son orchestration minutieuse d’un rituel qui sème le désordre au sein de l’espace ordonné de la cité :
Nun.– Ispe est sacerdos, ipse funesta prece
letale carmen ore uiolento canit.
Stat ipse ad aras, ipse deuotos neci
contrectat et componit et ferro parat;
attendit ipse: nulla pars sacri perit. (691-694)“Le messager – Il est lui-même le prêtre, lui-même chante, en une funeste prière, d’une voix transportée le chant de mort. Lui-même se tient devant les autels, lui-même palpe ces enfants destinés au trépas, les place et prépare le fer; il est vigilant: aucune partie du sacrifice ne doit être négligée.”
30Le messager insiste sur la solitude d’Atrée : il est le sujet de tous les verbes et effectue tous les actes rituels prescrits par la religion romaine. Il observe minutieusement le code cultuel et veille à n’omettre aucune étape (nulla pars sacri perit). Ce respect scrupuleux souligne l’importance de son impiété et de sa cruauté : le meurtre de ses trois neveux n’est pas un acte dicté par la passion, mais un crime délibéré, habilement mis en scène et exécuté avec méthode. En outre, la quintuple anaphore d’ipse souligne le caractère inhabituel du rituel : Atrée se présente comme le seul exécutant de la praefatio alors que la tradition liturgique conçoit plusieurs participants même dans la pratique d’un culte domestique. Elle distingue le victimaire qui assomme l’animal, le sacrifiant qui effectue les rituels de la praefatio et le sacrificateur et ses assistants qui interviennent lors de l’immolatio. La répétition du pronom souligne la contravention au rituel religieux : Atrée agit seul et cumule toutes les fonctions. De plus, il opère dans un lieu secret, abrité des regards ce qui renforce l’atmosphère occulte du sacrifice qu’un lecteur moderne peut relier aux rituels nocturnes des prêtres satanistes.
31Enfin, le substantif sacerdos désignant Atrée l’assimile à un prêtre, alors que les destinataires du sacrifice ne sont pas indiqués. L’ensemble du rituel ne mentionne le nom d’aucun dieu, ce qui invite à lire, comme le fait A. Schiesaro30, Atrée comme le destinataire de ce sacrifice impie. L’exécution des trois fils de Thyeste vise en effet uniquement à le satisfaire. Atrée déguise un triple homicide en un sacrifice en son honneur et s’érige lui-même en une divinité infernale. En perpétrant un sacrifice humain en son honneur, Atrée s’autoproclame dieu de la vengeance et du crime. La transformation du meurtre en sacrifice le rend d’autant plus choquant que le crime obéit à un protocole qui le rationnalise. Atrée reprend ainsi, en la détournant, l’orthopraxie du sacrifice et exécute ses neveux en respectant un ordre précis qui correspond au temps généalogique. Il tue d’abord Tantale, le fils ainé, puis Plisthène et termine par le plus jeune fils de Thyeste. Cette méthodologie apparaît comme la source de son plaisir (iuuat ordinare, v. 716a), signe de la déviance du souverain. Cette sophistication criminelle n’exclut cependant pas une certaine bestialité comme l’indique la comparaison tissée par le messager entre le souverain et le tigre des forêts du Gange (v. 707-713). L’image dresse un parallélisme entre les deux êtres qui, alors qu’ils possèdent plusieurs victimes à leur merci, ne savent laquelle exécuter en premier. Le comparant choisi signale la férocité et la sauvagerie d’Atrée rendues d’autant plus atroces qu’elles se mêlent à la rationalité du rituel perverti. Atrée apparaît alors comme une antithèse effrayante alliant la férocité incontrôlable des bêtes à la parfaite maîtrise des rites culturels et humains.
32Le comportement d’Atrée en fait une image de la monstruosité morale qui relève de l’imaginaire fantastique. D. Mellier distingue ainsi les créatures surnaturelles comme les vampires et les fantômes dont la monstruosité repose sur “une différence ontologique”31 par rapport à l’humanité et les monstres moraux. Ces derniers sont des humains mais l’excessivité de leurs crimes les fait basculer “hors des limites du consensus” et “marque la rupture d’une continuité”32 en brisant les lois collectives. D. Mellier s’appuie sur la figure du serial-killer qui hante l’imaginaire contemporain et montre que celle-ci possède une forme de fantasticité en raison de “l’excès de son désir meurtrier, de sa série et de ses méthodes”33. Sur le plan de la généricité lectoriale, le protocole établi et scrupuleusement respecté par Atrée ainsi que son sang-froid possèdent quelque chose de la figure glaçante du serial-killer.
La jouissance dans le crime
33Le récit du messager dévoile également la jouissance ressentie par Atrée lors de l’exécution de sa vengeance. Son récit révèle les trois étapes de l’exécution du nefas. Dans son échange initial avec le chœur, le messager indique d’emblée l’atrocité inimaginable commise par Atrée puisqu’il affirme que ce crime ferait rougir Tantale lui-même (v. 625-626a). Son horreur inédite franchit les limites de la criminalité humaine, ce qui rend particulièrement ardue sa mise en forme verbale. Pourtant, le messager va décrire ce crime avec une minutie et une faconde extraordinaire pendant près de deux cents vers ! L’ensemble de son récit relève de la rhétorique de l’évidence et va permettre la visualisation de ce qui devait précisément ne pas être, tout en dévoilant l’atrocité et la cruauté délibérée d’Atrée.
34La perversité du roi se lit d’abord dans l’extrême soin qu’il prend à exécuter ses victimes, ce dont témoigne le meurtre de Tantale et de Plisthène :
[…] ast illi ferus
in uulnere ensem abscondit et penitus premens
iugulo manum commisit: educto stetit
ferro cadauer, cumque dubitasset diu
hac parte an illa caderet, in patruum cadit.
Tunc ille ad aras Plisthenem saeuus trahit
adicitque fratri; colla percussa amputat;
ceruice caesa truncus in pronum ruit,
querulum cucurrit murmure incerto caput. (721b-729)“Mais le sauvage a enfoncé son épée dans la blessure, et y pénétrant profondément, il fouille la gorge de sa main : le fer retiré, le cadavre resta debout, et après avoir longtemps hésité s’il tomberait d’un côté ou de l’autre, tombe sur son oncle. Alors, cet homme cruel traîne Plisthène aux autels et le place à côté de son frère. Une fois son cou frappé, il le tranche. La nuque coupée, le tronc se jette en avant, la tête roule en poussant une plainte dans un murmure confus.”
35Tantale est déjà mort ce qui n’empêche nullement Atrée de mutiler son cadavre en plongeant son épée dans la blessure et en scrutant la gorge de sa victime, comme s’il voulait s’assurer qu’il était bel et bien mort. Cette attitude ainsi que le meurtre de Plisthène mettent en évidence la violence excessive dont fait preuve le souverain. Cette surenchère de la violence est également mise en valeur par la subversion des codes épiques qui sous-tend le passage. Cette scène de sacrifice rappelle l’une des topiques de l’écriture épique : les scènes de combats singuliers ou d’exploits guerriers dans lesquelles un personnage part seul à l’attaque du camp ennemi. On en retrouve en effet les composantes : le lexique du combat violent (ensem abscondit, penitus premens, caderet/cadit, trahit, amputat, ruit), les épithètes désignant Atrée qui renvoient à la tradition homérique (ferus, saeuus) ainsi qu’un narrateur extradiégétique qui se focalise sur les actes d’un héros. Cependant, la tradition épique est ici dévoyée : le roi tue avec une violence incroyable deux enfants qui ne lui opposent aucune résistance. Le passage souligne la frénésie irrépressible d’Atrée : il est le sujet des verbes d’action (abscondit, commisit, trahit, adicit) et les épithètes au nominatif mettent en évidence son dynamisme. À l’inverse, Tantale et Plisthène se caractérisent par leur passivité. Le nom propre Plisthenem est ici à l’accusatif, signe de sa transformation en objet. De plus, il s’agit de la seule mention directe des deux personnages que la stylistique tend à faire disparaître : ils sont désignés à l’aide de synecdoques renvoyant aux différentes parties de leurs corps (iugulo, colla, ceruice, truncus). Le vocabulaire concret concourt ainsi à l’expressivité macabre de la scène. Le regard du messager s’arrête sur les blessures subies par les deux corps agonisants dans une description paradoxale qui entremêle la vie et la mort. Ainsi, le terme cadauer, rare en poésie et appartenant au domaine médical, est le sujet des verbes stetit, dubitasset, caderet et cadit. Dans un jeu de renversement des lois de la nature, ce cadavre agit comme un être toujours vivant : il est debout, hésite, puis enfin tombe sur son oncle dont la réaction est éludée, suggérant qu’Atrée s’est affranchi de toute sensibilité et émotivité. L’agonie de Plisthène n’est pas moins macabre puisque le tronc dénué de tête se précipite en avant et que la tête tranchée, gisant à terre, laisse échapper un dernier râle de détresse. L’hypotypose se focalise avec une précision scrupuleuse sur les détails les plus ignobles de l’agonie des deux enfants soulignant le dévoiement des valeurs épiques : le regard se porte sur les blessures atroces subies par les corps dans un vocabulaire cru qui tranche avec l’esthétique virgilienne de la sublimation du corps.
36La comparaison qui assimile Atrée à un lion d’Arménie poursuit la filiation avec l’épopée tout en mettant en évidence le détournement des codes et des valeurs de celle-ci (v. 732-737). Cette comparaison sert de transition entre les deux premiers meurtres et celui du troisième fils d’Atrée. Elle souligne la gratuité de ce dernier forfait. Le lion continue à massacrer le bétail bien que sa faim soit déjà apaisée. Il n’est plus poussé par le besoin naturel de se nourrir, mais par une cruauté et une violence instinctives propres à sa nature. La comparaison établit une relation d’équivalence entre le lion d’Arménie et Atrée. Ce dernier a déjà réalisé sa vengeance en tuant les deux premiers fils. Cet acte réalise déjà son fantasme punitif et surpasse le crime de Procné en doublant le nombre de victimes. Le meurtre du troisième fils est dicté par un instinct sanguinaire inhérent à la nature d’Atrée. Il témoigne d’une cruauté exceptionnelle propre à l’ingenium du personnage qui se réalise et s’accomplit pleinement dans le crime. En outre, la comparaison d’un personnage avec un lion constitue un topos épique. A. Schiesaro34 a ainsi recensé les occurrences de ce trope dans les épopées homériques et virgiliennes. La comparaison se dote dans le contexte épique d’une double connotation sémantique. Elle dénote la grandeur du personnage comme son caractère sanguinaire. Pour autant, les actes violents de l’épopée s’accomplissent dans le cadre classique de la violence guerrière et servent ou défendent l’intérêt d’une communauté. Or, Atrée accomplit son nefas dans un lieu caché au plus profond de la sphère domestique puisqu’il se trouve dans le bois secret du palais des Pélopides. Ce lieu reculé et le sacrifice sanglant contreviennent aux conventions épiques, soulignant le renversement des valeurs de l’épopée classique. Atrée accomplit un acte purement cruel et sanguinaire qui s’accorde avec sa nature profonde : il est un être pervers qui se réalise en accomplissant un forfait odieux dont il est l’unique bénéficiaire. Or, cette cruauté gratuite le rapproche des villain de la tradition gothique qui tirent un plaisir certain à violer et transgresser les normes morales. Cette monstruosité morale s’accompagne sur un plan scriptural d’un renversement de l’esthétique épique pour mieux souligner la transgression des valeurs.
37La surenchère dans la cruauté et la perversité d’Atrée apparaît enfin de façon éclatante dans la scène finale qui met face à face les deux frères. Le roi entre seul en scène et se délecte à l’idée d’assister à la déchéance totale de son frère :
Libet uidere, capita natorum intuens
quos det colores, uerba quae primus dolor
effundat aut ut spiritu expulso stupens
corpus rigescat. Fructus hic operis mei est.
Miserum uidere nolo, sed dum fit miser. (903-907)“Il me plaît de voir les couleurs qu’il prendra en observant la tête de ses fils, d’entendre les mots que sa première peine versera et comment figé, le souffle coupé, son corps se raidira. Voilà le fruit de mes actions. Je ne veux pas le voir malheureux, mais plutôt devenir malheureux.”
38Atrée ne ressent ni culpabilité ni remords après avoir commis son horrible crime. Au contraire, il lui faut assister en direct à la déchéance totale de Thyeste. Le passage au futur traduit la jubilation d’Atrée qui se nourrit en imaginant les réactions psychosomatiques de son frère réduit à l’impuissance. Il jubile et exulte à l’idée de le voir se décomposer. Ce plaisir déviant évoque la jouissance sadique éprouvée par plusieurs héros gothiques dont le moine parricide de Maturin, héros d’un épisode du “Conte espagnol” qui éprouve un réel plaisir à torturer les autres, ou celui d’Ambrosio dans Le Moine. Le fantastique fin-de-siècle transfère à certains de ses héros à la psyché tourmentée cette même déviance dont on trouve un bel exemple dans “The novel of the Iron Maid” d’A. Marchen, paru dans le recueil The Three Impostors. M. Mathias y collectionne les objets de torture et se délecte en imaginant les souffrances que ces appareils infligent. Il se représente les visages et les corps meurtris des victimes ainsi que leurs cris de douleur et de détresse. Cette visualisation des tourments lui procure un plaisir intense qui est proche de celui d’Atrée anticipant la déchéance de son frère. Son fantasme de destruction s’accompagne ainsi d’une forme de complaisance sadique qui lui impose d’être le témoin de l’anéantissement total de Thyeste d’où son ordre de faire ouvrir les portes du palais (v.901-902) afin de se trouver face à lui.
39Cependant, le souverain savoure sa vengeance et retarde la révélation du crime comme pour mieux se repaître de la déchéance de son frère. Atrée accroît son plaisir en usant d’un langage astucieux qui lui révèle à demi-mot sa transformation en père teknophage. En usant d’un humour noir, il transforme leur entretien en une scène de torture psychologique qui accentue l’horreur de la situation et la victimisation de Thyeste. Ainsi, ce dernier s’inquiète de ne pas voir ses fils et demande à ce qu’ils le rejoignent pour partager avec lui la fin des festivités. Atrée lui répond alors dans une réplique savoureuse :
Hic esse natos crede in amplexu patris:
hic sunt eruntque; nulla pars prolis tuae
tibi subtrahetur. Ora quae exoptas dabo
totumque turba iam sua implebo patrem.
Satiaberis, ne metue. (976-980a)“Tes fils sont ici, crois-moi, sous l’étreinte de leur père: ils sont ici et y resteront; aucune part de ta descendance ne te sera dérobée. Je te donnerai ces visages que tu souhaites tant et je remplirai tout entier le père de ses petits. Tu seras rassasié, n’aie crainte!”
40Atrée use d’un langage équivoque empli de double-sens et ce maniement de l’ironie alimente le tragique de la situation de Thyeste qui ne parvient pas à déchiffrer l’énigme posée par son frère. L’anaphore de hic joue avec l’ambiguïté du pronom qui peut désigner le palais, ce que comprend Thyeste, comme la pièce où il se trouve et donc son estomac. L’emploi du futur – erunt – révèle à demi-mot que les fils sont morts et ne quitteront jamais leur père, mais peut être compris comme un signe de la réconciliation des deux frères. Les fils de Thyeste seraient réintégrés au sein de la lignée et de la demeure royale qu’ils n’auraient plus à quitter. La réplique joue également avec le rapprochement antithétique du lexique de la séparation (subtrahetur) et de l’union (amplexu, implebo). L’emploi d’amplexu se transforme dans la bouche d’Atrée en une variation macabre avec le motif de l’étreinte ritualisée exprimant l’affection paternelle35. En effet, l’étreinte de Thyeste et de ses fils ne se terminera jamais puisque les enfants sont désormais incorporés à l’estomac de leur père. Enfin, la réplique d’Atrée mêle le motif de la satiété (satiaberis) et de l’enlacement (amplexu) signalant que l’union éternelle des quatre individus provient des mets cannibales ingérés. Toutes les pièces du puzzle sont mises à disposition de Thyeste et lui seul ne réussit pas à les assembler. Ce recours à l’ironie accentue le plaisir d’Atrée car il lui permet d’augmenter les tourments de son frère en ajoutant une dimension psychologique aux troubles somatiques qui agitent déjà Thyeste. L’ironie implique également le public dans ce processus puisqu’il sait ce que le protagoniste ignore et comprend ce qui lui échappe. Elle ajoute alors à l’horreur glaçante de la scène d’autant que la révélation de la vérité est encore repoussée. Atrée exhibe aux yeux de son frère la tête et les mains de ses fils (v. 1004b-1005) et Thyeste comprend que ses fils sont morts, mais ignore encore qu’il les a dévorés. Cette révélation n’est effectuée qu’au vers 1034 avant d’être redoublée par un récit détaillé du meurtre et de la cuisine des enfants.
41Par cette narration, Atrée inflige une ultime blessure à son frère qui accentue sa jouissance :
[…] Ferro uulnera impresso dedi,
cecidi ad aras, caede uotiua focos
placaui et artus, corpora exanima amputans,
in parua carpsi frustra et haec feruentibus
demersi aenis; illa lentis ignibus
stillare iussi; membra neruosque abscidi
uiuentibus gracilique traiectas ueru
mugire fibras uidi et aggessi manu
mea ipse flammas. (1057b-1065a)“Je les ai blessés à l’aide d’un poignard, les ai tués face aux autels, j’ai apaisé par un meurtre votif les foyers, et, après avoir découpé leurs corps morts, j’ai coupé leurs membres en menus morceaux, j’en ai plongé certains dans des chaudrons bouillants, d’autres ont cuit à feu doux, j’ai tranché les membres et les muscles alors qu’ils étaient toujours vivants et j’ai vu, piquées sur des brochettes, mugir leurs chairs. Enfin, de ma propre main, j’ai attisé les flammes.”
42Atrée reprend minutieusement les détails du massacre des enfants et de la préparation des plats déjà connus du spectateur grâce au récit du messager. Sur un plan informatif, cette réplique n’apporte rien, mais sur un plan dramaturgique elle permet d’atteindre l’acmé de l’horreur. Atrée va jusqu’au bout de la réalisation de son fantasme : l’acte criminel lui a procuré une volupté que le langage permet de réitérer en plaçant l’horreur sous les yeux de son frère. Pour Atrée, Thyeste doit assister à la scène afin que son triomphe soit total. C’est alors par le langage que se réalise son absolue victoire. Grâce à lui, il fait de Thyeste un acteur participant virtuellement à la préparation du repas le transformant en père teknophage36. Cette réplique signale la perversité paroxystique d’Atrée qui prend un plaisir jouissif à torturer psychologiquement son frère. Elle inflige une blessure qui touche à l’ego de Thyeste, humilié d’avoir été trompé. Elle constitue également un sommet dans la torture psychologique : elle signale à Thyeste la perte de son identité royale et sociale. Il est devenu une entité monstrueuse et oxymorique puisqu’il est désormais le tombeau vivant de ses propres fils. Tout concourt donc à faire d’Atrée un monstre de cruauté.
Atrée, orchestrateur du chaos
43Atrée triomphe de son frère en accomplissant une vengeance abominable. Il tire de celle-ci un plaisir scandaleux proche de ce que la tragédie baroque nommera le “malin plaisir”. Le tableau final dévoile l’omnipotence du souverain qui n’anéantit pas seulement son frère, mais également les normes morales et physiques. Atrée apparaît ainsi doté de la capacité d’altérer l’organisation habituelle et rationnelle du monde. Il ne se contente pas de transgresser les normes établies, il les fait imploser. Cette capacité nourrit l’impression fantastique procurée par ce personnage qui altère le cours immuable de l’univers en réalisant jusqu’au bout son fantasme de destruction.
L’implosion des normes biologiques : la fabrique du corps monstrueux
44La perversion du sacrifice et de la cena conduit à la transformation du corps de Thyeste. La violence faite au corps par l’ingestion d’un repas anthropophage se trouve au cœur du tableau final qui dévoile les manifestations somatiques anormales agitant Thyeste. En effet, il ne rejette pas les mets contre-nature37. Leur ingestion permet une dramatisation de la perte de son intégrité corporelle. Alors qu’Atrée lui tend la coupe contenant le sang de ses fils mélangé à du vin, Thyeste vit intensément les effets de cette ingestion monstrueuse dont il ignore encore la véritable nature :
Sed quid hoc? Nolunt manus
parere, crescit pondus et dextram grauat.
Admotus ipsis Bacchus a labris fugit
circaque rictus ore decepto fluit
et ipsa trepido mensa subsiluit solo. (985b-989)“Mais que se passe-t-il ? Mes mains refusent d’obéir, la coupe s’alourdit et épuise ma main, le vin, quand je l’approche de mes lèvres, fuit et une fois ma bouche trompée, il s’écoule tout autour de celle-ci, grande ouverte. La table elle-même a bondi du sol tremblant !”
45Ses paroles se traduisent scéniquement par le jeu de l’acteur dont la main tremble et vacille38 : les spectateurs voient le vin s’écouler sur le masque et la table se renverser d’elle-même dans un fracas qui devait faire frissonner le public. À la gestuelle s’allient les modulations de la voix qui se modifient au cours de la monodie. Thyeste entonne d’abord un chant festif avec une voix enjouée qui se meut progressivement en une voix terrifiée. La modalité interrogative ouvrant le passage traduit l’angoisse provoquée par la perte de maîtrise de son propre corps. Le refus des mains vient indiquer une inquiétante autonomisation des parties du corps. Si Thyeste peine à interpréter ces événements, les spectateurs y lisent la conséquence évidente de la cena. Thyeste a ingéré la chair et les membres de ses fils, aliments hors du commun et normalement non comestibles, ce qui induit une impossible digestion et une impossible assimilation des mets. L’anormale réincorporation des fils au sein de l’organisme de leur père se manifeste par une prise de contrôle de ceux-ci : ils dépossèdent Thyeste de sa faculté à contrôler son corps dont l’intégrité a été irrémédiablement violée. En empêchant leur père de boire le breuvage offert par Atrée, ils tentent d’atténuer le crime accompli par Thyeste. Il en va de même des gémissements qui s’échappent de sa poitrine au vers 1001 : meumque gemitu non meo pectus gemit. Le polyptote meum/non meo traduit la confusion de Thyeste qui ne discerne plus les limites de son propre organisme.
46La vengeance d’Atrée a donné naissance à un corps impossible au sein duquel la chair des fils se joint et se mêle à celle du père, dérobant à Thyeste le fondement de son identité : son intégrité physique et sa maîtrise de lui-même. Il se trouve envahi par ses enfants qui ne sont plus le prolongement de sa lignée, mais font désormais scandaleusement corps avec lui. Scandale que son langage équivoque au v.986 ne fait qu’accentuer. En effet les termes crescit, pondus et grauat jouent d’un double sémantisme : celui de la satiété et de la grossesse dont la teknophagie constitue l’inversion monstrueuse. L’impossible digestion se transforme peu à peu en une impossible gestation qui amalgame l’estomac paternel au ventre maternel. L’étrange animation au sein de l’organisme de Thyeste signale l’indifférenciation chaotique des enfants et du père qui provoque une confusion biologique atteignant des sommets dans l’horreur. Le nefas d’Atrée a aboli les limites du corps individuel et singulier. Thyeste s’avère dévirilisé par une castration symbolique – il est privé de ses fils – et par une féminisation forcée de son organisme. Son corps se voit soudain contraint de vivre l’équivalent d’une grossesse par la digestion. En effet, Thyeste évoque les mouvements de ses fils à l’intérieur de son ventre en des termes équivoques renvoyant aux contractions ressenties par les femmes en travail : Voluuntur intus uiscera et clusum nefas/ sine exitu luctatur et quaerit fugam (v. 1041-1042, “mes entrailles s’agitent en moi, mon sacrilège enfermé lutte sans issue et cherche une fuite”). L’image évoque un accouchement impossible car les cadavres-fœtus ne peuvent trouver d’issue et sont éternellement piégés au sein de l’estomac paternel. Le nefas d’Atrée donne naissance à un corps monstrueux qui déjoue les lois biologiques. Par son crime, le roi réalise l’impossible et invente un corps fantasmatique mêlant le masculin et le féminin.
Atrée, agent de la dislocation du monde physique
47Ce bouleversement des normes biologiques se conjugue à celui des lois physiques qui confère à Atrée une forme de toute puissance. L’omnipotence du roi participe à la fantasticité du personnage en le dotant de la capacité d’altérer le cours de l’univers. Dans l’article qu’il consacre aux mondes tragiques d’Agamemnon et de Thyeste, A.J Boyle note en effet que les actes immoraux et contre-nature d’Atrée entraînent une véritable dislocation de la nature39. Le messager, après avoir relaté la praefatio, dresse un premier catalogue de prodiges effrayants indiquant que le sacrilège affecte l’univers : à l’intérieur du bois sacré, la végétation se met à trembler, tout comme le sol et le palais. Plus étonnant encore, un astre noir apparaît en plein jour comme pour cacher l’acte abominable qu’Atrée prépare (v. 696-699). Face à l’absence de réaction du protagoniste, les prodiges néfastes se poursuivent : le vin des libations se change en sang (v. 700-701), la couronne glisse trois fois de la tête du souverain (v. 701-702) et l’ivoire se met à pleurer (v. 703) dans une inquiétante animation de l’inerte. Cette personnification met en évidence la déshumanisation d’Atrée que rien n’émeut et qui devient encore moins sensible que la matière. La multiplication de ces présages signale la force et la puissance d’Atrée qui semble, comme Médée à l’aide de ses pouvoirs magiques, agir physiquement sur la nature. Bien plus, après la réalisation du sacrifice et la préparation de l’epulum, le soleil fait demi-tour et plonge Mycènes dans l’obscurité totale. Si ce phénomène constitue un élément canonique du mythe, l’originalité de la réécriture sénéquienne consiste à ne pas y voir un châtiment de Jupiter sanctionnant le crime d’Atrée.
En effet, le héros se l’approprie et y lit la preuve de son apothéose. Après l’exécution du nefas et le chant angoissé du chœur, le souverain entre de nouveau en scène et exulte :
Aequalis astris gradior et cunctos super
altum superbo uertice attingens polum.
Nunc decora regni teneo, nunc solium patris.
Dimitto superos: summa uotorum attigi. (885-888)“Je marche égal aux astres et au-dessus de tous touchant de ma tête altière les hauteurs du firmament. Désormais, je tiens les insignes du royaume, désormais j’occupe le trône de mon père. Je donne congé aux dieux : j’ai surpassé mes souhaits !”
48Loin d’être effrayé, Atrée se considère comme l’origine du bouleversement céleste et en fait une preuve éclatante de son triomphe. L’image de l’homme touchant le ciel de sa main constitue une formule proverbiale pour désigner un succès triomphal40. Sénèque remotive une image stéréotypée afin de souligner la félicité du souverain dont le triomphe surpasse toutes les victoires humaines. Or, dans le contexte de la pièce, ce qui pourrait n’être qu’une métaphore peut renvoyer à une réalité physique et matérielle. Le soleil a fait demi-tour, les étoiles et les astres ont disparu et le chant du chœur a imaginé l’écroulement du ciel. Une ambiance apocalyptique a donc envahi la salle et l’on peut dès lors se demander si Atrée n’a pas véritablement pris la place des astres. Si le ciel est désormais vacant et que la voûte céleste menace de s’effondrer, ne faut-il pas prendre au sérieux les propos du roi ? Il semble effectivement que sa vengeance ait transcendé les frontières physiques de l’univers et que le roi occupe désormais la place du soleil qu’il vient de chasser. Si l’on s’inscrit dans la logique fantasmatique d’Atrée, il a accompli une véritable apothéose. Vainqueur des lois morales et physiques, il surpasse également les Olympiens auxquels il a ordonné de partir. Thyeste confirme cette lecture en signalant la fuite des divinités (v. 1021 fugere superi). Ce retrait total des dieux est ensuite confirmé par le fait que le scelus d’Atrée demeure impuni, ce dont témoignent les deux dernières répliques41. Thyeste maudit son frère et lui promet l’imminence d’une vengeance divine à son encontre. Face à cette menace, Atrée le nargue en affirmant qu’il laisse à ses propres fils le soin de le punir éternellement. Si Thyeste doit faire appel aux dieux pour châtier son frère – mais ils ont déserté le monde – Atrée, lui, n’a nul besoin d’intermédiaire !
49Ainsi, à l’issue de la pièce, Atrée ne s’est pas tant transformé en monstre mythologique qu’en divinité infernale. Nouveau dieu de l’univers tragique, il instaure un ordre céleste et terrestre conforme à ses desseins. Il s’agit d’un monde infernal où les ténèbres et les crimes règnent à l’image du monde rêvé par la Furie dans le prologue. Ce triomphe final renforce notre lecture de la Furie comme sublimation du fantasme destructeur d’Atrée. L’impression fantastique vient de cette image d’un monde à l’envers où les Enfers ont envahi les espaces supérieurs sous l’impulsion du souverain.
Le chaos psychique
50À côté du chaos physique, le triomphe d’Atrée signale la victoire de la pulsion et de la bestialité. Atrée, comme Médée, envisage sa vengeance comme un moyen de reconfigurer son passé. Cette conception s’enracine dans une vision du monde où les désirs n’ont plus de limites. Pour Atrée, l’enjeu réside dans la reconquête de son lignage. L’adultère commis par son frère a introduit dans son esprit un doute quant à la légitimité de ses fils. Il craint qu’Agamemnon et Ménélas ne soient pas ses enfants biologiques. En anéantissant la lignée masculine de Thyeste, il semble retrouver son statut de père légitime :
[…] Nunc meas laudo manus,
nunc parta uera est palma. Perdideram scelus,
nisi sic dolores. Liberos nasci mihi
nunc credo, castis nunc fidem reddi toris. (1096b-1099)“Maintenant j’encense mes mains, maintenant je détiens la palme véritable ! J’aurais perdu mon crime, si tu ne souffrais pas. Maintenant, mes fils, je vous crois nés de moi, je reprends maintenant foi en l’intégrité de ma couche.”
51Paradoxalement, l’anéantissement des enfants de Thyeste se transforme en une preuve irréfutable de la paternité d’Atrée. La teknophagie contrainte de son frère, inversion monstrueuse de la mise au monde, symbolise la naissance des fils biologiques d’Atrée ! Il pousse plus loin son raisonnement (v. 1104-1110b) lorsqu’il considère que son frère souffre non pas d’avoir incorporé ses enfants, mais de ne pas avoir agi le premier et de ne pas avoir contraint Atrée à se repaître des chairs d’Agamemnon et de Ménélas. Atrée impute l’inaction de Thyeste à l’incertitude de celui-ci. Thyeste n’est pas certain qu’ils soient ses neveux, sa liaison avec Aéropé peut lui faire croire qu’il s’agit de ses fils. Or, en frappant le premier, Atrée acquiert la certitude qu’il est leur père ! Le raisonnement du roi ne possède aucune validité objective et relève du syllogisme. Néanmoins, en dépit de la réalité et de la logique ordinaire, sa vengeance annule à ses yeux les méfaits de Thyeste. Atrée refuse alors les limites imposées par la rationalité et ne lit le réel qu’à travers ses délires fantasmatiques. Sa vision fantasmée de la réalité le pousse à nier le déterminisme de la linéarité temporelle pour lui substituer une conception circulaire selon laquelle le passé peut être annulé. Le chaos du monde physique se reflète dans le chaos du monde psychique et inversement.
52Ainsi, J.-P. Aygon a parfaitement raison lorsqu’il affirme qu’Atrée ne doit qu’à “sa pensée magique, complètement irrationnelle”42 sa certitude d’être le père de ses deux fils. La reconquête de sa masculinité perdue relève essentiellement d’une conception fantasmatique du réel. Cependant, à la différence du critique, nous ne considérons pas que sa victoire constitue une illusion ou un leurre, ni que son triomphe relève du pur fantasme43. Il nous semble qu’il faille plutôt inverser les termes du problème et que le final du Thyeste, à l’instar de celui de Médée, consacre le triomphe du fantasme sur la réalité, la victoire de la pulsion et de la passion sur la raison. Dans l’univers fictif et fictionnel de la tragédie, c’est la vision chaotique qu’Atrée nourrit de la réalité qui prévaut. Le roi façonne et modèle le réel selon les modalités de sa propre affectivité, il abolit ainsi la limite entre son monde mental et le monde physique. La pièce consacre le triomphe d’un individu tout puissant capable de reconfigurer le réel afin de construire sa propre réalité44. Elle se clôt sur l’image angoissante d’un monde où les fantasmes les plus odieux ne relèvent plus de l’aberration mentale, mais deviennent une réalité concrète, dans un cheminement qui préfigure celui du fantastique.
Notes de bas de page
1Pocina 2003, 252, offre une recension des sources littéraires antiques traitant de la légende.
2Delarue 1985, 100-101, indique que les trois moments de la légende sont : la trahison de Thyeste, la vengeance d’Atrée puis de celle d’Égisthe.
3Cic., Tusc., 4.77.
4Calder 1983, 188.
5Rose 1986-1987, 117-18 ; Mader 2002, 336-347 ; Schiesaro 2003, dans le quatrième chapitre “Atreus Rex” analyse également le portrait d’Atrée en tyran ; Boulding 2015, 96-112 , montre que la pièce constitue le pendant négatif du De Clementia et fait d’Atrée le parfait symbole du tyran.
6Marchetta 2010 ; Aygon 2016, 225-230.
7Mader 2000, 153-172. Poe 1969, 355-376, insiste sur la noirceur absolue d’Atrée ; Littlewood 2016, 363-378, souligne la détermination d’Atrée à s’affranchir et à transgresser les “boundaries of the conventional”.
8Schiesaro 2003 ; Littlewood 2004 et 2008.
9Poe 1969, 361.
10Braden 1985.
11Rancy 1982 ; Dupeyron-Lafay 1998 ; Prince 2008.
12Dupont & Eloi 2001, 6, rappellent qu’à Rome la masculinité constitue avant tout une donnée sociale.
13Ov., Met., 6. 412-674, traite de l’histoire de Philomène et Procné.
14Paré-Rey, dir. 2014, réunit différentes études consacrées à la notion d’aparté dans le théâtre antique. Si le procédé existe bel et bien dans les textes dramatiques antiques, il n’a été ni nommé, ni théorisé par les Anciens. C’est la poétique classique qui le théorise et le baptise avec La Mesnardière en 1639. Aygon 2014b, 104-110, établit les critères permettant de repérer les apartés dans les tragédies de Sénèque : les paroles ne doivent pas être entendues par un ou plusieurs personnages présents sur scène, le locuteur veut dissimuler les paroles qu’il prononce et la réplique en aparté provoque une rupture du dialogue. Ces trois critères le conduisent à distinguer l’aparté stricto sensu, qui respecte tous les critères, et l’aparté lato sensu, qui se caractérise par l’intention du locuteur de dissimuler ses paroles sans pour autant instaurer une rupture du dialogue. Le monologue d’Atrée (v. 491-570) constitue donc un aparté lato sensu puisqu’Atrée ne veut pas être entendu de son frère et de ses neveux, néanmoins le dialogue entre les deux frères n’a pas encore été engagé.
15Schiesaro 2003, 100-101.
16Dans son choix de mise en scène, Thomas Jolly souligne cette gémellité restaurée. Dans cette scène, Damien Chavice, incarnant Thyeste, est barbu et ses cheveux ne sont pas coiffés. Sa tenue est celle d’un vagabond. Dans le tableau final, les deux comédiens portent en revanche un costume blanc identique et arborent les mêmes tatouages. Ils portent de plus tous les deux une couronne de fleurs et Damien Chavice apparaît rasé et coiffé.
17De Ira, 2.3.4-5.
18v. 53 : Imple Tantalo totam domum (“Emplis de Tantale le palais tout entier”).
19Frangoulidis 2017, 188, considère qu’Atrée est l’instrument des puissances chtoniennes.
20Shelton 1975, 257-269.
21Ibid., 258.
22Schiesaro 1994, 197-199.
23La perspective freudienne adoptée par le critique italien étudie ce que Sénèque a peut être inconsciemment révélé à travers ses tragédies. Si nous utilisons parfois des concepts freudiens, c’est parce qu’il nous semble que l’intérêt du philosophe stoïcien pour les ressorts de l’animus le conduit à pressentir des mécanismes psychiques que Freud théorisera ultérieurement.
24Shelton 1975, 263.
25Estèves 2006, 29, souligne que l’imaginaire romain de l’horreur se polarise autour de deux éléments culturels proprement romains : les guerres civiles et les Enfers.
26Aygon 2003a, 271-284.
27Moreau 2002, 30.
28Dupont 1995, 236-241, analyse la visée symbolique du sacrifice.
29Ibid., 237.
30Schiesaro 2003, 151.
31Mellier 1999, 429.
32Ibid., 429.
33Ibid., 365.
34Schiesaro 2003, 122-126.
35Lorsqu’il dévoile à Thyeste les têtes et les bras tranchés de ses fils, Atrée joue de nouveau dans une ironie glaçante avec le motif de l’amplexus puisqu’il enjoint le père à embrasser les restes de ses fils : Expedi amplexus, pater : / uenere : gnatos ecquid agnoscis tuos ? (v. 1004b-1005, “Déploie tes étreintes, père : ils sont arrivés : reconnais-tu tes fils ?”).
36Aygon 2003a, 276-277.
37Halm-Tisserant 1993, 100, souligne que la séquence élaborée par Sénèque s’éloigne des traitements grecs où le banqueteur vomit les mets et renverse la table, signalant son dégoût et l’impossible assimilation de la chair humaine.
38Kohn 2013, 130.
39Boyle 1983a, 220.
40Morford 2000, 163-167, recence les occurrences de ce trope dans la poésie augustéenne.
41v. 1110b-1112 : Th.-Vindices aderunt dei. /His puniendum uota te tradunt mea. /AT. Te puniendum liberis trado tuis. (“TH- Les dieux vengeurs viendront ; je leur confie mes vœux pour te punir. At.- Toi, c’est à tes enfants que je confie le soin de te punir.”).
42Aygon 2016, 300.
43Ibid., 301.
44Littlewood 2004, 17.
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