Chapitre 7
Déchainement fantastique des forces naturelles
p. 123-146
Texte intégral
1Les descriptiones loci livrées par les messagers dans Œdipe et Thyeste font la part belle à l’épouvante. Elles provoquent la terreur et la sidération des spectateurs en plaçant sous leurs yeux des localités surnaturelles qui deviennent le théâtre d’événements occultes. Ces mêmes sentiments sont provoqués par les ekphraseis donnant à voir les bouleversements cataclysmiques de la nature. Dans Agamemnon, Eurybate relate de façon exhaustive à Clytemnestre la terrible tempête affrontée par la flotte grecque lors de son départ de Troie. Dans Phèdre, le messager rapporte un dérèglement maritime et atmosphérique analogue : la mer s’agite et se gonfle pour donner naissance au terrible monstre marin chargé de tuer Hippolyte. La terreur provient alors du spectacle d’une nature malfaisante, animée par une extrême violence et par une volonté destructrice, suggérant une inquiétante autonomie des éléments, que ni les dieux ni les hommes ne peuvent maîtriser. La nature devient dans ces deux descriptiones une force surnaturelle et obscure entièrement dirigée contre les hommes et dont le déchainement paroxystique demeure difficilement intelligible. Ces deux récits frappent en effet par la place prépondérante accordée à l’excessive violence agitant la mer et les cieux. Or, la violence outrancière prêtée aux différents éléments naturels a été stigmatisée au nom d’un principe de vraisemblance et mise au compte du “mauvais gout” de Sénèque. Ainsi, E. de Saint-Denis considère la description de la tempête dans l’Agamemnon comme “un exercice de rhétorique, […] une mosaïque d’emprunts faits à Pacuvius, Virgile et Ovide, cimentés par des formules qui dépassent en emphase celles de ses prédécesseurs”1 et qualifie, avec une forte connotation péjorative, la description de la mer dans Phèdre de “marine fantastique”2. Le reproche majeur tient au manque de réalisme des deux récits. Le commentateur stigmatise leur caractère littéraire et verbeux coupé de la réalité du déroulement d’une perturbation atmosphérique. Ce rapport plus que lâche avec les tempêtes réelles résulterait de la technique poétique de Sénèque, coupable d’avoir amalgamé sans soucis de logique ni de cohérence des éléments topiques empruntés aux poètes épiques latins.
2E. de Saint-Denis voit dans la multiplication de ces emprunts et dans leur amplification une maladresse stylistique qui ôte toute vraisemblance aux récits sénéquiens et les enferme négativement dans la sphère du fantastique. Il nous semble en effet que l’impression de fantasticité provient d’une technique de composition poétique qui s’appuie essentiellement sur le souvenir des tempêtes virgiliennes et ovidiennes. L’irréalité des tempêtes sénéquiennes naît ainsi d’une écriture qui tourne volontairement le dos à la réalité empirique et dispose les composantes topiques selon une logique essentiellement littéraire. A. Videau et E. Tola3 ont mis en évidence ce jeu de contamination de la réalité vécue par la mémoire littéraire dans l’écriture ovidienne de la tempête au sein du premier livre des Tristes. Elles ont étudié comment ce poète utilisait les éléments narratifs de l’épopée pour rendre compte de son expérience personnelle. Les trois tempêtes affrontées4 par le “je” poétique en route vers Tomes sont modelées sur le souvenir des tempêtes littéraires rencontrées par Énée. Les souvenirs poétiques d’Ovide déterminent ainsi sa lecture et sa perception du réel au point que l’on assiste, dans ces trois élégies, à une véritable “projection du littéraire dans le vécu”5. L’esthétique sénéquienne s’inscrit dans la continuité de la pratique ovidienne en ce sens que la composition des ekphraseis de tempêtes repose sur un référent immatériel et poétique qui constitue une mise en forme artistique d’un événement réel. Elles s’agencent selon une projection du littéraire au sein du littéraire, de la fiction au sein de la fiction. L’intertextualité sénéquienne propose une fiction au second degré qui produit l’impression d’étrangeté des tempêtes tragiques. Sénèque recourt à un remaniement et à une réactualisation des données topiques afin de souligner la singularité des tempêtes et de les transformer en événement surnaturel.
3En effet, la confrontation des récits sénéquiens avec les hypotextes épiques révèle les jeux de reprises et de démarcations opérés par Sénèque. Tous relèvent d’une amplification des données de l’épopée, genre qui repose pourtant sur le principe de l’exagération mirabilisante et “du grandissement du phénomène aux dimensions de l’univers”6. Plusieurs paramètres expliquent cette tendance à la surenchère. Le principe d’augmentation des motifs répond à un paramètre textuel inhérent à la pratique de l’imitatio-aemulatio qui veut que les composantes gagnent en développement à mesure qu’elles passent d’un auteur à l’autre. Déjà, la tempête affrontée par Céyx dans les Métamorphoses amplifiait les données des tempêtes virgiliennes. À ce paramètre textuel s’ajoute un paramètre qui relève d’une intentionnalité auctoriale et d’une esthétique propre à Sénèque. L’outrance et l’excessivité de ces tempêtes répondent à une esthétique de la monstruosité qui confère un color fantastique à ces descriptiones. Afin de mesurer la spécificité et l’originalité des tempêtes sénéquiennes, il convient de s’arrêter sur la peinture de la tempête telle qu’elle a été fixée par la littérature épique augustéenne7.
4Les récits épiques se caractérisent par une progression chronologique de l’intempérie dont l’intensité va crescendo. Ainsi, dans l’Énéide, la tempête se manifeste d’abord par un déchainement des vents lâchés par le dieu Éole qui provoque le soulèvement de la mer (1.81-86). Le ciel s’obscurcit ensuite et un puissant orage éclate (1.87-91). Ovide adopte également une progression par palier. Un premier mouvement dévoile la levée de la tempête et s’attarde sur le gonflement des flots et la levée de l’Eurus (11.480-488). La tempête se durcit et devient plus redoutable à partir du vers 490. Plusieurs vents rejoignent l’Eurus pour malmener les navires, les flots se soulèvent dans un mouvement spectaculaire qui part des profondeurs de l’océan pour atteindre le ciel. Puis un orage éclate : le tonnerre retentit et les éclairs constituent la seule source lumineuse. À ce deuxième temps (11.490-515) s’adjoint un troisième moment (11.516-534) qui consacre l’arrivée d’une pluie battante se mêlant aux ondes. Enfin, l’acmé de la tempête est marquée par la coalition du ciel et de la mer provoquant le naufrage des navires (11.534-550). Ces deux tempêtes se caractérisent ensuite par un principe de cohérence narrative. Elles forment des micro-récits clairement détachables au sein du poème en raison de leur unité structurelle. Elles s’organisent selon une logique narrative qui part d’une situation initiale (le déclenchement de la tempête) pour aboutir à un dénouement relativement heureux : la tempête s’arrête et malgré les pertes, la navigation du héros se poursuit. Dans l’Énéide, l’action de Neptune met fin à la perturbation climatique et les vers 124 à 156 sont consacrés à l’action du dieu de la mer qui apaise les flots et orchestre le retour au calme. Dans les Métamorphoses, Céyx périt et le dénouement heureux est reporté au v. 725 quand Céyx et Alcyone sont réunis, une fois métamorphosés en oiseaux. Dans les trois élégies des Tristes qui réactualisent le modèle épique, le poète survit et atteint les rivages de Tomes. En outre, dans les poèmes épiques, le déchainement des éléments est entrecoupé par les actions de l’équipage. Dans l’Énéide, à chaque agitation d’un élément naturel répond la réaction apeurée des marins. Lorsque les flots se soulèvent, les hommes se mettent à crier (1.87), la plongée dans les ténèbres et l’éclatement de l’orage sont suivis par la mention de la peur de la mort qui s’empare de l’équipage (1.91) et de la prière d’Énée (1.91-101). Dans les Métamorphoses, Ovide s’arrête sur les efforts vains du pilote et des marins (11.482-488). Il se focalise sur le désœuvrement du premier dont l’ars ne peut rien contre le déchainement des éléments enragés. Cette focalisation met en évidence le désespoir qui emplit les matelots. Enfin, les deux récits comportent un dernier motif thématique emblématique : le focus effectué sur les dommages subis par les navires qui matérialisent la violence des éléments naturels.
5Sur un plan stylistique, la description des tempêtes relève d’une esthétique du grossissement qui confère une dimension cosmique au phénomène atmosphérique. Le gigantisme des vagues est ainsi rendu sensible par une métaphore associant les ondes et la montagne. L’intensité du soulèvement des flots se traduit par une hyperbole qui fait toucher le ciel à la vague. La violence paroxystique des éléments déchaînés est enfin mise en valeur par l’utilisation du trope guerrier : les vents et les flots livrent une véritable bataille contre les navires. C’est à l’aune de ces différents éléments qu’il convient d’analyser les deux cataclysmes marins du corpus sénéquiens afin de montrer leur singularité.
La tempête fantastique essuyée par les Grecs
6Le récit d’Eurybate s’écarte fortement de celui présenté dans l’Agamemnon d’Eschyle alors que les deux messagers apportent la même nouvelle à Clytemnestre : le retour de son époux sain et sauf à Mycènes. Dans la tragédie grecque, Eurybate mentionne en dix vers (v. 650-660) la tempête essuyée par la flotte grecque. Sénèque se livre à une extraordinaire amplification qui transforme la diègèsis du messager grec en une ekphrasis donnant à voir l’intempérie dans toute sa violence. A. Baertschi considère que cette inflation témoigne d’une pratique de l’hybridité générique propre à Sénèque8. S’appuyant sur les analyses de J. Barrett, elle a montré que Sénèque réemployait les procédés narratifs mis en œuvre par Eschyle dans les Perses. Dans les deux pièces, le messager, bien que témoin oculaire des événements rapportés, se comporte comme un narrateur extradiégétique et omniscient. Il s’efforce d’occulter au maximum sa participation aux événements. L’auto-effacement du locuteur se traduit par un récit essentiellement mené à la troisième personne, privilégiant les constructions impersonnelles ou passives9. Dans le récit de Sénèque, Eurybate n’utilise jamais la première personne du singulier et sa participation à la tempête n’apparaît qu’au vers 557 où il s’inclut avec le pronom nos parmi les naufragés. De même, la position occupée par Eurybate lors de la tempête n’est jamais mentionnée. Ce choix tend à gommer la subjectivité du locuteur et permet une multiplication des points de vue qui le rapproche de l’omniscience prêtée au narrateur épique. Eurybate retranscrit, par exemple, les pensées des différents chefs grecs (v. 512a-514a) et d’un marin anonyme (v. 517-526). Cette technique a été stigmatisée par certains critiques qui y voyaient le signe d’une incohérence dramaturgique puisqu’Eurybate en disait plus que ce qu’il aurait pu voir en se trouvant sur l’un des navires pris dans la tourmente. Bien plus, elle leur semblait annihiler l’autorité du messager qui, en faisant oublier son statut de témoin, sapait le principe d’authentification de son récit. À l’inverse, A. Baertschi prouve que l’utilisation de techniques épiques permet une véritable implication du public qui vit, grâce à son imagination, l’événement rapporté par Eurybate10. En d’autres termes, la critique considère que la reprise des structures narratologiques de l’épopée participe à la mise en œuvre de l’enargeia permettant la formation d’une phantasia dans l’esprit des spectateurs.
7Si A. Baertschi analyse les emprunts narratologiques faits à l’épopée et considère le topos de la tempête comme un signal sémantique de l’influence exercée par ce genre sur l’écriture tragique sénéquienne, elle n’étudie pas la spécificité du traitement de cette topique par le poète néronien. J.-P. Aygon11, dégageant la composition de l’ekphrasis, remarque que Sénèque juxtapose les différents motifs associés à la tempête “selon une logique thématique plutôt que chronologique”12. Si le poète convoque tous les topoi de la tradition épique, il n’adopte pas une structure linéaire mimant l’intensité progressive de la tempête. Sénèque préfère composer plusieurs médaillons consacrés aux différents éléments naturels participant au cataclysme. J.-P. Aygon considère ainsi que le récit d’Eurybate “obéit à une logique visuelle et picturale”13. Or, à nos yeux, cette technique scripturale nourrit une forme de fantasticité. Cette peinture par touches de la tempête lui confère une singularité et une étrangeté déroutantes qui tiennent à la disparition des liens de causalité. Elle progresse selon une accumulation de topoi relatifs à la peinture des éléments déchaînés qui dote l’ensemble de la nature d’une volonté destructrice extrêmement inquiétante.
Une nature menaçante
8La première partie de la descriptio (v. 470-97a) s’arrête sur les différents éléments déchainés qui apparaissent sur la mer ionienne et malmènent la flotte grecque. Elle se compose de médaillons consacrés à l’apparition des ténèbres, à l’action des vents puis à la victoire du chaos. Ces trois médaillons mettent en évidence l’extrême violence de la tempête et donnent à la scène des allures apocalyptiques.
9La tempête se déclare, comme dans les Métamorphoses, une fois la nuit tombée. Le départ de Troie a été placé sous des auspices favorables (v. 421-459). L’ouverture du récit s’attarde sur le départ paisible et serein de la flotte grecque et dévoile l’harmonie unissant les marins et les flots. Le crépuscule et l’apparition de la nuit sont marqués par la même quiétude du ciel et des ondes (v 460-465). Rien ne permet de prévoir le déchainement cataclysmique qui va suivre. Des signes inquiétants viennent cependant troubler ce tableau d’une navigation idyllique :
Nox prima caelum sparserat stellis; iacent
deserta uento uela. Tum murmur graue
maiora minitans, collibus summis cadit
tractuque longo litus ac petrae gemunt;
agitata uentis unda uenturis tumet: (465-469)“Une première nuit avait parsemé le ciel d’étoiles; les voiles, abandonnées par le vent, ne bougent plus. Alors un profond grondement, présageant de menaces bien pires, tombe du sommet des collines et, sur une longue étendue, rivages et rochers gémissent: l’onde, agitée par les vents à venir, se gonfle.”
10Le caractère menaçant de la nature est rendu sensible par une personnification de celle-ci puisque les rivages et les rochers gémissent. C’est d’abord à l’aide de notations sonores que se manifeste le danger. Le passage mobilise le champ lexical des perceptions auditives (murmur, gemunt) qui sont amplifiées par les allitérations en [m] et [r] (murmur-graue- maiora- minitans- summis- tractu- petrae- gemunt- uenturis- tumet) structurant le passage. Le roulement des [r] traduit le grondement entendu quand le [m] renvoie au son plaintif du gémissement. Le travail sonore tend à l’expressivité mimétique en reproduisant les sons rauques et angoissants qui retentissent. De plus, ces vers présentent la première manifestation concrète de la tempête avec le gonflement des eaux (unda…tumet). L’assonance en –um (tum, murmur, summis, gemunt) et l’allitération en [t] (tum, minitans, cadit, tractu, litus, petrae, gemunt, agitata, uentis, uenturis) miment les sonorités du verbe tumet qui clôt le passage et annonce sur un plan phonique l’étonnant gonflement des eaux. Le soin accordé aux sonorités installe la catastrophe à venir et permet la présentification du référent. L’expressivité du langage sénéquien reproduit dans la salle les sons entendus par les marins lors de la tempête afin de communiquer l’angoisse ressentie par les protagonistes lors de l’événement.
11De plus, l’angoisse est nourrie par le caractère prodigieux de celui-ci. En effet, le gonflement de la vague résulte du mouvement des vents qui s’agitent et soulèvent les flots. Or, celui-ci survient alors même que les vents sont couchés ! La proposition participiale agitata uentis unda uenturis joue de l’équivoque. Elle indique que l’agitation de la mer précède la levée des vents puisque le participe futur uenturis signale qu’ils sont pour le moment absents. Pourtant, le groupe nominal à l’ablatif uentis uenturis est grammaticalement le complément de moyen du participe parfait passif agitata ! Le jeu de paronomase partielle (uentis-uenturis) et la structure chiasmique de la proposition mettent en évidence le caractère illogique et paradoxal de la situation. Le mouvement de l’onde est ainsi présenté comme la conséquence d’un événement qui n’a pas encore eu lieu dans une étonnante rupture des lois rationnelles ! L’antithèse souligne le caractère étrange et fantasmagorique de la naissance de cette tempête qui obéit aux règles de l’imaginaire bien plus qu’à celle de la mimèsis. En outre, le langage d’Eurybate multiplie les ambiguïtés en jouant avec la linéarité chronologique. Le participe futur uenturis ainsi que l’expression nox prima constituent des prolepses qui anticipent sur les phénomènes à venir. La nox prima annonce l’inferna nox du vers 494a quand la mention des vents préfigure le combat qu’ils se livreront. Si le messager efface sa présence et sa participation aux événements, les mouvements proleptiques des premiers vers traduisent le travail de recomposition a posteriori du phénomène auquel se livre Eurybate. Or, celui-ci contribue à dérouter le public dans la mesure où il ne peut comprendre la signification pleine et entière de ses paroles qu’à l’issue du récit.
L’invasion des ténèbres
12La nox prima du vers 465 se caractérisait par sa luminosité puisque le vers renvoyait au ciel étoilé de la nuit ordinaire succédant au jour. La tempête lui oppose les ténèbres profondes d’une nuit opaque et surnaturelle :
cum subito luna conditur, stellae latent,
in astra pontus tollitur, caelum perit.
Nec una nox est: densa tenebras obruit
caligo et omni luce subducta fretum
caelumque miscet. (470-474a)“Quand soudain la lune est voilée, les étoiles se couvrent: la mer se soulève jusqu’aux astres, le ciel trépasse. Ce n’est pas la simple nuit: un épais brouillard ensevelit les ténèbres, et, dérobant toute lumière, mêle la mer et le ciel.”
13La tempête se manifeste par la disparition soudaine (cum subito) et mystérieuse des astres. Le passage multiplie les procédés de présentification permettant la visualisation du ciel envahi par les ténèbres : il juxtapose une suite de propositions brèves au présent de l’indicatif énumérant les composantes de la voûte céleste (luna- stellae- caelum). Les deux premiers vers s’organisent alors selon une gradation ascendante qui mime la disparition progressive de toute source de luminosité. L’emploi du présent couplé à la parataxe participe au dynamisme de la séquence en traduisant la rapidité de ce mouvement d’ensevelissement de la lumière. L’extinction des astres nocturnes est redoublée, selon une logique de la surenchère, par l’action d’un épais brouillard (densa…caligo) qui opacifie encore les ténèbres de cette inquiétante nuit. Les quatre vers soulignent l’obscurité à l’aide de redondances lexicales : les verbes renvoient tous à l’idée d’un recouvrement (conditur, latent, obruit), les noms et adjectifs à la noirceur (nox, densa, caligo, tenebras). L’emploi d’omni qualifiant luce signale l’intensité absolue de l’obscurité dans laquelle sont plongés les navires.
14En outre, le motif de l’obscurité unifie l’ekphrasis puisqu’il est repris au vers 493-494a : premunt tenebrae lumina et dirae Stygis/inferna nox est (“les ténèbres pressent les yeux et c’est l’infernale nuit de l’horrible Styx”). Le vers insiste de nouveau sur l’opacité oppressante des ténèbres rendue plus sensible par l’oxymore tenebrae-lumina. Le choix de la formule métonymique lumina pour désigner les yeux vient cruellement souligner la disparition de la luminosité et les échos lexicaux renforcent ce règne de la noirceur : tenebrae est repris par tenebras au vers 470 et l’inferna nox répond à la nox prima du vers 465. Le jeu chiasmique qui unit ces deux derniers groupes rend sensible l’étrangeté surnaturelle de cette obscurité. La nuit ordinaire a été remplacée par des ténèbres paroxystiques qui sont la marque du royaume de Dis. L’atmosphère infernale est de plus accentuée par la mention du Styx qui suggère une assimilation de la mer au fleuve infernal dans une inquiétante confusion des royaumes terrestres et souterrains. Cette dimension mortifère était déjà présente dans le premier volet consacré à l’apparition des ténèbres. La rime perit-obruit exploite ainsi le sème de la mort et de la destruction14 en dévoilant l’anéantissement du ciel. En effet, la proposition caelum perit est consécutive au soulèvement des flots. In astra pontus tollitur reprend l’hyperbole épique conventionnelle soulignant le gigantisme de la vague. Cependant, l’organisation syntaxique choisie par Sénèque repose sur une actualisation littérale de la figure qui confère une coloration fantastique à la scène. La succession de ces deux propositions fait voir l’élévation des eaux scellant la disparition des régions célestes, littéralement envahies par les flots. La fin du passage confirme cette lecture en affirmant que mer et ciel se confondent. L’enjambement fretum/caelumque miscet mime alors le mouvement de débordement des flots attaquant le ciel dans une confusion des éléments qui annihile les distinctions structurant l’univers. L’impression d’une guerre des éléments est renforcée par l’absence de mention des navires jusqu’au vers 497b. Alors que les tempêtes épiques donnaient à voir l’inquiétant spectacle d’une coalition des forces naturelles liguées contre les embarcations humaines, la tempête sénéquienne se présente comme un affrontement des éléments entre eux.
15La coloration fantastique du passage provient donc d’un jeu de détournement et de remotivation des données stéréotypées de la tradition épique. S’appuyant sur le réservoir d’images enseignées par les écoles de rhétorique, Sénèque prend au pied de la lettre les hyperboles consacrées à l’immensité des vagues déchaînées. Sous sa plume, la métaphore hyperbolique se transforme en une phantasia représentant l’invasion du ciel par les eaux marines devenues incontrôlables. Un second écart repose sur le refus du crescendo épique où le motif des ténèbres apparaît comme l’acmé de la perturbation atmosphérique. Sénèque détourne la tradition en faisant de l’apparition de celle-ci sa première manifestation. En plaçant le motif de l’obscurité totale à l’orée de l’ekphrasis, il met en évidence son caractère anormal et surnaturel car elle ne reçoit aucune explication. Le caractère inexplicable de celle-ci est accrue par l’absence de complément d’agent des verbes conditur et tollitur. La rétention informative accentue l’aspect troublant du dérèglement puisque l’on ne sait ce qui recouvre la lune, ni ce qui soulève les flots.
La fureur des éléments
16Les dix vers suivants s’arrêtent sur l’action des vents :
[…] Vndique incumbunt simul
rapiuntque pelagus infimo euersum solo
aduersus Euro Zephyrus et Boreae Notus:
sua quisque mittit tela et infesti fretum
emoliuntur: turbo conuoluit mare;
Strymonius altas Aquilo contorquet niues
Libycusque harenas Auster ac Syrtes agit,
[nec manet in Austro; fit grauis nimbis Notus],
imbre auget undas; Eurus orientem mouet
Nabataea quatiens regna et Eoos sinus.
Quid rabidus ora Corus Oceano exerens? (474b-484)“De toutes parts, font irruption en même temps et emportent la mer en l’arrachant à son lit, le Zéphyr s’opposant à l’Eurus et le Notus s’opposant au Borée. Chacun lance ses traits et les vents ennemis soulèvent les flots, la mer roule en tourbillon. L’Aquilon fait tournoyer les neiges du sommet du Strymon, l’Auster libyen agite les sables syrtes, [mais il ne reste pas Auster et devient Notus aux lourds nuages], de sa pluie, il fait grossir les flots, l’Eurus ébranle l’orient en agitant les royaumes nabathéens et le sein de l’Aurore. Que dire du Corus dont le chef enragé émerge de l’Océan?”
17Ces vers confirment le refus d’une progression graduée de la tempête. Les adverbes simul et undique indiquent la levée simultanée des différents vents. La tempête essuyée par Céyx et sa flotte débutait sous l’effet du souffle de l’Eurus15, puis s’intensifiait à partir du vers 490 avec la multiplication des vents marquée par le pluriel uenti. La tempête cyclonique ouvrant l’Énéide faisait apparaître simultanément trois vents : l’Eurus, le Notus et l’Africus. Sénèque donne d’emblée une dimension cosmique à l’ouragan en faisant intervenir sept vents venus de toutes les parties connues de la terre. Le vers 476 juxtapose ainsi quatre noms de vents associés aux quatre points cardinaux. L’accumulation souligne la force paroxystique du cyclone et lui donne une dimension universelle. Il surpasse en horreur la tempête affrontée par Nason dans l’élégie 1.2 des Tristes où Ovide reprend la logique de l’intensité croissante de la tempête. Des vers 27 à 30, chaque vers fait apparaître un nouveau nom de vent afin de rendre compte de l’excessive violence de l’ouragan. La structure ovidienne est amplifiée dans la version sénéquienne puisque les quatre vents sont assemblés au sein d’un seul et même vers. Le vers sénéquien rivalise avec la poésie ovidienne dans un jeu d’émulation littéraire qui vise à accroître la brutalité de la tempête. En outre, Sénèque ajoute deux autres vents apportant de nouvelles intempéries : l’Aquilon qui emporte avec lui les neiges du Strymon et l’Auster qui se déploie en un tourbillon de sable. L’antithèse unissant la neige et le sable renforce la dimension fantasmagorique de cette tempête : son référent est d’abord et avant tout littéraire. Il ne s’agit pas de peindre une intempérie telle qu’elle apparaît dans la réalité, mais de proposer une tempête surpassant les bouleversements atmosphériques de la poésie épique. La dimension fantastique de l’ekphrasis naît de ce détournement de la réalité au profit de sa transformation sous le prisme de la tradition poétique. Cette tradition assure la formation d’une phantasia représentant un référent immatériel dans la mesure où elle est partagée par le public. En compilant les éléments paroxystiques des tempêtes virgiliennes et ovidiennes, Sénèque fait voir une tempête effrayante qui dépasse en intensité les troubles atmosphériques affrontés par les héros épiques. Jouant sur l’association hyperbolique des contraires, cette tempête tourne le dos à la réalité et apparaît comme “une tempête de papier” qui ne peut exister que dans le domaine des arts et des lettres.
18L’incroyable violence de l’ouragan est, de plus, soulignée par l’emploi du champ lexical de la guerre. Ce trope appartient au topos de l’épopée et Sénèque en exploite le matériel lexicologique. Le verbe incumbere décrit la levée des vents comme un assaut militaire16 et les montre se précipitant sur la mer à la manière d’une armée ennemie. Le verbe rapere évoque le rapt et le pillage d’une ville après la victoire : la mer est ainsi littéralement souillée sous l’action des bourrasques brutales. Elle n’est plus maîtresse d’elle-même et obéit uniquement au mouvement des vents déchainés, ce que souligne la construction grammaticale qui fait de pelagus l’objet du verbe rapiunt et le sujet du participe parfait passif euersum. Enfin, le souffle des vents est associé aux flèches (tela) achevant de faire de ceux-ci des soldats. Virgile et Ovide comparaient l’action des vents à une bataille, dans un système qui demeurait métaphorique. Dans la version sénéquienne, la comparaison est prise au pied de la lettre à travers une personnification des vents, devenus de véritables guerriers. De plus, la topique est détournée de sa fonctionnalité épique où elle signale la violence extrême des éléments qui menacent les embarcations et la vie de leurs occupants. La métaphore guerrière symbolise alors la déroute et l’impuissance des marins face à l’intempérie. L’effacement de la présence humaine et l’absence de référence aux navires dans ces dix vers transforment considérablement la signification du trope. Les vents ne guerroient pas contre les hommes, mais prennent la mer pour cible ! De plus, l’armée des vents ne se contente pas d’attaquer l’onde, mais chaque vent se trouve pris dans un combat singulier. La préposition aduersus, placée en tête du vers 476, met en évidence le combat que livrent le Zéphyr et l’Eurus et celui de Notus et de Borée. Ce détournement du code épique renforce la dimension terrifiante de la scène en suggérant la menace de l’écroulement et de la disparition du monde sous l’effet des éléments furieux. Cet affrontement s’ajoute en effet à l’invasion du ciel par les eaux, qui suggérait déjà la confusion des différents royaumes composant l’univers. Celle-ci est renforcée par le mélange des flots et des eaux de pluies (imbre auget undas). Or, l’instabilité et la confusion constituent les deux sèmes caractéristiques de l’état primitif et chaotique du monde tel que le décrit Ovide à l’ouverture des Métamorphoses17. Eurybate décrit donc une tempête dont la violence dépasse l’entendement et qui s’apparente à une destruction du monde connu des hommes. Face à cet impensable cataclysme, le locuteur ne peut qu’être désemparé, ce que traduit la tournure interrogative du vers 474. L’apparition du Corus le plonge dans le désarroi le plus complet et les mots lui manquent pour décrire l’action enragée de ce nouveau participant. La tournure interrogative rejoint la stratégie de l’indicible, cher aux auteurs fantastiques, où le langage est présenté comme impuissant face à ce qui déjoue la raison et la logique.
19En outre, l’action des vents déclenche le déchainement intempestif des flots : la mer tourbillonne (turbo conuoluit mare). Sénèque renforce le verbe virgilien uoluere par son composé avec un préverbe intensif soulignant la participation de la totalité des flots, repris par le verbe contorquet. À cette agitation perpétuelle s’ajoute le sème du renversement et la tempête sénéquienne s’apparente à un cyclone, à un tsunami dont la violence destructrice ne connaît aucune limite. Une atmosphère apocalyptique émane de cette ekphrasis, d’autant qu’un terrible orage éclate ajoutant encore à la violence du déchainement des éléments :
[…] Excidunt ignes tamen
et nube dirum fulmen elisa micat,
miserisque lucis tanta dulcedo est malae:
hoc lumen optant. (494b-497a)“Des flammes tombent pourtant et la sinistre foudre, en fracassant les nuages, étincelle. Pour les malheureux, bien grande est la douceur de cette funèbre clarté: ils souhaitent une telle lumière.”
20Le dernier volet du triptyque s’arrête sur l’ultime élément permettant de décrire une tempête épique cataclysmique. Chez Virgile et Ovide en effet, l’éclatement de l’orage marque l’acmé de celle-ci. En supprimant toute indication temporelle, Sénèque efface la dimension chronologique, les éléments semblent se déchaîner en synchronie, confirmant le caractère monstrueux de cette tempête. En donnant à voir une perturbation météorologique convoquant simultanément les différents phénomènes climatiques, Sénèque compose une tempête fantastique dans la mesure où elle déjoue les normes empiriques, mais également littéraires. En jouant avec les modèles légués par la tradition épique, il place sous les yeux du spectateur une tempête inédite qui menace non plus seulement les marins, mais l’ordonnancement de l’univers. Le vers et demi consacré à l’orage dévoile ainsi la menace de l’écroulement du monde à travers le lexique de la chute et de la brisure. L’image des nuages fendus et de la chute des éclairs joue sur le sémantisme de la déchirure du ciel et de son effondrement. De plus, la mention des éclairs apparaît à l’aide de notations insistant sur la luminosité fulgurante de ceux-ci (ignes, micat). Il s’agit des seules notes de couleur de l’ekphrasis qui a insisté sur les ténèbres paroxystiques provoquées par la tempête et la paronomase fulmen-lumen met en évidence la dangerosité de cette lumière funeste. Elle suit l’association métaphorique de la mer et du Styx et le rappel de l’opacité des ténèbres. Dans un jeu de contraste chromatique, une forte clarté fend donc le noir total du ciel. L’alliance des flammes, des eaux impétueuses et des ténèbres évoque alors les flots infernaux du Phlégéthon associant définitivement la mer ionienne au Tartare. L’image instaure une altération du principe de séparation des différents royaumes qui donne des airs d’apocalypse à la tempête.
La victoire du chaos
21Eurybate insiste en effet sur la dimension apocalyptique de la perturbation atmosphérique qui s’apparente à un retour du monde à son état primitif. Ce retour du chaos devient un facteur d’effroi dans la mesure où il incarne une destruction de l’ordre établi et constitué du monde. D’état primitif de l’univers, le chaos devient, dans la littérature latine de l’âge d’argent18, un mécanisme impitoyable destiné à anéantir l’harmonie du cosmos. La tempête se transforme alors en un agent de la destruction rapide et brutale de l’univers :
Mundum reuelli sedibus totum suis
ipsosque rupto crederes caelo deos
decidere et atrum rebus induci chaos:
uento resistit aestus et uentus retro
aestum reuoluit; non capit sese mare
undasque miscent imber et fluctus suas. (485-497a)“On croirait que le monde tout entier est arraché de ses assises, que les dieux eux-mêmes tombent du ciel fendu et qu’un noir chaos recouvre toute chose. Le courant résiste au vent et le vent fait rouler en arrière le courant; la mer ne se contient plus, la pluie et les flots se mêlent dans ses ondes.”
22L’image de la guerre des éléments culmine avec l’apparition du chaos et le développement de plusieurs sèmes caractéristiques de celui-ci. Le passage allie le lexique du renversement (reuelli, decidere, retro…reuolit) à celui de la brisure (rupto) qui traduit le processus de désorganisation de l’univers. Celui-ci se marque par l’anéantissement des distinctions structurant l’apparence du monde : la mer déborde et semble prendre d’assaut la terre, ses ondes se gonflent des eaux de pluie comme si elle absorbait directement les nuages. Le verbe miscent dit la confusion et la fusion des éléments habituellement séparés. La dislocation du groupe nominal undas…suas au sein du vers 490 suggère l’action invasive des flots. Le substantif ouvre le vers quand le possessif le clôt afin de mettre en évidence l’appropriation du ciel par la mer. La tempête aboutit à un brouillage total des normes qui détruit l’harmonie du cosmos : la terre ne respecte plus les limites territoriales qui lui sont assignées. Ciel, mer et terre se mêlent et ne peuvent plus être distingués. La lutte des éléments conduit à un étrange mélange qui annihile l’agencement du monde terrestre en parties distinctes. À ces différents sèmes caractéristiques du chaos s’ajoutent celui du mouvement antagoniste et contradictoire mis en valeur par les vers 488 et 489a. Le vers se focalise sur les mouvements opposés des vents et du courant qui s’affrontent. Le jeu allitératif en [r] (resistit- retro- reuoluit) souligne la lutte entre les deux éléments quand le chiasme enjambant met en évidence la dynamique contraire mise en œuvre par le vent et l’onde. Le chiasme symbolise alors sur un plan syntaxique le désordre chaotique qui règne au sein de la nature. Il traduit l’éclatement violent de la stabilité du monde qui renvoie aux origines de celui-ci. Le chaos primitif ovidien se caractérise par l’instabilité et le mouvement perpétuel des différents éléments antagonistes. Le déchainement paroxystique des éléments au sein de la tempête aboutit à une rupture du foedus et à l’effondrement de l’univers stable, cohérent et harmonieux établi par le deus du poème ovidien. D’un déchainement sans cause des éléments naturels, la tempête sénéquienne se transforme en un spectacle fantastique de l’écroulement du monde.
23Ce spectacle prend des traits effrayants dans la mesure où il détruit la structure de l’univers, mais également les dieux qui en sont les garants. Ils sont en effet mentionnés dans le passage et sont présentés, non comme les agents ordonnateurs19, mais comme les victimes de celle-ci. Le vers 486 disjoint ispos du nom deos traduisant l’impuissance et le dénuement des divinités. Les dieux déchus ne contrôlent plus l’univers et semblent eux aussi périr dans ce chamboulement irréel de l’ordre du monde. La présence du substantif chaos à la clôture du vers 487 vient le confirmer. Cette position permet une rime deos-chaos dans laquelle la logique phonique mime la disparition des forces olympiennes. Le phonème [kwa] absorbe le substantif deos et dote le chaos de la faculté de réduire à néant les divinités20. L’emploi de crederes indique certes qu’il s’agit d’un phénomène hypothétique, néanmoins, le développement sénéquien donne à imaginer un monde pris dans un processus dynamique de destruction au sein duquel même les principes organisateurs et régulateurs de l’univers se trouvent anéantis. La disparition des divinités accentue le caractère angoissant du cataclysme car ce dernier apparaît comme un mouvement spontané des forces naturelles. L’absence de complément d’agent des infinitifs passifs reuelli et induci renforce l’impression d’une autodestruction du cosmos puisque toute intentionnalité est éludée. Ce déluge apocalyptique est, de ce fait, présenté comme surnaturel car inexplicable et non motivé. L’absence de causalité nourrit l’impression fantastique produite par la tempête car elle se présente comme un bouleversement cataclysmique des éléments naturels qui échappe aux légalités divines et empiriques.
Les conséquences de la tempête
24La suite de l’ekphrasis se concentre sur les conséquences matérielles de la tempête et les réactions des marins. Il s’agit là encore de motifs canoniques associés à la description littéraire d’une tempête. L’originalité du texte sénéquien est d’avoir dissocié ces topoi thématiques de la descriptio de l’intempérie. Les versions virgiliennes et ovidiennes font alterner l’action des forces naturelles et les réactions des hommes tout en dévoilant progressivement les dommages subis par les embarcations. Cette prise de distance par rapport à la tradition joue avec les attentes du spectateur et le cloisonnement des différents motifs accentue l’effrayante singularité de la tempête tragique :
[…] Ipsa se classis premit
et prora prorae nocuit et lateri latus.
Illam dehiscens pontus in praeceps rapit
hauritque et alto redditam reuomit mari;
haec onere sidit, illa conuulsum latus
submittit undis, fluctus hanc decimus tegit;
haec lacera et omni decore populato leuis
fluitat nec illi uela nec tonsae manent
nec rectus altas malus antemnas ferens,
sed trunca toto puppis Ionio natat. (497b-506)“La flotte s’écrase sur elle-même, la proue nuit à la proue et le flanc au flanc. La mer en s’ouvrant emporte un navire dans ses abîmes, l’engloutit puis, de ses profondeurs, le rejette. L’un s’affaisse sous sa charge, un autre offre aux flots son flanc déchiré, l’énorme vague en recouvre un autre, un autre encore mis en pièces, dépouillé de tous ses agrès, flotte léger: il ne lui reste ni voiles, ni rames, ni mât portant haut ses antennes, mais dépossédé de ses poupes il vogue sur toute l’étendue de la mer Ionienne.”
25La confusion et le bouleversement frappent également les navires. Le mouvement spontané d’autodestruction à l’œuvre au sein de la nature opère au niveau des embarcations qui, dans les vers 497b et 498, semblent se détruire d’elles-mêmes, ce que dévoilent l’emploi du pronom ipsa et du réfléchi se renvoyant à classis. Les deux polyptotes (prora prorae/lateri latus) renforcent cette impression : les deux nominatifs sont sujets du verbe nocuit et le même terme au datif leur sert de complément afin de donner à voir les navires s’entrechoquant. L’allitération en [pr] (premit, prora, prorae) fait entendre le choc des navires dans la tourmente. Le travail sur les sonorités permet de visualiser les vaisseaux se cognant les uns aux autres, causant ainsi leur propre perte. Le cloisonnement des motifs donne alors l’impression que le naufrage résulte des navires eux-mêmes et non de l’intempérie.
26Le délabrement des navires est ensuite mis en évidence par le gros plan effectué sur un navire dans les vers 503 à 506. La visualisation s’effectue à l’aide d’une énumération des différentes parties habituelles du navire : les voiles (uela), les rames (tonsae) et le mât (malus). Or, l’anaphore de nec scandant l’énumération vient souligner qu’il est désormais privé de ses différents attributs. L’accumulation développe les deux épithètes initiales afin de donner à voir, selon le principe de la multiplication des détails concrets, le vaisseau dénaturé. Celles-ci reposent sur le sémantisme de l’amputation et de la mutilation (lacera, omni decore populato) et sont reprises par le groupe nominal trunca puppis qui clôt la descriptio consacrée à l’embarcation. Elle n’a plus rien d’un navire et se réduit à une coque dépossédée des éléments nécessaires à la navigation. De vaisseaux de guerre, les navires deviennent des radeaux fantomatiques. L’impression de vaisseaux fantômes est accentuée par l’absence de références aux occupants de la flotte. Les vaisseaux semblent déserts et laissés à la merci de la mer déchaînée. Les vers 499 à 502 montrent alors les navires ballottés par les vagues qui les emportent dans les profondeurs marines puis les rejettent à la surface sans qu’aucune résistance ne soit opposée aux mouvements de la mer. Les accusatifs illam, redditam, conuulsum latus traduisent la soumission totale des navires aux ondes. Ils sont devenus les jouets des éléments déchaînés. L’arrêt effectué sur la destruction des navires ajoute à l’atmosphère cauchemardesque et apocalyptique de la scène en signalant le triomphe du chaos et de la mort. Les navires mutilés sont devenus les proies des flots déchaînés. Épaves squelettiques, désertées par la vie et les marins, les embarcations semblent mues par une volonté autodestructrice qui signale le triomphe des forces naturelles sur l’ars et la ratio humaines.
27L’apparition des hommes et la peinture de leur réaction viennent le confirmer :
Nil ratio et usus audet: ars cessit malis;
tenet horror artus omnis officio stupet
nauita relicto, remus effugit manus.
(507-509)“La connaissance et l’expérience n’osent plus rien: l’art a cessé sous les coups du malheur. L’horreur paralyse les membres, tous les matelots, abandonnant leurs offices, demeurent stupéfaits, les rames fuient leurs mains.”
28Eurybate brosse en trois vers un tableau de l’impuissance complète de l’équipage. La présence de nil en tête du vers 507 dévoile l’inanité de leurs actions. L’accumulation des trois substantifs renvoyant à des facultés intellectuelles et abstraites (ratio, usus, ars) traduit le dénuement des marins qui ne peuvent ni maîtriser le navire ni contrôler les éléments. Elle signale la déroute herméneutique des hommes face à ce cataclysme inédit. Il dépasse ceux connus par le savoir et l’expérience humaine comme les tempêtes épiques de la tradition littéraire. Le vers exhibe l’impossible intellection du phénomène : dès lors, la terreur et la sidération constituent la seule réponse humaine face à cet événement implosant toutes les normes.
29La première apparition des hommes développe ensuite un sentiment auquel l’épopée laissait peu de place : la peur paralysant le pilote et l’équipage. Dans les Tristes, Ovide avait déjà exploité cette thématique21 en dressant un parallèle entre l’impuissance de l’ars du pilote et celle du poète22. Sénèque donne une autre dimension à celle-ci en montrant des soldats vainqueurs pris de panique et condamnés à l’inaction. Les vers 508-509 dévoilent les manifestations somatiques de la peur. Le verbe tenet ouvre le vers 508 quand stupet le clôt afin de rendre compte de l’immobilisme des marins. Le substantif horror est préféré en raison de son intensité au nom timor et souligne l’effroi paroxystique qui parcourt leur corps. L’ablatif absolu et la dernière proposition avec la rime interne remus-manus renvoient à des postures concrètes qui traduisent l’hébétement et la stupéfaction des hommes. Le déchainement fantastique de la nature laisse donc les hommes ébahis, effrayés et complètement démunis. Il entraîne la débâcle de la connaissance et de l’expérience. Les vers suivants amplifient l’atmosphère de terreur qui règne en détournant le trope épique des paroles du héros. Eurybate prend de nouveau les traits d’un narrateur hétérodiégétique et omniscient en retranscrivant les pensées des membres de l’équipage (v. 510-514). Or, les soldats grecs et les Troyens forment des vœux similaires : tous font appel aux dieux afin d’obtenir le trépas. Leurs pensées réactivent le topos épique de la mort glorieuse sur le champ de bataille. Énée23 enviait ses compatriotes, morts devant les portes de Troie pour défendre la ville. Sénèque détourne la tradition en énumérant sous la forme d’un résumé de paroles les souhaits des héros grecs les plus célèbres de la guerre de Troie : Pyrrhus envie Achille, Ulysse Ajax, Ménélas Hector et Agamemnon Priam24. Les paroles au discours direct retranscrites ensuite sont celles d’un marin anonyme (v. 517-526) et non celle d’un héros. Ce renversement traduit l’inanité des valeurs épiques au sein de l’univers tragique25. Face à une nature malveillante et hostile, l’héroïsme n’a guère plus de valeur et d’efficience que le comportement d’un anonyme. La tempête fantastique a mis à mal les valeurs héroïques dans un monde arbitraire et trouble où vainqueurs et vaincus sont soumis à une cruauté identique.
30La tempête relatée par Eurybate tente de recréer par le langage un événement qui frappe par son exceptionnelle violence destructrice. Entièrement régie par le principe de l’euidentia poétique, l’intervention d’Eurybate tend à faire vivre aux spectateurs la terrible tempête essuyée par la flotte grecque. Elle vise à communiquer au public la même terreur que celle éprouvée par les marins face à un cataclysme météorologique qui déjoue et défie les lois de la nature. Elle plonge l’assistance dans un effroi incommensurable dans la mesure où elle donne à voir un déchainement cataclysmique des éléments qui brise toute logique rationnelle. En composant sa tempête par l’accumulation des motifs canoniques associés à celle-ci, Sénèque refuse toute linéarité chronologique et s’écarte volontairement du déroulement empirique d’une tempête en pleine mer. L’ekphrasis de la tempête s’ancre ainsi dans une esthétique de la monstration qui tend à figurer un événement monstrueux afin d’impressionner le public. Il s’agit en le confrontant à un phénomène hors-norme de le plonger dans un état de terreur suprême consacrant le triomphe de l’imaginaire fantastique sur l’esthétique mimétique.
La fureur de la nature : la mort d’Hippolyte
31Dans Phèdre, le récit fait à Thésée de la mort de son fils fait également intervenir un déchainement surnaturel des éléments maritimes. Une tempête précède l’apparition du monstre marin envoyé par Neptune en réponse aux imprécations lancées par Thésée contre son fils. La place accordée au cataclysme est telle qu’E. de Saint-Denis l’analyse au même titre que celle décrite par Eurybate dans ses pages consacrées aux tempêtes sénéquiennes26. Cette importance conférée à la peinture de l’agitation des flots constitue un premier écart entre la version sénéquienne de la mort d’Hippolyte et les versions précédentes de celle-ci. La séquence s’inscrit dans un double héritage littéraire : elle s’inspire du récit proposé par Euripide dans l’Hippolyte couronné (v. 1173-1254) et de sa reprise ovidienne27. Dans le poème augustéen, Hippolyte, métamorphosé en Virbius, relate à la nymphe Égérie sa terrible mort. Sur un plan actantiel, l’épisode jouit d’une stabilité structurelle et les trois auteurs reprennent la même trame événementielle28 : ils décrivent le départ d’Hippolyte pour l’exil, l’agitation soudaine de la mer, l’apparition du monstre, la lutte entre le jeune homme et la bête et enfin les événements conduisant à sa mort.
32Euripide décrit la vague apportant le taureau monstrueux sur le rivage dans un développement de onze vers (v. 1201-1212). Un son troublant (τις ἠχὼ v. 1201) se fait entendre que le locuteur compare à celui du tonnerre lancé par Zeus. L’effroi des témoins est décrit comme la conséquence de ce bruit. Les yeux se lèvent alors vers le ciel qui n’apporte aucune réponse, ce qui pousse le jeune homme et son cortège à observer la mer : une vague immense s’est formée, elle atteint le ciel et empêche de distinguer la géographie habituelle de Trézène (v. 1205b-1209). Elle s’enfle, rejette l’écume bouillonnante, s’avance vers la rive et se dirige vers l’attelage d’Hippolyte, désigné comme la cible de l’onde et du taureau qu’elle rejette. Le récit euripidéen se caractérise par une progression chronologique et linéaire qui suit la trajectoire adoptée par la vague. Il est également marqué par la forte présence du locuteur qui se présente comme un narrateur homodiégétique, comme l’attestent les marques de la première personne du pluriel29. Cette implication du locuteur possède une double conséquence sur la réception du récit30 : elle induit une prise de position à l’égard d’Hippolyte auquel le messager est directement lié et une grille de lecture des événements. Son récit tend à susciter la compassion de Thésée et du public à l’égard d’une victime innocente. Sur un plan herméneutique, le messager fait de l’apparition du monstre une manifestation prodigieuse. Dès son entrée en scène, il présente l’arrivée du taureau comme la réponse donnée par Poséidon à la malédiction de Thésée (v. 1166-1168). Il interprète les événements comme une manifestation de la Surnature divine prise dans sa fonction punitive. Ils sont donc intégrés dans une causalité relevant du merveilleux.
33Dans la version ovidienne, le récit est effectué par celui qui a été la victime du monstre. Le cadrage émotionnel est encore plus important et la narratio met en évidence la cruauté imméritée de la mort de l’aurige. Sur les vingt-quatre vers développant les circonstances de celle-ci, seize sont consacrés à l’intrication des événements causant le renversement du char : l’emballement et la panique des chevaux (v. 514-520), puis la destruction de l’attelage (v. 521-529). Le locuteur met l’accent sur son héroïsme, le monstre ne l’a pas effrayé et sa mort est due à l’inconséquence des coursiers. La modalité énonciative adoptée par Ovide explique la relative sobriété de la mention du déchainement marin. La vague est ainsi rapidement brossée en deux vers qui dévoilent son immensité en la comparant à une montagne (v. 509-510). Le poète augustéen s’intéresse donc ici davantage au pathétique du sort d’Hippolyte qu’au dérèglement de la nature.
34Le récit sénéquien, au contraire, propose une amplification du phénomène marin qui apparaît comme un événement tout aussi monstrueux que la créature qu’il apporte sur le rivage. Les vers 1006 à 1034 décrivent un raz-de-marée hors du commun et insistent sur la singularité du phénomène naturel. Le messager met l’accent sur l’anormale agressivité de la nature, thème qui réapparaît à la fin de l’ekphrasis lors de l’ignoble agonie d’Hippolyte. Si le messager de la scène latine se présente comme un témoin des faits31, il gomme sa participation aux événements. Une seule occurrence de la première personne du pluriel intervient dans son récit (v.1025 : dum stupentes quaerimus) qui privilégie la modalité hétérodiégétique. Dans l’ensemble de la descriptio, le locuteur efface au maximum la présence humaine afin de mettre face à face le fils de Thésée et les forces occultes qui l’attaquent. Le même dispositif énonciatif que dans les descriptiones précédentes est mis en place afin de recréer sur scène l’effroi suscité par les événements qui se sont déroulés hors scène. Il ne s’agit plus, comme chez Euripide, de raconter les faits et la peur qu’ils ont procurée lors de leur déroulement, mais de recréer, par le langage, l’atmosphère inquiétante et effrayante dans le présent de la représentation32.
L’agressivité de la nature
35La terreur provoquée par le récit du messager naît de la place accordée à la violence et à l’agressivité de la nature, qu’il s’agisse de la mer ou des éléments naturels composant le décor de l’isthme de Trézène. Ces deux éléments sont dotés d’une faculté destructrice suggérant qu’Hippolyte est devenu la proie de puissances obscures et malfaisantes, coalisées contre lui.
36La potentialité agressive de la nature apparaît d’abord dans l’étonnant soulèvement des flots qui réactive les motifs épiques de la description d’une tempête. À la différence du récit d’Eurybate, il s’agit cependant d’une tempête purement marine. L’ekphrasis sénéquienne se distingue de l’hypotexte euripidéen en refusant la linéarité narrative au profit d’une description de la vague par à coups en parfaite adéquation mimétique du réfèrent. L’éclatement de la progression narrative, qui procède par répétition de motifs et joue des changements de perspective33, mime les flux et reflux des ondes tout en rendant sensible “la croissance intempestive de la vague”34. En effet si le raz-de-marée occupe les vers 1006 à 1034, plusieurs arrêts textuels viennent interrompre le gonflement croissant de la vague. Il s’agit de systèmes comparatifs visant à souligner l’extrême violence de l’agitation de l’onde qui surpasse les tempêtes légendaires de la tradition épique (v. 1011-1014) puis de la comparaison avec la baleine (v. 1029-1030). À ces comparaisons s’ajoutent le développement au discours indirect libre donnant accès aux interrogations des témoins (v. 1019b-1021) et la réaction des éléments naturels sur le rivage (v. 1022-1024). Cette composition par vagues qui fait la part belle à l’irrégularité et à la brisure anticipe l’éclatement final de la masse aqueuse donnant naissance à la créature marine.
37L’ekphrasis proposée par le messager donne d’abord à voir une vague qui frappe par son immensité : cum subito uastum tumuit ex alto mare/creuitque in astra (v. 1007-1008a)35. Dans un premier mouvement, la mer bouillonne et s’élève jusqu’au ciel. L’hyperbole épique est présentée non comme l’acmé de la tempête, mais comme sa première manifestation. L’enjambement mime le débordement des flots qui envahissent le ciel. Le vers suggère en outre un double mouvement de grossissement qui porte sur un plan horizontal, uastum connotant l’épaisseur et la largeur du gonflement, et vertical avec la trajectoire d’une élévation marquée par creuit. L’intensité de l’agitation des flots paraît d’autant plus spectaculaire qu’elle frappe par sa brutalité et son imprévisibilité. La locution temporelle cum subito traduit l’immédiateté du gonflement spontané de la mer. Les flots s’animent d’eux-mêmes et non sous l’action des vents déchaînés. L’ampleur démesurée de la vague est ensuite largement mise en évidence dans l’ensemble de la description : Consurgit ingens pontus in uastum aggerem/tumidumque monstro pelagus terras ruit (v. 1015-1016)36. Les deux vers redoublent l’ouverture en insistant sur l’immensité du soulèvement marin (ingens, uastum, tumidum) ainsi que sur sa rotondité (aggerem, tumidum). L’insistance lexicale et les procédés métaphoriques assurent la visualisation du phénomène maritime. Les échos lexicaux (double emploi de uastum et le jeu de paronomase tumuit-tumidum) ainsi que l’utilisation de l’allitération en [m] renforcent la cohésion de la composition circulaire adoptée par Sénèque. L’emploi du verbe consurgit souligne à l’aide du préfixe la participation de l’ensemble des flots et traduit la coalition des forces marines liguées contre la terre. L’image de la palissade (aggerem) couplée au verbe ruit connote l’agressivité redoutable de la mer à travers l’emploi d’un vocabulaire militaire. On retrouve l’image d’une guerre des éléments, abondamment exploitée dans l’ekphrasis d’Eurybate. La position du substantif terras, entouré de pelagus et de ruit, traduit dans la spatialité du vers l’attaque des flots contre le rivage encerclé par son assaillant. La mise en valeur par leur position des verbes consurgit et ruit, qui ouvrent et ferment respectivement le vers 1015 et le vers 1016, souligne le dynamisme des flots livrant bataille contre les terres. Le trope signale l’animation spontanée de la mer et suggère son inquiétante autonomie. Il dévoile l’opacité des forces naturelles qui se meuvent de leur propre chef. Ces premières notations visuelles suffisent à souligner l’exceptionnalité de la situation et à installer un climat anxiogène dans la salle.
38La suite du mouvement descriptif accroît la dimension terrifiante de la scène :
[…] en totum mare
immugit, omnes undique scopuli adstrepunt.
Summum cacumen rorat expulso sale,
spumat uomitque uicibus alternis aquas
qualis per alta uehitur Oceani freta
fluctum refundens ore physeter capax.
Inhorruit concussus undarum globus
soluitque sese et litori inuexit malum
maius timore, pontus in terras ruit
suumque monstrum sequitur. Os quassat tremor! (1025b-1034)“Voici que toute la mer mugit! De toutes parts tous les rochers frémissent. La cime des rochers projette des paquets d’eau salée, écume et vomit des eaux en des jets discontinus, telle l’énorme baleine qui nage au sein des eaux profondes de l’Océan en rejetant par sa bouche les flots. La masse d’eau se hérisse en une forte secousse, elle se brise d’elle-même et apporte sur le rivage un mal plus grand que la peur, la mer se jette à l’assaut des terres et suit son monstre. L’effroi fait trembler nos membres.”
39Les notations sonores ajoutent à la dimension sensationnelle de la descriptio. L’emploi de la particule démonstrative en, d’un verbe de perception auditive (immugit) joint à l’allitération en [m] (totum mare, immugit, omnis) participe d’une écriture immersive qui restitue la perturbation climatique dans sa totalité sensorielle. L’ampleur du vacarme est soulignée par la redondance totum-immugit, où le préverbe connote l’amplification auditive, et le tremblement des rochers sous l’effet du débordement marin. L’accumulation de verbes d’action (rorat, spumat, uomit) et la comparaison avec la baleine assurent la visualisation des mouvements de l’onde qui déborde de son territoire et envahit le promontoire de Leucate. C’est du haut des rochers qu’elle projette ses embruns, conquérant ainsi un territoire qui lui est normalement étranger. La notation chromatique, induite par le verbe spumat, indique la prise de possession des rochers par la mer qui en transforme l’apparence puisque les roches se mettent à rosir. L’apparence chaotique du paysage est rendue sensible par l’ambiguïté de l’expression car summum cacumen, renvoyant aux rochers du promontoire, est grammaticalement le sujet des verbes rorat, spumat et uomit. Ce sont donc les pierres du littoral qui font jaillir les ondes marines. La syntaxe traduit le trouble de la situation qui rompt les lois du foedus en amalgamant la mer et la pierre dans une réactivation du sémantisme associé au chaos primordial. Les derniers vers se focalisent sur l’éclatement de la vague et confirment l’étrange autonomie du royaume maritime. À la formation instantanée d’une immense masse aqueuse répond sa dissolution tout aussi rapide et spontanée. Le réfléchi sese complément de soluit suggère que la vague ne se brise pas contre les rochers du récif, mais que la mer déclenche d’elle-même son éclatement.
40Enfin, la clausule de la descriptio répond aux préceptes de Quintilien en indiquant l’émotion ressentie par les témoins. Elle dévoile la terreur qui s’empare de l’assistance tout en orientant la réception émotionnelle. La peur exprimée à travers une manifestation somatique doit se transmettre aux spectateurs. La technique rhétorique de l’euidentia vise ainsi à reproduire au sein du théâtre le choc émotionnel provoqué par le cataclysme monstrueux. Le choix d’une métonymie renvoyant aux parties du corps atténue subtilement la présence des hommes frissonnants. Ce choix stylistique permet d’éluder la dimension humaine de la scène pour privilégier le spectacle d’une terreur cosmique. L’indétermination de l’objet de cette peur renforce le climat anxiogène. Ce sentiment peut tout aussi bien résulter de la uisio de la violence irrationnelle de la mer que servir de prélude à l’ekphrasis décrivant le monstre déposé sur le rivage. Sénèque cultive savamment l’ambiguïté textuelle pour rendre compte de l’atmosphère trouble qui règne au sein de l’univers tragique.
41Le premier mouvement de l’ekphrasis offre donc un tableau saisissant d’une mer incontrôlable se déchaînant avec fureur contre la terre et ses habitants. Le messager dévoile une marée angoissante qui s’enfle instantanément pour déverser ses flots sur le rivage. La personnification de la mer sous les traits d’une armée hostile parcourt la descriptio afin de souligner la violence destructrice et sanguinaire animant l’onde marine.
42Or, le récit du messager ne donne pas seulement à voir la malveillance et l’hostilité de l’onde. Le rôle assigné aux éléments naturels dans la mort d’Hippolyte dévoile une coalition des forces naturelles déterminées à anéantir le jeune homme. Il s’agit d’une donnée absente des récits d’Euripide et d’Ovide. Dans ces deux versions, sa mort résultait de l’emballement des chevaux que l’aurige ne parvenait plus à maîtriser. La version sénéquienne apparaît dès lors bien plus cruelle que les deux précédentes. Le poète néronien reprend l’affrontement entre Hippolyte et le monstre marin ainsi que la chute qui le précipite hors de son char. Néanmoins, l’agonie est prolongée et le corps du jeune homme est mis en pièces par les éléments naturels qui semblent animés d’une rage incontrôlable et inextinguible. La focalisation opérée sur les ravages qu’ils accomplissent confère une coloration cauchemardesque à l’agonie d’Hippolyte. Le jeune homme succombe en effet sous les coups portés par l’entité qu’il n’a cessé d’honorer et de louer :
Late cruentat arua et inlisum caput
scopulis resultat; auferunt dumi comas,
et ora durus pulchra populatur lapis
peritque multo uulnere infelix decor.[…]
Haesere biiuges uulnere — et pariter moram
dominumque rumpunt. Inde semianimem secant
uirgulta, acutis asperi uepres rubis
omnisque truncus corporis partem tulit. (1093-1096 […] 1101-1104)“Il ensanglante amplement les champs, et son crâne, poussé contre les rochers, y rebondit: les buissons lui arrachent les cheveux, son beau visage est ravagé par les durs cailloux et cette beauté maudite disparaît sous l’effet de multiples blessures. […] Les deux chevaux tiennent bon sous le choc, puis brisent pareillement leur entrave et leur maître. Alors les broussailles lacèrent l’être à demi-vivant, les buissons épineux avec leurs ronces acérées et tous les arbres arrachent un lambeau de ce corps.”
43La version sénéquienne exacerbe la violence de la mort d’Hippolyte en prolongeant son agonie : l’accumulation de détails macabres dévoile la désintégration progressive de son corps. Un plan large révèle le paysage maculé de son sang, puis un gros plan est effectué sur la tête détachée du reste du corps (inlisum caput) sous l’effet de la chute hors du char. L’enjambement suit alors le mouvement de rebond du crâne à travers les rochers, quand les vers suivants dévoilent l’action destructrice des ronces et des pierres qui s’ingénient à défigurer Hippolyte. Les buissons et les pierres deviennent, à travers une personnification, les agents de l’agonie du jeune homme. Dans un jeu d’inversion des normes, les inanimés deviennent les moteurs de l’action et œuvrent à la mise en pièces du cadavre. Le déchainement gratuit des éléments naturels transforme la nature en une force de destruction chaotique. La nature, dont Hippolyte a loué la pureté et la douceur, se ligue tout entière contre lui pour lacérer son cadavre. Loin d’être inoffensive, elle s’avère dotée d’une force de frappe qui dévoile toute son hostilité. Les verbes choisis renvoient au sémantisme de la privation (auferunt, perit) et du démembrement (populatur), et insistent sur la malveillance de la nature. La personnification des pierres et des plantes traduit l’acharnement du paysage qui se délecte à accroître les souffrances de sa victime en la déchiquetant et en la lacérant dans une violence outrancière. L’agressivité de la nature intervient de nouveau à la fin du passage : les herbes et broussailles se coalisent et mutilent le tronc du jeune homme. L’accusatif périphrastique semianimem souligne la gratuité de ce déchainement. Le verbe secant condense la violence de la souffrance infligée à ce tronc de mort-vivant. Il suggère la brisure et le morcellement du corps dont les lambeaux restent fixés aux branches des buissons, dans une image qui provoque tout autant la terreur que le dégoût. Le rejet de uirgulta souligne en outre la participation de l’ensemble de la végétation, animée d’une pulsion sanguinaire. La fragmentation du cadavre d’Hippolyte transforme le paysage de Trézène en un territoire mortifère, devenu le royaume de la violence irrépressible de la nature. Celle-ci apparaît comme une force malfaisante apportant la mort et le chaos. Le fils de Thésée, chasseur invétéré, est devenu, dans un renversement ironique, la proie sans défense de cette puissance occulte.
44Le passage consacré à son insoutenable agonie est dominé par la figure de l’ironie qui accentue la cruauté de sa mort. La végétation attaque ainsi celui qui se voulait son plus fervent défenseur. Hippolyte proclamait, face à la nourrice, que la nature était une instance bienfaisante à l’égard des hommes. Le récit du messager vient anéantir ses convictions les plus intimes. Il dévoile les illusions du jeune homme et sa lecture erronée du réel. Sa mort devient la réalisation de son plus atroce cauchemar : l’élément au sein duquel Hippolyte se sent en adéquation se rebelle contre lui et se transforme en une machine de guerre destinée à l’anéantir ! L’ironie macabre intervient dans le médaillon effectué par le messager sur le rôle joué par les chevaux. Les coursiers s’allient aux plantes pour mettre en pièces le corps de leur maître : et pariter moram/dominumque rumpunt. Le zeugma, doublé par un rejet expressif, met en valeur la panique des animaux. Le verbe rumpere se trouve ainsi en facteur commun des accusatifs moram et dominum et met sur le même plan l’obstacle physique qu’ils rencontrent et l’aurige. Menés par un instinct de survie, les chevaux s’emballent et déchirent leurs rênes et celui qui les tire. Hippolyte devient alors un double d’Actéon traqué et déchiqueté par ses propres chiens. Fervent adorateur de Diane et de son royaume, le fils de Thésée témoigne par sa mort de sa mécompréhension de la nature et des animaux. Ces derniers prennent une part active dans son insoutenable agonie, affirmant le triomphe de la sauvagerie et de la bestialité. Dans un tableau troublant, le spectacle de la mort d’Hippolyte résonne avec les peurs les plus intimes du jeune homme. Il meurt pris au piège d’un cauchemar qui annihile les valeurs et les principes qu’il n’a cessé de défendre. L’étrangeté ne provient pas uniquement de la violence démesurée et irrationnelle de la nature, mais également de son étroite parenté avec la psyché d’Hippolyte. L’ensemble de la pièce l’a présenté comme un jeune homme mystérieux, refusant la compagnie des hommes pour préférer la pratique de la chasse et la compagnie des animaux. Son rejet violent des femmes comme son refus de la vie en communauté en font un être qui réprime une sauvagerie et une cruauté latentes. Son agonie la libère à travers une nature déchaînée qui s’acharne à causer sa perte. Le spectacle des ravages de la nature sur le corps du jeune homme participe d’un monde trouble où les forces naturelles demeurent opaques à l’homme et résonnent violemment avec l’intériorité complexe et troublée du protagoniste.
Une poétique de la singularité
45Le fantastique de la descriptio naît également de la mise en place de différentes stratégies énonciatives destinées à mettre en relief l’étrangeté des événements. Ces procédés apparaissent dans le premier mouvement de l’ekphrasis consacré au déchainement des flots. Le premier procédé consiste à souligner le caractère inédit du déchainement marin en le comparant aussi bien aux tempêtes empiriques qu’aux tempêtes mythiques mises en scène par la littérature épique :
[…] Nullus inspirat salo
uentus, quieti nulla pars caeli strepit
placidumque pelagus propria tempestas agit.
Non tantus Auster Sicula disturbat freta
nec tam furenti pontus exsurgit Sinu
regnante Coro, saxa cum fluctu tremunt
et cana summum spuma Leucaten ferit. (1008b-1014)“Aucun vent ne souffle sur la mer, aucune région du ciel serein ne tonne, pourtant une tempête interne agite la mer calme jusqu’alors. L’Auster ne se déchaîne pas avec une telle force dans le détroit de Sicile, la mer ne se lève pas si haut quand le golfe est déchaîné et quand règne le Corus, quand les rochers tremblent sous les flots et que la blanche écume frappe le sommet du Leucate.”
46Le messager, après avoir dévoilé le soulèvement de la vague, met en évidence son imprévisibilité. La double occurrence de nullus insiste sur l’absence de vent et d’orage. Le rejet de uentus ainsi que la place du groupe au génitif quieti caeli encadrant nulla pars met en évidence la complète autonomie de la mer. Elle se soulève d’elle-même en dépit des normes naturelles qui font de son agitation une conséquence de la levée des vents. Sa singularité est ensuite clairement exprimée par le groupe nominal propria tempestas qui en fait une tempête spécifiquement maritime. Le caractère inouï de l’événement est alors souligné par l’allitération en [r] structurant le vers 1010. Dépourvue des manifestations habituelles des tempêtes, le soulèvement des flots frappe par son étrangeté et par son absence de causalité. Le cataclysme marin transgresse les données de la réalité empirique. Le messager place d’emblée son récit sous le signe du fabuleux et de l’imaginaire, ce qui conditionne la réception de son discours : il s’emploie à mettre en mot une tempête marine inconnue des hommes et qui constitue un hapax dans l’histoire de la nature. Les références aux données empiriques participent de la singularisation de la tempête et ces détours viennent souligner son étrangeté. Ils traduisent, sur un plan métapoétique, le refus d’une esthétique mimétique.
47Si les références réalistes sont battues en brèche, les équivalents littéraires sont eux aussi surpassés à travers la comparaison avec les tempêtes légendaires introduite par non tantus. La double négation met en évidence la supériorité de celle décrite par le messager, dans un mouvement de surenchère qui indique sa violence sans précédent. Elle dépasse en intensité les tempêtes mythiques issues de la tradition épique. La mention des vents, l’Auster et le Corus, fait alors ironiquement écho à la formule nullus…uentus. Les vents les plus dangereux ne peuvent rivaliser avec la violence de ce soulèvement spontané des ondes marines. Les références aux tempêtes mythiques et épiques disent le dépassement des repères humains et littéraires. Elles signalent la singularité inédite du phénomène comme l’innovation du poète qui rivalise avec la tradition antérieure qu’il entend surpasser. Le balancement non tantus…nec tam traduit l’absence de comparant véritable et le caractère inédit de l’élévation des eaux, devenue un phénomène monstrueux difficilement appréhendable par la raison humaine.
48Enfin, la singularité de l’événement se traduit par des interrogations d’ordre épistémologique qui ajoutent à l’atmosphère trouble :
nescio quid onerato sinu
grauis unda portat. Quae nouum tellus caput
ostendit astris? Cyclas exoritur noua? (1019b-1021)“Je ne sais quel fardeau porte en son sein l’onde alourdie. Quelle terre montre sa nouvelle tête aux cieux? Une nouvelle Cyclade est-elle en train de naître?”
49Ces vers traduisent l’hébétement et la stupéfaction de l’assistance, discrètement mentionnée à l’aide du discours indirect libre. Le texte permet de se représenter une foule ébahie, stupéfaite, attroupée sur le rivage, observant sans comprendre le spectacle qui se déroule sous ses yeux incrédules. Pour autant, le recours au discours indirect induit un flou énonciatif car les paroles ne sont attribuées à aucun personnage précis. Le texte suggère une assistance humaine sans lui attribuer une identité spécifique. S’agit-il des compagnons d’Hippolyte comme dans le texte d’Euripide, d’esclaves, d’habitants de l’isthme ? Aucune indication ne permet de trancher sur ce point. L’indétermination énonciative accroît le mystère qui entoure la situation, et ajoute à l’incertitude qui domine la scène. L’incompréhension des témoins se traduit par les interrogations que suscite l’événement. L’utilisation de l’indéfini quid met en évidence l’impossibilité de nommer avec certitude ce qui se produit. Le déchainement marin provoque le désarroi de l’assistance car elle ne parvient pas à offrir une interprétation logique et cohérente de l’événement. L’indétermination devient dans la pièce latine un facteur d’effroi dans la mesure où elle signale l’opacité d’un monde qui s’écarte de l’appréhension commune de l’univers. Sénèque se démarque alors sensiblement d’Euripide. Dans la pièce grecque, les témoins étaient terrorisés, mais nul ne s’interrogeait sur le sens à donner au phénomène. Il était l’œuvre de Poséidon accomplissant la malédiction lancée par Thésée contre Hippolyte. Sénèque, au contraire, provoque la peur en jouant sur le principe de l’indétermination et de l’incertitude. T. Todorov place au cœur de l’esthétique fantastique le principe de l’hésitation. Celle-ci provient d’un jeu d’incertitude entre une explication scientifique et une explication surnaturelle qui remet en cause la conception du monde des personnages et des lecteurs. Sénèque fait hésiter la foule entre des explications relevant de la Surnature divine, de la fabula mythologique et des interprétations plus angoissantes qui suggèrent une autonomie et une malveillance de la nature qui tranche avec la conception stoïcienne d’un cosmos providentiel. Le discours indirect libre dévoile le questionnement de l’assistance en exposant les différentes hypothèses explicatives émises. Les deux questions renvoient à des données mythologiques : l’apparition fabuleuse d’une nouvelle île et la naissance de Vénus. Ces suppositions seront récusées par l’arrivée du monstre, mais elles témoignent du trouble épistémologique qui s’empare des témoins. Elles signalent une foule réduite à l’impuissance puisqu’elle ne parvient pas, même par le recours à la fabula mythologique, à ordonner le réel. L’événement échappe à l’entendement humain et les spectateurs se contentent d’assister médusés à une scène spectaculaire que même le merveilleux divin ne parvient à expliquer.
50Ainsi, la fantasticité de l’ekphrasis tient à la part de doute et d’incertitude qu’elle contient. Elle joue sur la difficile interprétation des phénomènes naturels, difficilement attribuables à la Surnature divine. Elle provient également du jeu de résonnance entre l’opacité de l’univers et la psyché des protagonistes. Si la violence de la nature fait écho à la sauvagerie latente d’Hippolyte, le déchainement marin peut être lu comme une matérialisation du désir incestueux de Phèdre. I. Jouteur a en effet montré l’importance de la métaphore filée de la grossesse37maritime dans le premier mouvement de l’ekphrasis. Les ondes donnant naissance au monstre marin renvoient ainsi au désir inassouvi de Phèdre. Son origine insulaire et la thalassocratie crétoise lient en effet étroitement l’héroïne à l’élément marin. Dès lors, le monstre peut symboliser “un fantasme d’union qui ne peut se réaliser autrement que dans l’imaginaire”38.
51Les déchainements marins produisent un effet fantastique dans la mesure où le dévoilement de leur intensité met à mal l’entendement humain. Les messagers, grâce à une rhétorique de l’évidence, tendent à reproduire sur scène l’atmosphère qui régnait lors du déroulement de l’événement. La brutalité, la soudaineté et l’intensité des tempêtes leur confèrent une inquiétante singularité : elles menacent l’ordre et la stabilité de l’univers fictif de la fabula. La peur s’empare du public en raison de la violence inédite du phénomène et du trouble épistémologique qu’il provoque : il enfreint les normes empiriques comme les lois du monde mythologique. Les codes épiques sont ainsi volontairement détournés par Sénèque afin de donner un caractère troublant aux tempêtes. Dérogeant aux explications mirabilisantes de l’épopée, elles deviennent des phénomènes funestes et surnaturels. Dès lors, elles suscitent la stupéfaction de l’auditoire fictif – Thésée ou Clytemnestre écoutant le récit du messager – et réel, le public assistant à la représentation théâtrale.
Notes de bas de page
1Saint-Denis 1935, 404.
2Ibid., 403.
3Videau 1991, 71-102 ; Tola 2004, 159-184.
4Il s’agit des trois élégies suivantes : 1.2 ; 1.4 et 1.11.
5Tola 2004, 166.
6Videau 1991, 82.
7Ce travail a été effectué par Videau 1991 et Tola 2004 à partir de la tempête qui ouvre l’Énéide (1.81-156) et celle qu’affrontent Céyx et ses hommes dans les Métamorphoses (11.479-572). L’épopée virgilienne comporte également deux autres tempêtes décrites plus brièvement que celle du premier chant : en 3.192-204, Énée relate à Didon l’intempérie qui plonge la flotte troyenne dans le noir pendant trois jours avant d’aborder les rivages des Strophades. Lorsque les Troyens quittent Carthage, à l’ouverture du cinquième chant, ils sont confrontés à des conditions météorologiques défavorables à la navigation qui les contraignent, à la demande de Palinure, à aborder en Sicile.
8Baertschi 2010.
9Barrett 2002, 32-33 (pour le récit de la bataille entre les armées grecque et perse) ; Baertschi 2010, 258 (pour le récit de Sénèque).
10Baertschi 2015, 185, où elle note que le récit d’Eurybate “illustrates wells Seneca’s tendency to hyper-epicize his messenger speeches in order to involve the audience imaginatively and emotionally in the action reported”.
11Aygon 2004a, 134-139.
12Ibid., 135.
13Ibid., 139.
14Les deux verbes connotent en effet le trépas. Obruere signifie au sens propre “ensevelir” que nous avons préféré au verbe “couvrir” choisi par F.-R. Chaumartin afin de garder la polysémie du texte latin.
15Ov., Met., 11.481 : spirare ualentius Eurus.
16L’assimilation des vents à une armée se trouve chez Virgile qui compare la levée des vents à la formation d’une colonne sur un champ de bataille : Aen., 1.81, ac uenti uelut agmine facto. Ovide recourt également au trope guerrier : Met., 11.490, bella gerunt uenti et Tr., 1.2.29b-30 : proelia/ uelut agmine facto.
17Ov., Met., 1.5-25.
18Amiri 2004, montre que, dans la poésie post-augustéenne et notamment chez Sénèque et Lucain, le chaos renvoie essentiellement à l’hypothèse d’une désorganisation et d’une destruction du système cosmique qui relève d’une vision apocalyptique de l’univers.
19Dans l’Énéide, la tempête est déclenchée par Éole à la demande de Junon. Le retour à l’ordre est présenté comme le résultat de l’action de Neptune. Les divinités olympiennes y apparaissent comme les agents du bouleversement et de son achèvement. Cette dimension disparaît dans la tempête affrontée par Céyx ; néanmoins les divinités n’y sont pas menacées par le déchainement des flots. Elles apparaissent dans le dénouement de l’épisode et leur action est bienfaisante dans la mesure où elles réunissent Céyx et Alcyone par le biais d’une métamorphose. Cette dimension positive est absente du texte sénéquien où Minerve intervient directement, mais pour anéantir Ajax.
20Amiri 2004, 202.
21Ov., Tr., 1.2.31-32 : le distique est consacré à l’inanité de l’art nautique ; en Tr., 1.4.11-16, Ovide brosse un médaillon du pilote, totalement démuni. Il est figé par la peur et abandonne le gouvernail. Sa perte de maîtrise est redoublée par une comparaison entre le pilote et l’aurige lâchant les rênes de son char.
22C’est le point central de l’élégie 1.11.
23Verg., Aen., 1.92-101.
24Inuidet Pyrrhus patri/Aiaci Vlixes, Hectori Atrides minor/ Agamemno Priamo : “Pyrrhus envie son père, Ulysse Ajax, le plus jeune des Atrides Hector, Agamemnon Priam” (v. 512b-514a).
25Wasiolka 2009 analyse la double généricité tragique et épique du récit d’Eurybate. Elle s’appuie sur le détournement des codes épiques afin de souligner l’absence d’héroïsme dans la tragédie, quand la tempête constitue dans l’épopée un moyen de prouver la vaillance des héros. Aygon 2016, 213-217, fait du renversement de l’Énéide une clé de lecture de l’ensemble de la pièce en mettant en parallèle les destins d’Énée et du roi de Mycènes.
26Saint-Denis 1935, 403-404.
27Ov., Met., 15.505-529.
28Jouteur 2011, 375, propose un tableau reprenant les différents épisodes de la séquence et inclut la version de Théramène dans la tragédie racinienne.
29ἡµεῖς (v. 1173), εἱπόµεσθα (v. 1196), παρ’ ἡµῖν (v. 1204), et les vers 1249 à 1254 où le messager prend position et considère injuste le sort de son maître.
30Jouteur 2011, 379 : “La permanence de cette médiation intradiégétique sur les événements garantit l’objectivité d’un témoignage par plusieurs témoins, mais constitue aussi un filtre, projetant sur les informations une coloration pathétique répercutant les émotions, par chaîne de transmission directe, du messager à l’auditoire. […] La présence de ce regard humain sur des événements surnaturels participe d’un cadrage émotionnel et interprétationnel, où l’humain intervient à part égale face aux événements surnaturels qui se déchaînent.”
31Lors du dialogue liminaire avec Thésée (v. 991-999), il se présente comme un messager porteur d’une nouvelle funeste (me ad nefandum nuntium, v. 992). L’emploi du terme nuntius fonctionne comme un signal métadramatique indiquant au public que le messager, conformément à sa fonction, a assisté aux événements qu’il rapporte.
32Segal 1984, 318.
33Ibid., “Seneca proceeds with discontinuous jumps and abrupt changes of perspective”.
34Jouteur 2011, 377.
35“Quand soudain la mer, depuis le large, s’enfle largement et s’élève jusqu’aux astres.”
36“L’immense mer se soulève en une vaste palissade, et, grosse d’un monstre, la mer se lance à l’assaut des terres.”
37Jouteur 2011, 392-394.
38Ibid., 397.
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Architecture romaine d’Asie Mineure
Les monuments de Xanthos et leur ornementation
Laurence Cavalier
2005
D’Homère à Plutarque. Itinéraires historiques
Recueil d'articles de Claude Mossé
Claude Mossé Patrice Brun (éd.)
2007
Pagus, castellum et civitas
Études d’épigraphie et d’histoire sur le village et la cité en Afrique romaine
Samir Aounallah
2010
Orner la cité
Enjeux culturels et politiques du paysage urbain dans l’Asie gréco-romaine
Anne-Valérie Pont
2010
