Partie 2. Montrer le surnaturel
p. 87-90
Texte intégral
1L’insertion d’un récit de messager au sein des tragédies appartient aux conventions de l’écriture dramatique antique et Horace, dans l’Art Poétique, indique les situations exigeant plus particulièrement le recours aux messagers. Au nom de la bienséance, il recommande d’éviter la représentation directe des meurtres ou des crimes sacrilèges sur scène (v. 185-186). Par souci de vraisemblance, il conseille également aux poètes de recourir à cette technique pour les événements fabuleux qu’il s’agisse des métamorphoses ou des monstra (v. 187-188). Selon lui, le public ne serait pas dupe des différents trucages utilisés lors de la mise en scène. L’illusion théâtrale ne pourrait donc pas saisir les spectateurs. En déléguant à des messagers la narration des événements les plus prodigieux des pièces, Sénèque se soumet aux prescriptions horatiennes. À l’exception de la scène de magie dans Médée, les événements les plus fortement surnaturels des pièces se déroulent hors du pulpitum et sont pris en charge par un messager ou par un protagoniste assurant momentanément cet emploi. Pourtant, depuis le jugement négatif porté par Schlegel, les exégètes du théâtre de Sénèque ont fortement condamné ces récits qui cristallisent les reproches adressés à l’ensemble de son œuvre tragique. Le critique allemand a stigmatisé les pièces en raison de leur excessive rhétoricité qui annihilait à ses yeux leur théâtralité. Plus récemment, V. Tietze Larson a affirmé que les récits de messager sénéquiens constituaient des morceaux de bravoure, aisément détachables et dont la visée était avant tout de faire étalage de la virtuosité stylistique de leur auteur1. Ces jugements sévères témoignent des questionnements esthétiques que suscitent ces récits. Longtemps perçus de manière extrêmement négative, ils apparaissaient comme de longues monodies à la rhétorique superfétatoire alourdissant inutilement les pièces. À cette outrance rhétorique s’ajoute un penchant pour les événements monstrueux qui achève de condamner sur un plan esthétique ces interventions marquées par un imaginaire souvent qualifié de décadent.
2Les critiques virulentes à l’encontre de ces récits rejoignent celles qui président à la condamnation des romans gothiques et d’un certain fantastique se déployant selon la modalité de l’excès. À la litote et à la suggestion d’un fantastique littéraire et noble s’oppose l’écriture excessive marquée par une hyperhétoricité d’un fantastique enfermé dans le domaine de la paralittérature2. Nous voudrions relier cinq récits de messager à la poétique et l’esthétique “du fantastique de l’excès” en montrant qu’ils visent au choc émotionnel, à la stupeur du spectateur selon l’analyse offerte par l’auteur du Traité du Sublime. Loin de considérer ces récits comme une preuve d’une impossible performance scénique, nous estimons que les réflexions antiques sur l’enargeia et l’ekphrasis permettent de leur conférer une véritable dimension spectaculaire. Ces deux notions mettent en évidence la forte dimension iconique du langage capable de créer l’illusion de la présence d’un référent absent. Selon nous, l’hyperhétoricité sénéquienne contribue à un travail de présentification de ce référent visant à le placer virtuellement sous les yeux des spectateurs. La prolixité des messagers traduit certes une forte influence de la rhétorique sur le style de Sénèque, mais correspond surtout à un idéal poétique qui tend à faire voir l’objet du discours aux spectateurs. Dans les cinq récits en question, elle répond en outre à un objectif de matérialisation d’objets purement imaginaires. Elle vise à inférer vers l’être des référents dénués de fondement ontologique. La démarche créative de Sénèque rejoint celle d’un auteur comme H.P. Lovecraft dont l’œuvre s’efforce de donner une forme et une apparence à des créatures monstrueuses. La force conférée au langage et à la phantasia auctoriale produit alors un effet de monstration fantastique. Les messagers confrontent ainsi les spectateurs à des événements et à des êtres irréels dont Sénèque exploite les potentialités horrifiantes afin de susciter la stupeur et la sidération du public. Il développe une esthétique relevant d’un fantastique antique qui se rapproche de la démarche du maître de Providence, bien que Sénèque use des moyens et des références de son époque.
Notes de bas de page
1Tietze Larson 1994, 135 : “In their capacity as set-pieces the descriptions in Seneca tragedy can be regarded as pieces of virtuoso entertainment, purpurei panni, with no particular relevance to their contexts”.
2Mellier 1999, 229-237, montre que l’accusation de mauvais goût frappant la littérature gothique ou l’œuvre de Lovecraft tient essentiellement à la dimension excessive de la prose des différents auteurs.
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