Épilogue
p. 371-373
Texte intégral
1En 1987, Georges Minois concluait son chapitre sur la Grèce en affirmant qu’elle “ne fut pas une terre accueillante pour les vieux”, inventoriant en guise de preuves les nombreux exemples de rejets, moqueries et autres mauvais traitements dont ils souffraient1. Cette assertion a le mérite d’anéantir, irrémédiablement et légitimement, la thèse longtemps en vogue d’un âge d’or antique, d’un temps présumé meilleur où les jeunes respectaient les aînés et où les familles choyaient leurs anciens2.
2Au terme de notre parcours, nous nous garderons bien, cependant, de formuler une opinion aussi définitive. Ce qui ressort, c’est l’impossibilité de porter un jugement unique, ni sur la vieillesse, ni sur les vieillards. Il faut au contraire souligner la variété, la pluralité des situations en fonction des lieux, des milieux, des gens.
3Dire que la vieillesse fait problème est une évidence. Les poètes, les philosophes, les médecins l’ont suffisamment souligné. Elle est source de faiblesse, de défaillances physiques et mentales, et affecte les fonctionnalités de la personne. Dans des sociétés dépourvues de puissances publiques protectrices, ou même interventionnistes, de systèmes collectifs de prévoyance, les perspectives de déclin s’avèrent redoutables. Le spectre d’une invalidité inhérente aux stades avancés du vieillissement ne pouvant que renforcer les craintes. Le grand âge expose à grand péril et représente sans nul doute une menace future de déclassement.
4Les plus ardents défenseurs des bénéfices de l’ancienneté ne lui accordent pas, au demeurant, une valeur uniformément positive. Platon n’est pas aveugle aux maux de la vieillesse et il intègre les questions de vulnérabilité et de sénilité des parents dans ses Lois. C’est à condition d’y parvenir en pleine possession de ses moyens que l’on pourra, éventuellement, tirer profit du vieil âge, jouir de son savoir, de son expérience et atteindre une forme de contentement intérieur3. Porteuse d’une ambivalence intrinsèque, la vieillesse expose aux embarras d’une “seconde enfance” et elle ne rime pas immanquablement avec sagesse4. Ni même avec vertu. L’inventaire de ses caractères, innés ou acquis, dressé par Aristote – mesquinerie, égoïsme, poltronnerie, entre autres – met principalement en exergue des propriétés négatives5. Les Anciens ont fourni un faisceau de représentations si varié qu’on ne peut dire de la vieillesse qu’elle était valorisée ou dévalorisée, calomniée ou glorifiée. Sa perception est toujours relative et contingente. Ses virtualités donnent matière à controverses, quelles que soient les formes d’expressions littéraires ou artistiques observées6. Cela étant, on constate que des contemporains des philosophes cités ont propagé quelques notes d’optimisme. Des épigrammes funéraires du ive siècle célèbrent une longévité désirable et profitable : nos bienheureux Athéniens partagent leur bonheur d’avoir traversé une vieillesse sans peine, entourés de l’affection de tous. Provenant d’une petite fraction de privilégiés, ces propos sont en rupture avec les images négatives véhiculées par les poètes des siècles précédents, non moins avantagés par la vie. À une appréhension de la vieillesse focalisée sur l’épuisement du corps et de l’esprit, assimilée à un fardeau pour tous, s’oppose une expérience désormais agréable, une vision plus gratifiante de l’âge avancé, y compris pour de grands anciens.
5Redoutée, louée ou conspuée, la vieillesse des Grecs ne constitue pas une “question sociale” comme elle peut l’être de nos jours : il n’y a pas de basculement générationnel à un âge donné, applicable à l’ensemble d’une cohorte démographique, ouvrant sur une nouvelle étape de la vie. Dans le monde grec, les vieux ne forment pas une catégorie sociale déterminée, ni même une catégorie d’âge formelle, définie, faisant l’objet de mesures spécifiques, moins encore un groupe de référence. Les distinctions juridiques et les disparités matérielles débouchent sur des parcours hétérogènes, nous l’avons vu. Les destinées des vieux sont divergentes et les états de vieillesse contrastés : il est exact de dire que la vieillesse fonctionne comme un miroir grossissant des inégalités7. C’est encore plus vrai dans les sociétés à statuts. C’est également un temps de la vie où joue fortement le genre, en amplifiant les écarts en termes de reconnaissance et d’utilité sociale.
6Les ambiguïtés du vieil âge, ses insuffisances reconnues, ont conduit les communautés à procéder avec prudence. La vieillesse n’exclut pas les individus masculins des structures civiques ou familiales au motif d’un âge caduc. Pour ceux qui en disposent, les droits acquis au sortir de l’adolescence ne sont pas menacés d’extinction à un moment établi par avance. Les hommes âgés ou très âgés ont tout loisir de s’investir dans les affaires de leurs foyers et de leurs communautés et d’y trouver leur place. Et ils l’ont fait. Aux degrés supérieurs de maturité sont assortis des niveaux de capacités, des assignations sociales et des rangs de hiérarchie. L’autorité paternelle semble difficile à renverser ouvertement et il ne faut pas se fier aux compositions des sophistes ou aux mésaventures des vieux pères figurés en komodoumenoi : même sur la scène comique, l’ordre “naturel” finit toujours par triompher. Les structures patriarcales mettent les pères en position de force, en théorie du moins, et elles prescrivent à leurs enfants soumission et respect, conformément aux lois de la piété filiale. Les tensions et remises en cause ne s’expriment pas volontiers.
7On ne peut, pour autant, lier autorité familiale et générationnelle comme l’ont fait les philosophes en faisant une analogie entre les pouvoirs domestiques et politiques8. Dans l’ordre politique, les presbyteroi s’opposent aux neoteroi et cette division binaire est de loin la plus opérante. En revanche, les règles de discrimination qui s’appliquent au bénéfice de la génération des aînés sont inhabituelles : elles concernent une poignée d’hommes de plus de 60 ans qui ont retenu l’attention mais qui constituent des exceptions. Il faut malgré tout reconnaître qu’ils pèsent lourd dans la balance de l’histoire. La résurgence des gerousiai à la fin de l’époque hellénistique participe de ce lointain modèle et d’une vision de l’ancienneté synonyme d’éminence et de prééminence. Une vision qui ne reflète pas exactement les formules institutionnelles d’une majorité de cités classiques ou hellénistiques. Les aînés n’y sont pas détachés de la sphère publique et sont même parfaitement intégrés, mais le prestige et les qualités que l’on accorde à quelques anciens procèdent de leur milieu, de leur carrière, non de la somme de leurs années.
8Les vieilles femmes n’entretiennent pas avec l’âge élevé des rapports semblables car leurs assises sociales se réduisent à tous points de vue. L’avancée des ans n’est pas synonyme de montée en puissance mais de recul. Certes, en opérant une division des tâches dans la chaîne des services divins, en ménageant une place active à l’ensemble des classes d’âge dans l’accomplissement des rites, à l’exclusion des jeunes enfants, la vie religieuse contribue à placer quelques femmes âgées sur la scène publique. Elles conquièrent par là même visibilité et renom, tout en obtenant des prérogatives insignes : elles sont investies d’autorité, installées en position de guides et de conseillères vis-à-vis de leurs congénères plus jeunes, reconnues parfois pour leur expérience. Le principe de l’ancienneté appliqué au féminin tend ici à devenir effectif pour ces femmes choisies ayant la haute main sur l’exécution de rites civiques. Ces dernières sont néanmoins des exceptions car les aînées n’ont pas un rôle prédominant et sont, dans le champ religieux aussi, beaucoup plus effacées que les jeunes filles ou les épouses. De manière générale, la vieillesse féminine n’apporte ni vertus ni pouvoirs particuliers et les femmes âgées restent sous contrôle masculin. Elle ne vaut pas non plus reconnaissance sociale ; aucun soutien n’est à attendre de la part des institutions publiques qui limitent leur rares secours aux vieux citoyens masculins. Les aînées sont dépendantes des enfants qui sont tenus, sans dispense, à l’obligation alimentaire. En cas de défaut, les structures familiales nucléaires ne les avantagent pas et elles ont peu de recours pour parer à un possible isolement. Les plus favorisées profitent apparemment d’une liberté de mouvement, dévolue non pas au titre de leur maturité mais corollaire d’une perte de valeur fonctionnelle. Hormis quelques cas singuliers, les vieilles femmes s’évanouissent néanmoins du paysage. Ne restent finalement que les imprécations théâtrales qui ont imposé l’idée de la corruption physique et de la dépravation morale, de la péremption sexuelle de la vieille. Les poètes grecs ont établi un schéma intemporel selon lequel l’âge avancé féminin est destructeur plus que constructif, source de régression inéluctable.
9Dans l’avant-dernier chapitre de Old Age in the Roman World, Tim Parkin faisait observer que le degré de considération ou de marginalité des vieux dans le monde romain, indépendamment des statuts et des genres, dépendait de leur propre capacité à exécuter les tâches requises9. La remarque s’applique pareillement au monde grec. Ce sont les capacités de faire pour les uns, le potentiel social pour d’autres, qui décident de leurs niveaux d’insertion et d’acceptation10.
Notes de bas de page
1Minois 1987, 115.
2Déjà, Haynes 1962, contre ce supposé âge d’or.
3Monteils-Laeng 2019.
4Monteils-Laeng 2021, 163-165, dans les œuvres de Platon.
5Arist., Rh., 2.13 (1389b-1390a) et Woerther 2005.
6Cf. par exemple, dans les écrits des philosophes : Byl 1974.
7Bois 1984, 89.
8Plat., Rep., 5.463d-e. Aussi, Arist., Pol., 1.12 (1259a), à propos de la puissance paternelle et maritale ; la puissance du père sur ses enfants est d’essence royale.
9Parkin 2003, 259.
10Pour des exemples grecs, Bernard 2018, 248-253 et Beghini 2021.
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