Partie IV. Placés sous le regard
p. 329-332
Texte intégral
“… la renommée de ses œuvres accumulait la jalousie sur Phidias, en particulier parce qu’il avait gravé sur le bouclier, en réalisant l’Amazonomachie, une image de lui-même en vieillard chauve brandissant un rocher des deux mains”1.
1Ce serait donc sous les traits d’un vieillard chauve que Phidias aurait gravé sa propre effigie dans le tableau de l’Amazonomachie du bouclier d’Athéna2. Si cette affaire d’autoportrait est authentique – elle n’est signalée par aucune source contemporaine – l’idée d’esquisser un faciès marqué par l’empreinte des ans serait pour le moins exceptionnelle3. Sans même songer à s’immortaliser quelque peu décatis sur un monument public, les artistes ont jusque-là fort peu exploité le thème de la vieillesse humaine. La céramique peinte expose bien des images d’anciens, en quantité non négligeable, mais elles sont condensées dans un répertoire restreint, principalement voué aux figures divines, épiques ou construites sur le modèle héroïque4.
2Le ve siècle est néanmoins celui de la bascule et l’on va, progressivement, passer d’une relative discrétion visuelle à une popularité des figurations de vieillards. En sus des vases dont le répertoire s’élargit, de petites figurines de terre cuite et la statuaire donnent dorénavant à voir des hommes et des femmes marqués par le travail du temps5. Ces mutations participent de nouvelles sensibilités artistiques à l’égard de représentations de simples mortels ou d’expressions des âges de la vie. Compte tenu de la diversité des influences et des modèles mis en œuvre, des contextes de réalisations, des supports matériels, des destinataires ou commanditaires de leurs ouvrages, les concepteurs n’ont pas produit des images cohérentes. Leurs choix esthétiques sont d’autant plus intéressants qu’ils expriment toute une gamme de nuances mélioratives ou dépréciatives ; à l’instar des poètes, les artistes et artisans grecs se sont employés à révéler un état corporel objectif tragique, à stigmatiser des ravages physiques comiques ou à mettre en place des figures symboliques.
3C’est cet éventail de créations que nous souhaitons interroger, non pas tant comme œuvres d’art que comme des miroirs de positions sociales d’hommes et de femmes âgés dans une société, une sphère donnée. Quels sont les types, les individus pouvant être montrés sous les traits de l’ancienneté ? Dans quelle mesure sont-ils inspirés et représentatifs du monde réel ? De quelles valeurs sont-ils investis ? Comment les repères conventionnels de la figuration ont-ils été adaptés ? En somme, pour poser la question d’une manière provocatrice, is old beautiful ?
4Pour apporter des réponses, nous avons choisi de séparer la céramique peinte des autres arts plastiques, bien consciente néanmoins que les interactions, les dynamiques artistiques ont suscité des contaminations et des emprunts iconographiques.
Notes de bas de page
1Plut., Périclès, 31.3 : “ἐν τῇ ἀσπίδι ποιῶν αὑτοῦ τινα µορφὴν ἐνετύπωσε, πρεσβύτου φαλακροῦ” (trad. Muller-Dufeu 2002, 285, n° 798).
2D’autres sources reprennent cette donnée, du Ps-Arist., Du monde, 6 (399b), jusqu’à Dion de Pruse dans un des Discours, 12.6 : cf. Muller-Dufeu, ibid., 299, n° 840-844.
3Les artistes travaillaient sous le contrôle de la cité, commanditaire des œuvres ; si tant est que Phidias ait réussi à échapper à la vigilance, se représenter sur un monument public à l’égal d’un héros témoigne au mieux de légèreté, au pire d’un orgueil démesuré. Cette représentation, associée à celle de Périclès dans un tableau du combat contre les Amazones, constitue, selon Plutarque, l’un des motifs des accusations portées contre l’artiste. Billault 2005 reste dubitatif, de même que Stadter 1989, 284-297. Davison 2009, 97-98 et 110-112, penche pour une tradition apparue dans les derniers siècles avant notre ère. Holtzmann 2003, 113, y voit une fantaisie d’artiste, illustration de la créativité et du style de Phidias. Les restitutions du bouclier effectuées à partir des copies ne permettent pas de trancher, Rolley 1999, 61-64. Sur les résistances athéniennes vis-à-vis des portraits des vivants, Steiner 2001, 265-270.
4Birchler Emery 2010a, présente le corpus des sources, céramiques à figures noires ou rouges, pinakes, datées entre la seconde moitié du viie et le premier tiers du ve siècle. L’étude de Kressirer 2016, reprend le même corpus mais elle s’étend jusqu’à 370 environ.
5Bel aperçu de cette production dans le catalogue de l’exposition présentée au LVR-LandesMuseum de Bonn, en 2009, Alter in der Antike : Die Blüte des Alters aber ist die Weisheit, Mayence, 2009.
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Architecture romaine d’Asie Mineure
Les monuments de Xanthos et leur ornementation
Laurence Cavalier
2005
D’Homère à Plutarque. Itinéraires historiques
Recueil d'articles de Claude Mossé
Claude Mossé Patrice Brun (éd.)
2007
Pagus, castellum et civitas
Études d’épigraphie et d’histoire sur le village et la cité en Afrique romaine
Samir Aounallah
2010
Orner la cité
Enjeux culturels et politiques du paysage urbain dans l’Asie gréco-romaine
Anne-Valérie Pont
2010
