Sous-partie I. Le vieillard : un animal politique ?
p. 219-222
Texte intégral
Le service de Zeus Boulaios, Agoraios et Polieus n’est pas une affaire de pieds et de mains, mais de conseil, de prévoyance et d’éloquence1.
1À la question de savoir “si la politique est l’affaire des vieillards”, Plutarque a apporté, non sans nuances, une réponse positive, alléguant dans l’opuscule homonyme que rien ne les empêche d’être utiles à leur communauté en offrant le meilleur d’eux-mêmes : “leur raison, leur jugement et leur franc-parler”2. Parvenu au soir de sa vie, l’auteur adresse son traité à un vieil ami pourvu de prestigieuses fonctions à Athènes et il ne saurait blâmer ni bannir le type du vieillard influent que l’un ou l’autre incarne parfaitement3. Plutarque pense qu’en se frottant au pouvoir les hommes d’âge peuvent insuffler sagesse et modération et qu’une longue carrière est gage de qualité pour les gouvernants4. Ils se garderont, par conséquent, d’aborder la vie publique sur le tard5. En une période où fleurissent des Gerousiai dans les cités de l’Orient romain, la réflexion du penseur sur le rôle des aînés ne paraît pas tout à fait déplacée6.
2Tel n’était pas, cependant, l’avis de tous ses prédécesseurs, spécialement lorsqu’ils envisageaient le gouvernement des poleis de l’âge classique dans lesquelles les enjeux politiques étaient d’une tout autre envergure. C’est en vertu d’une logique d’équilibre et de juste milieu qu’Aristote s’est montré beaucoup plus réservé à l’égard de ces mêmes hommes d’âge. Le philosophe considère que les “vieillards libérés” (“γέροντες οἱ ἀφειµένοι”) de tout service après un certain âge ne sont plus des citoyens au sens absolu mais des citoyens “en un certain sens” (“πως πολίτας”), émérites dirait-on ou “passés” (“τοὺς παρηκµακότας”) et, dans une certaine mesure, dépassés7. Ils ne sont plus, implicitement, en condition de prendre part à la vie civique sans restriction. À l’en croire, certains peuples auraient même réservé l’exercice des charges politiques aux seuls citoyens mobilisables : Aristote cite l’exemple des Maliens dont les magistrats étaient choisis parmi ceux qui étaient encore sous les armes8. Il est par ailleurs hostile à l’itération indéfinie des offices publics, comme à la participation perpétuelle, et doute que le pouvoir soit un adjuvant du vieillissement9. Les gérontes de Sparte sont ainsi jugés bien trop vieux pour assumer de telles fonctions10. Prévenu contre la vieillesse de l’esprit, Aristote estime qu’il y a un temps pour se retirer de la scène politique et il conseille le repos ou l’exercice, non moins honorable et tout aussi civique, de sacerdoces11.
3Confrontées à la question, les cités grecques n’ont pas, quant à elles, tergiversé. Les hommes âgés, affranchis des obligations militaires, n’étaient ni exclus, ni dessaisis, ni même dispensés de prendre part à la vie civique ; l’exercice pratique de la citoyenneté poliade est, selon toute apparence, sans terme fixé12. De surcroît, quelle que soit sa politeia, une collectivité n’est pas formée d’égaux ou de citoyens interchangeables et l’avancement en âge est un critère de qualification politique, allant de pair avec un renforcement des responsabilités et de l’autorité. Il convient donc de s’interroger sur les implications de ce schéma pour les plus vieux des citoyens. N’en déplaise à Aristote, le vieillard reste un “animal politique” : la question est de savoir si cette nature est renforcée ou atténuée par le grand âge.
4Les sources mettent en valeur différentes lignes de conduite et font encore la part belle à Athènes et à Sparte. Quelques citoyens, parmi les plus âgés, y jouissent de missions distinctes dans l’organisation publique. Conformément aux attendus du principe de l’ancienneté, ils sont gratifiés de compétences particulières et investis de mandats spécifiques. En outre, des charges viagères offrent aux vieillards des opportunités supplémentaires d’intervention dans la vie de la cité : les Athéniens membres de l’Aréopage ne quittent pas leur siège à échéance fixée. Sans chercher à confronter systématiquement Athènes et Sparte, il apparaît néanmoins que le franchissement du seuil des 60 ans n’ouvre pas d’égales perspectives. Dans l’ordre politique des générations, c’est un point de retrait pour certains, un point d’entrée pour d’autres. À cet égard, les règles civiques et l’affichage idéologique contribuent indéniablement à faire de Sparte un cas à part.
Notes de bas de page
1Plut., An Seni, 10 (789 D) dans la traduction de M. Cuvigny (CUF, 1984).
2Plut., ibid., 28 (797 E) : “λόγου καὶ γνώµης καὶ παρρησίας”.
3Plut., ibid., 2 (784 D-E) et 17 (792 F). Le traité est une œuvre de vieillesse. Le destinataire, Euphanès d’Athènes, assume alors la présidence de l’Aréopage : Puech 1992, 4849 et Follet 1972, 35-50 ; cette dernière estime qu’il a alors entre 50 et 70 ans.
4Florilège des idées de Plutarque sur la question dans Byl 1977a, 114-123, et analyse dans Trapp 2004.
5Plut., An Seni, 1 (784 A-C).
6Sur ces gerousiai, Giannakopoulos 2008, 251-259.
7Arist., Pol., 3.1 (1275a) : “ἀλλὰ καθάπερ καὶ παῖδας τοὺς µήπω δἰ ἡλικίαν ἐγγεγραµµένους καὶ τοὺς γέροντας τοὺς ἀφειµένους φατέον εἶναι µέν πως πολίτας, οὐχ ἁπλῶς δὲ λίαν ἀλλὰ προστιθέντας τοὺς µὲν ἀτελεῖς τοὺς δὲ παρηκµακότας ἤ τι τοιοῦτον ἕτερον”. Passage soigneusement analysé par Giammarco Razzano 2001, 11-21 et par Fröhlich 2016, 112-114, avec la bibliographie.
8Arist., ibid., 4.13 (1297b) : “τὰς δὲ ἀρχὰς ᾑροῦντο ἐκ τῶν στρατευοµένων” ; la remarque est isolée, non contextualisée. Il concède toutefois que les corps civiques étaient bien formés, chez certains peuples, de ceux qui servaient comme hoplites et de ceux qui avaient servi comme hoplites (“ἔστι δ᾽ ἡ πολιτεία παρ᾽ ἐνίοις οὐ µόνον ἐκ τῶν ὁπλιτευόντων ἀλλὰ καὶ ἐκ τῶν ὡπλιτευκότων”). Sur ces observations, Giammarco Razzano, ibid., 25-28 et 33-38 et Blok 2005, 31-35.
9Arist., ibid., 3.6 (1279 a).
10Arist., ibid., 2.9 (1270b-1271a). Lévy 2001, 62-63, fait observer qu’il y a pour Aristote une “inadéquation” entre les hommes et les fonctions.
11Arist., ibid., 2.9 (1270b) et 7.9 (1329a) et aussi, De an., 1.4 (408b).
12Il faudrait connaître l’ensemble des constitutions poliades pour l’affirmer.
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