Sous-partie III. Le vieillard en sa maison
p. 181-184
Texte intégral
Abriter sous son toit un père, une mère, ou leurs pères et leurs mères que l’âge réduit à l’impuissance, c’est avoir plantée au cœur de son foyer, une statue que nulle autre ne surpasse en puissance1.
1Les rapports pères-fils pèsent dans l’imaginaire social et dans la tradition écrite des Grecs d’un poids considérable : quels que soient les lieux et les lectures effectives, le motif conflictuel s’y pose en paradigme2. L’histoire du ve siècle athénien fournit en la matière un terrain fertile et les analyses des sociabilités de l’oikos ou de la polis ont mis en lumière les contradictions qui se font jour entre le principe de hiérarchie des âges et la position d’égalité des citoyens. Les tensions qui s’ensuivent, peut-être exacerbées par la guerre du Péloponnèse, ont abouti à la mise en discussion de la figure du dear old dad3. Elles procurent, à tout le moins, des motifs d’amusement4.
2Érigé en phénomène emblématique d’une Athènes divisée, le choc des générations s’inscrit aussi plus prosaïquement dans les chroniques familiales, indépendamment des circonstances5. Dans l’univers domestique, jeunes et vieux ne disposent pas des mêmes marges de manœuvre. Encadrées par la loi, bridées par la norme, nous avons vu que les relations des enfants avec leurs parents et leurs grands-parents étaient codifiées, en vertu notamment des paramètres de l’âge. Chercher à en percer la teneur s’avère complexe. En conformité avec les idéaux civiques, les portraits de famille, tels qu’ils s’offrent à nous, restent largement artificiels. Les mises en scène de l’harmonie, immortalisées sur plusieurs monuments funéraires athéniens du ive siècle donnant à voir trois générations à l’unisson, ne doivent pas faire illusion6. Certains de leurs commanditaires ont pris part aux conflits intrafamiliaux connus par de nombreux procès7. Ces derniers enseignent justement que le vieillissement est une source potentielle de rupture du contrat entre générations, un défi qui devra quelquefois être relevé.
3C’est au prix de l’exécution des attendus de la filiation que pourront être réalisées les aspirations de tout un chacun : jouir, comme Tellos d’Athènes, d’une vieillesse heureuse et bien remplie8. Il n’y a, pour ce faire, aucun impératif catégorique mais de multiples voies laissées à l’appréciation individuelle. Qu’ils soient ou non les hôtes de leurs enfants, les anciens sont invités à s’occuper et à s’intégrer dans le tissu social et familial. D’un autre côté, la vieillesse, lorsqu’elle dépasse la mesure, est facteur de confusion, dans tous les sens du terme9. “Le vieillard, deux fois enfant” contraint les cités et les oikoi à adaptation.
4Une fois encore, les sources athéniennes prédominent et il faut se résigner à produire une étude limitée.
Notes de bas de page
1Plat., Leg., 11.931a (trad. E. Des Places, CUF, 1951).
2Cf. Bonnard 2004 ; dans le théâtre, Alaux 1995 ou Telò 2010, par exemple.
3L’étude fondamentale reste celle de Strauss 1993, 130-211 notamment et 76 pour l’emprunt. Les analyses de Roussel 1942, 215-227, de Reinhold 1976, ont ouvert la voie.
4Sur un monument élevé dans le dème d’Anagyrous, au ive siècle, un jeune chorège de comédie victorieux aux Dionysies se moque gentiment de son père qu’il a devancé et stimulé en remportant avant lui la victoire, IG II², 3101, l. 3-4 : “ζῆλον πατρὶ κισσοφο[ροῦντι]/τοῦδε δὲ ἔπι πρότερος στεφανηφόρον ε[ἷλον ἀγῶνα]”. On peut y voir une transposition d’un thème comique, Wilson 2000, 246-248.
5Cox 1998, 77-89, en fournit des preuves.
6Bergemann 1997, 87-88 et 91-93 pour les références ; l’auteur pense que ces mises en scène de la proximité entre les générations font directement référence aux prescriptions de la gerotrophia, 93-94. Sur les monuments funéraires comme marqueurs symboliques d’harmonie entre les générations, Closterman 2007, 645-651.
7Ainsi en va-t-il dans le procès connu par Isae., Ménéklès, 36 : le fils se targue d’avoir fait élever un monument funéraire sur la tombe de son père adoptif et veut y voir l’expression d’une dévotion filiale que contestent ses adversaires.
8Sur ce Tellos, Hdt. 1.30 et Plut., Solon, 27.6. Aspiration similaire chez Timoléon, Plut., Timoléon, 39.1
9L’expression “γέρᾳ ὑπερµέτρῳ” est employée par Plat., Leg., 9.864d, motif d’une perte de raison qui ébranle l’individu.
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