Conclusion sous-partie II
p. 179-180
Texte intégral
1Les conventions du mariage grec ne réprouvent pas les unions intergénérationnelles, loin s’en faut, mais elles ne les approuvent pas sans réserve. Si la combinaison entre une fille juste nubile et un mari dans la maturité est somme toute jugée banale, l’alliance entre un vieillard et une femme encore jeune suscite des appréhensions, à titre général ou particulier. Elle menace les logiques générationnelles car chaque tranche d’âge remplit des fonctions spécifiques et doit être en mesure de faire face à ses obligations. Une distance père-fils ou père-fille excessive s’y oppose, en perturbant la transmission du patrimoine qui ne sera pas cédé au moment opportun dans la vie des uns et des autres. Les recommandations des philosophes vont dans ce sens et les législations, à Sparte notamment, s’emploient à fixer un modèle social pérenne1. Nous avons montré qu’il y avait toutefois, du point de vue des aînés concernés, de sérieuses résistances.
2Quid, dès lors, de la grande différence d’âge et des craintes qu’elle soulève ? Un mariage n’est pas seulement un moyen d’obtenir des héritiers et de transférer des biens mais c’est une communauté de vie entre des époux. Les intrigues du théâtre d’Euripide, de Ménandre, du roman grec plus tard, démontrent que cette dimension n’est certainement pas négligée au moment de définir des stratégies matrimoniales et de choisir les conjoints. Se poser la question des expériences conjugales n’est pas y répondre car les sources livrent peu d’éléments pour en juger. Nanties d’un vieillard, les épouses ne semblent guère regimber et s’en remettent à la double autorité du mari et de l’ancien. La jeune femme de Ménéklès paraît soumise à son mari et cède à ses vœux de divorce ; aux dires de son frère, elle n’en a pas l’initiative, bien au contraire2. La femme du vieil Euktémon est mise devant le fait accompli de l’adultère, résignée à l’abandon de domicile3. Celle de Kiron est en revanche plus conforme au modèle théâtral de la malignité, feignant la sujétion, leurrant le vieillard avec des simulations de grossesses4. Sœur de l’adversaire du plaideur, complice s’il faut l’en croire, ce portrait à charge reste des plus suspects. Eu égard à l’idéal social de la soumission et du respect, les épouses doivent faire marcher le mariage et accepter sans se rebiffer la domination d’un époux âgé, quel que soit son état5.
3Il n’est pas sûr que le thème du mariage entre deux vieillards, idée alors extravagante et désopilante à souhait, ait jamais été exploité par les poètes de la comédie – aucun témoignage congruent n’a été conservé. Il est vrai que la peinture des ébats entre deux tourtereaux décrépits heurte des esprits peu enclins à pénétrer dans l’intimité de la chambre à coucher de l’ancien. Tributaire des codes culturels attachés à la vieillesse, le thème de la sexualité des hommes et des femmes d’âge avancé est un de ceux que l’on n’aborde qu’à demi-mots, voire à coups de bons mots. Nos locuteurs ont choisi de se placer sur le terrain unique de “l’amour vulgaire”, celui qui n’a pour maître que le corps, et ils se mettent en devoir d’exposer la hiérarchie des valeurs érotiques, de rappeler les normes et les proscriptions d’une morale sexuelle variable en fonction des genres et des milieux sociaux6. Vieux et jeunes, vieilles et vieux sont placés aux antipodes sur l’échelle du vice et de la vertu. Aristophane excelle dans l’art d’opposer sexe initial et sexe terminal – pour ne pas dire létal –, union féconde ou stérile selon qu’il s’agisse des vieillards régénérés ou résurgents et des vieilles décomposées. Bien que moqués, les pulsions et appétits des vieillards ne sont pas disqualifiés par la seule lecture des signes de leurs corps. La satisfaction des sens est admise, mais non sans restriction si elle vise à la seule jouissance7.
4Il n’a guère été question ici d’amour, de transports, de sentiments, de communion. Le vieillard, il est vrai, ne paraît s’y engager qu’à son cœur défendant, comme le souligne Ibycos :
“Éros, de son œil noir, lance de nouveau un regard humide et, par mille tromperies, cherche à me jeter dans les filets inextricables de Cypris ; mais je tremble à son approche, comme un coursier, jadis vainqueur aux luttes des chars, touchant enfin à la vieillesse, n’entre plus qu’à regret dans la carrière ou rivalisent les rapides attelages”8.
Notes de bas de page
1Lupi 2000, 103-107.
2Isae., Ménéklès, 6-9.
3Isae., Philoktémon, 21.
4Isae., Kiron, 36.
5Cox 1998, 69-77.
6Follon 2001, pour une réflexion sur l’échelle des désirs et des valeurs érotiques.
7Plutarque entretient sur ce point une polémique avec les Épicuriens qui admettent les plaisirs à tous âges, cf. De l’impossibilité de vivre heureux en suivant Épicure (1094E - 1095B).
8Ibycos, fr. 287 (éd. Wilkinson 2013) cité par Plat., Parm., 137a (trad. Croiset 1890, 334).
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