Sous-partie I. Des moyens d’existence
p. 85-88
Texte intégral
Au nom de Zeus hospitalier, passant, nous t’en supplions à genoux,
annonce à notre père Charinos,
à Thèbes éolienne, que Ménis et Polynicos sont morts,
et dis-lui aussi que nous ne pleurons pas une mort causée par la ruse
– mais la vieillesse laissée dans un pénible abandon1.
1S’assurer des moyens d’existence dans sa vieillesse constitue une préoccupation majeure des individus : dans des sociétés où la protection sociale n’est pas de mise, l’enjeu est de taille. Pour parer aux vulnérabilités de l’âge, les anciens ont mis en œuvre de multiples stratégies, dépendantes de contraintes statutaires, économiques ou familiales, corollaires d’avantages ou de désavantages cumulés au fil d’une destinée.
2Les sources antiques n’ont pas pour règle, au grand dam de l’historien, d’en exposer les tenants et les aboutissants. Aucun auteur ne s’est donné pour ambition de raconter son quotidien, de présenter son cadre de vie. Les personnages publics, à commencer par les intellectuels eux-mêmes, observent une extrême discrétion. Platon ou Isocrate, tous deux très actifs pendant leur vieillesse, font silence sur les conditions matérielles qui les placent, l’un et l’autre, à l’abri du besoin2. Isocrate constitue à cet égard un cas de figure intéressant puisqu’il n’a pas cessé d’accueillir des élèves dans son école de rhétorique3. Ce faisant, il y a tout lieu de penser qu’il a perçu des émoluments jusqu’à la fin de sa très longue vie4. À ceux-ci, il faut joindre les rémunérations reçues des mains de riches particuliers en échange de ses bons offices5. Si l’auteur aime à s’entretenir de lui-même, de cela il ne parle pas. Bien au contraire. Dans le discours Sur l’échange, qui sonne comme une sorte de testament public, personnel et intellectuel, Isocrate s’emploie à démontrer avec véhémence que ses leçons peuvent être assimilées à un service civique rendu à la cité, que les relations avec ses élèves procèdent de la philia et que les dons ont été reçus d’étrangers qui pensaient être ses obligés6. Redoutant d’être confondu avec les sophistes dont on dénonce l’avidité, l’auteur se refuse à envisager ses propres prestations sous l’angle de transactions monétaires et à considérer ses gains comme des rétributions empochées pour prix de son travail7. Il adopte le registre du don et contre-don, non du salaire. Il ne dit mot, par ailleurs, sur la manière dont il a rétabli ses affaires privées après la guerre du Péloponnèse et occulte une étape peu reluisante de sa réussite, ses activités de logographe, trop dévalorisantes pour un citoyen appartenant à l’élite intellectuelle8. Somme toute, Isocrate a accumulé à la fin de sa vie une grande fortune qui, à ses yeux, n’est pas pleinement présentable9. S’il convient d’afficher les dépenses effectuées pour la cité, toute richesse n’est pas bonne à exhiber et les moyens d’existence se mesurent moins à leur valeur économique qu’ils ne s’apprécient à l’aune de normes sociales.
3De là toute la difficulté à saisir derrière nos vieillards, riches ou pauvres, l’arrière-plan matériel dans lequel ils évoluent. Les jugements tendancieux portés sur des revenus tirés d’activités laborieuses, de salaires, de rétributions publiques pour certains, nouent les langues. Vues comme des formes d’aliénation incompatibles avec l’idéal, les rentrées en question sont escamotées. Il n’y a que les descendants pour faire valoir puissamment leur gestion irréprochable des vieux jours de leurs parents – des descendants par ailleurs bien conscients de leurs responsabilités en matière d’entretien et volontiers tourmentés par le sort funeste de pères et de mères abandonnés10. En témoigne l’épigramme des deux fils soudainement décédés placée en tête de notre partie.
4Se constituer un capital économique tant que faire se peut, activer son capital social lorsqu’il n’est plus possible de satisfaire soi-même ses besoins, telle est la marche à suivre pour se ménager des ressources dans sa vieillesse. Nous distinguerons la phase de vie qui précède le très grand âge de celle qui exige le soutien de tierces personnes. La première peut encore être synonyme d’activités personnelles, d’indépendance, la seconde marque le passage à la dépendance et elle suppose la mise en œuvre de dispositifs de solidarité intergénérationnelle, familiale ou communautaire. L’assistance des enfants, ces bâtons de vieillesse, est alors essentielle. C’est en combinant les champs de l’économique et du social que l’on peut espérer percer l’opacité des réalités matérielles.
Notes de bas de page
1AP, 7.540, de la fin du iiie siècle avant notre ère (trad. P. Waltz et al., CUF, 1941).
2Rédigée à la fin de la vie de l’auteur, la Lettre VII de Platon, tenue pour authentique, n’offre ainsi aucun élément relevant de la sphère privée, cf. Brisson 1987, 133-232. C’est un homme riche, qui possède, entre autres, des biens fonciers dans la vallée du Képhisos, Diog. Laert. 3.41-42 et APF, 333-335, n° 8792, XI et XII D.
3Ce que rappelle Pausanias, 1.18.8.
4Dem., Contre Lacritos, 40-42, parle d’une somme de 1000 drachmes par élève ; il est repris par le Ps-Plut., Vit. Orat., 837 D et E. Isoc., Antid., 39, prétend que sa fortune provient de l’étranger, laissant penser qu’il n’aurait pas perçu d’appointements de ses concitoyens. La tradition biographique fournit un démenti et rapporte qu’il refusa de prendre Démosthène pour moins de 1000 drachmes précisément, Ps-Plut., ibid., 837 D et 838 F. Les informations sur le montant des honoraires d’Isocrate sont rassemblées par Loomis 1998, n° 15, 19, 20, 21 et 68.
5En 373, une forte somme reçue de Nicoclès de Chypre puis, en 365, un talent payé par Timothée, Isoc., Antid., 40 et Ps-Plut., ibid., 838 A et 837 C.
6Isoc., Antid., 93-95, 164, 240-241, avec les commentaires de Too 1995, 108-111 et 2008, loc. cit. Le discours est publié en 353, après qu’Isocrate eût été condamné deux ans plus tôt dans le cadre d’une procédure d’antidosis ; l’auteur avait déjà 83 ans.
7Tell 2009, pour les critiques à l’adresse des sophistes et spécialement 20-24, pour l’attitude particulière d’Isocrate.
8Isoc., Antid., 161. Il préfère aussi mettre l’accent sur l’appartenance de son père à la classe liturgique plutôt que sur l’origine banausique de sa fortune – une fabrique de flûtes.
9Son école de rhétorique fut assurément source de grands profits : on lui attribue, au fil des années, pas moins de 100 élèves, Ps-Plut., Vit. Orat., 837 C. Au total, même s’il affirme le contraire dans son discours, Antid., 152 et 154, sa fortune est considérable, cf. APF, 245-248, n° 7716 ; vers l’âge de 70 ans ou peu avant, il adopte Aphareus, l’un des fils de sa femme, et lui transfère une partie de ses biens.
10C’est un lieu commun littéraire, dans la tragédie ou la poésie funéraire, que de déplorer la solitude des vieillards après la mort prématurée de leurs enfants. Sur ce point, Brillet-Dubois & Santin 2021, 230-232 notamment.
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