Introduction
p. 7-11
Texte intégral
1Les études qui composent ce recueil sont nées des échanges menés au fil des années entre les auteurs à partir de leurs recherches personnelles et de l’examen de grandes collections numismatiques publiques. Certaines de ces recherches sont demeurées inédites1 et, si la majorité a déjà été publiée2, elles sont présentées ici remaniées – parfois profondément – ou, à tout le moins, actualisées. Ces textes traitent tous d’un sujet commun : l’expression de l’idéologie du Bas-Empire romain à travers l’iconographie mise en œuvre sur les monnaies diffusées par l’État impérial. Ce domaine, encore largement méconnu et insuffisamment exploité, apparaît pourtant d’une exceptionnelle richesse. Il requiert toutefois une réelle familiarisation avec le signe monétaire replacé dans son contexte, une formation qui n’est hélas que trop peu fréquente chez les historiens, en particulier les antiquisants. Le but de cet ouvrage est d’illustrer, à partir de quelques thèmes privilégiés, pour une période où les sources écrites sont pourtant relativement abondantes, la fécondité du recours à l’iconographie numismatique pour appuyer, nuancer, corriger et parfois même suppléer les textes.
2En effet, si les messages portés par les inscriptions et les images monétaires ne sont en rien des témoins “objectifs”, puisqu’ils exposent la doctrine et les buts des autorités qui les diffusent, ils offrent l’avantage incomparable d’être la plupart du temps précisément situés dans le temps et l’espace. En outre, les monnaies étant produites en série dans des matériaux pérennes, elles ont été préservées de manière bien plus systématique que les textes des historiens, des législateurs ou des philosophes, victimes des outrages du temps et parfois de la vindicte de ceux qui les combattaient. Avec les espèces composant le numéraire impérial, perdues ou abandonnées par leurs possesseurs avant d’être retrouvées par centaines de milliers, il n’y a pas de réécriture possible, pas de censure a posteriori qui puisse déformer la teneur ou faire disparaître la réalité du message politique et de la posture idéologique adoptée au moment de leur émission.
3Étudier la pensée diffusée par l’institution impériale d’une période comme le Bas-Empire d’abord à partir de son monnayage – et bien sûr en exploitant parallèlement l’ensemble des données historiques – constitue selon nous un choix pertinent, celui d’un angle d’approche privilégié, d’une perspective cavalière à partir de laquelle nombre d’obstacles s’effacent ou, du moins, perdent de leur importance, des pistes se dévoilant souvent qui permettent de les tourner.
4C’est en particulier le cas pour la question, toujours objet de controverses, de l’adoption du christianisme par Constantin à partir de 312, un sujet qui continue – malgré la marée éditoriale et commémorative de ces dernières années – de faire l’objet des appréciations les plus divergentes3. Aborder cet évènement par le biais de l’iconographie monétaire permet de recentrer l’enquête – sans naturellement prétendre la clore – sur des données concrètes et bien datées, qui filtrent de manière impitoyable mais salutaire bien des constructions érudites. Faute de toujours préciser ce qui a été, les monnaies indiquent à tout le moins ce qui n’a pas pu être4.
5Bien que les études réunies ici en chapitres aient été conçues indépendamment les unes des autres, elles sont ordonnées selon un ordre qui nous a semblé cohérent, bien qu’il ne soit ni proprement chronologique, ni totalement thématique. Ce découpage regroupe les sujets selon leur parenté idéologique (chapitres 1 à 3 : la transition vers l’iconographie chrétienne, 4 et 5 : les Balkans et la zone danubienne, 7 à 9 : la traduction iconographique d’évènements), qui rejoint parfois leur proximité dans le temps. Le parcours dans son ensemble est ponctué de deux chapitres plus transversaux mettant en scène l’action de l’armée illyrienne (chapitre 4) et l’importance de la référence à la geste d’Alexandre le Grand (chapitre 7). L’arc chronologique qui limite ces enquêtes – du Constantin des années 310 au début du règne de Théodose – permet de percevoir, parfois à travers le changement d’éclairage d’un même motif, l’évolution profonde, bien que sans rupture brutale, des mentalités au cours d’un siècle de mutation. Ce processus est abordé à travers deux des sujets majeurs qui, telles les nervures d’une feuille, structurent la propagande monétaire de l’État romain tardif : l’armée et les victoires impériales, assises du pouvoir et sources de la légitimité des souverains. Autour de ces concepts forts s’articulent des thèmes secondaires mais essentiels tels que la transmission dynastique, le renouvellement des Temps, la fondation de nouvelles capitales et la domination sur les Barbares.
6Parce que la recherche procède, dans sa dynamique, d’une remise en question incessante des résultats acquis et que l’exégèse des images est, par essence, polysémique et contextuelle, on pourra percevoir parfois, d’un texte à un autre, des nuances dans l’interprétation proposée qui tiennent moins au fait que les études se sont étalées dans le temps qu’à des changements d’angle de vue. Plutôt que de simplifier l’analyse en une doctrine faussement rassurante par son unité apparente, nous avons préféré laisser s’exprimer des écarts qui ne vont jamais cependant jusqu’à la contradiction.
7On constate à l’examen des motifs iconographiques présents sur le monnayage, que la construction de la pensée officielle diffusée dans la société du Bas-Empire s’appuie en particulier – à côté de motifs traditionnels tels que l’aigle, les couronnes ou la Victoire – sur deux symboles récurrents, à la fois complémentaires et contradictoires, dont le jeu changeant va rythmer la transition depuis la fin de l’époque tétrarchique jusqu’au triomphe définitif du christianisme d’État. L’un est le chrisme – ou christogramme –, motif graphique autant que visuel, fusionnant les deux premières lettres grecques X (chi) et P (ro) du nom du Christ. L’autre est le Phénix, l’oiseau mythique renaissant cycliquement des cendres issues de sa combustion spontanée. Ces deux figures, aux profondes et antiques résonances, nous ont semblé suffisamment significatives, et même en vérité incontournables, pour donner son titre à cet ouvrage.
8Le chrisme, originellement monogramme personnel et nicéphore de Constantin, plonge ses racines dans les signes stellaires et célestes remontant à l’âge du Bronze. Porté sur l’étendard (labarum) de l’armée impériale ainsi que sur les boucliers de la garde palatine où il voisinait avec l’étoile des rois macédoniens au sens apparenté (chapitre 5), il devint, plus qu’un simple signe religieux, celui de l’élection divine de toute une dynastie, puis de celles qui suivirent ; la marque propre en réalité de la romanité éclatante, triomphant des forces chaotiques et ténébreuses du monde barbare, dont la Perse des Sassanides était la plus redoutable et actuelle incarnation (chapitre 7). Le chrisme fait ici l’objet d’une enquête spécifique sur les conditions de son apparition (chapitre 2), son rôle central dans l’affrontement idéologique qui oppose l’empereur gallo-romain Magnence à l’armée illyrienne, gardienne de la légitimité impériale (chapitre 3). L’état-major des troupes du Danube – centre de gravité de l’empire – apparaît d’ailleurs comme l’arbitre du pouvoir politique au ive siècle (chapitre 4), les officiers généraux illyriens s’emparant si nécessaire de l’iconographie et de l’idéologie liées au chrisme pour faire prévaloir leur conception de la conduite de l’empire. Le monogramme christique joue encore le rôle d’emblème dynastique constantinien dans le monnayage d’Arles, cité élevée par Constantin Ier, puis Constantin II, au statut de pendant occidental de Constantinople (chapitre 6). Le chrisme apparaît également comme incarnation de la Victoire christianisée qui s’unit – sur une monnaie exceptionnelle frappée en Gaule pour l’empereur enfant Gratien – à la Victoire traditionnelle de la Rome polythéiste (chapitre 8).
9De son côté, le Phénix (qui mérite sa majuscule car il ne peut y en avoir qu’un seul vivant à la fois) est une réalité zoologique merveilleuse offerte aux yeux des Anciens ainsi qu’une métaphore de la renaissance périodique du Monde. Utilisé dans l’imagerie monétaire dès le iie siècle, il s’est confondu – par l’appropriation qu’en firent Constantin et ses fils – avec la régénération de l’empire réalisée à travers celle d’une dynastie qui devait en assurer la régence perpétuelle par l’effet de la volonté divine (chapitre 1). Le fabuleux volatile est ainsi un marqueur iconographique essentiel de la grande réforme monétaire mise en œuvre par Constance II et Constant en 348, 1100e anniversaire de la fondation de Rome, autour du thème du retour de l’Âge d’or. Après une présence iconographique intensive sous le règne des fils de Constantin, le Phénix – décidément rétif à s’intégrer dans la vision du Salut universel enseigné par l’Église – est récusé par Théodose, malgré un ultime retour dans les temps d’angoisse qui suivent le désastre d’Andrinople en 378, un moment où l’on cherche à infléchir sa signification (chapitre 9).
10Ces deux signes longtemps complémentaires constituèrent, pour ceux qui les firent inscrire sur les monnaies, des témoignages de la légitimité à régner des souverains qui y recouraient. Ils furent également perçus comme des pourvoyeurs d’éternité, celle de Rome étant volontairement confondue avec celle des dynasties régnantes. Le chrisme et l’oiseau remplissaient toutefois cette fonction d’une façon cependant bien différenciée et, en réalité, inconciliable. À la fin du temps des tribulations humaines et à la félicité perpétuelle accordée par le Christ Sauveur à ses adeptes, s’opposaient les cycles cosmiques indéfiniment et dramatiquement renouvelés que porte en lui le Phénix, tour à tour agonisant, renaissant et triomphant, émanation dans le règne animal du Soleil, astre invaincu dont il partage la nature. Mais par delà leurs connotations divergentes (le monogramme du Ressuscité – preuve et moyen du Salut de l’Univers – et l’oiseau incandescent – héraut d’un Cosmos cyclique n’ayant pas besoin du Christ pour renaître), ils furent l’un et l’autre deux témoins visuels de la sensibilité nouvelle qui s’imposa au fil des ans. Il existe à cela une raison profonde : ces deux symboles partagent un trait essentiel et fondateur. Ils sont tous deux porteurs de lumière, celle – évidente – de Sol ou celle d’un Christ, rayonnant à la fois de son origine orientale et du transfert héliaque qu’il reçut de l’idéologie constantinienne.
11En effet, il est bien établi que le christianisme antique possédait aux yeux des polythéistes gréco-romains – y compris de ceux qui s’y convertissaient – une évidente dimension solaire. C’est pour cela, par exemple, que Tertullien dans son Apologétique (14.9-11), souligne avec vigueur que cette similitude ne signifie pas identité. Certes, dit-il, les chrétiens se tournent vers le soleil levant pour prier ; effectivement, ils se réunissent le jour du Soleil (dies Solis), mais ce n’est pas pour autant qu’ils sont des adorateurs du Soleil, tels les Perses (en référence au culte mithraïque). Il n’y avait pas, de fait, d’évolution logique ou inévitable conduisant du monothéisme – ou plutôt de l’hénothéisme5 – solaire vers le christianisme. Ces deux voies, qui auraient pu s’ignorer définitivement, se développaient plutôt comme des parallèles. L’une, mûrie dans un contexte gréco-romain et enrichie d’influence iranienne, l’autre assise sur un fondement sémitique. C’est Constantin qui, glissant de Sol à Jésus dans une dynamique toute personnelle et sans rupture véritable, créa une conjonction d’une intensité inédite entre le culte solaire et la sotériologie6 chrétienne, ce qui aboutit à enkyster dans le christianisme étatique des éléments étrangers à l’héritage judéo-chrétien. L’emploi combiné du signe christique et de l’oiseau solaire en est l’un des témoignages les plus marquants.
12Après un usage conjoint, assumé et cohérent de cette dualité emblématique durant près d’un demi-siècle, le Phénix fut contraint de s’effacer du répertoire des images officielles, en premier lieu monétaires. Mais si le chrisme finit ainsi par éclipser la manifestation ornithique du Soleil, qu’il relégua au rang inoffensif d’une curiosité mythozoologique sans incarnation politique, jamais en revanche il ne put se dégager – et avec lui les empereurs dont il symbolisait le pouvoir – de la clarté héliaque qui baigna dès l’origine le triomphe de Constantin. Le vainqueur de la bataille ordalique du Pont Milvius, ses héritiers puis leurs continuateurs demeurèrent irrémédiablement nimbés d’un halo solaire qui devait moins au Christ qu’à l’astre invincible et qui restait palpable bien des générations plus tard à Constantinople, la capitale chrétienne fondée et organisée par lui.
13Dans l’enceinte de l’hippodrome, image en miniature de l’œkoumène, le basileus se montrait au matin des jours de fête à l’orient de l’édifice. Son apparition, alors qu’il émergeait aux yeux du peuple assemblé en sortant de la pénombre du Kathisma7, était assimilée à un incomparable lever de l’astre diurne. Elle était précédée par les appels rituels réitérés de l’assistance, entonnant le “Lève-toi” (Anatélion), dont les échos, transmis par des poèmes officiels emplis de la lumière aveuglante d’un souverain héritier de Sol autant que du Christ, résonnent encore à travers les siècles :
“Empereur, Soleil gigantesque,
Porte-lumière infatigable,
Œil de tout l’univers et flambeau des Romains,
Lève-toi, lève-toi, pourquoi donc tardes-tu ?”8
“Lève-toi, très lumineux autocrator des Romains,
Lève-toi pour tes esclaves, brille pour tes serviteurs,
Et illumine le théâtre de tes flots de lumière,
Reflet de porphyre, invaincu, toi qui tiens le sceptre et remportes les trophées !
Inaccessible soleil de Rome, flambeau qui éclaires le monde,
Soleil aux rayons de porphyre, astre de la Nouvelle Rome,
Toi qui réchauffes les tiens et brûles les ennemis,
Brille au-dessus de l’Orient, éclaire, parais !
Envoie à ton peuple tes rayons qui sans cesse éclairent !
(…)
Hâte-toi donc, lève-toi, dissipe pour nous les ténèbres !
(…)
Tu t’es levé, invincible autocrator des Romains...
Ne te couche pas, Soleil de Rome, ne te couche pas pour des milliers d’années”9
Notes de bas de page
1Il s’agit ici des chapitres 1, 2 et 8 rédigés par DH.
2L’ensemble de ces études (chapitres 3-7 et 9), rédigées par FLS a été publié dans les Cah num, de la Société d’Études numismatiques et archéologiques, entre le n° 145 (sept. 2000) et le n° 174 (décembre 2007).
3Plutôt que d’inciter nos lecteurs à une vaste campagne bibliographique sur ce thème, nous leur suggérons de regarder l’épisode n° 8 de la série documentaire l’Apocalypse de G. Mordillat et J. Prieur produite par Arte (2008), consacré précisément à la conversion d’octobre 312. Des spécialistes reconnus de l’histoire du christianisme antique et de l’univers religieux du Bas-Empire y arrivent, souvent à partir des mêmes sources, à des conclusions toujours différentes et parfois radicalement opposées. L’un d’entre nous (DH) y présente, sous une forme encore embryonnaire, ce que l’apport de la numismatique permet d’établir.
4Nous sommes en désaccord avec Veyne 2007, 162 n. 2, lorsqu’il affirme : “Le monnayage constantinien est si réservé en matière religieuse qu’il prouve l’absence d’une politique conservée de propagande religieuse par la voie monétaire : il exhibe moins de symboles chrétiens que de symboles païens”. De même, p. 318, il souligne que la monnaie serait une institution publique ne reflétant pas la pensée du prince. Pour Constantin, la présence de Sol Invictus et autres dieux païens sur “quelques revers” jusqu’en 321-322 n’aurait ainsi aucune valeur démonstrative. Concernant Sol, relevons tout de même qu’il ne s’agit en rien de quelques monnaies. Il est majoritaire quantitativement jusqu’en 318 sur le numéraire courant avec le type Soli Inuicto Comiti et qualitativement déterminant par les séries de distribution à haute teneur idéologique comme les médaillons d’or produits à Ticinum en 313-315 pour célébrer la victoire sur Maxence. Mais il ne s’agit pas en l’occurrence seulement de Constantin. L’attitude de ce grand savant justement célébré qu’est P. Veyne, démontre la méconnaissance profonde de nombreux érudits face aux résultats irréfutables de la recherche numismatique depuis des décennies. Loin d’être des lieux communs ou des images laissées à l’arbitraire de graveurs ou d’obscurs fonctionnaires, les types monétaires, images comme légendes, sont hautement signifiants, pertinents sur le plan idéologique et choisis avec soin. Cela, depuis Auguste jusqu’aux derniers temps de l’empire romain.
5Système théologique dans lequel une divinité joue un rôle prédominant par rapport aux autres, ce qui lui vaut un culte préférentiel. L’hénothéisme n’exclut pas l’existence d’autres dieux et leur vénération, mais implique l’hégémonie d’un dieu supérieur. L’empereur Aurélien (270-275) donna au Soleil un tel rôle déterminant par sa réforme de la religion officielle romaine en 274, lorsque Sol fut promu dominus imperii Romani : “Seigneur de l’empire romain”.
6Doctrine du Salut qui est au cœur de la religion chrétienne. Constantin, rappelons-le, se percevait comme l’instrument choisi par la Providence pour assurer précisément ce Salut universel, comme il le proclame dans son discours aux Pères conciliaires de Nicée : “Alors que, au long de toutes les années, de toutes les journées passées, des masses innombrables de peuples avaient été réduites en esclavage, Dieu les a libérées de ce fardeau par moi, son serviteur, et les mènera à l’éclat complet de la lumière éternelle. Voilà pourquoi, mes très chers frères, je crois, avec une très pure confiance en Dieu, être désormais particulièrement distingué par une décision spéciale de la Providence et par les bienfaits éclatants de notre Dieu éternel” (Gélase de Cyzique, Histoire ecclésiastique, 2.7.38) cité par Veyne 2007, 101.
7La loge impériale, bâtiment à plusieurs niveaux comprenant des salons de réception était implantée du côté est de l’hippodrome et reliée directement au palais constantinien de la Daphné.
8Poème de Nicolas Eirènikos (xiiie s.), Dagron 2011, 229.
9Dagron 2011, 74-78. Le texte de ce poème officiel de Théodore Prodrome, est daté vers 1138.
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