Conclusion générale. La monnaie romaine comme facteur d’intégration
p. 397-399
Texte intégral
1À nous lire, on pourrait penser que le passage de la monnaie gauloise à la monnaie romaine fut un non-événement. Pour la majorité de la population, il est en effet probable que cela correspondit principalement à un changement de numéraire et que les pratiques quotidiennes n’en furent pas modifiées, pas plus que notre vie de tous les jours ne fut bouleversée par le passage à l’euro. Par ailleurs, excepté dans les nouveaux pôles urbains, il n’y avait pas de raison pour qu’un changement de numéraire entraîne, chez des communautés utilisant la monnaie depuis des décennies, une hausse du taux de monétarisation. Pour beaucoup de gens, la conséquence la plus sensible dut être l’unification de la circulation monétaire à l’échelle provinciale. Certes, au ier s. p.C., même après la disparition des bronzes gaulois, l’unification ne fut jamais complète, puisque les monnaies de Nîmes circulaient dans les régions méridionales, tandis que les monnaies de Lyon dominaient dans le centre et dans le nord. Mais souligner la diversité des situations ne doit pas conduire à nier les facteurs d’unité. Le passage à la monnaie romaine fut un marqueur fort de l’intégration des territoires gaulois, à la fois entre eux et dans le cadre global de l’empire. À l’époque augustéenne, l’iconographie des frappes lyonnaises en bronze, dont la diffusion fut très large, était très significative. La présence de l’autel du Confluent au revers de toutes les dénominations a pu contribuer à ancrer l’idée d’une identité commune aux Tres Galliae, représentées comme telles par des frappes de 68 p.C. au nom de Galba1. À partir de Tibère, les types monétaires des frappes impériales furent unifiés : les voyageurs qui allaient de l’Italie au Rhin inférieur, en passant par la Gaule, retrouvaient les mêmes deniers au type Pontif Maxim, les mêmes as au nom du Divus Augustus Pater, puis les mêmes monnaies de Claude aux types de Minerve ou de Constance. Dans nos découvertes, certains types sont plus courants dans certaines régions, d’autres y sont absents, mais les utilisateurs devaient ressentir une réelle impression d’unité, en particulier ceux qui avaient connu la diversité de numéraire des époques antérieures. Avec la diffusion de l’architecture monumentale romaine, la disparition des monnaies gauloises et l’homogénéisation du stock monétaire romain doivent être perçus comme des temps forts de la romanisation, au sens où nous l’avons définie plus haut : la monnaie romaine a contribué à créer la géoculture impériale, tout comme l’euro est une des manifestations les plus tangibles de l’existence de l’Union européenne.
2Mais les conséquences d’une unification monétaire ne sont pas uniquement symboliques et culturelles. En Gaule, le passage à la monnaie romaine traduit aussi une plus grande intégration de ces provinces à l’espace économique méditerranéen, dont Rome constituait le centre ; il ne s’agit pas là d’une constatation nouvelle. Peut-on considérer, comme l’aurait certainement fait M. Crawford, que le denier gaulois était déjà une monnaie romaine2 ? En l’état des données, malgré toutes les questions qui restent en suspens sur la zone du denier, nous devons répondre par la négative. Le denier gaulois est d’abord une réalité indigène, dont la “romanité” s’explique par les rapports entre Rome et les cités du Centre-Est. Une intervention romaine en ce domaine serait contraire à ce qu’on connaît de l’impérialisme républicain. Tant que nous n’en saurons pas plus sur la circulation de l’argent monnayé et non monnayé à cette période, entre l’Italie et les Gaules, il nous semble préférable de ne pas agréger artificiellement la Méditerranée occidentale en une unique zone économique et monétaire, même si la plupart des numéraires s’alignent sur un étalon romain.
3Parce qu’elle marque le début de l’exploitation des territoires gaulois, la conquête césarienne a probablement entraîné l’adoption du denier ou du sesterce comme monnaie de compte ; si l’on peut généraliser à partir des graffiti de Châteauneuf en Savoie, cette dernière s’était répandue et bien ancrée dans la population au milieu du ier s. p.C.3 On sait qu’au début de notre ère, le pouvoir impérial est intervenu en Orient pour fixer des taux de change entre les monnaies locales et les monnaies romaines, ce qui n’a pas empêché les dénominations locales d’apparaître dans les inscriptions jusqu’au iiie s.4 En Gaule, il faut certainement imaginer des règles de change, officielles ou pas, dans la période qui précède la disparition du monnayage indigène. Si l’on se rappelle la diversité typologique, métallique et métrologique de ces pièces, on mesure la simplification qu’a constitué le passage à la monnaie romaine. K. Hopkins soulignait combien l’utilisation d’une monnaie unique réduisait les frais de transaction et favorisait les échanges. Pour les utilisateurs antiques du début du ier s. p.C., ce fut une réalité micro- comme macro-économique, dans leur vie quotidienne comme dans les échanges à courte, moyenne et longue distances.
4Sur ce sujet, il est certain que bien des inconnues demeurent. Les sources ne permettent pas de trancher définitivement l’alternative posée naguère par A. Burnett : “The unification of the monetary system of the Roman West : accident or design ?5” L’unification de la monnaie de compte semble voulue, comme le montrent les exemples orientaux rappelés plus haut. Pour l’unification du numéraire, les questions subsistent. Dans les provinces gauloises et germaniques, jusqu’à Auguste, le pouvoir romain semble se préoccuper uniquement de son personnel civil et militaire. La situation change avec le désastre de Varus, dont nous pensons qu’il est à l’origine de la production et de la diffusion, majoritairement en Gaule interne, de la deuxième série des monnaies à l’autel de Lyon6. Pour les règnes suivants, nous nous garderons bien de conclure tant que nos connaissances sur les ateliers ne seront pas plus précises. L’existence de plusieurs ateliers officiels dans les provinces occidentales nous semble acquise pour le bronze, probable pour l’argent. Mais la diffusion des différentes productions est trop mal connue pour que l’on puisse dire si les régions non militarisées ont été approvisionnées directement.
5Il reste certain, toutefois, que le passage à la monnaie romaine permit d’atteindre, en Gaule, un niveau d’unification monétaire inédit. Malgré toutes les incertitudes qui demeurent sur le degré de dynamisme et de régionalisation de la circulation monétaire, les données archéologiques nous rappellent qu’il s’agit d’un fait indéniable. Les innombrables monnaies romaines que l’on retrouve quotidiennement, isolées ou groupées, légalement ou illégalement, témoignent, par leur seul nombre, de l’intégration politique, économique et culturelle des Gaules à l’Empire.
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