Savoir nomologique et récit historique ou explication et compréhension dans l’Histoire de la Guerre du Péloponnèse de Thucydide
p. 9-15
Texte intégral
1La tâche première de l’herméneutique est, selon P. Ricœur, de chercher dans le texte, d’une part, la dynamique interne qui préside à la structuration de l’œuvre, c’est-à-dire, son sens, et, d’autre part, la puissance de l’œuvre de se projeter hors d’elle-même et d’engendrer un monde qui serait la “chose” du texte, donc, son référent : le monde que l’œuvre déploie en quelque sorte en avant et que le lecteur pourrait habiter1.
2À la dynamique interne du texte, Ricœur consacre toutes ses analyses visant à articuler compréhension et explication, selon le fameux adage “expliquer plus, c’est comprendre mieux”. Néanmoins, il faut préciser, dans le champ épistémologique de l’histoire, la spécificité de l’alternance entre explication et compréhension. Il ne s’agit pas de l’explication structurale des codes narratifs qui investit la compréhension du texte, mais de l’explication par des lois, des causes régulières, des fonctions, des structures, des variations d’échelles qui se greffe sur un récit pour le rendre plus compréhensible ou plus facile à suivre. Alors, d’un côté, la compréhension historique n’est pas une sorte d’intropathie ou saisie immédiate des intentions d’autrui, comme le croyaient W. Dilthey, R. Aron, H.-I. Marrou ou R. G. Collingwood. Une histoire qui se veut scientifique ne saurait aucunement rejeter le moment critique, c’est-à-dire la médiation des procédures explicatives. L’histoire, d’après Ricœur dans Du texte à l’action, “commence quand on cesse de comprendre immédiatement, et qu’on entreprend de reconstruire l’enchaînement des antécédents selon des articulations différentes de celle des motifs et des raisons allégués par les acteurs de l’histoire”2. Mais, d’un autre côté, la tentation de construire l’explication en histoire sur le modèle de l’explication des sciences de la nature nous amène “à ne jamais rejoindre le travail original et spécifique de l’historien, et à lui imposer un schéma artificiel qui ne satisfait que l’épistémologue”3. Il faut, alors, articuler dialectiquement l’explication sur la compréhension, au lieu de les opposer, en commençant par établir une nouvelle notion de compréhension historique. Pour Ricœur, c’est la compétence à suivre une histoire, au sens d’une histoire que l’on raconte. À la différence des lois scientifiques, suivre une histoire, c’est comprendre une succession d’actions, de pensées, de sentiments et de surprises qui présentent une certaine direction, mais dont la conclusion n’est jamais déductible et prédictible. Il faut en suivre le déroulement. Mais, par contre, l’histoire ne doit pas être décousue, ce qui signifie que, “non déductible, son issue doit être acceptable […]. L’issue doit être à la fois contingente et acceptable”4. Cette compréhension de base est commune à la fiction et à l’historiographie. La compréhension est la mise en œuvre de la capacité à suivre un récit. Mais, parce qu’un récit est rarement auto-explicatif, la fonction de l’explication est de permettre de suivre mieux et plus loin l’histoire quand la compréhension spontanée est bloquée. En tout cas, l’explication ne peut se substituer à la compréhension, seulement être interpolée dans le récit afin d’en relancer la compréhension.
3Par conséquent, le savoir historique ne peut pas rompre son lien avec cette compétence humaine fondamentale consistant à suivre une histoire et avec les opérations cognitives de la compréhension narrative (celles que Ricœur décrit, dans Temps et récit, I, sous la direction des trois modes mimétiques). Car, alors, ce savoir cesserait d’être historique et perdrait son caractère distinctif dans le concert des sciences sociales. Toutefois, la notion de “suivre une histoire”, que Ricœur avait empruntée à W. Gallie, devait être enrichie par le concept de “mise en intrigue” en tant que configurational act, dans les termes de L. Mink. En effet, l’historien, pour comprendre ce qui s’est passé, a besoin de construire une intrigue où il prend ensemble, dans une totalité intelligible, des ingrédients de la vie humaine qui dans le quotidien restent hétérogènes et discordants : des circonstances, des buts et des moyens, des initiatives, des conséquences non voulues. C’est ce caractère intelligible de l’intrigue qui fait de la compétence à suivre l’histoire une forme très élaborée de compréhension.
4Malgré cela, une coupure épistémologique entre le savoir historique et la compétence à suivre une histoire se creuse au niveau des procédures explicatives, car l’historiographie, en tant que recherche, fait un usage autonome de l’explication, différent de celui du récit, puisque l’explication historique devient l’enjeu d’un procès d’authentification et de justification. Mais Ricœur trouve chez M. Weber et R. Aron un relai qui lui permet d’établir une dialectique entre explication historique (que l’on appelle simplement explication) et explication narrative (“l’un par l’autre” que l’on appelle compréhension). Ricœur discerne dans l’imputation causale singulière, qui est le nexus de toute explication en histoire, la structure de transition entre l’explication par des lois et l’explication par mise en intrigue, dans la mesure où elles mettent en œuvre l’imaginaire scientifique : pour expliquer ce qui a été, l’historien se demande ce qui aurait pu être ou, pour trouver les relations causales réelles, l’historien en construit des relations irréelles. Ce genre de raisonnement montre d’un côté comment les règles de l’expérience ou le savoir nomologique, c’est-à-dire la manière dont les hommes ont l’habitude de réagir à des situations données, enfin, les lois, peuvent être employées en histoire, même quand elles ne sont pas établies par l’histoire et, d’autre côté, comment l’imagination d’enchaînements probables ou d’événements nécessaires renvoie aux paradigmes de la mise en intrigue.
5Dans ce contexte, il nous semble pertinent d’examiner l’épistémologie essentielle de l’Histoire de la Guerre du Péloponnèse de Thucydide, dans la mesure où cette œuvre peut offrir un exemple paradigmatique et inaugural de la dialectique où compréhension et explication se recoupent et s’unissent parfaitement. S’il est vrai qu’au niveau des explications on ne peut pas parler proprement d’un savoir scientifique chez Thucydide, on peut quand même parler d’un savoir nomologique ou plutôt gnomique, vu sa tendance soit à l’idéalisation (Aron) soit à la généralisation (de Romilly).
6L’essai de l’historien français R. Aron, “Thucydide et le récit historique”5, rapproche le concept wébérien d’idéal-type du fameux ktêma es aei (Thuc. 1.22.4) thucydidien, c’est-à-dire les leçons ou le trésor pour toujours que l’on peut extraire de son œuvre et qui font de la Guerre du Péloponnèse un modèle exemplaire6. En effet, Aron constate que Thucydide tend à élever un certain événement – qu’il soit voulu ou non voulu par les acteurs – au-dessus de la particularité historique, en l’éclairant par le biais de termes abstraits, à l’instar de ceux que l’on identifie aujourd’hui comme des concepts sociologiques et psychologiques. C’est ce que l’on voit, par exemple, quand il présente les motifs pour lesquels certains peuples ont choisi de se coaliser avec Athènes : la justice (dikè), la parenté familiale (xungéneia), l’intérêt (xumféron), la nécessité (anankè). La généralisation de ces motifs particuliers fait que l’on puisse les appliquer à d’autres peuples dans d’autres siècles. Et cela est possible parce que la Guerre du Péloponnèse, telle que Thucydide la raconte, ne s’écartant pas des événements singuliers, “est d’elle-même stylisée et pour ainsi dire idéalisée”7. Ainsi, chacune des deux puissances guerrières représente un idéal-type : Athènes exprime le pouvoir naval, la démocratie, l’audace, l’esprit d’aventure ; par contre, Sparte expose l’inverse, le pouvoir militaire terrestre, l’oligarchie, la prudence, le conservatisme. L’historien grec ne formule pas des lois, et ne s’éloigne pas de ce qui s’est réellement passé à tel endroit, à tel moment ; toutefois, son récit ne tombe jamais dans l’anecdotique, dans l’accessoire. Pour Aron, on ne doit pas appliquer à cette oscillation entre l’épisodique et la stylisation, qui fait la marque originale de Thucydide, des concepts vagues et inappropriés, tels que particulier et général, lesquels risquent d’être paradoxaux. Pour dissiper l’impression de paradoxe, il se tourne vers la méthodologie de M. Weber, en développant une intense réflexion autour de la Seconde Guerre Mondiale, consacrée surtout aux effets de la liaison cruciale entre la politique et l’économie. Aussi prendra-t-il la Guerre du Péloponnèse comme un modèle intemporel ou un idéal-type, en soutenant que :
“aux yeux de Thucydide, la guerre du Péloponnèse est une guerre parfaite, idéale [au sens où Max Weber aurait pris le mot], parce qu’elle manifeste, pleinement réalisées, les potentialités de la guerre et que tous les termes opposés y paraissent et s’y épanouissent”8.
7Aron nous invite, alors, à envisager l’histoire de Thucydide comme un modèle à renouveler et à suivre dans un siècle dont l’historiographie se serait écartée de l’événement politique et aurait presque ignoré les deux événements les plus traumatiques et bouleversants, les deux guerres mondiales9. Nonobstant le poids de l’économie, de l’industrie et de la technique dans les guerres du xxe siècle, c’est à la politique, aux rivalités nationales et internationales, qu’on doit les grandes décisions et les grandes révolutions de la première moitié du xxe siècle. Il vaut la peine de citer ici les mots de R. Aron :
“Tant que dure la guerre, la politique règne et les personnes agissent. Comment ignorer les héros qui font l’histoire au temps de Lénine, Staline, Churchill, Hitler ? Thucydide reste notre contemporain, lui qui fut le témoin de la guerre tragique, de l’événement qui se fait, nous qui ne sommes pas encore prêts à regarder avec détachement les faits accomplis, ni à laisser les souffrances et les exploits des combattants sombrer dans l’oubli”10.
8Quand Thucydide manifeste l’intention que son histoire soit un ktêma es aei, il ne pense pas, bien sûr, à des lois scientifiques, comme celles qui sont poursuivies au xxe siècle ; il ne pense pas non plus à une sociologie de la guerre, mais il se réfère tout simplement à des vraisemblances intemporelles, à des généralités qui, selon J. de Romilly, ne peuvent pas s’énoncer correctement en dehors de la narration historique et, par conséquent, ne possèdent pas le statut de loi11. D’après P. Ricœur, ces “leçons pour toujours” de l’histoire appartiennent au rang des “états de choses”, mais “les états de choses ne consistent pas seulement en généralités abstraites, en notions”. Il s’agit plutôt des faits acquis et appréhendés ou, selon le vœu de Thucydide, élevés au rang de “possessions à jamais”. C’est ainsi que “les événements eux-mêmes tendront, sous le régime de la connaissance historique, à rejoindre des ‘états de choses’”12 et à transformer les faits que la mémoire a retenus dans une sagesse intemporelle sur l’être humain, dans ses rapports avec l’autre, le pouvoir et la mort. C’est cette sagesse sentencieuse qu’on appelle nomologique, cultivée par Thucydide et par les Grecs de son temps, depuis Homère et Hésiode, qui explique sa tendance à une certaine forme de généralité. Le goût de l’historien grec pour les réflexions générales et pour l’abstraction a été assez démontré par de Romilly à plusieurs endroits13. Ces réflexions n’ont que très accessoirement une fonction rhétorique : elles s’insèrent dans des ensembles complexes qui, de proche en proche, donnent aux faits rapportés une signification universelle. Avec ce procédé caractéristique de l’histoire thucydidéenne et de l’Athènes d’alors, on assiste à la naissance des sciences de l’homme. Que l’historien ait visé en tout la généralité est confirmé par la façon dont il définit le but de son œuvre, en souhaitant qu’elle se révèle utile pour la compréhension des événements passés, mais aussi de ceux “qui à l’avenir, en vertu du caractère humain qui est le leur, présenteront des similitudes ou des analogies” (Thuc. 1.22.4). De façon systématique, Thucydide tâche de décrire les événements particuliers du passé sous la forme la plus universelle possible, car il
“veut que son œuvre elle-même dégage, par tous les moyens, l’élément susceptible de se répéter et d’avoir un rapport avec d’autres époques. Et, pour exceptionnel qu’il soit, ce souci ne saurait surprendre chez un esprit aussi porté que le sien à l’abstraction”14.
9On peut le constater un peu partout, mais il suffit de s’arrêter sur la description de la peste pour voir comment l’auteur laisse de côté les aspects aberrants (atopias) et les variations individuelles (ôs ekastô etunkanè) pour ne retenir que la forme (tên idéan) affectée dans l’ensemble. Ce refus du particulier apparaît, d’ailleurs, quand il présente les individus dépourvus de leurs idiotêtes, les effaçant le plus souvent devant des êtres collectifs. Cependant, de Romilly ne reconnaît pas dans ces formulations générales la possibilité de prévoir et d’établir des lois. Il s’ensuit que Thucydide évite ainsi non seulement le péril de présenter comme nécessaires les enchaînements qu’il met en lumière, mais encore l’ontologie atomiste qui consisterait à considérer ces “vraisemblances suggérées” comme indépendantes, isolées, et autosuffisantes. À vrai dire, donc, il n’y a pas lieu de penser à la formulation de lois, mais plutôt à l’identification de vraisemblances significatives, car
“[…] ce à quoi tend l’histoire de Thucydide, c’est […] à présenter un système de vraisemblances indiscutable, rigoureux et complet ; c’est, si l’on veut, à faire coïncider intégralement le récit des faits et l’analyse des vraisemblances. Il n’y a pas de connaissance générale indépendante du récit, ni passage de l’un à l’autre. Les deux se recouvrent ; et Thucydide s’emploie seulement – mais avec tout l’art possible – à mettre cette connaissance bien en lumière, en écartant tout ce qui gêne et en soulignant tout ce qui compte”15.
10C’est ici que de façon assez explicite vient s’inscrire la célèbre dialectique entre compréhension et explication ou entre récit et savoir nomologique. Certes, l’imputation causale chez Thucydide n’obéit pas aux critères méthodologiques qui s’imposent actuellement aux historiens professionnels – il lui faudrait exhiber les preuves documentaires des motifs allégués ainsi qu’utiliser les méthodes quantitatives et statistiques afin de généraliser avec assurance, ou avoir recours aux sciences sociales pour emprunter leurs lois –, mais il n’en demeure pas moins que Thucydide déploie une forme parallèle du jeu de la compréhension/explication que Ricœur définit comme typique de la science historique, renvoyant aux théories de l’imputation causale singulière de R. G. Collingwood, M. Weber, R. Aron. Tout en reconnaissant l’importance des outils et des techniques accessibles seulement aux historiens du xxe siècle, il nous semble totalement légitime d’effectuer cet exercice intellectuel qui poursuit l’approfondissement de l’Histoire de Thucydide à la lumière de l’histoire moderne et qui fait ressortir davantage le caractère à la fois inchoatif et pionnier de l’Histoire de la Guerre du Péloponnèse.
11L’hybridité du modèle explicatif qui conjugue événement et processus ou, si l’on veut plus de rigueur, motif et “vraisemblance suggérée”, se reflète dans la manière dont le récit lui-même est structuré. D’une part, Thucydide raconte la guerre de sorte qu’elle nous paraît stylisée et rationalisée ; mais, d’autre part, le récit demeure toujours cantonné dans la singularité des épisodes successifs. Thucydide n’établit pas des lois ; dès lors, il ne s’éloigne pas de ce qui s’est passé à un endroit et à un moment donné. Néanmoins, le sens du récit ne s’épuise jamais dans l’accessoire et dans le particulier. Or il n’y a là aucun paradoxe. L’historien raconte des actions imputables à des acteurs. Il n’est nul besoin de recourir à des lois pour appréhender les motifs qui ont mené un chef d’État à parler d’une certaine façon ou un soldat à agir d’une autre. Nous pouvons comprendre leurs motifs directement sans passer par les lois ou par les propositions générales. Car il s’agit d’actions que M. Weber désigne comme zweckrational, actions qui comportent un calcul de moyens en vue d’une fin. Même si un événement est inattendu, Thucydide cherche à le convertir en un événement aussi intelligible que ceux que l’on prévoit :
“L’intelligibilité de la conduite, instrumentale et aventureuse, se communique, aux yeux de l’observateur, à l’événement qui n’a été voulu ou prévu par aucun acteur, soit qu’il soit le résultat “accidentel” d’un chaos d’actions individuelles (cas de la bataille de nuit), soit que la ruse d’un des partis ait jeté l’autre dans la confusion, soit, enfin, que les phénomènes naturels, la nuit, le vent, l’éclipse de lune, aient précipité des réactions que l’on comprend par référence à, et négation de, la décision adoptée”16.
12Le passage de l’événement individuel à l’événement supra-individuel s’accomplit par le biais du récit, sans aucune brisure de continuité, sans aucun remplacement des faits par des propositions générales, par la simple confrontation entre intentions et effets. Cependant, au moment où il étend de proche en proche l’intelligibilité de l’action désirée à l’événement inattendu, Thucydide élève l’événement, qu’il soit voulu ou non voulu par les acteurs, au-dessus de la particularité historique, en l’éclairant avec l’usage de termes abstraits, à caractère sociologique ou psychologique. Un exemple-clé, déjà évoqué plus haut, est celui des alliés d’Athènes lorsqu’ils rejoignent cette puissance pour l’expédition contre Syracuse. Leurs motifs renvoient à la justice, à la parenté ethnique, à l’intérêt et à l’obligation. Sans interrompre la narration, Thucydide développe une analyse qu’Aron qualifie de sociologique : “Le récit ne s’arrête pas et pourtant l’analyse que nous appellerions sociologique affleure à la surface”17. Les réflexions d’Aron, précédées par celles de Romilly, font ressortir trois parallèles entre les épistémologies de Thucydide et de Ricœur, à savoir : l’articulation des explications avec le récit ; l’utilité des explications ; le caractère nomologique des explications. La façon dont Thucydide combine compréhension (explication narrative, l’un-à-cause-de-l’autre aristotélicien) et explication (accomplissant sa tendance vers la généralisation), correspond à la façon dont Ricœur relie le récit aux lois, ou la cohérence narrative à la connexion explicative. Le récit, en tant que synthèse de l’hétérogène, a la capacité et l’élasticité pour incorporer en lui-même des événements et des lois sans perdre followability. Ainsi, indépendamment de leurs degrés de régularité et d’universalité, les explications s’articulent avec la compréhension narrative. À elles seules, les lois n’ont aucun sens historique. Ces lois doivent s’inscrire dans un récit d’événements et investir intimement cette intrigue narrative d’où elles émergent et qu’elles régissent, puisque c’est la compréhension narrative qui préserve le caractère irréductiblement historique de l’Histoire. de Romilly n’affirme rien d’autre lorsqu’elle soutient que Thucydide ne sépare jamais la connaissance générale de la narration, et que les probabilités sont pleinement ancrées dans le récit des faits.
13En outre, il est possible d’identifier une correspondance entre la fonction que l’historien athénien attribue aux généralisations (c’est-à-dire expliquer un événement imprévu ou incompréhensible) avec la fonction que Ricœur rattache aux explications : “expliquer plus pour comprendre mieux”. L’explication a pour finalité de libérer et relancer la compréhension narrative lorsqu’un événement devient incompréhensible. Aussi l’explication permet-elle de suivre de nouveau l’histoire lorsque sa compréhension a été interrompue.
14Pour conclure, bien que les généralisations thucydidiennes n’aient pas la portée de lois scientifiques et bien qu’elles ne procèdent pas non plus d’analyses proprement scientifiques, elles enveloppent in nuce le principe du savoir nomologique, en se rapportant aux probabilités suggérées et aux règles de comportement. De la sorte, ces généralisations peuvent être mobilisées par la dialectique qui rassemble explication et compréhension narrative ; laquelle compréhension s’applique à l’événement et vise l’explication par des raisons. Or le type d’explication toujours visé par l’histoire de Thucydide est celui qui révèle le comportement fréquent ou habituel du genre humain ; autrement dit, le vraisemblable, selon l’expression de Romilly. Il en découle le commentaire suivant au sujet de la campagne militaire contre Syracuse : “Comme il était naturel de la part de gens dans l’embarras et plus étroitement assiégés qu’auparavant” (Thuc. 6.103.4). Ce sont donc des explications qui se rapprochent beaucoup des généralisations du sens commun – moins universelles et déterministes que les lois – et que l’histoire partage avec le langage ordinaire, en consonnance, au fond, avec les règles de l’expérience auxquelles M. Weber se réfère. De même, la marge que Thucydide réserve à l’imprévu, au hasard (tychè), au devenir historique, libère l’histoire de l’emprise du fatalisme et du déterminisme, en sorte que ses généralisations explicatives ressemblent au type d’explication proposé par Aron pour l’histoire : “[…] l’enquête causale de l’historien a moins pour sens de dessiner les grands traits de relief historique que de conserver ou de restituer au passé l’incertitude de l’avenir”18.
Notes de bas de page
1 Ricœur 1986, 36-37.
2 Ricœur 1986, 197-198.
3 Ricœur 1986, 198.
4 Ricœur 1986, 200.
5 In : Aron 1961, 124-167.
6 Ayant choisi comme thème de son œuvre la guerre la plus grande parmi toutes les guerres, Thucydide ne pense pas comme son prédécesseur Hérodote au kléos (“gloire”), mais au ktêma. F. Hartog nous rappelle à quel point ce bouleversement est important : “Du kléos au ktêma le déplacement est sensible. Le temps de l’épopée est bien terminé. Il ne s’agit plus désormais de préserver de l’oubli les actions valeureuses, mais de transmettre aux hommes de l’avenir un instrument d’intelligibilité de leur propre présent : la guerre du Péloponnèse, constituée par son premier (mais aussi, en un sens, dernier) historien en idéal-type. Elle n’est nullement un instrument de prévision de l’avenir, mais elle se veut outil de déchiffrement des présents à venir, car, compte tenu de ce que sont les hommes (to anthropinon), d’autres crises analogues ne manqueront pas d’éclater dans le futur. Pour Thucydide, cette permanence de la nature humaine fonde en effet l’exemplarité de ce conflit (commencé en 431 et achevé en 404, entrecoupé de périodes de trêve), mais nommé par lui – pour toujours – La guerre du Péloponnèse” (Hartog 2005, 74-75).
7 Aron 1961, 138.
8 Aron 1961, 132.
9 Trente ans plus tard, A. Momigliano se battra toujours pour un retour à l’histoire politique, soutenu par une réévaluation des historiens grecs : “Le fait que l’historiographie politique pure soit à présent discréditée et généralement considérée comme fastidieuse nous invite à réévaluer notre dette à l’égard des historiens grecs” (Momigliano 1992, 2).
10 Aron 1961, 167.
11 de Romilly 2005, 28.
12 Ricœur 2000, 29.
13 Voir de Romilly 1990 (notamment le chap. 2 : “La montée par l’abstrait : Les réflexions générales”, p. 61-104) ; 2005 (notamment les sections : “L’utilité de l’histoire selon Thucydide”, p. 15-30 ; “Les discours des Lacédémoniens [IV, 17-20] et la tendance à la généralité dans l’histoire de Thucydide”, p. 89-94).
14 de Romilly 2005, 19-20.
15 de Romilly 2005, 28.
16 Aron 1961, 136.
17 Aron 1961, 138.
18 Aron 1948, 224.
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