URL originale : https://books.openedition.org/artehis/3394
L’atelier antique de façonnage de meules rotatives d’Autun (Saône-et-Loire)
Luc Jaccottey, François Boyer et Stéphane Alix
p. 175-185
Résumés
La fouille menée au Faubourg d’Arroux à Autun (S. Alix) a permis l’étude de plusieurs ateliers antiques (céramique, tabletterie, forge…). Cette fouille de 3 500 m2 a également livré près de 80 meules, une densité importante au regard de la surface étudiée. Ces pièces sont essentiellement façonnées dans des grès triasiques de la région autunoise. Mais c’est surtout la présence de dix-neuf ébauches qui singularise ce lot. Celles-ci ont un diamètre un peu plus important que celui des meules achevées et leur flanc conservent encore les traces d’une régularisation assez fruste. De la même façon, les surfaces actives sont grossièrement façonnées. Enfin, certains aménagements (œil de la meta, perforation latérale du catillus) sont absents. Ces pièces trahissent la présence d’un atelier spécialisé dans la finition et l’ajustage des meules rotatives du ier s. ap. J.-C.
The archaeological excavation at the Faubourg d’Arroux at Autun (S. Alix), France, brought to light several Roman workshops (pottery, bone carving, smithy...). Finds included many rotary querns, for the most part of regional Triassic sandstone. The total number (80) is relatively high considering the excavated surface (3500 m2). Nineteen roughouts stand out among the assemblage. They are slightly larger in diameter than finished models, bear crude tools marks along their edges and present roughly fashioned grinding surfaces. Certain cuttings (eye of the meta, lateral handle socket of the catillus) are also absent. These roughouts indicate the existence of a workshop in Autun dating to the 1st century AD specialising in finishing and adjusting rotary querns.
Entrées d’index
Mots-clés : Antiquité, atelier urbain, Autun, ébauche de meule, meule rotative, chaîne opératoire
Keywords : Antiquity, urban workshop, Autun, rotary quern, roughout, operation sequence
Texte intégral
1Une fouille a été menée de mars à septembre 2010 (Alix, 2014) dans la partie nord de la ville d’Autun, à une cinquantaine de mètres à l’intérieur de l’enceinte romaine et à proximité de la porte d’Arroux (fig. 1). Six états au moins ont été reconnus, au sein d’un ilot d’habitation, depuis une installation au début du ier s. ap. J.-C., lors de la fondation de la ville par Auguste, jusqu’au ive s. (états A à F), plus une présence médiévale. Pressenti comme étant un quartier artisanal, cet îlot a effectivement livré des traces de travail du métal et de l’argile, ainsi que des vestiges d’habitat privé. Parmi les vestiges de l’activité artisanale a été mis au jour un four de potier qui pourrait être lié à la production de statuettes en terre cuite du célèbre Pistillus. La découverte d’un lot important de meules et d’ébauches a permis de mettre en évidence un atelier de façonnage et de finition de meules rotatives.
2Le lot étudié ici est relativement important ; l’ensemble du matériel de mouture est composé de 87 fragments totalisant un poids de 1 317,8 kg. Après étude et identification de quelques recollages entre pièces, nous arrivons à un total de 76 outils de mouture.
3À cet ensemble s’ajoutent trois meules observées en 2009 en bordure immédiate de l’emprise de fouille, au cours d’une surveillance de travaux rue du 29e Régiment d’Infanterie, effectuée par le Service archéologique de la ville d’Autun sous la responsabilité de Yannick Labaune.
4On note d’emblée l’importance du corpus qui tranche sur d’autres ensembles connus et étudiés à Autun même et dans des sites urbains en Franche-Comté voisine (fig. 2). En effet, les fouilles de Besançon ont livré respectivement 0 à 8 meules pour une surface de 1 800 à 4 000 m2 ; celles du Lycée militaire à Autun, 41 meules pour une surface de 12 000 m2. En regard de cet ensemble autunois, celui du Faubourg d’Arroux apparaît donc bien comme particulièrement remarquable, avec deux fois plus de meules sur une surface trois fois inférieure.
5Nous avons pu distinguer trente-trois catillus, vingt et une meta, dix-neuf ébauches de meules rotatives (neuf catillus et dix meta), deux meules retaillées et une molette va-et-vient. Les trois meules rotatives repérées en 2009 n’ont pas été prélevées ni étudiées. La présence d’ébauches et de pièces retaillées témoigne d’une activité liée au façonnage des meules qui est pour l’instant essentiellement connue sur les sites de carrières (Anderson et alii, 2003 ; Farget, 2006 ; Jaccottey et alii, 2011e ; Longepierre, 2013), mais aussi parfois sur des sites ruraux périphériques (Longepierre, 2006 ; Boyer, Garcia, 2013 ; Guadagnin, 2014 ; Jaccottey, Jodry, à paraître). C’est donc principalement sur l’aspect façonnage, et pas sur l’intégralité du corpus meulier de cette fouille, que porte la présente étude. Toutefois, ces ébauches pourront être comparées avec les meules achevées découvertes lors de la fouille. L’intégralité des meules et des ébauches a été numérotée de 1 à 87.

Fig. 1. Localisation de la zone fouillée.
1. Matières premières et origines
6Cet ensemble est composé de meules en grès (soixante-neuf pièces), de quelques meules en roches basaltiques (cinq pièces) et de deux pièces en granite, dont une molette va-et-vient en remploi.
7Six principaux types de grès ont été employés (fig. 3). L’origine géologique de ces grès est connue pour une partie d’entre eux. Mais les prospections en cours n’ont pas permis de retrouver l’ensemble des zones d’extraction ; en voici le bilan provisoire :
on soupçonne l’existence de faciès de conglomérats et de grès grossiers à feldspaths blancs près d’Épinac-les-Mines, au hameau de Grandvaux, où une meule en cours de fabrication a été découverte devant une habitation moderne ;
le grès grossier ou conglomératique à feldspaths roses se rapproche des faciès grossiers du Permien basal connus dans la construction traditionnelle locale sous la dénomination de pierre de Vauteau, sur la commune de La Grande-Verrière, mais de nombreuses carrières récentes liées à l’extraction de matériaux de construction ont pu détruire toute trace d’exploitations meulières plus anciennes ;
les grès grossiers conglomératiques plus ou moins riche en lithoclastes n’ont pas été localisés dans le Trias autunois, mais il faudrait aussi les contrôler dans les formations du Permien de la pierre de Vauteau ;
les grès grossiers peu ou pas feldspathiques sont ubiquistes dans les grès triasiques au sud d’Autun, où plusieurs sites meuliers ont été identifiés : le Bois de Brosses à Auxy où des cuvettes d’extraction avec des bourrelets de déchets de taille ont été repérées, le Bois des Mouilles à Saint-Émiland où de nombreux creusements situés surtout sur le bord du plateau et le début de la pente ont été étudiés et ont livré de nombreuses ébauches gauloises et antiques ; au hameau de Fangy, des ébauches gauloises ont également été identifiées, non loin d’une carrière qui aurait livré des ébauches antiques sur la commune de Tintry (Bulliot, 1888) ;
les grès grossier à barytine en ciment peuvent également provenir du Bois des Mouilles ou d’affleurements peu étendus dans le secteur d’Antully et d’Auxy ;
enfin, les grès et conglomérats à grands fragments d’orthoses rosées restées quasiment inaltérées, « fraîches », constituent un faciès remarquable, bien représenté dans le corpus découvert par les fouilles du Faubourg d’Arroux. Ce faciès « rosé frais » est à rechercher en priorité entre Saint-Pierre-de-Varennes et Drevin, là où les grès triasiques reposent directement sur le granite porphyroïde à biotite, source idéale et immédiate pour les fragments de grands feldspaths frais visibles en abondance dans un certain nombre de meules du corpus étudié. Quelques moellons de construction montrent aussi de tels feldspaths frais à Grandvaux.
8En termes de distance, les matériaux les plus présents dans le corpus des meules et des ébauches ont été transportés sur des distances comprises entre 8 et 25 km : ce sont les grès à feldspaths roses et frais (secteur de Drevin à 25 km au sud-est), ceux à feldspaths blancs (secteur de Grandvaux à 20 km au nord-est) ou à feldspaths roses (Vauteau à 10 km à l’ouest) et dans une moindre mesure les grès peu feldspathiques des carrières du Bois des Brosses, Bois des Mouilles, Fangy et Tintry, situées entre 8 et 15 km à l’est d’Autun. Ainsi, toutes les zones de production de meules, supposées ou attestées sont situées dans l’environnement local du site, au maximum à une journée de transport (fig. 4).
Site | nb. de meules | Surface fouillée | nb. meules pour 1000 m2 | période d’occupation |
Besançon (25) Parking de la Mairie | 8 | 4000 m2 | 2 | Aug. / seconde moitié IIe s. |
Besançon (25) îlot Paris | 8 | 1800 m2 | 4,4 | Aug. / fin IIe s. |
Besançon (25) Palais de Justice | 0 | 2000 m2 | 0 | Aug. / seconde moitié IIIe s. |
Besançon (25) Rempart Dérasé | 1 | 2300 m2 | 0,4 | Aug. / fin IIe s. |
Besançon (25) Collège Lumière | 2 | 3500 m2 | 0,6 | Aug. / fin IIIe s. |
Autun (71) Lycée Militaire | 41 | 12000 m2 | 3,4 | Tibère / fin IIe s |
Autun (71) Faubourg d’Arroux | 76 | 3500 m2 | 21,7 | Aug. / IVe s. |
Fig. 2. Nombre de meules découvertes lors des fouilles urbaines en Bourgogne et Franche-Comté.

Fig. 3.Décompte par type de grès des meules et des ébauches découvertes au Faubourg d’Arroux.

Fig. 4.Localisation des zones d’extraction avérées et supposées.
2. Localisation des pièces et identification de l’atelier
9Lors de la première phase d’occupation du site (fig. 5, phase A), à l’époque augusto-tibérienne, les meules sont peu nombreuses et correspondent soit à des outils domestiques abandonnés au niveau des structures d’habitat, soit à des pièces réemployées comme le fragment de molette néolithique ou protohistorique retrouvé dans un trou de poteau.
10Au milieu du ier s. (fig. 5, phase B) apparaissent les premières ébauches. La position supposée de l’atelier repose sur la présence d’une ébauche de meule en place dans un bâtiment (ens. archi. 27) daté du milieu du ier s. ap. J.-C., au sud-est du site. L’ébauche de catillus (no 25) est calée sur des fragments de tuiles destinés à parfaire son assise sur le sol de terre sur laquelle elle repose. Une sablière basse et quelques poteaux permettent de restituer un bâtiment (fig. 6). Malheureusement les vestiges de cette phase sont particulièrement mal conservés dans cette partie de l’emprise. Ils ont été largement détruits par les constructions ultérieures, dès l’époque flavienne, et nous n’avons qu’une vue très lacunaire de la structuration de cet ensemble. Les autres meules sont réparties sur l’ensemble du site sans concentration particulière, dans des niveaux de remblais, des tranchées de récupération et une dans le niveau de voirie situé à l’est de la zone. L’atelier daté de cette période (40 à 70 ap. J.-C.) est donc implanté dans la partie sud-est de la zone fouillée, en bordure de la rue limitant l’îlot. Son extension peut aller au-delà des limites de la zone fouillée, notamment en direction des pièces repérées lors de la surveillance de travaux (rue du 29e Régiment d’Infanterie).

Fig 5. Localisation des meules et des ébauches pour chacune de phases d’occupation.

Fig. 6. Plan des vestiges de la phase B (40-70 ap. J.-C.) de la partie sud-est de la zone fouillée.
11À partir de la seconde moitié du ier s. (fig. 5, phase C), le quartier est en grande partie restructuré, et l’atelier de façonnage de meules disparait. Dès cette époque (70 à 120 ap. J.-C.), des meules ou des ébauches de meules (no 58) abandonnés sont réemployés dans des maçonneries, des foyers ou rejetés dans des remblais. Le réemploi de ces éléments se traduit par une plus grande dispersion dans l’espace.
12Pour les iie et iiie s. (fig. 5, phases D à F), les ébauches de meules sont toujours essentiellement rejetées dans la partie sud-est de la zone fouillée, tout comme bon nombre de meules dont certaines sont remployées dans les maçonneries. Les ébauches de meules sont cantonnées dans cette partie de la fouille alors que les fragments de meules en remploi sont fréquents dans la partie nord du site, notamment dans le comblement et les maçonneries d’un puits à l’extrémité nord de la fouille.

Fig. 7. Exemples d’ébauches dont la surface active porte des traces de broche.

Fig. 8. Comparaison entre les pentes des meules (meta et catillus) et les ébauches de meules.

Fig. 9. Flancs d’ébauches avec traces de broche (n os 16 et 71) et de ciseau (nos 72 et 70).
3. Étude technologiques des ébauches
13Dix-neuf ébauches ont été retrouvées sur ce site, dont dix meta (nos 16, 25, 29, 38, 57, 58, 70, 71, 72 et 76) et neuf catillus (nos 19, 42, 48, 49, 50, 60, 79, 81 et 87). À ces ébauches, ajoutons deux meules brisées, retaillées pour être transformées en moellons (nos 52 et 80).
14Aucun éclat n’a pu être identifié lors de la fouille, une partie de ces déchets ayant pu être évacuée. Plus généralement, le site montre une certaine lacune en déchets domestiques et artisanaux à partir du milieu du ier s. ap. J.-C. On trouve beaucoup moins de dépotoirs et ceux-ci sont souvent opportunistes (structures excavées désaffectées). Cet état de fait est connu à Autun. Il est à relier probablement à une gestion des déchets solides à l’échelle de la ville. On trouve de vastes dépotoirs sur les abords immédiats de la cité (Alix, 2014, t. 4 ; Labaune, Kasprzyk, 2003). Les déchets produits par ce type d’activité peuvent également fort bien se limiter à des sables, qui sont indétectables sur des substrats à matériaux granitiques ayant tendance à s’aréniser. Si la mise en forme et le façonnage des meules dans les carrières engendrent une importante production d’éclats (Jaccottey et alii, 2011e ; Jaccottey, 2013), le travail de régularisation des flancs et des ébauches ne produits que des éclats inférieurs au centimètre (expériences en cours, L. Jaccottey). C’est donc l’étude seule de ces ébauches qui doit permettre de reconstituer leur chaîne opératoire et de la comparer à celle mise en évidence dans les carrières.
3.1. Caractéristiques des ébauches
15L’ensemble des pièces ébauchées possède une surface active sur laquelle sont conservées des traces d’outils (fig. 7). Ces traces sont comparables à celles visibles sur les faces inférieures des meta qui sont parfois régularisées grossièrement. Celles-là, parfois très marquées, donnent à la surface active un aspect qui est incompatible avec leur utilisation. Dans la plupart des cas (nos 16, 25, 29, 42, 49, 50, 57, 58, 70, 72 et 87), ces traces sont très profondes et caractéristiques d’un travail à la broche (fig. 7). Pour d’autres pièces, l’aspect est plus régulier et résulte d’un travail au ciseau à taillant droit (nos 60, 71 et 81).
16Les pentes des surfaces actives de meules (meta et catillus) sont moins prononcées pour les ébauches que pour les meules achevées. Pour les ébauches de meta, la pente est comprise entre 3,1 et 14,8°, alors que celle des meules achevées est comprise entre 9 et 23° (fig. 8). La pente de la future surface active des catillus est comprise entre 5,4° et 12,5°, alors que celle des catillus achevés est quasiment toujours comprise entre 12 et 25° (fig. 8). Les ébauches sont donc faiblement coniques par rapport aux meules achevées.
17Les flancs d’une ébauche sur quatre conservent également des traces de broches (fig. 9, nos 16 et 71) ou d’une mise en forme plus soignée au ciseau (no 57, fig. 9 nos 70 et 72), alors que ces traces d’outils sont présentes sur une seule des meules achevées.
18Au sein du corpus étudié, il a été possible de calculer le diamètre de quarante-trois meules et dix-neuf ébauches (fig. 10). Les meules ont un diamètre compris entre 38 et 70 cm, avec une moyenne de 52,1 cm ; cinq pièces ont un diamètre de 53 et 55 cm et quatre un diamètre de 54 cm. Les ébauches ont un diamètre qui oscille entre 51 et 64 cm avec une moyenne de 57,7 cm ; quatre pièces ont un diamètre de 57 cm et trois un diamètre de 60 cm. Pour une fourchette nettement plus resserrée, le diamètre moyen des ébauches est donc supérieur de plusieurs centimètres à celui des meules achevées.

Fig. 10. Comparaison entre les diamètres des meules et des ébauches de meules.

Fig. 11. Ébauches de catillus régularisées au ciseau.
19Certaines ébauches de méta, dont la partie centrale est conservée, ne possèdent pas d’œil (no 57 et fig. 7, no 58). L’aménagement de la surface active de ces pièces est réalisé grossièrement avec une broche. En revanche, des meta dont la surface active est moins grossière (no 25) ou aménagée au ciseau (no 71) possèdent un œil non perforant (fig. 12).
20Les catillus intégralement conservés possèdent un œil (fig. 11, no 60 et fig. 7, no 87) que l’on peut observer aussi sur certaines pièces fragmentées (no 49 et fig. 11 no 79). Mais aucun de ces catillus entiers ne possède de perforation latérale liée à l’entraînement (fig. 11, no 60 et fig. 7, no 87).

Fig. 12. Ébauches de meta régularisées au ciseau.
21Ces premières observations permettent de constater que les différences observées entre les ébauches et les meules portent soit sur le pourtour de la pièce (diamètre, traces d’outils sur les flancs et perforation latérale du catillus), soit sur la surface active (pente, traces d’outil sur la surface active et œil de la meta ouvert au sommet de la surface active). C’est donc uniquement sur deux parties de la meule en voie de finition, flanc et surface active, que les artisans interviennent au sein de l’atelier urbain du Faubourg d’Arroux.
3.2. Mise en forme du flanc
22Les flancs des ébauches extraites des carrières peuvent encore conserver des traces de régularisation grossière. Ces traces résultant d’un travail à la broche sont nettement visibles sur les flancs d’ébauches (fig. 9, nos 16 et 71), mais également de quelques meules achevées. Elles sont à peine décelables sous les traces de régularisation fine d’une douzaine de meules et de six ébauches (nos 57, 58, 70, 71, 72 et 87). Ces traces sont verticales sur les pièces en grès grossier à feldspaths blancs (nos 1, 16, 21, 41 et 85), à feldspaths roses (nos 22, 27, 44 et 71) et à feldspaths frais et rosés (nos 24, 43, 63, 66, 68 et 86). Plus rarement, elles sont obliques sur quelques ébauches en grès grossier à feldspaths blancs (nos 57, 72 et 87) ou à feldspaths frais et rosés (nos 23 et 74) ainsi que sur des meules en grès grossier peu feldspathique (nos 58 et 70). Ces traces de broches obliques peuvent être rapprochées de traces analogues observées sur certaines ébauches découvertes dans les carrières du Bois des Mouilles et façonnées dans un grès similaire.
23La régularisation fine, visible sur les flancs de meules et d’ébauches (nos 49, 58 et 87), est essentiellement réalisée à la broche. Le travail de régularisation au ciseau (largeur 3,5 à 4 cm) sur toute la hauteur du flanc a été observé sur quatre ébauches (nos 57, 70, 71 et 72), et est encore visible sur le flanc de quatre meules. Un travail de régularisation de la face supérieure a également été effectué au ciseau sur certaines ébauches de catillus dont les flancs ont été régularisés (fig. 11, nos 60, 79 et 81).
24La régularisation des flancs entraîne une réduction du diamètre et permet de l’ajuster à celui de l’autre meule. La perforation latérale des catillus ne peut être commencée qu’à partir du moment où la circonférence de la meule est achevée, notamment pour en fixer la profondeur. Il est donc logique qu’aucune des ébauches de catillus ne possèdent cette perforation latérale, contrairement aux pièces achevées.
3.3. Mise en forme de la surface active
25La plupart des ébauches présentent une surface active encore intégralement aménagée à la broche (nos 16, 29, 42, 48, 49, 50, 57, 58, 70, 72 et 87) dont les traces sont par ailleurs difficiles à lire sur les ébauches en grès grossier à feldspaths frais et rosés (nos 19, 38 et 76). Peu d’ébauches ont été abandonnées au cours de la régularisation de la surface active, régularisation soit partielle, effectuée à la broche depuis le centre d’une des meules (fig. 12, no 25), soit plus avancée sur une seconde pièce (fig. 12, no 71) où la zone centrale est travaillée à la broche dans un premier temps, achevée ensuite avec un ciseau d’une largeur de 4 cm. La périphérie de la meule est régularisée avec un ciseau large (largeur de 6 cm) à tranchant fin. Les coups d’outils sont régulièrement espacés de 3 mm.
26Le percement de l’œil est en cours sur ces deux ébauches et il est probablement la cause du bris de ces deux pièces (fig. 12, nos 25 et 71). L’œil est creusé à la broche avec des coups d’outils donnés en oblique par rapport à son axe, ce qui va créer au fond de l’œil une petite tranchée annulaire d’environ 2 cm de largeur pour une profondeur de 0,5 cm. La partie centrale est régularisée par la suite.
27Le travail de finition de la surface active, outre le fait de rendre cette surface apte à la mouture des céréales, a également pour objectif de donner à la future meule sa pente définitive. La création de la pente de la meule détermine la hauteur de celle-ci en son centre et au niveau des flancs. Pour les catillus, il faut donc que la hauteur du flanc soit fixée pour déterminer la hauteur du creusement de la perforation latérale, alors que pour les meta, le creusement de l’œil (non perforant sur les meules d’Autun) n’intervient qu’une fois la hauteur de la meule fixée.
3.4. Déroulement de la chaîne opératoire (fig. 13)
28Les deux ébauches de meta dont la surface active est en cours de régularisation (nos 25 et 71) possèdent un flanc régularisé ou en cours de régularisation. De même, les catillus dont la surface supérieure a été parachevée au ciseau et dont la surface active a été régularisée présentent un flanc également régularisé (nos 60, 79 et 81). Le travail de finition du flanc et de détermination du diamètre définitif de la pièce intervient avant de terminer la surface active. L’œil des meta est creusé conjointement à cet aménagement de la surface active. Enfin, la perforation latérale des catillus semble avoir été réalisée juste avant l’ajout des pièces annexes (anilles, manche latéral…) et la mise en service du moulin.
4. Conclusion et mise en perspective
29Si le nombre de meules recueillies au Faubourg d’Arroux est particulièrement élevé pour la surface fouillée au regard d’autres sites urbains de Bourgogne et Franche-Comté, c’est la présence de dix-neuf ébauches de meules qui fait surtout la particularité de cet ensemble. Les ébauches sont toutes fabriquées à partir de grès locaux, dont les affleurements sont distants de quelques dizaines de kilomètres. Le diamètre des meules à l’état d’ébauche n’est pas le diamètre définitif ; les surfaces actives sont grossièrement mises en forme, les catillus ne possèdent pas encore de perforation latérale et l’œil des meta n’a pas été creusé. Tous ces aménagements vont être réalisés dans un atelier daté entre 40 et 70 ap. J.-C., situé à l’angle sud-est de la zone fouillée.
30L’étude des carrières et des ébauches du Bois des Mouilles sur la commune de Saint-Émiland a permis de recenser neuf zones d’extraction, représentant 91 carrières et de découvrir un nombre important d’ébauches de meules circulaires, soit 78 au total (Jaccottey, 2014a). Le matériau exploité peut correspondre au grès grossier peu feldspathique présent dans le corpus des meules d’Autun. Parmi les ébauches gauloises et antiques découvertes dans les carrières du Bois des Mouilles, celles dont le travail de façonnage est le plus avancé sont régularisées sur toutes leurs faces. Certains catillus possèdent déjà l’œil, en cours de perforation ou perforé. La cuvette et le réceptacle sont également façonnés directement dans les carrières. En revanche, l’œil n’est jamais creusé sur les ébauches des meta et aucun catillus ne possède de perforation latérale. Le degré d’achèvement des ébauches à la sortie des carrières du Bois des Mouilles est donc similaire à celui des ébauches les plus frustes observées lors de la fouille d’Autun. Au total, on observerait une segmentation de la chaîne opératoire, avec la réalisation de produits semi-finis dans les carrières, ensuite achevés dans un atelier situé en contexte urbain qui en assure donc la diffusion.
31La question est de déterminer si l’exemple autunois est révélateur d’une pratique en usage plus largement dans la Gaule romaine. Aucune découverte de ce type n’est pour l’instant connue en Gaule, en dehors d’un atelier lié à des productions de molettes à trémie à Lattes entre 325 et 250 av. J.-C., caractérisé par la présence de deux ébauches en basalte et de couches d’éclats dans la même roche (Py, 1992, p. 215). Ces deux pièces ont été brisées lors de la réalisation de la fente. Une troisième pièce, pour laquelle nous n’avons pas d’information contextuelle, est une meta à œil non perforant dont la surface active est en cours d’aménagement au ciseau (ibid., p. 215).
32Les carrières antiques de Chables en Suisse (Anderson et alii, 2003), de La Salle dans les Vosges (Farget, 2006 ; Farget, Fronteau, 2011), du Portus (Jaccottey et alii, 2011e) et de Saint-Andeux dans le Morvan (Jaccottey, 2013) ont livré quelques catillus dont l’œil est percé ou en cours de percement et dont le flanc ne possède pas de perforation latérale. L’œil des meta n’est en cours de percement que sur quelques ébauches de La Salle et du Portus. À Chables, les auteurs de l’étude suggèrent que la finition et la commercialisation sont réalisées dans un atelier urbain, à Aventicum, à environ 15 km du site (Anderson et alii, 2003, p. 272).
33À la Wantzenau (Forrer, 1911 ; Jodry, 2000), au nord de Strasbourg, une embarcation du iiie siècle a livré vingt-sept ébauches en basalte dont l’œil est en cours de percement et dont la surface active n’est pas aménagée. C’est probablement un chargement, versé en bordure d’une voie antique à Choisey dans le Jura, qui a livré un ensemble de meules, avec deux ébauches de catillus dont les surfaces actives et le flanc sont aménagés grossièrement et dépourvus de perforation latérale. Ces deux exemples illustrent le transport à l’extérieur des carrières.

Fig. 13. Restitution de la chaîne opératoire.
34Tous ces cas permettent d’envisager une segmentation de la chaîne opératoire de fabrication des meules : dans un premier temps, des blocs ou des cylindres sont extraits de la carrière et subissent une première mise en forme ; puis ces meules sont diffusées sous la forme de produits semi-finis vers des sites spécialisés où ils sont achevés avant d’être mis en service. Cela implique la présence d’ouvriers spécialisés dans les carrières et sur les sites où les meules sont terminées. Un bilan plus large sur l’état d’avancement des ébauches à la sortie des carrières a été dressé récemment (Jaccottey, Jodry, à paraître).
35À Autun en particulier, il s’agit donc d’un atelier meulier spécialisé où les travaux réalisés consistaient en ajustage avec mise au diamètre et réglage de la pente active, associées avec le creusement des logements d’axe et de dispositif d’actionnement. Ces opérations de finition débouchaient sur la vente au détail d’outils de mouture, ce qui implique aussi bien la fourniture de l’ensemble du moulin, couple meta / catillus, que la proposition de l’un de ces deux éléments. Ainsi, dans le cas d’usure complète ou de bris d’une des parties du moulin, il était alors possible de la faire remplacer. Cette pratique est similaire à celle qui avait cours aux époques médiévale et moderne pour les meules de moulins hydrauliques, où parfois seule une des meules était remplacée. En effet, les deux meules n’ont pas obligatoirement la même durée de vie et lors des fouilles de moulins hydrauliques les catillus sont généralement plus nombreux que les meta, car plus fréquemment brisées. Nous disposons aussi de l’exemple antique des moulins d’En Chaplix à Avenches qui ont livré quinze catillus et sept metas (Castella, 1994). Ces chiffres sont conformes à ceux observés sur le corpus du Faubourg d’Arroux, où vingt et une meta ont été découvertes pour trente-trois catillus. À une toute autre échelle, ils rejoignent l’ensemble des données obtenues depuis la fin de la période gauloise jusqu’à l’époque médiévale pour l’ensemble des meules rotatives recensées en France, Suisse et Belgique, qui comporte 1604 meta et meules dormantes contre 2166 catillus et meules tournantes, avec 588 meules indéterminées1.
Notes de bas de page
1 Base de données « Meule Rotative », Programme collectif de Recherche « Évolution typologique et technologique des meules du Néolithique à l’an mille sur le territoire français ». Consultées le 27/02/2015.
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Les meules du Néolithique à l’époque médiévale : technique, culture, diffusion
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Les meules du Néolithique à l’époque médiévale : technique, culture, diffusion
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