Introduction
Texte intégral
1C’est dans les échafaudages tubulaires de l’église de Saint-Nectaire qu’est née, le 14 mars 2002, ma collaboration scientifique avec Bruno Phalip. Nos stimulants échanges autour des problématiques d’érosion-conservation-restauration des monuments historiques n’ont cessé depuis lors, sur des terrains divers, de l’abbatiale de Manglieu dans le Puy-de-Dôme au temple de Ta Keo à Angkor en passant par l’enceinte chypriote de Famagouste. Ces échanges scientifiques ont souvent débordé le cadre académique pour nous amener à partager sans le dire notre philosophie de la vie.
2D’emblée, je fus impressionnée par sa connaissance intime, à la fois intériorisée et charnelle, des matériaux de construction, mais aussi de l’outil et du geste que lui dévoilent les divers visages offerts par l’épiderme des maçonneries médiévales. Cette connaissance, savante et sensible, prend sa source à la fois dans une érudition boulimique et dans une pratique de la restauration acquise dès ses jeunes années, notamment sur les chantiers Monuments Historiques avec les Compagnons du Devoir. Depuis lors, la réflexion de Bruno Phalip n’a cessé d’être alimentée conjointement par la lecture approfondie de théoriciens de la conservation-restauration aux philosophies contrastées, de Ruskin à Viollet-le-Duc en passant par Boito, et par un dialogue étroit entretenu avec les acteurs de la restauration, des tailleurs de pierre aux architectes en chef des monuments historiques. Penseur et praticien, Bruno Phalip n’a de cesse de confronter théorie et pratique en matière de stratégies de conservation-restauration. Mais sa pensée bouillonnante le conduit à s’intéresser plus largement au rapport entretenu par le projet de restauration avec l’histoire matérielle et sociale, et aux enjeux mémoriels, sociétaux, politiques, financiers et environnementaux de la restauration des monuments historiques.
3Tout au long de sa carrière, Bruno Phalip s’est affirmé à la fois comme un passeur de frontières, disciplinaires et institutionnelles, et comme l’animateur inspiré de fécondes réflexions collectives. En témoignent ses nombreuses directions d’ouvrages collectifs dans lesquels se croisent et parfois se télescopent des regards multiples issus d’une grande diversité de domaines : histoire de l’art et archéologie, géomorphologie, géologie et biologie, architecture, conservation et restauration. Si Bruno Phalip a tout naturellement privilégié les collaborations avec des équipes françaises et internationales d’histoire de l’art et d’archéologie médiévales, avec un tropisme lyonnais marqué, sa rencontre avec notre équipe « Vitesse de l’érosion » du laboratoire GEOLAB fut pour lui l’occasion d’une « respiration » en forme d’immersion dans la communauté des chercheurs naturalistes.
4En 2004, la création de la MSH de Clermont-Ferrand nous offrit un cadre fédérateur pour le montage et le co-pilotage des programmes interdisciplinaires TECHNÈ et CITADEL. Lieu de partage d’idées iconoclastes, de technologies innovantes et de « bonne chère », notre Monument Dream Team identifia rapidement en lui un guide très sûr qui nous évita bien souvent de nous fourvoyer dans les seules voies explicatives naturalistes. Nous l’avions initialement contacté pour nous aider à caler dans l’espace et dans le temps le point de départ de l’érosion des parements d’édifices médiévaux affectés par différentes formes de la « maladie de la pierre ». Nous abordions alors ces épidermes monumentaux comme les affleurements rocheux naturels auxquels nous étions accoutumés, avec un double objectif : la quantification de l’érosion historique et l’explication des vitesses d’érosion obtenues, qui ne prenait alors en compte que la qualité de la pierre et le degré d’agressivité climatique. Non seulement Bruno Phalip remplit son office à travers le phasage des édifices et l’interprétation des marques lapidaires, mais il nous livra une nouvelle clé d’interprétation d’érosions accélérées que notre seule approche naturaliste peinait à expliquer. Grâce à lui, les modalités de restauration des édifices – notamment à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle – formèrent avec la qualité de la pierre et le niveau de stress climatique un triptyque intégrateur, au sein duquel l’incompatibilité entre matériaux de restauration et matériaux de construction occupa très vite une place cardinale. En témoignent notamment nos travaux communs sur les effets dévastateurs pour l’épiderme médiéval de la reprise en sous-œuvre de la façade de l’Abbatiale de Manglieu.
5Un autre terrain d’entente fut rapidement trouvé autour de la nécessité de s’affranchir de la dichotomie Nature-Culture pour aborder sans idées préconçues la question des relations entre le végétal et l’architecture. Alors que l’arbre et le lichen étaient très majoritairement perçus, dans le monde de la conservation-restauration, notamment en France, comme les ennemis systématiques de la pierre monumentale, des voix discordantes s’élevaient dans certains pays européens depuis plusieurs décennies. Ainsi, à la faveur d’un fructueux partenariat entre conservateurs de English Heritage et biogéomorphologues de l’Université d’Oxford avec lesquels nous échangions, les bienfaits de la végétation colonisatrice des monuments avaient été mis en avant et les méfaits des nettoyages intempestifs des biofilms colonisateurs dénoncés. Des années 1970 à nos jours, les travaux se sont multipliés qui ont démontré dans bien des sites le rôle protecteur, régulateur, stabilisateur voire embellisseur de la pellicule vivante, bactérienne à forestière, qui colonise les monuments. En témoignent les biopatines lichéniques qui protègent l’épiderme des monuments méditerranéens depuis l’Antiquité, le biocalcin fabriqué par les bouillons bactériens projetés sur les parements détériorés des églises du Poitou pour en reconstituer l’épiderme, et les couverts forestiers régulateurs qui ralentissent considérablement la détérioration des parements sculptés d’Angkor. C’est donc tout naturellement que nous avons partagé l’enthousiasme de Bruno Phalip pour le choix des services patrimoniaux du Haut-Rhin de maintenir les châteaux vosgiens sous couvert forestier et celui de certains conservateurs britanniques et italiens d’utiliser la végétation pour « coiffer » les vestiges monumentaux consolidés ou en combler les lacunes.
6Mais la propension de Bruno Phalip à prôner le réensauvagement des monuments historiques et sa dénonciation véhémente de la « pasteurisation » de monuments nettoyés, blanchis, lissés et liftés ne s’appuient pas seulement sur un corpus de connaissances qui légitiment ses prises de position. Elles s’enracinent dans une vision du monde qui impose de laisser toute sa place à la vie et de redonner toute son épaisseur au temps qui passe. Elles sont en prise avec son plaidoyer pour la réintégration du « sensible » dans l’acte de restaurer et son rejet d’un technicisme et d’un hygiénisme encore trop prégnants dans nos sociétés et nos institutions. En évoquant les « basiliques moussues » chères à Chateaubriand et « l’ode à l’usure » composée par le poète japonais Yosioko Minoru, Bruno Phalip ne cesse de proclamer, à la suite de Peregalli dans Les lieux et la poussière, « la beauté de l’imperfection » des épidermes monumentaux chargés d’histoire, sociale et naturelle. En découle tout naturellement son penchant affirmé et assumé pour un entretien au long cours et une conservation économe des monuments, et sa défiance devant des opérations commando de restauration dont la réversibilité est illusoire. Pourfendeur des « fantômes mensongers » du restauré, Bruno Phalip n’en fait pas pour autant preuve d’angélisme, reconnaissant sans peine la nécessité ponctuelle d’un recours à des interventions plus lourdes dès lors que la stabilité d’un édifice est menacée.
7Partisan d’une « analyse vagabonde problématisée », Bruno Phalip occupe une place singulière dans un monde académique de plus en plus normatif. Car s’il assoit toujours ses analyses critiques, voire cliniques, des discours et des pratiques relatifs à la restauration des monuments, sur une argumentation serrée, il se signale par les accents fougueux de certains de ses écrits. Ceux-ci s’apparentent, selon sa propre terminologie, à des « brûlots probablement excessifs », qui ne sont pas sans évoquer à nos yeux les talents de pamphlétaire d’un Victor Hugo. Si de tels accents peuvent détonner dans l’univers policé et codifié des cénacles universitaires et du microcosme de la conservation-restauration du patrimoine, la liberté de ton et l’exaltation dont ils sont porteurs sont extraordinairement rafraîchissantes. Bien loin de réduire la portée de son manifeste en faveur d’interventions douces respectueuses de l’écologie du bâti, ces inflexions tour à tour lyriques et véhémentes lui donnent du relief. Ce faisant, elles contribuent à emporter l’adhésion quant à l’urgente nécessité de renouveler regards et pratiques en matière de modalités de transmission du patrimoine monumental.
Auteur
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Marie-Françoise André
Professeur émérite à l’Université Clermont Auvergne. Laboratoire de Géographie physique et environnementale GEOLAB (UMR 6042-CNRS/UCA). Marie-Françoise André est une géomorphologue spécialisée dans l’analyse des rythmes d’érosion de la pierre en contexte naturel (milieux polaires) et architectural (églises d’Auvergne, temples d’Angkor, fortifications méditerranéennes), sous l’influence des changements environnementaux et des interventions humaines. Elle a codirigé avec Bruno Phalip les programmes interdisciplinaires TECHNÈ et CITADEL de la MSH de Clermont-Ferrand avec le soutien de l’IUF.
mfandre39@gmail.com
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