Des ruines au musée, les œuvres lapidaires de l’ancienne abbaye Saint-Alyre (Clermont-Ferrand)
Résumés
Dans les années 1830, Achille Allier s’attelle à l’écriture de L’ancien Bourbonnais et évoque avec férocité le « monument-carrière ». Il fustige les pratiques de récupération qui dépècent les monuments et in fine signent leur disparition. Car même si la Monarchie de Juillet, depuis 1830, prolongeant ainsi les lois promulguées pendant la Révolution française, a mis en place des règles administratives pour préserver et conserver les monuments, l’application des lois s’avère en réalité lente et laborieuse. Les élites intellectuelles, à Paris comme en Province, s’en émeuvent. Celles-ci vitupèrent tout à la fois contre le cynisme et l’inertie des autorités et l’inconséquence impie du peuple qui profane les vestiges de la Nation en les collectant et en les réutilisant à des fins indignes. Une économie des ruines tire en effet parti (et profit) des monuments abandonnés. C’est le devenir de ces artefacts, en Auvergne, et plus particulièrement ceux de l’ancienne abbaye Saint-Alyre, à Clermont-Ferrand, qui nous intéresse ici. Dès la période révolutionnaire, se met en effet en place une réflexion sur le devenir de ces artefacts. Des artefacts ressources qui vont connaître des devenirs très différents, qu’ils soient l’objet d’une récupération qui fait de ces objets des matériaux ou qu’ils soient assignés à une métamorphose qui fait de ces objets des œuvres d’art dans les espaces muséaux qui se constituent progressivement.
In the 1830s, Achille Allier writes L’ancien Bourbonnais and ferociously evoked the "monument-career". He denounces the recovery practices that tear up monuments and ultimately signify their disappearance. Because even if the July Monarchy, since 1830, thus extending the laws promulgated during the French Revolution, has put in place administrative rules to preserve and conserve monuments, the application of the laws is in reality slow and laborious. The intellectual elites, in Paris as in the provinces, are moved by this. These hate both the cynicism and inertia of the authorities and the impious inconsistency of the people who desecrate the remains of the nation by collecting and reusing them for unworthy ends. An economy of ruins indeed takes advantage (and profits) from abandoned monuments. It is the fate of these artefacts, in Auvergne, and more particularly those of the former Saint-Alyre abbey, in Clermont-Ferrand, that interests us here. From the revolutionary period, a reflection on the future of these artefacts took place. Resource artefacts that will experience very different fates, whether they are the object of a recovery which turns these objects into materials or whether they are assigned to a metamorphosis which makes these objects works of art in museums that are gradually being formed.
Entrées d’index
Mots-clés : mémoire, musée, patrimoine, récupération, remploi, vandalisme
Keywords : memory, museum, heritage, recovery, reuse, vandalism
Texte intégral
1« Rien n’est au repos, ni à l’état permanent en ce bas monde et, dans l’univers, tout se meut, s’altère, se décompose et se recompose ». Ces mots d’Eugène Viollet-le-Duc évoquent la mobilité de l’animé et de l’inanimé, leur fragilité aussi, et au-delà, paradoxalement, leur force car c’est bien la mobilité des choses qui fonde leur mue et leur constant ou inconstant devenir. Voici donc une abbaye, Saint-Alyre, à Clermont-Ferrand, qui, dans les dernières années du XVIIIe siècle, n’est plus qu’une carcasse inerte, lentement démantibulée jusqu’à disparaître dans les premières années du XIXe siècle. De part et d’autre de ces bornes chronologiques qui ancrent dans le temps le début et la fin d’une agonie, deux récits comme deux boutures, ceux des pierres de Saint-Alyre, pierres encloses dans l’édifice, préservées et valorisées pour faire mémoire du passé, reliques d’un temps lointain dont l’on se pare pour mieux asseoir son autorité et sa légitimité dans le présent, et ceux des pierres démembrées de l’édifice, artefacts soumis aux aléas de la dislocation, tour à tour objets de peu ou objets de bien.
1. La disparition de l’abbaye à l’époque révolutionnaire
« […] tu t’es permis de vendre le pavé du cœur, de la sacristie et des chapelles de la cy devant église de Saint-Alyre ainsi que le pavé de la sacristie et une voûte formant une tribune de la cy-devant église de Sainte-George » (Archives départementales du Puy-de-Dôme, 1Q2067).
2Le 8 pluviôse an II, les administrateurs du district de Clermont-Ferrand adressent une lettre au citoyen Verdier :
« Nous venons d’apprendre citoyen que par suite de ta commission pour la vente des meubles et boisements des églises, tu t’es permis de vendre le pavé du cœur de la sacristie et des chapelles de la cy devant église de Saint-Alyre ainsi que le pavé de la sacristie et une voûte formant une tribune de la cy-devant église de Sainte-George. En conséquence tu voudras bien te transporter sur le champ au directoire pour nous rendre compte de ta conduite à cet égard »1.
3L’abbaye Saint-Alyre est fondée dans un faubourg de la ville de Clermont, le vicus christianorum évoqué par Grégoire de Tours, jalonné de basiliques chrétiennes et funéraires. Elle enclôt en ses murs trois sanctuaires, les églises Saint-Alyre, Saint-Vénérand et Saint-Cassi, connue ensuite sous le vocable de Sainte-George. Lieu d’inhumation de nombreux corps saints, le vicus christianorum dessine une vaste zone de pèlerinage à partir de la fin de l’Antiquité tardive2. Les récits hagiographiques n’ont de cesse de rappeler l’ancienneté de la fondation. Si l’abbaye est sans doute fondée au haut Moyen Âge, les premiers actes conservés, ceux du chartrier de Saint-Alyre, ne remontent pas avant la deuxième moitié du XIIe siècle3. L’abbaye, nous le verrons, est un monument abondamment commenté pour son étalage de l’antique. De la même manière que les réécritures forgent un passé prestigieux, les artefacts conservés dans l’abbaye déploient une véritable mise en image de la généalogie des lieux4. Le passé informe le présent en ce qu’il lui donne une structure signifiante5. Le monument est alors une anthologie, un acte architectural, fort de coutures disparates qui disent le passé. Ces artefacts sont singularisés à la fois dans leur insertion dans le monument, dans leur remploi, et à la fois dans le regard que l’on porte sur eux, un regard savamment entretenu : l’abbaye est en effet une étape incontournable pour les voyageurs qui rapportent avec soin la visite des lieux, précisant bien souvent que les religieux ont déporté leur attention avec acribie sur ces reliques du passé. La période révolutionnaire opère un renversement de paradigme : la valeur des artefacts ne tient plus à leur association avec l’édifice, mais à leur dissociation. La ruine de l’édifice assigne une autonomie nouvelle à ces artefacts, comme à l’ensemble des matériaux d’ailleurs, ce qui signe de fait une dualité des possibles. Ils sont Janus : des objets de bien pour le marchand (ils sont un bien personnel dont il va tirer un profit), mais aussi pour l’érudit au sens large (ils sont un bien universel, qu’il importe de préserver et de transmettre aux générations futures, en somme un patrimoine). L’artefact devient donc ressource, une ressource polysémique et les usages qui en découlent sont alors contradictoires, voire rivaux. C’est ce que l’on va voir au XVIIIe siècle quand l’abbaye devient Bien National et est progressivement démantibulée.
4Si en janvier 1794, le citoyen Verdier est convoqué par les administrateurs du district pour répondre du commerce des matériaux récupérés dans l’abbaye, c’est en réalité depuis plusieurs années déjà que l’ensemble architectural est désossé. Deux ans plus tôt, en mars 1792, le maire et ses officiers municipaux écrivent ainsi qu’ils ne voient aucun inconvénient à accéder aux « désirs que témoignent quelques citoyens d’acquérir les matériaux provenant de la démolition de la tour porte et du logement ». Ils évoquent à leurs yeux « l’avantage d’éviter des frais d’entretien d’une clôture qui devient inutile »6. Les biens du clergé ont été mis à disposition de la Nation, à partir de novembre 1789 et « en conséquence et conformément aux décrets de l’Assemblée nationale » sont mis aux enchères des Biens nationaux, quelques semaines plus tard, le 30 avril 1792 :
« La propriété de la tour placée au-dessus de la porte de la cour qui conduit à l’église de Saint-Alyre, l’emplacement depuis ladite tour jusqu’au coin (…) de la grange réservée pour le curé. Enfin les matériaux de la maison du portier et du mur de clôture depuis ladite tour jusqu’au mur de division fait par l’adjudicataire de l’enclos et bâtiments de Saint-Alyre. Tous lesdits objets faisant partie du cy-devant couvent de Saint-Alyre »7.
5En quelques mois, l’abbaye n’est plus qu’un fracas de fragments. En avril 1795, les autorités sont de fait dépassées par l’ampleur des démantèlements et un arrêté révèle une forme de prise de conscience patrimoniale :
« Il a été exposé que les dévastations antécédentes, les destructions en tout genre et les ravages qui avaient été la suite des maux que nous avions éprouvés semblaient imposer aux administrateurs une surveillance d’autant plus active qu’il faudrait non seulement conserver mais encore réparer autant qu’il serait possible les suites des malheurs et […] du vandalisme. Il n’est pas douteux qu’en général les bâtiments se dégradent par le fait seul du non-usage, le défaut d’entretien y ajoute encore une rapidité bien plus grande et il est facile de concevoir l’insuffisance des soins de l’administration pour y suppléer. Il n’est pas possible de voir sans douleur la dégradation journalière qu’éprouvent les cy-devants églises et la vigilance de l’administration ne peut être indifférente à une perte aussi réelle et propre affliger tous les bons citoyens »8.
6Si la Convention, en prescrivant l’abolition des emblèmes féodaux, a été à l’origine de ces destructions, elle élabore très tôt de multiples mesures afin de contrer les dégradations et préserver les biens de la Nation. En somme agir contre ce vandalisme que déplorent les autorités clermontoises en évoquant l’abbaye dépecée. Ce terme, « vandalisme », a été forgé par l’abbé Grégoire quelques mois plus tôt pour dénoncer les exactions commises par les révolutionnaires. Il présente trois rapports sur les destructions opérées par le vandalisme et sur les moyens de le réprimer devant la Convention le 14 fructidor an II, le 8 brumaire et le 24 frimaire an III.
« De toutes parts », écrit-il, « on faisait main basse sur les livres, les tableaux, les monuments qui portaient l’empreinte de la religion, de la féodalité, de la royauté ; elle est incalculable, la perte d’objets religieux, scientifiques et littéraires. Quand la première fois je proposai d’arrêter ces dévastations, on me gratifia de l’épithète de fanatique ; on assura que sous prétexte de conserver les arts, je voulais sauver les trophées de la superstition. Cependant tels furent les excès auxquels on se porta qu’enfin il fut possible de faire entendre utilement ma voix et l’on consentit au Comité d’Instruction Publique à ce que je présentasse à la Convention un rapport contre le vandalisme. Je créai le mot pour tuer la chose »9.
7L'État prend conscience de l’héritage que constitue le patrimoine, de son rôle, de son devoir de le conserver et, in fine, de le transmettre aux générations futures. Les monuments et œuvres d’art confisquées ne sont plus considérés comme des vestiges de la superstition, du despotisme ou de la féodalité qu’il faudrait abattre, mais comme un bien qu’il importe tout au contraire de préserver et de transmettre10. Dès lors, la récupération est une forme de profanation condamnable. Et incompréhensible. Les autorités ne peuvent que déplorer en effet les actions de ces hommes présentés comme des prédateurs qui font fi du monument, et qui le déconstruisent pour de basses raisons mercantiles. Une économie des ruines tire en effet parti (et profit) des monuments abandonnés. À Clermont-Ferrand, les autorités cherchent à juguler ces récupérations pour la bonne et simple raison qu’elles sont contraires à la législation et au-delà mettent en péril le monument et ceux qui s’attellent à son exploitation. Néanmoins, elles demeurent impuissantes et ne peuvent que constater la ruine du monument, et la condamner. Le 15 fructidor an III, les administrateurs du département du Puy-de-Dôme témoignent ainsi aux administrateurs du district de Clermont-Ferrand que « la conservation (…) ne peut sous aucun rapport offrir la moindre utilité pour la République »11. Le 24 vendémiaire an IV, ces derniers confirment « que la démolition des clochers de l’église a réduit cet édifice dans un état de délabrement difficile à décrire » et que les adjudicataires, pourtant prévenus, n’ont pas engagé « les réparations auxquelles ils sont tenus »12. L’ensemble est perdu.
2. Ce que fut l’abbaye
« (…) elle est riche en colonnes, en sarcophages, en autels de marbres et de jaspes » (Tardieu A., De Limoges à Clermont et à Thiers en 1631, Extrait et traduction de l’itinéraire d’Abraham Golnitz, Lyon, 1882, p. 13).
8Il faut revenir ici sur l’abbaye pour mieux comprendre les enjeux de sa ruine et de la patiente collecte de ses artefacts. L’histoire de l’abbaye est en réalité une histoire morcelée dès le départ. Le monument est une anthologie, nous l’avons évoqué, une collection de fragments judicieusement sélectionnés, distingués, valorisés. Une collection qui s’enrichit au gré des fouilles dans l’abbaye. Le morceau fait partie de l’identité du lieu. Et l’ironie, c’est que le monument finit en morceaux, on ne le connaît que par ses morceaux, des fragments erratiques qui disent une histoire fragmentaire, amputée. Faire une histoire morcelée, c’est accepter alors de s’attacher au dérisoire et à l’incomplet, c’est accepter que ces objets erratiques puissent révéler une tout autre histoire du monument, une histoire palimpseste qui compose, décompose, recompose le monument, qui ne saurait être un corps inerte et uniforme, mais un corps hybride, riche de greffons multiples, riche de ses plaies et de ses coutures. Alors, ces morceaux, quels sont-ils ? Ils sont d’abord un rattachement à un temps, l’Antiquité. À l’appui des textes qui ancrent la fondation dans les temps les plus anciens et qui font de l’abbaye un lieu clé de la topographie religieuse clermontoise, le déploiement de l’antique, abondamment relayé par les auteurs, montre, démontre même, l’antiquité des lieux. L’abbaye, au fil des siècles, se constitue en effet comme un véritable musée des antiques.
« Près de la Tiretaine, on voit l’abbaye de Saint-Alyre, hors de la ville. Son architecture est superbe ; elle est flanquée de tours comme une ville forte ; elle est riche en colonnes, en sarcophages, en autels de marbres et de jaspes », écrit Abraham Golnitz lors de son étape à Clermont alors qu’il parcourt le Forez et le Lyonnais dans le premier tiers du XVIIe siècle13.
9Ces artefacts font signe. Il y a un usage stratégique de ces artefacts pour conforter l’ancienneté de l’établissement et de la même façon son autorité. Certains étaient rattachés aux expéditions de saint Alyre lui-même. C’est le cas des colonnes de marbre que lui aurait remises l’empereur Maxime pour le remercier d’être venu jusqu’à Trèves pour guérir sa fille. Grégoire de Tours évoque cet épisode, sans faire mention toutefois de ces colonnes14. C’est l’auteur de la Vie de saint Alyre qui évoque le premier ces colonnes15. Les légendes forgées par la suite lient l’origine des colonnes remployées dans l’abbaye, et notamment dans le cloître, à ce voyage, et cette précision est loin d’être anodine. Capitale de la province de Première Belgique, la Colonia Augusta Treverorum est l’une des capitales éphémères de l’Empire romain. Siège de la préfecture des Gaules dès la fin du IVe siècle ou au début du Ve siècle, Trèves est une cité prestigieuse, jalonnée de monuments imposants à l’image de la Porta Nigra, l’une des portes de la ville, réutilisée comme église au Moyen Âge. Tout au long du Moyen Âge, et bien au-delà, les colonnes apparaissaient donc aux yeux de tous comme la marque indubitable de l’ancienneté des lieux. Au XVIIIe siècle, Piganiol de La Force décrit ainsi le cloître de l’abbaye : « On trouve dans le Cloître quantité de petites colonnes de marbre de différentes couleurs »16. Jacques-Antoine Dulaure, archéologue et historien clermontois qui débute à partir de 1788 une Description de la France par provinces, évoque à son tour ces colonnes et fait référence à un tableau placé dans le chœur de l’église qui remémorait cet épisode :
« Le tableau du milieu a pour sujet un événement digne de figurer dans les annales de la sottise humaine, & que les Moines n’ont pas craint, dans ce siècle-ci, de faire revivre dans cette peinture, qu’ils ont encore fait placer au milieu du sanctuaire de leur église. Maxime, Empereur de Trèves, avait une fille possédée du Démon, à ce qu’il croyait ; il manda Saint-Allyre, dont la réputation était fort étendue. Le saint arrive, il exorcise la Princesse ; elle paraît évanouie, & le Diable, aux yeux de toute la Cour, lui sort par la bouche : c’est l’instant du tableau. Le Diable sorti paraît dans les airs chargés de colonnes. Le saint avait profité de l’occasion pour obliger le malin esprit à lui fournir des colonnes de marbre qu’il destinait à la construction de son monastère, & le Diable obéissant s’empresse de fournir ces colonnes exécutées sans doute par des architectes de l’enfer »17.
10Il décrit également une fresque représentant l’origine miraculeuse des colonnes :
« Ce miracle est peint sur le mur, & proche un des angles du cloître ; on y voit également dans les airs le Diable chargé de colonnes de marbre. Pour appuyer cette tradition, on montre les marbres qui, quoique très rares en Auvergne, abondent dans cette abbaye. On montre aussi les colonnes du cloître, qui sont de formes différentes, & dont la plupart sont en marbre de diverses sortes. Les colonnes qui décoraient l’ancien cloître, étaient toutes en marbre […] »18.
11Que les colonnes proviennent de Trèves ou de Clermont, peu importe au fond. Ce qui importe, c’est l’antiquité de ces artefacts, l’apparent chaos de leur insertion dans la structure de l’édifice, qui suggère avec force leur diversité et leur abondance. À cet égard, les descriptions précises livrées par Michel-François Verdier-Latour nous fournissent de précieux renseignements sur la mise en œuvre de ces colonnes :
« La description que je vais faire de ces colonnes et des autres monuments trouvés dans cette même enceinte, le placement hors d’œuvre de quelques-unes d’entre elles, l’insuffisance des autres pour faire en entier les colonnades du cloître ; cet ensemble indiquera parfaitement, que tous ces objets réunis ont été des restes d’antiques démolitions. Deux de ces colonnes de marbre vert, de la hauteur de dix à douze pieds à peu près et d’un pied de diamètre, figuraient devant le massif de deux des piliers de la chapelle de notre dame, à la place de l’ancienne maçonnerie, qu’on avait écorchée à cet effet. Les autres recoupées à la hauteur de cinq à six pieds faisaient partie de la colonnade du cloître. Le plus grand nombre différait entre elles, par leur grosseur, leur qualité, leur espèce et leur travail. Les plus grosses de marbre vert ou noir avec leurs chapiteaux et leurs soubassements figuraient aux quatre angles du cloître ; plusieurs des autres étaient d’un beau marbre jaspé, et les plus remarquables étaient des colonnes torses d’un superbe marbre à grandes bandes rouges et blanches »19.
12Dans l’abbaye voisinent en effet des colonnes remployées de gabarits différents, de couleurs différentes. Ce caractère hétéroclite fait partie intégrante du remploi. Et il n’est en rien jugé de façon péjorative, comme ce sera le cas au XIXe siècle et dans les premières décennies du XXe siècle où justement le disparate sera pris comme un point d’appui pour dénigrer les pratiques de récupération. L’hétéroclite ici importe peu. Ce qui importe, c’est le lien tangible au passé, à l’Antiquité plus précisément. Il est clair que leur origine fait de ces vestiges des motifs signifiants. Ils sont les traces visibles de l’antiquité des lieux, partant de leur prééminence. Les remplois révèlent l’authenticité des lieux, ils orchestrent le geste des origines.
13Ces artefacts sont aussi le moyen de situer l’abbaye : à travers ce déploiement de l’antique, l’abbaye se situe dans le temps et dans l’espace sacré de la ville, elle affirme sa place. Et les observations archéologiques menées par les voyageurs et les érudits de l’époque moderne étayent un peu plus l’ancienneté, et partant l’autorité des lieux. Verdier-Latour rapporte ainsi que « dans la dernière fouille faite en 1778, on découvrit une pierre de marbre, de la dimension de deux pieds et quelques pouces en carré, et moins de deux pieds, à peu près de hauteur, dans le milieu de laquelle était une entaille carrée, propre à tenir un réchaud ; et dans l’angle du côté droit, il y avait un gros trou allongé, servant à recevoir un tuyau de métal, qui avait sans doute été placé, pour conduire le sang des victimes, dans des vases, placés en dessous »20. Les artefacts mis au jour sont parfois remployés. « Les fouilles faites en différents temps, dans l’intérieur de ce monastère, ont assez souvent donné occasion, de découvrir des objets de la plus haute antiquité, tels que des portions plus ou moins grandes de marbre antique, oubliées pendant plusieurs siècles, et employées en dernier lieu, pour construire à neuf l’hôtel de la chapelle de notre dame d’entre saints »21. Ce que confirme Antoine Dulaure lorsqu’il signale un marbre antique remployé à une époque indéterminée dans les bâtiments abbatiaux : « On voit dans cette maison un marbre antique qui forme un des pieds droits d’une des arcades de l’escalier qui conduit au salon des Religieux »22. En 1780, Pierre de la Ruelle de Beaumesnil, missionné par l'Académie Royale des Inscriptions et Belles Lettres pour étudier les antiquités de l’Auvergne, signale et dessine plusieurs artefacts gallo-romains observés à Saint-Alyre et dans ses environs immédiats. Dans l’enceinte de l’abbaye, il observe une base « en une des cours de l’abbaye de St-Allyre à Clermont », ce monument est « fort dégradé, frustre et rongé, surtout en la partie de la gauche. Cela procède de ce qu’il sert de base à un perron à découvert, dont il fait l’extrémité de trois ou quatre degrés, et forme le retour […] par un arceau presque joignant ledit perron qui en fait un des côtés de l’entrée, les roues des voitures touchant souvent cette base, la dégradent et l’altèrent continuellement »23. Il observe et dessine également une « pierre de deux pieds de haut sur trois pieds pouce de long, employée sens dessus dessous sous le porche de l’église de l’abbaye de St-Allyre, en la muraille à gauche en entrant. En 1747 que je la dessinai, elle était assez distincte »24. Il note la présence d’un « sarcophage antique de pierre, haut de 15 pouces sur 3 pieds 9 pouces de long, en ce qui reste, sous la galerie du logement de Dom La Tour, Sellerier »25. Il reproduit le sarcophage tel qu’il le voit et prévient : « Je donne ce monument en ce sens, quoique la leçon en soit sens dessus dessous et cela parce que c’est son vrai sens comme sarcophage ». Il élabore des hypothèses : « Je pense que d’abord il était sans inscription et que par un grand laps de temps, le voyant vide de travail et de caractères, on l’aura fait servir de couverture pour un sarcophage plus profond, et pour lors on y a gravé l’inscription qui s’y voit. Car on n’a jamais écrit d’inscriptions de cette manière. Donc ladite inscription n’est pas celle du sarcophage mais lui est vraiment étrangère ». Dans la cour, il observe un « marbre de 23 pouces de haut, sur autant de large »26. Là encore les observations lui permettent de faire des hypothèses : « d’où je conclus que ce monument est un autel ». Il dessine et décrit également un bas-relief mutilé représentant cinq personnages, nus, représentés de dos, « haut de 20 à 22 pouces, sur 2 pieds 8 à 9 pouces de long, employé dans un jardin au mur intérieur, tout gâté de coups de pierre que les enfants tiraient contre. Je dessinais ce monument en décembre 1747 que ce mur tomba et je l’ai longtemps appelé comme je l’appelle encore les cinq fessiers »27.
3. La lente patrimonialisation des œuvres lapidaires de Saint-Alyre
« Nous avons eu l’honneur de vous proposer de conserver dix à douze pièces de marbre blanc d’Italie qui se trouvent dans l’antique chapelle de Saint-Vénérand à Saint-Alyre » (Archives départementales du Puy-de-Dôme, 1Q558).
14Si les administrateurs du district de Clermont-Ferrand déplorent que l’abbaye devienne une carrière à ciel ouvert pour des matériaux de toutes sortes, ils s’attachent néanmoins à préserver les œuvres lapidaires les plus précieuses. Ils écrivent ainsi au Directoire du département du Puy-de-Dôme, le 29 juillet 1791 :
« Nous avons eu l’honneur de vous proposer de conserver dix à douze pièces de marbre blanc d’Italie qui se trouvent dans l’antique chapelle de Saint-Vénérand à Saint-Alyre, indépendamment des bas-reliefs qui sont encore précieux, nous pensions que le moment n’était guère favorable pour s’en défaire et que ces monuments pouvaient être fort importants dans la suite, nous ignorons, Messieurs, quelle a été votre détermination et nous avons seulement été très attentifs à excepter ces marbres dans la soumission qui a été faite du bâtiment connu sous le nom de l’hermitage auquel cette chapelle est adjacente. Nous croyons devoir vous informer, Messieurs, qu’un Monsieur Roux marbrier est venu se plaindre au District de ce que ces marbres n’ont pas été vendus à l’enchère, il réclame l’exécution des décrets et assure qu’il les aurait portés très haut, vous ferez, Messieurs, dans cette circonstance, ce que votre prudence vous inspirera ; il était de notre devoir de vous rendre compte de cet objet et de vous communiquer ces réflexions »28.
15Patrimonialisation oblige, les autorités ouvrent des dépôts publics pour abriter les œuvres confisquées à l’aristocratie, à la noblesse et au clergé29. À Paris, Alexandre Lenoir aménage un dépôt lapidaire dans l’ancien couvent des Petits Augustins dès 1793, et quelques années plus tard, un Élysée, invitant les citoyens à une déambulation poétique dans un jardin grainé de monuments disparates30. C’est en 1794, à Clermont-Ferrand que les biens mobiliers confisqués au clergé et aux émigrés sont mis en dépôt dans le bâtiment des Charitains qui fait office de musée jusqu’en 1842, date à laquelle on transfère les œuvres, rue Saint-Jacques. Et de fait, en mars 1795, une lettre des membres du conseil général de la commune de Clermont en date du 30 ventôse an III, adressée aux administrateurs du District, informe que chez ce marbrier se trouvent « quelques fragments de marbres, précieux, par leurs formes, leur travail, et les emplois qu’en a fait l’antiquité la plus reculée. Ces objets trouvés dans le couvent de Saint-Alyre sont 1) un bloc de marbre quarré qui fut un autel destiné aux sacrifices des Gaulois. 2) les fragments d’un sarcophage […] 3) un tronçon de colonne de marbre antique. Tous ces objets sont faits pour figurer avec avantage dans le musée que l’on se propose d’établir »31. Quelques jours après, le 8 germinal an III, les administrateurs du district de Clermont-Ferrand répondent :
« Vu la lettre écrite par le conseil général de la commune de Clermont le 30 ventôse contenant qu’il y aurait une utilité pour le progrès des arts de conserver des morceaux de marbre qui sont entre les mains du marbrier qui s’en est rendu adjudicataire, l’agent national, les administrateurs du district de Clermont-Ferrand, considérant les peines que prit le district en l’année 1792 pour déterminer le département à conserver ces marbres ne peuvent qu’exprimer beaucoup de regrets sur la vente qui en fut faite l’année suivante. Cette mauvaise opération excite le regret des amateurs et inspire la pensée au marbrier de tirer en marbre que possède encore la nation, le double de la valeur que celui qu’il est prêt à remettre. Cependant l’intérêt des arts exige que l’on répare cette mauvaise spéculation de vente et que l’on ne néglige rien pour se procurer la possession de ces marbres. Le district estime en conséquence qu’il y a lieu de nommer des commissaires pour procéder à l’échange de ces parties de marbres avec d’autres marbres qui vont à la cathédrale, et ils proposeront aux citoyens du département de vouloir bien y être présents s’ils donnent leur approbation aux vues du conseil de la commune »32.
16Mais la collecte de ces œuvres est laborieuse. Elle est fluctuante comme sont fluctuantes les tentatives menées pour collecter ces artefacts et créer un musée afin de les présenter au plus grand nombre. Les membres de la Société des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Clermont-Ferrand, formée en 1818, et de la Commission pour la recherche des antiquités instituée par arrêté préfectoral le 15 juillet 1822 s’attellent à la recherche des antiquités et collectent notamment des artefacts découverts dans le faubourg de Saint-Alyre33. La Société des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Clermont-Ferrand sollicite, auprès de l’administration municipale, la fondation d’un musée en 1836. Si le Conseil municipal confirme l’année suivante la création d’un musée, aucune mesure ne suit et en 1838, Prosper Mérimée, inspecteur général des monuments historiques depuis quatre ans alors et l’une des chevilles ouvrières de la Commission des monuments historiques créée un an plus tôt, en 1837, voyage en Auvergne et déplore que les œuvres lapidaires clermontoises soient disposées « pêle-mêle dans un coin du jardin botanique où ils se détruisent à la pluie et à la gelée »34. Les recherches se poursuivent néanmoins. En 1839, un arrêté préfectoral institue une Commission chargée de la recherche et de la conservation des monuments historiques du Puy-de-Dôme. Un an plus tard, en 1840, sont créées les Tablettes historiques de l’Auvergne qui rendent comptent et diffusent les travaux de la Commission. Ce n’est qu’en 1842 qu’est installé un musée provisoire (rue Saint-Jacques, disparue lors du percement de l’avenue Vercingétorix). Tout est chaotique : les locaux, l’acquisition des œuvres, leur conservation, les crédits... Il faut attendre 1860 pour que le Conseil municipal propose d’installer le musée dans l’ancien couvent des Charitains. Le premier livret du musée est composé par Jean-Baptiste Bouillet en 1861. Membre de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Clermont-Ferrand, membre correspondant du Comité des travaux historiques et scientifiques, il est nommé conservateur de ce premier musée. C’est lui qui rédige le premier catalogue du musée. On retrouve enfin la trace des artefacts de Saint-Alyre, devenus œuvres d’art35.
17Les œuvres lapidaires qui subsistent de l’abbaye Saint-Alyre sont pour l’essentiel des remplois qui ont pour particularité d’être identifiés avec clarté comme tels dans les sources. C’est une chance. Les remplois sont rarement mentionnés. Et lorsqu’ils le sont, c’est au mieux une dissection objective, relativement indifférente, de l’édifice, au pire, une façon de critiquer l’incompétence des constructeurs. L’Histoire de l’Art a longtemps eu des idées très arrêtées sur les notions de progrès et les remplois ont logiquement été longtemps considérés comme les témoignages d’une forme de décadence. Ils étaient l’irréconciliable. Ils étaient la bouture maladroite de deux temporalités, une temporalité rêvée, idéalisée, celle de l’Antiquité, et une temporalité entravée, celle du Moyen Âge. À Saint-Alyre, les remplois n’ont jamais été éludés ou décriés, mais au contraire mis en valeur. Ils servent l’antiquité des lieux et ils deviennent les derniers témoignages de l’histoire de l’abbaye, disparue durant la période révolutionnaire. Et c’est peut-être cela aussi qui a facilité la recherche et la conservation de ces œuvres.
Notes de bas de page
1 Archives départementales du Puy-de-Dôme, 1Q2067.
2 Prévot F., « De la tombe sainte au sanctuaire. L’exemple de trois basiliques de Clermont d’après Grégoire de Tours », Grégoire de Tours et l’espace gaulois, 13e supplément à la Revue archéologique du Centre de la France, Tours, 1997, p. 209-216.
3 Lescuyer C., L'abbaye bénédictine de Saint-Alyre, entre autorités épiscopale et monastiques (XIIe-XVIe siècles), Thèse dactylographiée de l’École nationale des Chartes, 2016, 606 p.
4 Foulquier L., « De la destruction à la reconstruction. Réflexions sur les pratiques de récupération en Auvergne et Velay au Moyen Âge », in Carvais R. et al., Édifice et Artifice, Histoires constructives, Paris, Picard, 2010, p. 541-548.
5 Kinney D., « Bearers of Meaning », Jahrbuch für Antike und Christentum, 50, 2007, p. 139-153.
6 Archives départementales du Puy-de-Dôme, 1Q1935.
7 Ibid.
8 Archives départementales du Puy-de-Dôme, 1Q2065.
9 Grégoire H., « Troisième rapport sur le Vandalisme », in Œuvres, II, Grégoire député à la Convention nationale, Nendeln, KTO Press, Paris, EDHIS, 1977, p. 335-357, ici p. 351.
10 Pommier E., « Notes sur l’utilisation du terme “ vandalisme ” dans la France de l’époque révolutionnaire », Egana M. dir., Du vandalisme, Art et destruction, Bruxelles, La Lettre volée, 2005, p. 13-28.
11 Archives départementales du Puy-de-Dôme, 1Q1935.
12 Ibid.
13 Tardieu A., De Limoges à Clermont et à Thiers en 1631, Extrait et traduction de l’itinéraire d’Abraham Golnitz, Lyon, 1882, p. 13.
14 Grégoire de Tours, Liber vitae Patrum, Krusch B. éd., MGH, Scriptores Rerum Merovingicarum, I, Hanovre, 1884, p. 661-744, ici t. II, 1, p. 669.
15 Vita sancti Illidii, AS, Juin I, Bruxelles, Culture et Civilisation, 1965, p. 416-425, notamment p. 421.
16 Piganiol de la Force, Nouvelle description de la France, tome onzième, Qui contient le Lyonnois, l’Auvergne, le Limousin, la Marche & le Berry, Paris, 1754, p. 227.
17 Dulaure A., Description des principaux lieux de France contenant des détails descriptifs et historiques sur les provinces, villes, bourgs…, V, Auvergne, Paris, 1789, p. 216-218.
18 Ibid.
19 Verdier-Latour M., Notice historique sur l'ancienne abbaye de Saint-Alyre de Clermont-Ferrand, Clermont-Ferrand, Bibliothèque Patrimoine de Clermont Métropole, ms. 698-699, p. 8.
20 Ibid., p. 9.
21 Ibid., p. 8.
22 Dulaure A., op. cit., p. 218.
23 de Beaumesnil P., 1780, Dessins de divers monumens antiques mobiles ; Antiquités et monumens anciens de l'Auvergne, Paris, Bibliothèque nationale de France, Est Gb 108 et Est Gb 110, p. 14.
24 Ibid., p. 14.
25 Ibid., p. 15.
26 Ibid., p. 15.
27 Ibid., p. 16.
28 Archives départementales du Puy-de-Dôme, 1Q558.
29 Poulot D., Surveiller et s’instruire : la Révolution française et l’intelligence de l’héritage historique, Oxford, Voltaire Foundation, 1996.
30 Id., « Alexandre Lenoir et les musées des monuments français », Lieux de mémoire, II, La Nation, 2, Paris, Gallimard, 1986, p. 497-531.
31 Archives départementales du Puy-de-Dôme, 1Q558.
32 Ibid.
33 Bibliothèque municipale de Clermont-Ferrand, ms. 828 et 1383.
34 Mérimée P., Notes d’un voyage en Auvergne, 1838, Paris.
35 Bouillet J.-B., Musée de Clermont, Clermont-Ferrand, 1861.
Auteur
-
Laura Foulquier
Chercheuse associée, Université Lyon II, UMR 5138, ArAr, (Archéologie et Archéométrie). Thèse soutenue en 2008 intitulée « Dépôts lapidaires, réutilisations et remplois (Antiquité-haut Moyen Âge) : pour une nouvelle approche de la christianisation et des sanctuaires de l'ancien diocèse de Clermont-Ferrand au Moyen Âge ».
Laura.Foulquier@ac-lyon.fr
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