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    Plan détaillé Texte intégral « Phallogocentrique » est-il la traduction de « male chauvinist pig » ? En parallèle : Du derridisme en Amérique Trahisons productives : Hélène Cixous Traduction par accumulation Rites de passage : Kristeva et Irigaray Arrivée à destination Correspondances manquées ? Notes de bas de page Notes de fin

    Le Genre en traduction. Identité culturelle et politiques de transmission

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre 3. Correspondances manquées : le périlleux voyage du féminisme français en Amérique anglophone

    p. 171-196

    Texte intégral « Phallogocentrique » est-il la traduction de « male chauvinist pig » ? En parallèle : Du derridisme en Amérique Trahisons productives : Hélène Cixous Traduction par accumulation Rites de passage : Kristeva et Irigaray Arrivée à destination Correspondances manquées ? Notes de bas de page Notes de fin

    Texte intégral

    Il semblait logique que la survie outrepasse l’origine, la traduction déjouant les manœuvres de l’original1. (Comay 1991 : 47)

    Il semble, tout bien considéré, que la critique littéraire états-unienne était depuis longtemps en quête de de quelqu’un à qui être infidèle2. (Johnson 1985 : 143)

    1Comment le féminisme français s’est-il implanté outre-Atlantique ? À partir du milieu des années 1970 et pendant la vingtaine d’années qui a suivi, les États-Unis ont vu monter une immense vague d’enthousiasme intellectuel pour la pensée de trois femmes passées à la postérité sous l’appellation de « féministes françaises » : Hélène Cixous, Luce Irigaray et Julia Kristeva. Des centaines d’essais et d’articles ont analysé et documenté les « French connections » qui ont fait découvrir au féminisme anglo-américain la philosophie et la psychanalyse en vogue sur le continent européen. Cet engouement collectif n’était pas totalement inédit : il s’inscrivait dans une fascination plus générale pour la pensée française qui domina cette période, au travers de théoriciens tels que Barthes, Lacan, Foucault et Derrida, et il rappelait le prestige et l’influence qu’avaient connus Sartre, Beauvoir et Camus sur la précédente génération d’artistes et d’intellectuels.

    2Ce qui diffère dans l’impact du féminisme français sur le continent américain est d’une part l’accent clairement mis sur trois auteures spécifiques, dont les noms sont souvent invoqués de concert, en un hommage rituel, et d’autre part la durée et l’intensité des passions générées par leurs écrits. On peut se demander pourquoi et comment le trio Cixous, Irigaray et Kristeva, issues d’un pays dont les politiques féministes accusaient sur certains points un retard considérable par rapport aux théories anglo-saxonnes, en est venu à représenter l’avant-garde de la pensée féministe. Comment ce climat d’enthousiasme a-t-il pu se maintenir aussi longtemps autour de ces écrivaines dont on connaît bien le nom, mais plus rarement les textes ?

    3Dès le début, l’importation du féminisme français vers les États-Unis a été appréhendée comme une rencontre entre « nous » et « elles » (« we/they »), la rencontre entre tradition américaine et tradition française (Freiwald 1991 : 65-66). La vitalité pragmatique du féminisme américain, fort de son riche passé de militantisme politique, se confrontait à une dimension nouvelle, plus conceptuelle, du féminisme. Le féminisme français augurait une enquête indispensable et approfondie sur les racines symboliques et historiques du patriarcat. La traduction permit d’alimenter la théorie et de fournir les outils d’analyse qui semblaient manquer au féminisme anglo-américain. À travers les féministes françaises, le lectorat anglophone se familiarisa avec la philosophie et la théorie critique européennes, des modes de pensée qui lui permettaient de remettre en question la représentation même du savoir et la construction discursive de l’identité sexuelle.

    4Nous nous pencherons ici sur les conditions intellectuelles et les rouages interlinguistiques qui ont permis ce transfert. Rebecca Comay, dans son étude fine et érudite de la « re »-localisation de la déconstruction derridienne en Amérique, s’interroge sur la raison de la réception inflationniste outre-Atlantique de tels courants obscurs de la pensée française. Barbara Johnson se demande quelles ont pu être les frustrations qui ont fait succomber les universitaires américain·es aux charmes de ces nouveaux et nouvelles partenaires intellectuelles. La vitesse fulgurante à laquelle s’est diffusée cette pensée dans l’industrie culturelle universitaire a créé de nouvelles conditions de transmission du savoir : voyages, publications et colloques se sont multipliés à l’envi. Mais les conditions spécifiques du débat intellectuel en Amérique, son isolement universitaire, le cloisonnement relatif des idées, et peut-être aussi l’éthos libéral3 du pluralisme, ont contribué à offrir un accueil particulier à la déconstruction. « La crise de l’emploi dans les universités, qui a déclenché une véritable crise intellectuelle, a sans aucun doute joué un rôle important dans ce développement » (Comay 1991 : 49).

    5L’impact des féministes françaises sur la pensée féministe américaine est beaucoup trop vaste pour être analysé selon les mêmes termes qu’un courant comme la déconstruction. Ce sont pourtant certaines forces comparables, comme la curiosité, le besoin de renouveau et la recherche d’une certaine profondeur philosophique qui ont fait la popularité de Kristeva, Cixous et Irigaray dans l’Amérique anglophone. Par leur engagement dans la matrice fondamentale de la modernité française, ces écrivaines avaient en commun le projet anti-métaphysique et anti-humaniste qui définissait le Zeitgeist et qui visait avant tout à élever la pensée féministe au-delà du schéma marxiste d’oppression. Mais cette critique globale de la métaphysique n’explique pas comment Julia Kristeva, adepte des positions intellectuelles les plus universalistes et qui traite toujours du « féminin » comme de l’envers marginal du masculin, a pu devenir une des plus grandes héroïnes « féministes » de l’Amériquei. Cette critique n’explique pas non plus pourquoi le fardeau de l’essentialisme a été déposé si délibérément aux pieds d’Hélène Cixous, sur la base d’un tout petit nombre de textes traduits. Ces trois écrivaines ont fait l’objet d’une controverse extraordinairement longue et fastidieuse qui a parfois exagéré, parfois tempéré leur influence en leur assignant la redoutable étiquette d’« essentialistes ». Derrière un système de pensée extrêmement complexe, ces trois femmes n’étaient-elles pas en fin de compte des idéalistes ? Leur glorification du féminin était-elle une authentique subversion des structures symboliques du patriarcat ou bien une mystification qui ne faisait qu’en renvoyer une image inversée ? Ce sont là des questions qui ont alimenté les débats féministes tout au long des années 1980, forçant les critiques à aborder ce qui demeure, après tout, le véritable enjeu dans toute sa complexité : qu’est-ce que le discours contestataire ?

    6On découvre ainsi que les dynamiques de l’échange peuvent faire naître des illusions et des méprises, mais aussi de nouveaux cadres pour le débat intellectuel. Il semblerait en effet, comme l’a conclu Nicole Ward Jouve, que « le processus de traduction implique des processus tacites de sélection, d’omission, d’élargissement, qui sont tout autant liés à la culture traductive, à ses besoins et ses projections, qu’à l’écriture que l’on traduit » (Jouve 1991 : 91).

    « Phallogocentrique » est-il la traduction de « male chauvinist pig » ?

    71980 et 1981 sont des années phares pour le féminisme transatlantique. En 1980 paraissent l’anthologie New French Feminisms (Marks et De Courtivron 1980), qui aura une immense influence sur la pensée américaine, le volume The Future of Difference, et plusieurs numéros désormais classiques des périodiques Signs, Feminist Studies and Critical Inquiry. Le numéro de Yale French Studies intitulé « Feminist Readings: French Texts/American Contexts » sort en 1981. Chacune de ces publications témoigne de la prise de conscience croissante de la relation qui se développe entre le féminisme anglo-américain et le féminisme français, et qui se définit simultanément en termes d’attraction et de méfiance envers la psychanalyse et la théorie.

    8Dans New French Feminisms: an Anthology, l’introduction et la dédicace du livre (adressées entre autres aux « auteur·es et traducteur·ices de ces textes ») mettent clairement en avant le travail de traduction. Mais cette anthologie, largement saluée par la critique et dont l’influence fut considérable, reste très laconique, voire totalement muette, quant à la réalité des difficultés de traduction rencontrées. Ce silence est dû en partie au format très bref des présentations du « contexte » de ces écrits caractéristiques du féminisme français, et au peu d’attention accordé aux dimensions conflictuelles de la situation française (voir Burke 1978). En juxtaposant des textes théoriques d’une grande complexité et des déclarations politiques plus transparentes, cette anthologie engendre un égalitarisme réducteur dans sa présentation des auteur·es et donne l’impression fausse que tous ces textes sont faciles d’accès. Si cette anthologie eut le mérite de donner un nom à un nouveau domaine de recherche et d’expertise, il y manquait clairement la contextualisation nécessaire à la compréhension des idées et du style de ces théoricien·nes majeur·esii.

    9Si New French Feminisms crée l’impression que ce corpus « étranger » est relativement abordable (malgré un unique avertissement indiquant que « certains de ces textes paraîtront tout d’abord impénétrables aux non-initiés »), la présentation du numéro de Yale French Studies suggère que la réalité est tout autre. Les contributrices de ce numéro y relatent « la difficulté de transplanter un texte comme “Le rire de la méduse” (Cixous 19764) dans une salle de cours américaine où la complexité du dialogue entre Cixous et Derrida (sans parler de celui de Derrida avec Lacan) a laissé les étudiant·es “dans un état mêlant ravissement, frustration et bouleversement5” » (Introduction, Yale French Studies, 62). Dans un bref commentaire, Susan Gubar souligne l’importance d’intermédiaires culturelles capables de combler ce fossé intellectuel, comme Gayatri Spivak ou Jane Gallop. Parmi les autres contributrices, plusieurs font état de leurs sentiments extrêmement ambivalents envers l’étrangéité culturelle et conceptuelle de la théorie française6. Dans son article : « Pre-Texts for the Transatlantic Feminist » (1981a), Alice Jardine, estime que les féministes américaines, dont les stratégies de lecture ont été radicalement modifiées par l’arrivée récente de la théorie française, sont prises entre deux injonctions contradictoires. Tandis que le féminisme américain exhorte les féministes à « se connaître elles-mêmes » (« Know thyself! », c’est-à-dire à entrer en contact avec leur être véritable, au-delà des fausses images créées par le patriarcat), le féminisme français prétend quant à lui qu’il n’y a nul « soi-même » à connaître (Jardine 1981a : 224). Pour Jardine, l’aspect le plus important du féminisme français réside dans le lien qu’il entretient avec la crise épistémologique de la modernité, crise qui insiste sur l’opacité et la difficulté du langage – à rebours du pragmatisme américain qui met en avant la clarté de l’énonciation. Cette distance peut-elle se mesurer dans la proposition d’Elaine Marks, qui suggère comme équivalent français de « male chauvinist pig » le terme « phallogocentrique » (Marks 1978 : 842) ?

    10L’enjeu principal pour différencier féminisme américain et féminisme français était donc bien perçu en termes de langage (« language »). Mais qu’entendait-on alors par là ? Il ne s’agissait certainement pas de l’importance du code linguistique spécifique utilisé par les écrivaines françaises : bien plutôt, c’était le défi lancé par les théoriciennes féministes à la structure conceptuelle du patriarcat, ce mode masculin de perception et d’organisation du monde, cette vision masculine inscrite dans des siècles d’apprentissage, de telle sorte qu’elle semble naturelle et inévitable. Alors que les féministes anglo-américaines avaient souligné les conséquences linguistiques de l’oppression (notamment par l’étude empirique des effets néfastes de la désignation de l’infériorité et d’autres conventions linguistiques dépréciatives), le féminisme français se concentrait sur la déconstruction de la structure symbolique du patriarcat. Le langage ne devait pas être considéré comme un simple système de noms et d’étiquettes, mais comme un outil d’expression du sens et des valeurs, comme une condition nécessaire à la production de sujets au sein d’un cadre anti-humaniste de subjectivité.

    11Ces premiers signes de la difficulté à faire dialoguer deux traditions philosophiques et culturelles éminemment distinctes auraient pu, logiquement, conduire à une conscience accrue des effets de la traduction. Or, curieusement, la prise en compte de ces effets a été plutôt rare eu égard à la somme d’analyses et de commentaires qui ont accompagné cet échange. La traduction de chacun des textes écrits par les féministes françaises est presque toujours accompagnée d’articles explicatifs plutôt que de notes de traduction. Il ne faut pas oublier que les universitaires féministes qui lisaient ces textes en anglais n’avaient souvent pas de formation en langues étrangères et partageaient une insensibilité à la traduction commune aux membres de toutes les cultures impérialistes : l’Angleterre et les États-Unis, en tant que nations dominantes du monde anglophone, ont une pratique (et donc une conscience) de la traduction relativement limitée qui reporte sur les pays non-anglophones l’obligation du transfert linguistique.

    12Les exégètes auraient peut-être été plus vigilants s’ils avaient mieux connu l’histoire de la traduction des écrits féministes, notamment celle des coupes sombres opérées sur la version du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir (The Second Sex, publié pour la première fois en anglais en 1952, trois ans après sa sortie française). Plaidant pour la nécessité d’une nouvelle traduction anglaise, Margaret A. Simons détaille la façon dont le traducteur initial, Howard Parshley, professeur de zoologie à Smith College7 et auteur d’un ouvrage sur le sexe et la reproduction publié en 1933, supprima la moitié d’un chapitre historique, un quart d’un autre et élimina le nom de soixante-dix-huit femmes (Simons 1983 : 560). Il amputa aussi environ 10 % du volume II, principalement des citations sélectionnées par Beauvoir. Parshley déforme les arguments principaux de celle-ci sur le féminisme socialiste en gommant arbitrairement certaines parties de ses comptes rendus historiques, et commet des erreurs de traduction sur certains termes clés de la philosophie existentialiste, telle l’expression sartrienne : « la réalité humaine, pour-soi et en-soi » (Simons 1983 : 562, 563). En fait, il a une compréhension tout aussi lacunaire des termes marxistes et autres concepts philosophiques : il traduit « aliénation » par « projection » ou « identification », et « mystification » par « hoax » (canular) ou « mockery » (parodie, simulacre). Il apparaît donc clairement qu’à l’instar de l’image de femme nue sur la couverture d’une des éditions de poche de The Second Sex qui induit en erreur le lectorat anglophone sur la teneur de son contenu, la traduction en altère gravement les fondements scientifiques8.

    13Les éditeurs contemporains sont aujourd’hui plus sensibles au contenu des écrits féministes et les confient désormais à des traducteur·ices plus en phase avec ces textes. Qui donc a traduit les féministes françaises en Amérique ? Un constat saute aux yeux : peu de traductions ont été assurées par les théoriciennes qui ont servi d’intermédiaires culturelles : Alice Jardine, Toril Moi, Jane Gallop, Elizabeth Grosz, etc. (Gayatri Spivak est une exception sur laquelle nous reviendrons dans le dernier chapitre). Il est clair que les « bénéfices » intellectuels que l’on peut tirer de la traduction ne sont aujourd’hui pas suffisants pour mériter l’investissement d’universitaires dont la productivité se mesure à l’aune d’autres critères. Au contraire donc, ces traductions ont plutôt été individuellement assignées à des traducteur·ices associé·es d’une manière ou d’une autre aux projets intellectuels de leur auteure de prédilection. Les écrits de Kristeva ont été traduits par un collectif (mixte) de l’université de Columbia (où Kristeva était professeure invitée), ceux de Cixous par la traductrice Betsy Wing, par Catherine MacGillivray et par un groupe de femmes américaines qui avaient suivi ses séminaires parisiens ; les nombreuses publications d’Irigaray, quant à elles, ont été confiées à des traductrices diverses et variées (Penrod 1993 : 43).

    14Bien que les écrits féministes contemporains soient peu susceptibles de souffrir des effets négatifs du travail d’un·e traducteur·ice sexiste ou tout simplement mal choisi·e, force est de constater que ces textes ont subi des effets de distorsion d’un autre ordre. Le cas développé ici le plus longuement est celui d’Hélène Cixous, et les effets en question sont liés d’une part au décalage diachronique entre la traduction de deux de ses essais très populaires du milieu des années 1970 et le reste de son œuvre, et d’autre part à la difficulté de déterminer de quel genre littéraire relève son discours pour choisir, en conséquence, une stratégie de traduction appropriée.

    15Avant d’aller plus loin, il faudra toutefois mettre en parallèle la traduction de Cixous et la carrière du « derridisme » dans l’Amérique anglophone. Derrida eut très tôt une influence majeure sur l’écriture de Cixous, qui appliquait des techniques de représentation relativement similaires à celles du philosophe.

    En parallèle : Du derridisme en Amérique

    16Le mouvement connu sous le nom de « derridisme », à peu près contemporain de la période durant laquelle le féminisme français traversait l’Atlantique pour s’implanter en Amérique anglophone, raconte à travers la traduction une histoire assez semblable à celle qui s’est déroulée sur le terrain du féminismeiii, en partie parce que les dynamiques antimétaphysiques du derridisme sont très présentes dans les textes des féministes françaises et qu’elles posent les bases conceptuelles de leur critique du langage.

    17Rebecca Comay identifie le colloque international de l’université John Hopkins de Baltimore (1966) où Derrida présenta « La structure, le signe et le jeu dans le discours des sciences humaines9 » comme le moment fondateur d’un mouvement qui allait « accoler le préfixe “post-” au “structuralisme” » avant même que le structuralisme français ne s’installe sur le sol américain (Comay 1991 : 50) et dont le contrôle allait totalement échapper à son auteur éponyme. Malgré les injonctions répétées au rappel de l’importance de l’histoire et de la mise en contexte, ce mouvement fut projeté dans l’arène de la critique littéraire et du « libre jeu10 », et soumis à une « fièvre incontrôlable » d’appropriations, de domestications et de déplacements11.

    18Dans ce contexte, l’apparition même de l’expression anglaise « free play » (littéralement « libre jeu ») a toute son importance. Cette locution fut en fait présentée comme simple équivalent du « jeu » de Derrida dans la première version anglaise de l’article « Structure, Sign and Play » avant de devenir la cible des attaques dirigées contre la vanité des pirouettes textuelles de Derrida. Cette traduction un peu trop « approximative » finit par cristalliser les questions relatives aux libertés stylistiques et éthiques des déconstructionnistes, pour qui les cadres d’interprétation conventionnels n’étaient plus opérants. Cette remise en question de l’intention de l’auteur avait-t-elle effectivement donné à son interprète le droit d’en faire ce que bon lui semblait ? La « mort de l’auteur » allait-elle devenir source de liberté illimitée pour les critiques ? Rebecca Comay dénonce à juste titre l’erreur qui a consisté à introduire l’idée de « libre » jeu dans le contexte d’une philosophie anti-humaniste12 où la « liberté » est une notion fortement contestée. Dans la retraduction de cet article par Allan Bass, « jeu » est rendu par le mot « play », plus précis (Comay 1991 : 50-51).

    19Le paradoxe sur lequel repose l’introduction de la déconstruction en Amérique est que ses fondements philosophiques rendent impossible le « contrôle » de ses mouvements. Il ne pouvait y avoir de recours aux traditionnelles « stratégies de purification par bifurcation » (Comay 1991 : 54), c’est-à-dire à l’autorité de l’original, à la pureté des sources, à l’autonomie de la signature. Les questions de filiation et d’affiliation, les effets de la traduction, étaient bel et bien le sujet – et la matière13 – des travaux de Derrida. Tout en lui résistant (via son usage du signifiant et des jeux de mots d’association), l’œuvre de Derrida se prêtait paradoxalement à la traduction en tant que mode de transmission.

    Et très vite, on vit « Derrida lui-même » prendre la parole dans les amphithéâtres de tout le pays, et présenter des textes écrits dans un anglais déjà traduit encore voué à une retraduction anglaise – version doublée d’un original perdu, acteur de sa propre comédie, ventriloque de sa propre voix14. (Comay 1991 : 54)

    20L’une des conséquences les plus marquantes de l’aventure du derridisme en Amérique est l’attention inédite portée à la nature active de la traduction. Barbara Johnson note que « la théorie et la pratique de “l’écriture15” de Derrida se situent en effet précisément au point de rencontre entre philosophie et traduction16 » (Johnson 1985 : 144). Le fait que la critique de la représentation et de la mimesis de Derrida se soit actualisée à travers la traduction a posé les jalons de nouvelles recherches sur l’éthique du transfert linguistique. Philip Lewis, un des premiers traducteurs de Derrida, tourne ce que le philosophe appelle « l’axiologie incomplète » de la traduction en justification de ce qu’il nomme la traduction « abusive », dans laquelle la fidélité est à trouver dans des stratégies rhétoriques plutôt que dans le contenu du texte (Lewis 1985).

    21Quels types de traductions découlent d’une telle position théorique ? Lewis, dont la traduction anglaise de « La Mythologie blanche », publiée en 1974 dans New Literary History, est reconnue comme un moment décisif dans la réception anglo-américaine de l’œuvre de Derrida, dresse un bilan étonnamment négatif de ses premières tentatives de transposition du texte en anglais. Il dit ainsi de sa propre traduction : « Les abus du texte français sont le plus souvent perdus ; la traduction produit rarement ses propres effets signifiants ; la texture et la teneur particulières du discours de Derrida se retrouvent lissées par un anglais rétif aux constructions étranges ou anormales17. » (Lewis 1985 : 56) La traduction restitue bien le message, mais pas la performance qui lui donne sa force. Elle est « en dissonance » avec le programme énoncé par le texte. Lewis explique que ce genre de traduction, faible et entropique, sera un problème pour les exégètes du texte car elle se situe à mi-chemin entre une lecture « forte » du texte derridien et une adaptation déficiente du message de l’auteur. Or, le commentaire doit pouvoir fonctionner « dans le sillage de la traduction » (ibid. : 62).

    22Le dépit qui ressort des remarques de Lewis contraste fortement avec l’enthousiasme et le ton péremptoire de la première partie de son article, dans laquelle il plaide pour une traduction « abusive ». Ce changement de ton est en fait symptomatique de l’abîme qui sépare l’analyse de la traduction de sa réalisation concrète, de sa mise en œuvre. On trouve un hiatus similaire dans les commentaires de Joseph Graham, éditeur du volume consacré aux conceptions derridiennes de la traduction, et qui dans ses notes de traduction semble plus résigné qu’autre chose.

    23La traduction est un art du compromis, ne serait-ce que parce que les problèmes de traduction n’ont pas de solution unique et aucune qui soit pleinement satisfaisante […]. La consolation que procuraient tant d’efforts pour si peu d’effets était que quoi que nous fassions, nous exposerions inévitablement au grand jour les véritables principes de traduction annoncés dans notre texte18. (Graham 1985 : 205)

    24Se pourrait-il que les écrits de Derrida sur la traduction procèdent d’une dynamique en tous points contraire à celle de la pratique de la traduction, en ouvrant des frontières de sens là où la traduction est obligée de les fermer ?

    25Les jugements formulés par les traducteur·ices de Derrida ne sont pas tous aussi négatifs. Barbara Johnson par exemple ne se montre guère frustrée quant à sa propre traduction d’un passage « intraduisible » de Derrida et explique qu’elle s’est contentée de transposer une référence à la langue française vers l’anglais, « usurpant ainsi, de manière fictive, le statut d’auteur original » (Johnson 1985 : 146). Elle souligne avec optimisme que les conflits de traduction sont inévitables. Transposant le lieu où se joue la traduction dans l’arène psychanalytique, elle suggère qu’il ne sert à rien de se jeter la pierre pour un exercice dont le résultat provoquera immanquablement une certaine insatisfaction. La traduction révèle au grand jour les « frustrations quotidiennes » de l’écriture et les projette sur une forme extérieure. Nous transférons nos frustrations sur la langue maternelle, en reproduisant la « scène de castration linguistique – qui n’est rien d’autre qu’une scène de traduction aussi impossible qu’inévitable et qui se déroule habituellement à l’abri des regards, en-deçà du stade de la conscience19 » (ibid. : 144).

    26Face à une inévitable « impuissance », Johnson préfère éviter toute lamentation pour mettre sur le même pied les limites de la tâche de la traductrice et celles de l’écrivain. En adoptant cette attitude plus positive à l’égard de la traduction, en « usurpant » sans complexe, voire triomphalement, la position de l’auteur original, Johnson nous sert de point de jonction entre la traduction derridienne et la traduction féministe telle qu’elle fut notamment développée par Barbara Godard. C’est à travers Derrida que la traduction féministe trouvera ses nouvelles définitions de l’autorité textuelle et développera sa politique de transmission. L’attention théorique inédite portée à la traduction en tant que telle par Derrida et les derridien·nes fournira aux traductrices féministes un vocabulaire leur permettant de redéfinir leur tâche. Ces nouvelles conditions de légitimation de « l’auteurité » sont en partie mises en pratique dans les traductions des travaux d’Hélène Cixous, et notoirement par Cixous elle-même.

    Trahisons productives : Hélène Cixous

    27C’est à travers un infime échantillon de son écriture que s’est dessinée en Amérique une image figée et très partielle du travail d’Hélène Cixous. Un seul article, « Le Rire de la Méduse », publié en traduction dans Signs (1976), puis dans l’anthologie de Marks et de Courtivron (1980), a fini par « représenter » pendant près de dix ans l’écriture de Cixous, et par extension le féminisme français. Cet essai a considérablement infléchi « le cours des débats théoriques sur le langage dans les cercles féministes anglo-américains », mais il a également valu à son auteure son lot de critiques négatives, qui taxaient le texte d’essentialisme (Penrod 1993 : 40). Alors que pratiquement tous les travaux de Julia Kristeva étaient déjà disponibles en traduction anglaise (plus de la moitié d’entre eux avaient été traduits par le même groupe d’universitaires de l’université de Columbia où Kristeva avait passé plusieurs semestres dans les années 1970 en tant que professeure invitée (Distinguished Professor), seuls trois titres, parmi la trentaine d’ouvrages publiés par Cixous, étaient disponibles en anglais jusqu’au début des années 1990 (Penrod 1993 : 44). Par conséquent, « les universitaires féministes anglo-américaines qui ne lisaient pas le français se contentèrent de continuer à écrire comme si Cixous riait encore et toujours de la Méduse, qui renaissait à l’infini20 » (ibid. : 47). Depuis 1990, quatre traductions majeures de ses textes21 ont néanmoins été publiées par de grandes presses universitaires.iv

    28Nicole Ward Jouve se fait l’écho de Penrod lorsqu’elle affirme que, des trois principales féministes françaises, Cixous est la plus mal représentée. Elle souligne que fort peu des pièces de théâtre de Cixous, par exemple, ont été traduites. Ainsi, on trouve une représentation fragmentaire d’une pratique en devenir, « les quelques fictions disponibles (comme Angst) pétrifiées dans une fausse représentativité » (Jouve 1991 : 49). Il semblerait que la Cixous qui se soit avérée la plus utile aux yeux de la critique anglo-saxonne ait été la Cixous théorique, ne serait-ce que pour lui faire endosser l’essentialisme suspect du féminisme français. Cette essentialisation de Cixous s’est faite au détriment de sa création littéraire, pourtant riche et variée. Spivak, tout en l’admettant, contribue à cette stigmatisation lorsqu’elle remarque, dans une analyse plus récente du « Rire de la Méduse » que même si ce texte n’est pas caractéristique de la Cixous des années 1990, « il est représentatif de ce moment du féminisme “français” qui a allumé l’étincelle chez les intellectuelles féministes » (Spivak 1993b : 349).

    29Les effets de distorsion diachroniques ne sont qu’un exemple des types de déplacements qui se produisent fatalement lors des transferts culturels. Le fait que les écrits de Cixous, d’Irigaray et, dans une moindre mesure, de Kristeva « sont centrés sur le langage », ce qui signifie qu’ils se focalisent délibérément sur le pouvoir du signifiant et sur les stratégies de rhétorique performative, rend inévitable la complexification de ces transmissions.

    30La complexité du travail d’Hélène Cixous tient au fait qu’il utilise le langage poétique pour exprimer des concepts identifiés comme « théoriques ». Cette indétermination du style de Cixous a constitué les plus grandes difficultés pour sa traduction, car elle a été classée à l’origine comme relevant de la philosophie et de la théorie plutôt que de la fiction. En toute logique, c’est l’œuvre de Cixous qui a engendré le plus de commentaires de la part des traducteur·ices des textes féministes français, et qui a suscité toute une polyphonie de voix.

    31Ajoutons que Cixous, fidèle à ses allégeances derridiennes et consciente des attachements politiques et émotionnels qui font toujours de l’écriture un processus dialogique, mêle les voix et les langues au sein de ses propres travaux. Dans l’essai éponyme publié dans La Venue à l’écriture (1977), Cixous fait référence à la multiplicité de ses langues natales – l’allemand, le français, l’arabe et l’anglais – pour démontrer qu’il n’y a pas de langue absolue, puisque le sens d’une langue ne peut jamais se traduire totalement dans une autre. Elle exhorte les hommes à renoncer à leurs tentatives de maîtriser le langage pour plutôt embrasser la pluralité des langues : « Adorer ses différences, respecter ses dons, ses talents, ses mouvements. » (Cixous 1977 : 29) Dans Angst, Cixous suggère que dans cette langue-là, « elle » aura aussi le statut de sujet : il y aura « une phrase avec une place pour moi parmi ses lettres » (ibid. : 256).

    32Le texte qui illustre le mieux la complicité entre écriture et traduction dans l’œuvre de Cixous est Vivre l’orange (1979). Publié par la maison d’édition féministe Des femmes, Vivre l’orange est un texte bilingue dont les deux versions sont signées de Cixous (une note d’introduction indique que le texte anglais est la version révisée d’une traduction d’Ann Liddle et Sarah Cornell). Ce texte bilingue nous offre l’occasion rare d’évaluer la stratégie traductive d’une auteure elle-même abondamment traduite et pour qui la traduction est une préoccupation manifeste. Comment Cixous concilie-t-elle donc les exigences de la traduction avec les glissements sémantiques qu’elle cherche délibérément à provoquer dans son propre travail ?

    33La stratégie de traduction de Cixous est cohérente, méthodique : elle donne à lire en anglais un écho très proche du texte français, elle montre la trace irréductible du français, dans chaque phrase, dans chaque expression. Cette lecture serrée crée inévitablement des effets d’étrangéité en langue anglaise – effets amplifiés par l’utilisation ponctuelle de termes obscurs ou inattendus : « la voix baisse comme une flamme » / « whose voice that like a flame lowers » ; « une écriture est venue », / « a writing came » (Cixous 1979 : 8-9, 12-13) ; on trouve aussi parfois un mot français sans italique ou typographie le distinguant du texte anglais : « but where are the amies », « by a fine vibration in the toile », « Bonheur malheur », « montgolfier », « sortie », « ensemble » (ibid. : 10, 18, 28, 22, 22, 70) ; ou alors des tentatives pour créer des effets de polysémie en anglais, là où ils n’existaient pas toujours en français : « I had the peace in my hands », « How to call oneself abroad? », « I am foreinge », « alightening on the table » (ibid. : 16, 36, 40, 80) ; ou encore l’utilisation délibérée d’un mot anglais qui ressemble au français mais introduit un élément de sens inédit : « les défilés de l’angoisse » devient ainsi « the defiles of anguish », « feuille blanche » est rendu par « white leaf », « ren’être... renaissante » par « rebirth herself », « me dépouiller » par « peel myself down » (ibid. : 32-33, 16-17, 38-39, 40-41).

    34Seul un paragraphe semble s’écarter radicalement de ce système d’équivalences et de coïncidences strictes. Ce paragraphe aborde la question de la judéité de Cixous, dans une sorte de paroxysme de jubilation angoissée. Quel lien y a-t-il entre femmes qui manifestent en Iran contre le voile et la « question juive » ?

    La question des juifs. La question des femmes. La question des juifemmes. La questione della donnarance. A questão das laranjas. The question : Juis-je juive ou fuis-je femme ? Jouis-je judia ou suis-je mulher ? Joy I donna ? ou fruo filha ? Fuis-je femme ou est-ce que je me ré-juive ?
    The question of the Jews. The question of women. The question of jewomen. A questão dans laranjudias. Della arancebrea. Am I enjewing myself? Or woe I woman? Win I woman, or wont I jewich? Joy I donna? Gioia jew? Or gioi am femme? Fruo. (Cixous 1979)

    35Cixous traverse ici les langues par l’écriture, passant de la jubilation à la lamentation, naviguant à travers l’anglais, le français, l’espagnol, le portugais et l’italien, entre Clarice Lispector et James Joyce, dans une explosion d’auto-incriminations ambivalentes. L’absence de toute idée mécanique d’équivalence entre les langues renforce ici la dynamique de son écriture qui consiste à créer du sens dans les espaces entre les mots, dans l’interaction entre ces mots.

    36Le calque linguistique précis et contraint qui prévaut dans le reste du texte se désagrège totalement lorsque la pluralité des codes se manifeste à égalité dans toutes les langues. On se rappelle la question de Derrida : le processus de transfert entre des textes déjà écrits dans des langues plurielles peut-il encore prendre le nom de traduction ? Comment traduire un texte déjà contaminé par la multiplicité du langage (Graham 1985 : 215) ? Dans ce passage, Cixous fait remonter à la surface les tensions qui traversent les identités sous-tendant la construction de son texte. L’unité de l’identité du sujet parlant explose, tout comme le fait l’unité du langage.

    37Il y a une certaine violence à l’œuvre dans cette expression de la non-identité, dans la dispersion des traits linguistiques familiers. Dans le texte cible, nous nous trouvons face à « un anglais raide, bancal, aux nombreuses béances, bloqué par la matière non-traduite » (Willis 1992 : 107). Sous nos yeux s’exposent deux textes, l’un tributaire de l’autre, chaque langue se dévoilant pour combler les béances de l’autre, enrichissant et révélant en même temps les défauts et les lacunes de l’original, dans un geste complémentaire et concomitant d’achèvement et de déformation. Les pôles de l’exhaustivité et de la déperdition sont signalés par l’orange et la pomme, l’orange suggérant une intégrité mythique, la pomme attirant l’attention sur les divisions au cœur de l’être : le mot pomme, « apple », devient « appel », « appeal » : comment appeler, quoi appeler ? La narratrice attire l’attention sur le passage de l’orange à la pomme, déclarant dans le texte : « I am guilty also of voluntary translation / Je suis coupable aussi de traduction volontaire. » (Cixous 1979 : 38-39) C’est toutefois Clarice qui traduira la pomme en orange. Vivre l’orange, dans la lecture remarquable qu’en fait Sharon Willis, est un texte qui « expose sa faille, sa faillite, une fissure interne, à travers le motif de l’orange, un début déporté, qui occupe la place de l’Iran, du « je » (“I”), de la femme, du corps à travers lequel passe la voix22 » (Willis 1992 : 112-113). Ce texte est une performance de l’échec du voyage vers le nom adéquat, vers la sécurité d’un foyer linguistique. L’interdépendance du texte double fait écho à l’origine absente de la narratrice, aux déplacements de sa quête.

    Traduction par accumulation

    38L’écriture complexe de Cixous, à juste titre, génère des obstacles considérables pour ses traducteur·ices23, qui doivent tenter de suivre, d’imiter ou de reproduire les jeux de mots et les glissements de sens de l’original sans réduire le texte à sa fonction de communication, en général, toutefois, sans suivre la stratégie de défamiliarisation adoptée par Cixous elle-même. Certaines préfaces comme celle d’Annette Kuhn (traductrice de « Castration ou décapitation ? »), soulignent la difficulté de la traduction à rendre pleinement justice à l’écriture de l’auteure, « organisée en fait autour d’un jeu omniprésent avec les signifiants linguistiques et la subversion de ceux-ci » (Kuhn 1981 : 36), sans pour autant se concentrer plus attentivement sur la mise en œuvre de la spécificité de cette pratique d’écriture dans le corps de la traduction. De même, Catherine MacGillivray, dans sa traduction de l’essai Repentirs, limite ses commentaires à une préface dans laquelle elle indique que les moments de tension du texte sont perdus dans la traduction. Elle mentionne en particulier la difficulté de restituer les jeux de mots que crée l’auteure autour des diverses formes de « taking off », « décollage » et « décollation » (MacGillivray 1993 : 87-103).

    39Seule Betsy Wing, traductrice de nombreux textes de Cixous, au fil des commentaires enfouis dans le glossaire qui suit The Newly Born Woman, sa traduction de La Jeune Née, plaide pour :

    un processus d’accumulation dans lequel on ne choisit pas un seul sens en se complaisant au jeu sur les mots là où les interférences ont potentiellement le même rapport au texte anglais que celui de l’original au texte français […]. Il y a des mots difficiles dans ce livre, des mots avec un trop-plein de sens (direction, sens, sentiment ; commun, peu commun) qui ne peut se traduire en anglais par un mot unique24. (Wing l986 : 163)

    40Plutôt que de casser le rythme du texte, Wing a décidé d’intégrer une pluralité de sens dans sa traduction : par exemple, dans « coupable », elle inclut « culpable » et « cuttable » ; dans voler, « to fly » et « to steal » ; dans « dépenser », « to spend » et « to unthink » ; dans « encore », « in body » et « still more » (ibid. : 163-164).

    41Wing suit la même méthode dans The Book of Promethea (Le Livre de Promethea). Ainsi, lorsque Cixous écrit « Elle ne sait plus par quoi commencer : chanter, brûler, liquider, couler, jaillir » (Cixous 1983 : 12), Wing traduit : « She no longer knows where to begin: singing, burning, abolishing, liquidating, flowing, gushing. » (Cixous 1991a : 19) Le terme anglais « abolish » est un ajout qui crée un lien entre les deux sens de « liquider » : abolir et couler.

    42Ce procédé d’accumulation (« fly/steal ») est critiqué, notamment par Nicole Ward Jouve, admiratrice de l’écriture de Cixous. Elle admet cependant ne pas avoir de méthode alternative à proposer. Deborah Jenson est quant à elle plus catégorique dans sa critique de la stratégie de Wing et avance que la décision de la traductrice de dérouler explicitement toute une série de termes en réponse à la multiplicité poétique portée par un seul mot ne respecte pas la nature du texte ni la relation qu’il instaure avec la lectrice : c’est à elle d’identifier les sens multiples qui lui sont proposés, mais elle peut également choisir de les laisser « en sommeil » (Jenson 1991 : 195). C’est parce que l’écriture de Cixous doit avant tout s’appréhender comme poésie que son « intraduisibilité » doit être respectée. Il ne peut y avoir d’équivalence pour des mots qui gagnent en force connotative à mesure qu’ils avancent dans le texte (ibid. : 195). Jenson utilise abondamment les notes de fin (quoiqu’à contrecœur, car elles « interrompent le flux musical du texte ») pour souligner, en particulier, l’omniprésence de l’homophonie, procédé stylistique récurrent chez Cixous. Par exemple, dans sa traduction de La Venue à l’écriture (Coming to Writing), elle conserve le mot « languelait » dans le texte anglais, mais explique en note que ce mot est une transcription phonétique de « l’anglais » qui produit un jeu de mots combinant « langue » et « lait » (ibid. : 198, note 11). Un jeu de mots sur « demain » et « deux mains » est rendu par « twomorrow » (ibid. : 197, note 4). Un autre jeu de mots sur « grammaire » et « grand-mère », en référence au grand méchant loup, est traduit par « gramma-r wolf » ; l’ambivalence homophonique de « mère » et « mer » est rendu/e par « sea-mother » (ibid. : 8, 22, 23). Plutôt que d’ajouter des termes qui orientent la lecture du sens comme le fait parfois Wing, Jenson essaie de reproduire les jeux de mots ou de recourir à des notes de fin.

    43Il n’est pas certain que la technique de traduction par accumulation proposée par Betsy Wing respecte moins bien la polysémie du texte de Cixous que le procédé plus conventionnel privilégié par Jenson. Que ce soit par le biais d’effets sémantiques cumulatifs ou par des notes de bas de page, il semble néanmoins absolument essentiel de donner au lectorat anglophone une idée de la manière dont Cixous mobilise les ressources poétiques au service d’une textualité spécifique. Les glissements sémantiques et les hésitations rhétoriques générées par l’importance donnée au signifiant sont au cœur de la stratégie d’écriture de Cixous. Tout ceci met en évidence le travail de l’inconscient du texte et dépossède le sujet parlant de son autorité. Quiconque lit Cixous sans aucune indication de ces écarts, retours et échos récurrents en retirera une impression de certitude tout à fait illusoire. Gayatri Spivak insiste sur la dimension véritablement littéraire de l’œuvre de Cixous : « Il faut prêter plus d’attention au détail de son style si l’on veut tenter d’expliquer ses positions. » (Spivak 1993a : 154)

    44L’idée de l’écriture comme processus de découverte échappant au contrôle de l’auteure revient souvent dans les essais de Cixous : « Écrire chemine dans le noir vers ces vérités. On ne sait pas. On va », dit-elle (Cixous in Rossum-Guyon et Diaz-Docaretz 1990 : 34-35). L’affaiblissement de l’autorité de l’auteure met la traductrice dans une situation inconfortable car sa position est structurellement liée à cette autorité. Bien que l’écriture de Cixous ait été accusée d’être complaisante, informe, bloquée dans les sphères symboliques de l’Imaginaire (Moi 1985 : 125), cette abdication du contrôle reste centrale dans sa fiction.

    45Dans « A Translator’s Imaginary Choices », sa préface à la traduction du Livre de Promethea, Betsy Wing souligne la contradiction à l’œuvre entre les deux impressions dissonantes que sont le flux de pensée et l’application consciente dans les textes de Cixous. Elle insiste aussi sur l’importance particulière accordée aux clichés de la féminité dans ce texte, ainsi que sur le rôle crucial de la voix traduisante qui s’actualise dans une traduction très littérale : « Une voix qui affiche la qualité éminemment poétique de ses textes et qui, pourtant, prend la liberté de reproduire les jeux sur les mots et les répétitions de Cixous là où il est plus facile de les faire apparaître, et de les laisser disparaître là où ces figures en anglais deviendraient forcées ou importunes. » (Wing 1991 : 5) La voix doit prêter attention aux « concentrations d’énergie textuelle qui forcent l’émergence de sens nouveaux ». La traductrice doit recréer la violence de ces moments-là. Elle est donc confrontée à une injonction de taille : « Rester attentive tout en en laissant glisser les choses… C’est en termes corporels et rythmiques que doit fonctionner la traduction. » (ibid. : 7, 9) Effectivement, les traductions de Wing sont littéraires, délicates et sensibles aux jeux de mots de Cixous, à son rythme, à la répétition des sons et à l’attention portée au genre grammatical.

    Rites de passage : Kristeva et Irigaray

    46À l’inverse, les textes de Julia Kristeva ont suscité relativement peu de commentaires de la part de ses traducteurs et traductrices. Dans son introduction à Desire in Language: A Semiotic Approach to Literature and Art25, le premier volume rassemblant les écrits de Kristeva en anglais, Leon Roudiez suggère que les traducteurs ont pu un jour nourrir l’espoir que leur travail rapprocherait la prose de Kristeva de celle d’Edmund Wilson (Kristeva 1980 : 12). Ce rapprochement surprenant repose sur le postulat que ce qu’écrit Kristeva n’est pas un « texte » mais simplement de la prose argumentative. Le désir du traducteur de transformer Kristeva en une version un peu désuète du critique américain semble trouver sa justification dans le tout premier essai de l’auteure, The Ethics of Linguistics (« Éthique de la linguistique26 ») où il lui fait dire : « Should a linguist, today, ever happen to pause and query the ethics of his own discourse, he might well respond by doing something else27. » (ibid. : 23) En fait, l’omniprésence de termes techniques et la perspective théorique olympienne des essais de Kristeva empêchent le traducteur d’appliquer au texte la fluidité caractéristique du style générique de l’essai.

    47C’est dans ce volume que la traduction du mot « jouissance » est minutieusement analysée. S’il est un point sur lequel s’accordent les traducteurs et traductrices des féministes françaises, c’est bien sur la nature problématique de ce terme28. Roudiez opte pour le mot anglais « jouissance », qui serait un renvoi au terme anglais usité à la Renaissance, et qui préserve la double relation sémantique au droit et au sexe.

    In Kristeva’s vocabulary, sensual, sexual pleasure is covered by plaisir; “jouissance” is total joy or ecstasy (without any mystical connotation); also, through the working of the signifier, this implies the presence of meaning (jouissance=j’ouïs sens=I heard meaning), requiring it by going beyond it29. (ibid. : 16)

    48Les traducteurs de l’anthologie de Marks et De Courtivron, quant à eux, n’avaient pas perçu toute la polysémie des termes français et avaient proposé de traduire « jouissance » par « sexual pleasure », prenant tout de même la peine de justifier leur traduction dans une note :

    Women’s “jouissance” carries with it the notion of fluidity, diffusion, duration. It is a kind of potlatch in the world of orgasms, a giving, expending, dispensing of pleasure without concern about ends or closure. One can easily see how the same imagery could be used to describe women’s writing30. (Marks et De Courtivron 1980 : 36)

    49Plus loin, une autre note explicite les termes non-traduits : « A word used by Hélène Cixous to refer to that intense, rapturous pleasure which women know and which men fear31. » (ibid. : 95)

    50Elizabeth Grosz explique que le mot « jouissance » reste souvent non-traduit dans les textes anglais en raison de son ambiguïté dans la langue française. « The term refers undecidably to pleasure understood in orgasmic terms, and a more generally corporeal, non-genital pleasure. Sometimes translated by “bliss” the term does not, however, carry the religious associations of the English term32. » (Grosz 1989 : xix) Grosz fait ici référence à un texte plus ancien traduit par Alan Sheridan, qui donne de ce mot la description suivante : « “Enjoyment” conveys the sense, contained in jouissance of enjoyment of rights, of property, etc. Unfortunately, in modern English, the word has lost the sexual connotations it still retains in French. “Pleasure,” on the other hand, is pre-empted by plaisir33. » (ibid. : xix)

    51Enfin, Betsy Wing, dans le glossaire qu’elle établit pour The Newly Born Woman, propose une longue explication :

    [L]a réincarnation de ce mot dans la langue anglaise s’est accompagnée d’une certaine agitation lexicographique. Il semble que le terme existait bel et bien au xviiie siècle selon la majorité des acceptions en usage dans le français actuel. L’extase sexuelle est sa connotation la plus courante, mais en français contemporain, il a aussi un usage philosophique, psychanalytique et politique, et l’assimiler exclusivement à l’orgasme serait une simplification excessive. Le traduire par « enjoyment » ne conviendrait pas davantage, même si ce mot conserve une partie du sens lié à l’idée d’accès et de participation dans le champ des droits et de la propriété. Les constitutions garantissent « the enjoyment of rights » (la « jouissance des droits ») ; les tribunaux décident qui peut jouir – « enjoy » – de quel droit et de quelle propriété. Il s’agit donc d’un mot aux connotations à la fois sexuelles, politiques et économiques34. (Wing l986 : 165)

    52Pourquoi se concentrer sur ce seul terme intraduisible de « jouissance » ? Ce mot fonctionne-t-il comme une sorte de concentré de l’intraduisible, qui permettrait alors au reste du commentaire de se délester de toute autre obligation de médiation ? La seule autre notion qui ait acquis une indépendance linguistique comparable est la collocation « écriture feminine » [sic], rapidement reléguée au domaine de l’essentialisme cixousien. On peut comprendre la distance que les critiques ont peut-être voulu créer en conservant le mot français, de peur qu’il ne soit infecté par le sens plus péjoratif de « feminine » en langue anglaise.

    53Bina Freiwald souscrit à cette prépondérance de gloses sur le mot « jouissance » et soutient ces « médiateurs secondaires » dont le rôle essentiel est d’expliquer comment réussir la traduction des textes culturellement denses :

    54Si toutes les acceptions culturelles de la traduction du mot « jouissance » avaient été mieux reconnues, cela nous aurait peut-être épargné plus d’une décennie de condescendance de la part de la critique américaine, à laquelle se sont ajoutées les pénibles accusations récurrentes de déterminisme biologisant essentialiste, sans parler des angoisses inexplicables provoquées par la simple mention du mot. On peut donc affirmer que l’inclusion de glossaires dans les publications de textes théoriques traduits ne relève pas simplement d’une tentative d’éclaircir des jeux de mots intraduisibles. En faisant de l’appareil explicatif une partie intégrante du projet de traduction, traducteur·ices et éditeur·ices sont plus à même de rendre compte de la densité du texte source, reconnaissant par là même l’impossibilité de séparer le texte de l’intertexte, de dissocier le travail préliminaire de l’interprétation35. (Freiwald 1991 : 63)

    55Bien que l’argument de Freiwald soit tout à fait pertinent, il n’en reste pas moins que le terme « jouissance » a été dès le départ le seul mot identifié comme concept « problématique ». Peut-être fallait-il aussi orienter la réflexion vers un réseau de termes plus vaste afin d’ancrer pleinement son usage spécifique. Force est de constater, toutefois, que ce terme a fait l’objet d’une attention excessive, au détriment d’un certain nombre d’autres mots polysémiques essentiels qu’il aurait aussi fallu aborder.

    56Pourquoi ne pas avoir conservé en français dans le texte le mot « propre » (que Betsy Wing traduit par « Selfsame » ou « ownself ») pour les connotations intraduisibles de possession (property), d’individualité (selfhood) et de convention (propriety) qu’il permet ? Qu’en est-il du mot « féminin » qui correspond soit à la féminité, soit au sexe ou au genre féminin – et dont les connotations sont nettement moins péjoratives en français qu’en anglais ? Sans parler du problématique « sexe » ? La décision unanime de conserver le mot français « jouissance » (ou de le considérer comme un mot anglais) signale le rôle crucial que joue ce terme lorsqu’il s’agit d’indiquer comment la théorie elle-même peut passer des considérations économiques aux considérations sexuelles, comment les enjeux de maîtrise et d’identité de soi (ou à l’inverse les questions d’incontrôlabilité) fonctionnent dans des économies dissemblables. Pour autant, insister sur ce seul terme suggère aussi que les autres mots ne posent pas ou peu de problèmes, et que leur sens est transparent pour le lectorat anglophone.

    57Les problèmes de traduction que soulèvent les textes de Luce Irigaray sont encore différents de ceux posés par les écrits de Kristeva ou de Cixous. Le fait que le projet d’Irigaray soit « fonctionnellement interventionniste » (Irigaray travaillant sur et à travers son propre langage par le biais de stratégies textuelles puissantes) rend son œuvre particulièrement difficile à aborder pour les anglophones (Foss et Morris 1978). Irigaray utilise en particulier des concepts philosophiques contestataires pour renverser les sens conventionnels, et introduit toute une variété de styles (ésotérique, parodique, visionnaire, prophétique, universitaire) qu’elle adapte à différents projets. Certains traducteurs, tel Paul Foss dans sa traduction partielle de Ce sexe qui n’en est pas un (This Sex Which is Not One), se sont sentis obligés d’introduire des notes détaillées pour rendre compte de cet interventionnisme en anglais (ibid. : 168).

    58Une autre traductrice d’Irigaray, Carolyn Burke, en finit par souhaiter que :

    […] tous les lecteurs anglophones puissent schématiser la syntaxe d’Irigaray, faire l’analyse grammaticale de ses énigmes et ressentir l’exaspération provocatrice qui accompagne ce retour de l’ouïe dans le processus de traduction. C’est dans ce type d’exercice que l’on ressent à quel point, pour Irigaray, la grammaire joue son rôle de vecteur de changement36. (Burke et al. 1994 : 251)

    59En même temps, les styles et les stratégies performatives en constante évolution d’Irigaray n’autorisent guère les lecteur·ices à appréhender l’intégralité de sa rhétorique et de la définir une bonne fois pour toutes. En effet, le « langage » prend chez Irigaray un double sens fortement marqué, renvoyant parfois à la conceptualisation, parfois (surtout dans ses œuvres tardives) explicitement aux règles régissant les langues naturelles. Par exemple, Irigaray reprend ce qu’affirment les linguistes féministes depuis les années 1960 :

    La langue est un des outils principaux de production du sens et de la possibilité d’établir des médiations sociales allant des rapports interpersonnels aux relations politiques les plus élaborées. Si la langue ne donne pas une chance de parole et de valorisation de choix équivalente pour les deux sexes, elle fonctionne comme moyen de maîtrise de la part des uns et d’asservissement pour les autres. (Irigaray 1989 : 15)

    60Irigaray insiste ensuite sur les préjugés de genre qui existent au sein des langues naturelles, en particulier du français et de l’italien, et qui fonctionnent sur la base du genre grammatical (ibid. : 27). L’extrême attention qu’elle porte à tout ce qui a trait au genre des mots, ainsi qu’à leur généalogie étymologique et philosophique exige un traitement tout aussi attentif de la part des traducteur·ices, « même si ce travail doit forcer sur les articulations syntaxiques de l’anglais » (Burke et al. 1994 : 251). Carolyn Burke prend l’exemple de la critique de Levinas par Irigaray, dans laquelle celle-ci remplace le mot choisi par Levinas, « l’aimée », par « l’amante », rétablissant ainsi la femme comme sujet désirant. Burke avait tout d’abord traduit « amante » par « beloved » pour faire écho aux tonalités amoureuses du Cantique des cantiques. Lorsque l’essai sur Levinas fut republié dans le cadre d’un projet plus vaste, An Ethics of Sexual Difference (Éthique de la différence sexuelle), Burke et Gillian Gill modifièrent la traduction : « amante » devint « female lover », « amant » « male lover » et « aimée » « beloved woman ». Burke explique qu’il fallait que cette « sexualisation » de la grammaire soit transposée littéralement, même si le résultat était un peu étrange, afin de mettre l’accent sur la force éthique du positionnement de la femme comme sujet actif (ibid. : 252).

    61La traduction des néologismes d’Irigaray est particulièrement problématique. « Sexué », « sexuation », « entre-hommes », « entre-femmes » et « le peuple des hommes » sont des exemples tirés du volume Thinking the Difference (Le Temps de la différence, 1989) traduit en anglais par Karin Montin (1994). « Sexué » y est traduit alternativement par « has a sex », « sexually differentiated » ou « sex-specific », comme dans la phrase : « Le droit est sexué, la justice est sexuée, mais par défaut », traduite par « The law has a sex, and justice has a sex, but by default ». Le français « sexuation » a parfois été traduit par « sexual differentiation », parfois par le néologisme anglais « sexuation ». « Entre-femmes » a été rendu selon le cas par « women’s space », « women-amongst-themselves » ou « women-to-women sociality » ; enfin, dans la phrase qui suit, « le peuple des hommes » a été traduit par « mankind » :

    Elle devrait se tenir radicalement à 1’écart du peuple des hommes, des contrats entre hommes, des relations entre hommes, jusqu’à ce que sa virginité ne soit plus un lieu de tractations entre eux.

    She should keep well away from mankind, men’s contracts, men’s relationships, until her virginity is no longer a subject of negotiations between men. (Montin 1994)

    62Et pourtant, si l’œuvre d’Irigaray a bénéficié d’un plus grand respect linguistique que celle de Cixous ou celle de Kristeva, au sens où l’altérité de son langage est très largement reconnue et répertoriée dans de nombreux glossaires (The Irigaray Reader [1991] de Margaret Whitford fournit un glossaire de trois pages des termes-clés irigarayens – qui s’ajoute au glossaire déjà existant dans l’édition de This Sex Which Is Not One [1985] – ainsi que des parenthèses explicatives37 au sein du texte lui-même), il n’en reste pas moins qu’une « étonnante variété de critiques, dont beaucoup avaient une maîtrise partielle, voire inexistante, du français et de la culture française, ont presque immédiatement et vivement rejeté Irigaray […] sur la base d’une connaissance partielle de ses travaux, notamment Speculum et This Sex Which Is Not One » (Schor in Burke et al. 1994 : 5)v. Alors que les traductions des textes d’Irigaray ont énormément retenu l’attention des féministes américaines, celles-ci ont souvent commenté ces textes « comme s’ils avaient été écrits en anglais sans être passés par le processus transformatif de la traduction » (Godard 1991 : 114). Godard renvoie ici spécifiquement à la traduction de Spéculum : De l’autre femme (Speculum of the other woman, 1985) faite par Gillian Gill, dans laquelle la polysémie n’est pas traduite. Les exemples cités sont : « non-propre », sommairement traduit par « non-propertied » sans aucune référence au réseau sémantique lié à la contamination, la saleté, l’illégalité, et à la relation homophonique de ce terme avec le « nom propre » ; « même/autre », qui oscille entre « self/other » et « same/different » ; « enceinte » et « antre », avec leur relation aux frontières et aux passages tels que l’enclos, la grotte, l’utérus, etc. (Godard l991 : 114-115).

    63Ici aussi, comme chez Cixous, les interstices et les écarts de traduction ont eu une influence considérable sur la réception de la pensée d’Irigaray. L’importance de ces failles temporelles et conceptuelles est soulignée par plusieurs théoriciennes (Gayatri Spivak entre autres), qui soutiennent que Cixous ou Irigaray ne peuvent être interprétées comme essentialistes que si l’on ne prête pas assez attention aux effets stylistiques de leurs textes, à leur rhétoricité (Spivak l993 : 141-171).

    Arrivée à destination

    64Aurait-il été possible d’atténuer les tensions et les malentendus générés par le contact entre le féminisme anglo-américain et le féminisme français en accordant davantage d’attention à la traduction ? En développant une meilleure compréhension de la spécificité linguistique et textuelle de ces travaux en langue française ? Ce n’est peut-être qu’aujourd’hui, avec un certain recul, que l’on peut évaluer le fossé qui sépare les conditions de production de ces textes des conditions de leur réception. Dix ou vingt ans plus tard, les disjonctions entre les pressions politiques et théoriques à l’œuvre en France d’une part, et en Amérique anglophone d’autre part, sont responsables d’une série de distorsions diachroniques que les théories de la réception n’ont pas encore fini de mesurer.

    65La tendance des traductions à négliger les explications textuelles exhaustives des concepts et stratégies rhétoriques a de facto limité la réception de ces travaux, et il est tout à fait surprenant que les stratégies de traduction n’aient pas donné lieu à débat dans les discussions. Nous l’avons vu, Derrida et le transfert du derridisme avaient promu la traduction en tant que sujet de discours dans les années 1970 et 1980, mais ce type de réflexion ne se généralisera pas.

    66Dans la mesure où les traducteurs et traductrices des féministes françaises ont choisi de ne pas attirer l’attention sur leur tâche et de ne pas encombrer leurs traductions de notes ou autres signes visibles d’« interférence » avec le texte, ils et elles reproduisent des attitudes conventionnelles à l’égard du transfert linguistique et font le choix d’un idéal de fluidité plutôt que de disruption, d’immédiateté et de transparence plutôt que de densité. Mais ce faisant, ils et elles créent l’illusion d’un accès facile au texte. De nombreux·ses commentateur·ices ont noté la frustration des étudiant·es à qui l’on a fait lire des textes – traduits en anglais – qu’ils et elles ne pouvaient pas comprendre (voir entre autres Grosz 1989).

    67Ce qui a surtout été négligé dans ces traductions est l’importance centrale du contexte, tant intellectuel que rhétorique. Ce ne sont pas les études critiques qui manquent pour combler cette lacune – il existe des milliers de pages d’analyse de ces textes. Pourtant, la disparité même entre l’abondance des commentaires et la « limpidité » des textes eux-mêmes, tels qu’ils apparaissent en anglais, est pour le moins frappante.

    68Après deux décennies de réactions ferventes aux travaux des féministes françaises, l’enthousiasme et l’effervescence rivalisant souvent avec l’angoisse et la confusion, les années 1990 ont apporté une certaine sérénité à ce long dialogue. Des volumes tels que la traduction de La Venue à l’écriture (Coming to Writing, Cixous 1991b) et le recueil d’essais Engaging with Irigaray (Burke et al. 1994), montrent chacun à leur manière la maturation du processus de réception. L’introduction enthousiaste de Susan Rubin Suleiman à la traduction du recueil d’essais de Cixous Coming to Writing se concentre sur l’auteure en tant qu’individu plutôt que porte-parole. Deborah Jenson insiste sur le fait que Cixous est enfin traitée comme une poétesse, et que c’est désormais la poésie de ses textes (même s’il s’agit d’« essais ») qui est servie par la traduction. C’est ainsi que les contours spécifiques de la carrière littéraire de Cixous peuvent enfin être tracés – non pour limiter et catégoriser définitivement sa contribution, mais pour lui accorder l’espace de commentaire qui lui revient.

    69Engaging with Irigaray (Burke et al. 1994) peut servir d’étalon du succès de la traduction d’Irigaray vers l’anglais. Il s’agit d’une collection d’essais fondamentaux témoignant de la fécondité de son œuvre dans la philosophie féministe anglo-américaine contemporaine. L’implication critique et théorique des grandes féministes anglo-américaines dans l’œuvre d’Irigaray représente en fait l’étape finale la plus fructueuse du processus de traduction : l’écriture d’Irigaray n’y est ni commentée ni défendue, mais elle est rapportée à des enjeux actuels de la pensée féministe contemporaine. Les très nombreuses pratiques de médiation – entre autres, la traduction, le commentaire et la critique – ont balisé le terrain qui a ouvert la voie à ces interactions intellectuelles capitales avec l’œuvre. La traduction efficace trouve sa place dans les processus d’interprétation constants qui surviennent à la fois au sein de, et entre les langues.

    70On peut comparer ces échanges intellectuels réussis à d’autres rencontres tout aussi heureuses. La traduction de l’écriture féministe québécoise, dans les années 1970 et 1980 par exemple, a mené à la création de nouvelles sensibilités littéraires en anglais. Des écrivaines du Canada anglophone, comme Daphne Marlatt, ont traduit Nicole Brossard et se sont emparées de son écriture, ce qui a ouvert la voie, dans la littérature anglo-canadienne, à un style plus centré sur la langue et plus critique sur le plan conceptuel (voir Brossard 1986, 1987). Avec le temps, ce mouvement de la traduction s’est inversé et l’œuvre de Marlatt a été traduite en français. Des circuits d’échange se sont mis en place, non seulement entre les écrivaines mais plus largement entre les traditions littéraires. Ces contacts littéraires étaient exceptionnels dans le contexte canadien, malgré la pérennité et l’excellence de sa tradition en matière de traduction littéraire, car ils rompaient avec la sacro-sainte tradition des cours parallèles de ses deux littératures nationales. Pendant cette période brève mais intense, la traduction sera un ferment capital de la création littéraire (voir Godard 1994 ; Simon 1995).

    71Si les traductions sont un élément essentiel de toute production littéraire et intellectuelle sur le long terme, il existe manifestement des moments où une étincelle d’enthousiasme collectif déclenche une dynamique d’interactions très intense. Ces rencontres sont particulièrement fécondes lorsqu’elles débouchent sur des relations durables et réciproques.

    Correspondances manquées ?

    72Il est impossible de dresser le bilan définitif des bénéfices et des pertes engendrées par cet échange avec le féminisme français. La pensée féministe, comme tout autre projet intellectuel, progresse sous la forme d’un réseau d’affiliations toujours mouvant, en constante évolution. À cela il faut ajouter la pluralité des perspectives à l’œuvre dans tout milieu intellectuel. En outre, l’œuvre créative et philosophique de Cixous, Irigaray et Kristeva s’est considérablement développée au cours de ces vingt dernières années. En même temps, la rencontre avec les travaux de ce groupe d’écrivaines, très tôt réduit à l’étiquette de « féminisme français », a conforté l’illusion qu’il existait une certaine forme de pensée « autochtone » qui a ensuite été ou bien « enrichie », ou bien « souillée » par une influence étrangéisante. La réalité de la différence entre les langues a permis la cristallisation des points de vue selon leur origine géographique. La confrontation de deux corpus d’écriture féministe apparemment séparés a incité les cartographes intellectuels à tracer avec plus d’autorité les contours de continents de pensée bien distincts.

    73À l’issue de cette vingtaine d’années d’échanges, l’écheveau du féminisme français s’est enfin démêlé et les projets à long terme de chaque penseuse sont plus clairement identifiables. Le succès de cet échange doit se juger à la qualité des engagements que chacune d’elles a sollicités. La leçon de ces métamorphoses transatlantiques, celles des féministes françaises comme celles de Derrida, Foucault, Lacan et Barthes, est que la traduction implique un « mouvement généralisé de transition » dans lequel « ni la destination, ni la source » ne demeurent intactes (Comay 1991 : 79).

    74Cela signifie que l’endroit où « nous » (we) nous trouvons a été modifié par le contact avec « elles/ils » (them) ; mais il ne fait aucun doute que « elles/ils » (they) ont changé également. Dans le contexte d’une communauté intellectuelle de plus en plus internationalisée où les traditions ne peuvent plus être identifiées en vertu des frontières nationales (nous savons que la pensée de Derrida a « commencé » chez Heidegger, celle de Foucault chez Nietzsche, etc.), il faut sans arrêt resituer le lieu de la pensée. Il est en effet de plus en plus difficile de définir une tradition intellectuelle en termes purement nationaux. On peut en tout cas avancer que le lieu philosophique de la pensée féministe se trouve quelque part au milieu de l’Atlantique.

    Notes de bas de page

    1 « It seemed appropriate enough that the afterlife would exceed the origin, the translation outflank[ing] the original. »

    2 « It seems, in retrospect, as though literary criticism in the United States had long been on the lookout for someone to be unfaithful with. »

    3 Au sens américain du terme, c’est-à-dire ouvert, généreux et tolérant.

    4 Ce texte est paru en français pour la première fois en 1975 dans un numéro spécial de L’Arc consacré à « Simone de Beauvoir et la lutte des femmes ». Il est traduit vers l’anglais dès 1976 et est régulièrement republié dans cette langue. En revanche, il ne sera plus réédité en français jusqu’en 2010, date à laquelle les éditions Galilée décident de republier ce « manifeste » qui depuis a « fait le tour du monde […] et [a] fait de leur auteur l’une des chefs de file du “New French Feminism” ». [http://www.editions-galilee.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=3308].

    5 « the difficulty of transplanting a text like “The Laugh of the Medusa” to an American classroom where Cixous’ complex dialogue with Derrida (not to mention Derrida’s with Lacan) left the students “very excited, very frustrated, very dislocated.” »

    6 Il ne s’agit pas encore de ce qui deviendra la « French Theory » (voir Cusset 2003). Je traduis donc cette expression en français lorsqu’elle fait référence à une conception de la théorie française antérieure à sa “canonisation”, avant qu’elle ne prenne cette définition de théorie américaine aux tendances déformantes élaborée à partir de certains éléments de théorie française et qu’elle ne soit reconnue comme un « produit d’importation américain », un « corpus d’œuvres cohérent » ou « une communauté de lectures critiques et de lecteurs dissidents » (Alfandary 2019 : 214).

    7 Smith College (Northampton, Massachusetts) fait partie des Seven Sisters, regroupement de sept universités féminines prestigieuses qui ont vu le jour dans les états du Nord-Est des États-Unis entre 1837 et 1889 pour promouvoir l’éducation des femmes.

    8 Depuis la publication de Gender in Translation, une nouvelle traduction américaine du Deuxième sexe a été publiée, qui rétablit l’intégralité du texte de Beauvoir sans pour autant s’éviter les foudres des critiques. Voir à ce sujet l’article de Toril Moi, « The Adulteress Wife » publié dans The London Review of Books du 11 février 2010 [https://www.lrb.co.uk/the-paper/v32/n03/toril-moi/the-adulteress-wife] et ses nombreuses réactions critiques. L’opportunité de cette deuxième traduction avait souvent été évoquée, mais c’est l’article de Sarah Glazer, « Lost in Translation », publié le 22 août 2004 dans le New York Times [https://www.nytimes.com/2004/08/22/books/essay-lost-in-translation.html] qui semble-t-il aura persuadé la maison d’édition (Knopf) de l’entreprendre (voir le compte rendu de René Lemieux à [http://resistancesemiotique.org/?s=Beauvoir&submit=Search]) repris dans [https://trahir.wordpress.com/2014/10/27/lemieux-beauvoir/] : « C’est peut-être la parution de l’article “Lost in Translation” de Sarah Glazer dans le New York Times le 22 août 2004, et donc de la publication – au sens de rendre public – de ce débat qui était demeuré jusque-là dans le cercle fermé des spécialistes du féminisme, qui mettra suffisamment de pression sur l’éditeur pour qu’il accepte le principe d’une retraduction »).

    9 Ce texte, lu en français, sera ensuite publié aux Éditions du Seuil en 1967 dans L’Écriture et la différence. Il sera ensuite traduit sous le titre « Structure, Sign and Play in the Discourse of the Human Sciences », d’abord par Richard Macksey en 1970 dans un volume co-édité par Richard Macksey et Eugenio Donato : The Structuralist Controversy: The Languages of Criticism and the Sciences of Man (John Hopkins University Press), puis en 1978 par Alan Bass dans sa traduction de L’Écriture et la différence : Writing and Difference (University of Chicago Press).

    10 « Freeplay », littéralement « libre jeu », traduit la notion de « jeu » développée par Derrida lors de sa conférence. Voir plus bas.

    11 Sur le sujet de l’avènement de ce mouvement intellectuel aux États-Unis, voir également la partie que lui consacre François Cusset dans French Theory (« L’invention du poststructuralisme (1966) », p. 38-42).

    12 Cusset parle aussi de l’idéologie « antihumaine » qu’utilise l’extrême gauche pour qualifier « ces “jeux de langage spectaculaires” d’intellectuels français » (2003 : 42).

    13 Simon joue sur les termes « subject » et « matter » : « the very subject – and matter – of Derrida’s work ».

    14 « And “Derrida himself” before long was to be observed speaking in conference halls across the nation, delivering texts written in and for another’s English translation, like a dubbed version of some lost original, like a player in his own comedy, like a ventriloquist to his own voice. »

    15 En français dans le texte.

    16 « Derrida’s theory and practice of écriture, indeed, occupy the very point at which philosophy and translation meet. »

    17 « The abuses in the French text are commonly lost; the translation rarely produces any telling effects of its own; the special texture and tenor of Derrida’s discourse gets flattened out in an English that shies away from abnormal, odd-sounding constructions. »

    18 « Translation is an art of compromise, if only because the problems of translation have no one solution and none that is fully satisfactory […]. There was consolation for so much effort to so little effect in that whatever we did, we were bound to exhibit the true principles of translation announced in our text. »

    19 « [reproducing the] scene of linguistic castration – which is nothing other than a scene of impossible but unavoidable translation and normally takes place out of sight, behind the conscious stage ».

    20 « those members of the Anglo-American feminist academy who could not read French happily continued writing as if Cixous were still laughing at the Medusa, being newly born day after day ».

    21 Il faut aujourd’hui compléter cet inventaire. En 1994 paraît chez Routledge The Hélène Cixous Reader édité par Susan Sellers et depuis 1997, une vingtaine de titres de Cixous est désormais publiée. Notons également la bibliographie en langue anglaise établie en 2002 par Marcel Swiboda [« A bibliography of Hélène Cixous’ works available in English translation », Oxford Literary Review Vol. 24, Reading Cixous Writing (2002), p. 217-224], qui gagnerait à être pleinement mise à jour, mais dont le mérite est de faire apparaître, outre le petit nombre de monographies traduites, un nombre impressionnant de republications de plusieurs articles de Cixous.

    22 « [a text that] exposes its own fault, faultiness, an internal rift, across the figure of the orange, a beginning displaced, occupying the place of Iran, of I, of woman, of the body through which the voice passes ». Sharon Willis joue ici sur fault / faultiness, ainsi que sur I / Iran / I ran.

    23 Même si les pages qui suivent sont consacrées aux traductrices de Cixous, on trouve aussi quelques traducteurs (Keith Cohen et Paula Cohen ont publié la première traduction de « The Laugh of the Medusa » en 1976). Ses traductrices les plus connues sont Betsy Wing (The Newly-born Woman 1986 ; The Book of Promethea 1983), Sarah Cornell et Susan Sellers (Three Steps on the Ladder of Writing 1993).

    24 « [a] process of accretion, not choosing a single meaning and indulging in wordplay where the disruption could bear the same relation to written English as the “original” did to written French […]. There are difficult words in this book; words that are too-full of sense (direction, meaning, feeling; common, uncommon) to be rendered by any one English word. »

    25 En français : Sēmeiōtikē : recherches pour une sémanalyse (1969).

    26 L’essai « Éthique de la linguistique », dans Polylogue, comprend un chapitre intitulé « L’éthique de la linguistique », initialement publié en 1974, d’où est tiré l’extrait en question.

    27 « S’il lui arrive de s’interroger sur l’éthique de son discours, le linguiste moderne répond en se détournant. » (Kristeva 1977 : 357)

    28 Les extraits suivants sont donnés en anglais, suivis de leur traduction en note, pour préserver le raisonnement des traducteur·ices dans leur langue.

    29 « Dans le vocabulaire de Kristeva, le plaisir sensuel ou sexuel est rendu par le mot « plaisir » ; la « jouissance » représente la joie infinie ou l’extase (sans aucune connotation mystique) ; de même, la présence du sens (jouissance=j’ouïs sens=j’ai entendu le sens) est implicite dans les rouages du signifiant : il l’exige en même temps qu’il le dépasse. »

    30 « La “jouissance” des femmes porte en elle la notion de fluidité, de diffusion, de durée. C’est une sorte de potlatch dans le monde des orgasmes, un don, une offrande, une distribution de plaisir qui ne se soucie ni de fin ni de conclusion. Il est facile d’imaginer comment ces mêmes images pourraient être utilisées pour décrire l’écriture féminine. »

    31 « mot utilisé par Hélène Cixous pour désigner ce plaisir de ravissement intense que connaissent les femmes et que redoutent les hommes ».

    32 « Ce vocable désigne sans distinction le plaisir en termes orgasmiques, et plus généralement tout plaisir physique non-génital. Parfois traduit par “bliss”, il n’a toutefois pas les connotations religieuses du mot anglais. »

    33 « “Enjoyment” transmet le sens contenu dans “jouissance” au sens de la jouissance de droits, de la jouissance de propriété, etc. Malheureusement, en anglais contemporain, ce mot a perdu les connotations sexuelles qu’il conserve encore en français. “Pleasure”, en revanche, traduit exclusivement le mot “plaisir”. »

    34 « The reincarnation of this word in the English language has been accompanied by a certain amount of dictionary rattling. Apparently it did indeed exist in the eighteenth century with some of the fullness of current French usage. Total sexual ecstasy is its most common connotation, but in contemporary French philosophical, psychoanalytic, and political usage, it does not stop there, and to equate it with orgasm would be an oversimplification. It would also be inadequate to translate it as enjoyment. This word, however, does maintain some of the sense of access and participation in connection with rights and property. Constitutions guarantee the “enjoyment of rights”; courts rule on who is to enjoy which right and what property. It is therefore a word with simultaneously sexual, political, and economic overtones. »

    35 « Had this fuller cultural translation of jouissance been better recognized, we might have been spared over a decade of dismissive American coy righteousness, annoyingly accompanied by repeated accusations of essentialist biologistic determinism and inexplicable fainting spells at the mere mention of the word. The inclusion of glossaries in editions of theoretical texts in translation, it therefore can be argued, involves more than an attempt to account for untranslatable word play. In making the explanatory apparatus an integral part of the project of translation, translators and editors can more fully acknowledge the density of the source text, recognizing the impossibility of separating text from intertext, primary work from interpretation. »

    36 « […] all English-language readers could diagram Irigaray’s syntax, parse her riddles, and feel the provocative exasperation that accompanies this retuning of the ear in the process of translation. It is in such exercises that one experiences the extent to which, for Irigaray, grammar plays its part as an agent of change. »

    37 On parlerait, en traductologie, d’incrémentialisations.

    Notes de fin

    i Voir Elizabeth Grosz (1989), pour un argumentaire solide définissant Julia Kristeva comme non-féministe.

    ii Il est toutefois surprenant de constater la très faible présence du féminisme français en traduction avant la publication de cette anthologie. La rareté des traductions existantes en 1980 y est cependant soulignée : Hélène Cixous : « Le Rire de la Méduse », trad. Keith Cohen et Paula Cohen, Signs, vol. 1, n° 4 (Summer 1976) : 875-893 ; une interview d’Hélène Cixous par Christiane Makward : Sub-Stance, n° 13 (1976) : 19-37 ; Hélène Cixous, « La Jeune Née : Un extrait », trad. Meg Bortin, Diacritics, (Summer 1977) : 64-69) ; Marguerite Duras, « An Interview with Marguerite Duras », par Susan Husserl-Kapit, Signs, vol. 1, n° 2 (Winter 1975) : 423-434 ; Julia Kristeva, « On the Women of China », trad. Ellen Conroy Kennedy, Signs, vol. 1, n° 1 (Autumn 1975) : 57-81 ; interview de Julia Kristeva par Josette Féral, trad. Jane Kritzman, Sub-Stance, n° 13 (1976) : 9-18. Seules deux traductions de monographies sont mentionnées dans cette liste : Monique Wittig, Les Guerillères, trad. David LeVay, London, Owen, 1973 ; Julia Kristeva, About Chinese Women, trad. Anita Barrows, London, Marion Boyars, 1977.

    iii Les pages qui suivent s’appuient en grande partie sur la remarquable étude de Rebecca Comay consacrée au derridisme en traduction : « Geopolitics of Translation: Deconstruction in America » (Comay 1991).

    iv Les traductions vers l’allemand, l’espagnol et l’italien ont souvent suivi des calendriers assez différents. Il existe de multiples traductions de l’œuvre de Cixous en allemand et les textes d’Irigaray ont énormément été traduits en italien.

    v Voir Burke et al. (1994) pour une bibliographie complète des travaux d’Irigaray en traduction anglaise.

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    1 « It seemed appropriate enough that the afterlife would exceed the origin, the translation outflank[ing] the original. »

    2 « It seems, in retrospect, as though literary criticism in the United States had long been on the lookout for someone to be unfaithful with. »

    3 Au sens américain du terme, c’est-à-dire ouvert, généreux et tolérant.

    4 Ce texte est paru en français pour la première fois en 1975 dans un numéro spécial de L’Arc consacré à « Simone de Beauvoir et la lutte des femmes ». Il est traduit vers l’anglais dès 1976 et est régulièrement republié dans cette langue. En revanche, il ne sera plus réédité en français jusqu’en 2010, date à laquelle les éditions Galilée décident de republier ce « manifeste » qui depuis a « fait le tour du monde […] et [a] fait de leur auteur l’une des chefs de file du “New French Feminism” ». [http://www.editions-galilee.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=3308].

    5 « the difficulty of transplanting a text like “The Laugh of the Medusa” to an American classroom where Cixous’ complex dialogue with Derrida (not to mention Derrida’s with Lacan) left the students “very excited, very frustrated, very dislocated.” »

    6 Il ne s’agit pas encore de ce qui deviendra la « French Theory » (voir Cusset 2003). Je traduis donc cette expression en français lorsqu’elle fait référence à une conception de la théorie française antérieure à sa “canonisation”, avant qu’elle ne prenne cette définition de théorie américaine aux tendances déformantes élaborée à partir de certains éléments de théorie française et qu’elle ne soit reconnue comme un « produit d’importation américain », un « corpus d’œuvres cohérent » ou « une communauté de lectures critiques et de lecteurs dissidents » (Alfandary 2019 : 214).

    7 Smith College (Northampton, Massachusetts) fait partie des Seven Sisters, regroupement de sept universités féminines prestigieuses qui ont vu le jour dans les états du Nord-Est des États-Unis entre 1837 et 1889 pour promouvoir l’éducation des femmes.

    8 Depuis la publication de Gender in Translation, une nouvelle traduction américaine du Deuxième sexe a été publiée, qui rétablit l’intégralité du texte de Beauvoir sans pour autant s’éviter les foudres des critiques. Voir à ce sujet l’article de Toril Moi, « The Adulteress Wife » publié dans The London Review of Books du 11 février 2010 [https://www.lrb.co.uk/the-paper/v32/n03/toril-moi/the-adulteress-wife] et ses nombreuses réactions critiques. L’opportunité de cette deuxième traduction avait souvent été évoquée, mais c’est l’article de Sarah Glazer, « Lost in Translation », publié le 22 août 2004 dans le New York Times [https://www.nytimes.com/2004/08/22/books/essay-lost-in-translation.html] qui semble-t-il aura persuadé la maison d’édition (Knopf) de l’entreprendre (voir le compte rendu de René Lemieux à [http://resistancesemiotique.org/?s=Beauvoir&submit=Search]) repris dans [https://trahir.wordpress.com/2014/10/27/lemieux-beauvoir/] : « C’est peut-être la parution de l’article “Lost in Translation” de Sarah Glazer dans le New York Times le 22 août 2004, et donc de la publication – au sens de rendre public – de ce débat qui était demeuré jusque-là dans le cercle fermé des spécialistes du féminisme, qui mettra suffisamment de pression sur l’éditeur pour qu’il accepte le principe d’une retraduction »).

    9 Ce texte, lu en français, sera ensuite publié aux Éditions du Seuil en 1967 dans L’Écriture et la différence. Il sera ensuite traduit sous le titre « Structure, Sign and Play in the Discourse of the Human Sciences », d’abord par Richard Macksey en 1970 dans un volume co-édité par Richard Macksey et Eugenio Donato : The Structuralist Controversy: The Languages of Criticism and the Sciences of Man (John Hopkins University Press), puis en 1978 par Alan Bass dans sa traduction de L’Écriture et la différence : Writing and Difference (University of Chicago Press).

    10 « Freeplay », littéralement « libre jeu », traduit la notion de « jeu » développée par Derrida lors de sa conférence. Voir plus bas.

    11 Sur le sujet de l’avènement de ce mouvement intellectuel aux États-Unis, voir également la partie que lui consacre François Cusset dans French Theory (« L’invention du poststructuralisme (1966) », p. 38-42).

    12 Cusset parle aussi de l’idéologie « antihumaine » qu’utilise l’extrême gauche pour qualifier « ces “jeux de langage spectaculaires” d’intellectuels français » (2003 : 42).

    13 Simon joue sur les termes « subject » et « matter » : « the very subject – and matter – of Derrida’s work ».

    14 « And “Derrida himself” before long was to be observed speaking in conference halls across the nation, delivering texts written in and for another’s English translation, like a dubbed version of some lost original, like a player in his own comedy, like a ventriloquist to his own voice. »

    15 En français dans le texte.

    16 « Derrida’s theory and practice of écriture, indeed, occupy the very point at which philosophy and translation meet. »

    17 « The abuses in the French text are commonly lost; the translation rarely produces any telling effects of its own; the special texture and tenor of Derrida’s discourse gets flattened out in an English that shies away from abnormal, odd-sounding constructions. »

    18 « Translation is an art of compromise, if only because the problems of translation have no one solution and none that is fully satisfactory […]. There was consolation for so much effort to so little effect in that whatever we did, we were bound to exhibit the true principles of translation announced in our text. »

    19 « [reproducing the] scene of linguistic castration – which is nothing other than a scene of impossible but unavoidable translation and normally takes place out of sight, behind the conscious stage ».

    20 « those members of the Anglo-American feminist academy who could not read French happily continued writing as if Cixous were still laughing at the Medusa, being newly born day after day ».

    21 Il faut aujourd’hui compléter cet inventaire. En 1994 paraît chez Routledge The Hélène Cixous Reader édité par Susan Sellers et depuis 1997, une vingtaine de titres de Cixous est désormais publiée. Notons également la bibliographie en langue anglaise établie en 2002 par Marcel Swiboda [« A bibliography of Hélène Cixous’ works available in English translation », Oxford Literary Review Vol. 24, Reading Cixous Writing (2002), p. 217-224], qui gagnerait à être pleinement mise à jour, mais dont le mérite est de faire apparaître, outre le petit nombre de monographies traduites, un nombre impressionnant de republications de plusieurs articles de Cixous.

    22 « [a text that] exposes its own fault, faultiness, an internal rift, across the figure of the orange, a beginning displaced, occupying the place of Iran, of I, of woman, of the body through which the voice passes ». Sharon Willis joue ici sur fault / faultiness, ainsi que sur I / Iran / I ran.

    23 Même si les pages qui suivent sont consacrées aux traductrices de Cixous, on trouve aussi quelques traducteurs (Keith Cohen et Paula Cohen ont publié la première traduction de « The Laugh of the Medusa » en 1976). Ses traductrices les plus connues sont Betsy Wing (The Newly-born Woman 1986 ; The Book of Promethea 1983), Sarah Cornell et Susan Sellers (Three Steps on the Ladder of Writing 1993).

    24 « [a] process of accretion, not choosing a single meaning and indulging in wordplay where the disruption could bear the same relation to written English as the “original” did to written French […]. There are difficult words in this book; words that are too-full of sense (direction, meaning, feeling; common, uncommon) to be rendered by any one English word. »

    25 En français : Sēmeiōtikē : recherches pour une sémanalyse (1969).

    26 L’essai « Éthique de la linguistique », dans Polylogue, comprend un chapitre intitulé « L’éthique de la linguistique », initialement publié en 1974, d’où est tiré l’extrait en question.

    27 « S’il lui arrive de s’interroger sur l’éthique de son discours, le linguiste moderne répond en se détournant. » (Kristeva 1977 : 357)

    28 Les extraits suivants sont donnés en anglais, suivis de leur traduction en note, pour préserver le raisonnement des traducteur·ices dans leur langue.

    29 « Dans le vocabulaire de Kristeva, le plaisir sensuel ou sexuel est rendu par le mot « plaisir » ; la « jouissance » représente la joie infinie ou l’extase (sans aucune connotation mystique) ; de même, la présence du sens (jouissance=j’ouïs sens=j’ai entendu le sens) est implicite dans les rouages du signifiant : il l’exige en même temps qu’il le dépasse. »

    30 « La “jouissance” des femmes porte en elle la notion de fluidité, de diffusion, de durée. C’est une sorte de potlatch dans le monde des orgasmes, un don, une offrande, une distribution de plaisir qui ne se soucie ni de fin ni de conclusion. Il est facile d’imaginer comment ces mêmes images pourraient être utilisées pour décrire l’écriture féminine. »

    31 « mot utilisé par Hélène Cixous pour désigner ce plaisir de ravissement intense que connaissent les femmes et que redoutent les hommes ».

    32 « Ce vocable désigne sans distinction le plaisir en termes orgasmiques, et plus généralement tout plaisir physique non-génital. Parfois traduit par “bliss”, il n’a toutefois pas les connotations religieuses du mot anglais. »

    33 « “Enjoyment” transmet le sens contenu dans “jouissance” au sens de la jouissance de droits, de la jouissance de propriété, etc. Malheureusement, en anglais contemporain, ce mot a perdu les connotations sexuelles qu’il conserve encore en français. “Pleasure”, en revanche, traduit exclusivement le mot “plaisir”. »

    34 « The reincarnation of this word in the English language has been accompanied by a certain amount of dictionary rattling. Apparently it did indeed exist in the eighteenth century with some of the fullness of current French usage. Total sexual ecstasy is its most common connotation, but in contemporary French philosophical, psychoanalytic, and political usage, it does not stop there, and to equate it with orgasm would be an oversimplification. It would also be inadequate to translate it as enjoyment. This word, however, does maintain some of the sense of access and participation in connection with rights and property. Constitutions guarantee the “enjoyment of rights”; courts rule on who is to enjoy which right and what property. It is therefore a word with simultaneously sexual, political, and economic overtones. »

    35 « Had this fuller cultural translation of jouissance been better recognized, we might have been spared over a decade of dismissive American coy righteousness, annoyingly accompanied by repeated accusations of essentialist biologistic determinism and inexplicable fainting spells at the mere mention of the word. The inclusion of glossaries in editions of theoretical texts in translation, it therefore can be argued, involves more than an attempt to account for untranslatable word play. In making the explanatory apparatus an integral part of the project of translation, translators and editors can more fully acknowledge the density of the source text, recognizing the impossibility of separating text from intertext, primary work from interpretation. »

    36 « […] all English-language readers could diagram Irigaray’s syntax, parse her riddles, and feel the provocative exasperation that accompanies this retuning of the ear in the process of translation. It is in such exercises that one experiences the extent to which, for Irigaray, grammar plays its part as an agent of change. »

    37 On parlerait, en traductologie, d’incrémentialisations.

    i Voir Elizabeth Grosz (1989), pour un argumentaire solide définissant Julia Kristeva comme non-féministe.

    ii Il est toutefois surprenant de constater la très faible présence du féminisme français en traduction avant la publication de cette anthologie. La rareté des traductions existantes en 1980 y est cependant soulignée : Hélène Cixous : « Le Rire de la Méduse », trad. Keith Cohen et Paula Cohen, Signs, vol. 1, n° 4 (Summer 1976) : 875-893 ; une interview d’Hélène Cixous par Christiane Makward : Sub-Stance, n° 13 (1976) : 19-37 ; Hélène Cixous, « La Jeune Née : Un extrait », trad. Meg Bortin, Diacritics, (Summer 1977) : 64-69) ; Marguerite Duras, « An Interview with Marguerite Duras », par Susan Husserl-Kapit, Signs, vol. 1, n° 2 (Winter 1975) : 423-434 ; Julia Kristeva, « On the Women of China », trad. Ellen Conroy Kennedy, Signs, vol. 1, n° 1 (Autumn 1975) : 57-81 ; interview de Julia Kristeva par Josette Féral, trad. Jane Kritzman, Sub-Stance, n° 13 (1976) : 9-18. Seules deux traductions de monographies sont mentionnées dans cette liste : Monique Wittig, Les Guerillères, trad. David LeVay, London, Owen, 1973 ; Julia Kristeva, About Chinese Women, trad. Anita Barrows, London, Marion Boyars, 1977.

    iii Les pages qui suivent s’appuient en grande partie sur la remarquable étude de Rebecca Comay consacrée au derridisme en traduction : « Geopolitics of Translation: Deconstruction in America » (Comay 1991).

    iv Les traductions vers l’allemand, l’espagnol et l’italien ont souvent suivi des calendriers assez différents. Il existe de multiples traductions de l’œuvre de Cixous en allemand et les textes d’Irigaray ont énormément été traduits en italien.

    v Voir Burke et al. (1994) pour une bibliographie complète des travaux d’Irigaray en traduction anglaise.

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