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    Plan détaillé Texte intégral Figurantes impuissantes employées pour illustrer les conduites méritoires ou blâmables des hommes au combat Puissance à distance d’une femme de très haut rang Femmes DE guerre : les combattantes de haut rang Femmes EN guerre : humbles combattantes, en groupe ou isolées Notes de bas de page Auteur

    Femmes de guerre à l'époque moderne (domaine français, miroirs étranger)

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    Table des matières

    Des femmes valeureuses au programme des Écoles Royales Militaires de France : La Morale en action, 1790. Premières pistes de recherches

    Françoise Douay

    p. 97-110

    Texte intégral Figurantes impuissantes employées pour illustrer les conduites méritoires ou blâmables des hommes au combat Puissance à distance d’une femme de très haut rang Femmes DE guerre : les combattantes de haut rang Femmes EN guerre : humbles combattantes, en groupe ou isolées Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Femmes « de » guerre, que leur naissance de haut rang autorise ou contraint à prendre les armes et à se battre en héros, ou simples femmes « en » guerre, happées par la tourmente, assiégées, délogées, capturées, c’est dans mon domaine d’expertise – en France, au xviiie et xixe siècle, la classe de Rhétorique des collèges1, pour les modèles de conduite et les valeurs qu’elle exalte avec éloquence – que j’ai recherché, d’abord dans les manuels destinés aux jeunes filles, des portraits de femmes valeureuses, avec le récit de leurs exploits et l’éloge de leur bravoure. Or, les premiers ouvrages que j’ai consultés, La Rhétorique française à l’usage des jeunes demoiselles de Gabriel-Henri Gaillard (1751) et Les Études propres aux demoiselles, anonyme (1804), l’un littéraire, mondain, piquant, l’autre scrupuleusement attaché aux ordres religieux féminins et au détail des dynasties régnantes, semblaient tous deux – dans une totale ignorance de la guerre – ne destiner leurs élèves, assurément bien nées, qu’à briller dans les salons, à la Ville ou à la Cour, ou, tout au contraire, à bien diriger un couvent de femmes. « Changeant mon fusil d’épaule », j’ai préféré rechercher, plutôt que la présence de la guerre dans les manuels pour jeunes filles, les présences féminines dans les manuels2 des jeunes gens se destinant à la guerre, et je me suis alors tournée vers le manuel le plus « viril » que j’aie pu rencontrer : La Morale en Action, destiné aux élèves des Écoles Royales Militaires, tous garçons, tous soldats, propulsés par leurs aînés, en 1790, vers une ère nouvelle exaltante, puisque sa Préface ne craint pas d’affirmer que les saints et les rois, même guerriers, tels Jeanne d’Arc et Louis XIV, seront résolument écartés, dans l’intention novatrice de « n’offrir à des Citoyens que des Citoyens pour modèles » (p. xxj). Que restera-t-il de féminin dans ce manifeste d’élan guerrier révolutionnaire ? Impossible de le deviner a priori : étudions cela de plus près.

    2Mais précisons en premier lieu ce qu’étaient ces Écoles Royales Militaires, en rappelant brièvement comment Louis XV (1710-1774), en réponse aux défis qui marquèrent son règne, sut créer des enseignements appropriés3. Complétant le cursus universitaire établi au xiiie siècle, qui accueillait les étudiants, après leurs cinq années de collège, d’abord à la Faculté mineure des Arts, où tous devaient perfectionner leur latin pendant deux ans, puis, pour quatre ans, dans l’une des trois facultés majeures : Théologie, Droit ou Médecine, fut créé, en 1746, le Concours Général, qui accélérait ce parcours pour les étudiants les plus brillants. Poursuivant l’aménagement du territoire – routes, ports, canaux, fortifications – impulsé avec éclat par son prédécesseur Louis XIV (1638-1715), Louis XV créa deux écoles autonomes : l’École des Ponts & Chaussées (1747) et l’École du Génie de Mézières (1748). Pour réorganiser l’enseignement secondaire d’élite, affaibli dès 1685 par la révocation de l’édit de Nantes qui chassa tant de nos éducateurs protestants vers la Hollande et la Prusse, et déstructuré ensuite par l’éviction des jésuites hors de leurs missions d’Amérique Latine puis de leurs collèges du Portugal, de France (1764) et d’Espagne, suivie de l’interdiction de leur Compagnie par le Pape en 1773. En réaction, Louis XV, devant l’impossibilité, pour les autres ordres enseignants, de remplir les quelque trois mille postes laissés vacants par le départ des jésuites, eut l’audace de créer, en 1766, le premier concours de recrutement d’enseignants d’excellence laïcs : notre agrégation, toujours en vigueur. Enfin, pour renforcer nos armées face aux appétits des empires, d’Autriche en Europe et d’Angleterre en Inde et au Canada, Louis XV créa en 1751 l’École Royale Militaire de Paris, vers laquelle les intendants de toutes les provinces furent invités à diriger les jeunes gens « bien conformés et sachant lire et écrire » des « familles de vieille race tombées dans la misère4 ». Le contenu de la formation intellectuelle, physique et morale dispensée aux élèves ainsi que les méthodes utilisées à l’École royale militaire ont alors inspiré les conseils développés dans les articles ÉDUCATION de Dumarsais, ÉCOLE MILITAIRE de Paris de Meyzieu, et COLLÈGE de d’Alembert de l’Encyclopédie5. La formation religieuse occupe également une part importante dans la formation, les élèves célébrant les fêtes traditionnelles, pratiquant quotidiennement la messe, les prières ainsi que la confession.

    3Tenus par divers ordres religieux, douze collèges de province réputés : Brienne, La Flèche, Pont-à-Mousson, Vendôme, Effiat, Tournon, Sorèze, Tiron, Rebais, Beaumont, Pontlevoy, Auxerre, reçurent ensuite le label d’École Royale Militaire ; après la classe de Rhétorique, leurs meilleurs élèves entraient soit à l’École des cadets-gentilhommes de Paris créée en 1777, soit, s’ils brillaient en dessin ou en mathématiques, à l’École du Génie de Mézières ou à l’École d’Artillerie de La Fère. C’est ainsi qu’après une année de Rhétorique à Brienne, où, entre autres exercices, il composa avec enthousiasme sur les sujets de harangues – Hannibal, lors du passage des Alpes, soutient le courage de ses troupes épuisées – de son professeur de Rhétorique, Louis Domairon, ancien jésuite (Principes généraux des Belles-Lettres, 2 vol., 1784-1785), Bonaparte entra comme lieutenant en second au 1er régiment d’artillerie de La Fère, le 1er septembre 1785. Ces créations de « grandes écoles » se poursuivirent sous la Révolution : École Polytechnique 1794, École Normale Supérieure 1795, École des Langues Orientales 1795 ; puis Napoléon, devenu empereur, restructura l’enseignement secondaire avec la création des Lycées (1802) et l’instauration du Baccalauréat (1808), strictement réservé aux garçons jusqu’à la réforme Camille Sée de 1885.

    4Mon corpus sera constitué d’un petit volume de 406 pages paru en 1790, sans nom d’auteur, à Paris, chez Périsse le jeune, libraire au Pont-Saint-Michel, sous le titre : LA MORALE EN ACTION, ou Elite de faits mémorables et d’anecdotes instructives, propres à faire aimer la Vertu & à former les Jeunes Gens dans l’art de la narration. Ouvrage utile à Messieurs les Elèves des Ecoles Militaires & des Collèges, contenant le Manuel de la Jeunesse. Manuel scolaire, à l’évidence, destiné à des adolescents garçons ; sans nom d’auteur, certes, mais pour cette période, nous disposons de l’excellent Dictionnaire des ouvrages anonymes & pseudonymes en quatre volumes (1806-1809) d’Antoine-Alexandre Barbier : divisée en quatre parties, La Morale en action de 1790 s’avère être une œuvre à quatre mains, dont le « poète et moraliste français » Laurent-Pierre Bérenger (1749-1822) a composé les deux premières parties (parues une première fois en 1783) : I Recueil de faits mémorables des plus illustres Guerriers de l’Antiquité (p. 1-100), présentant alphabétiquement, depuis Affection des Soldats pour leurs Chefs jusqu’à Valeur, 61 articles ayant pour titre une vertu, illustrée à chaque fois par quelques anecdotes (de une à douze : au total, pour la première partie, 154) et II Recueil de faits mémorables des plus illustres Guerriers modernes (p. 101-241), présentant de la même façon, d’Abnégation à Zèle, 91 articles offrant ensemble 248 anecdotes. Viennent ensuite les deux parties composées, selon Barbier, par le Père Eustache Guibaud (1711-1794), oratorien renommé : III Tableaux de Patriotisme & des Vertus, tirés de l’Histoire de France (p. 242-360) qui compte 117 articles (en désordre alphabétique) ; enfin IV : un bref recueil de 17 Anecdotes diverses (p. 361-376) qui toutes ont pour cadre des pays très étrangers, de la Chine mandarinale aux jeunes États-Unis d’Amérique ; ce qui porte à 536 le nombre total d’anecdotes guerrières stimulantes proposées par La Morale en Action éditée en 1790. Plus court que le premier volet dû à Bérenger (I & II font 241 pages), ce second volet dû au P. Guibaud (III & IV font 134 pages) offre l’immense avantage de fournir ses sources : sept grandes histoires de France (deux anonymes : Vie des Hommes Illustres de la France et Tablettes anecdotes des rois de France ; et cinq ayant pour auteurs MM. Daniel, Griffet, Mézeray, Velly et Villaret) ; six histoires de provinces ou de villes (Bretagne, Dauphiné, Languedoc ; Châlons, Soissons, Paris) ; des monographies sur les plus hauts personnages (Bayard, Du Guesclin, Louis XIII et Louis XIV, Turenne) et de riches commentaires émanant de lettrés : Boileau, Boursault, Molière, Rollin, Voltaire. Dans ce flot de documents historiques, une seule source féminine : la marquise de Sévigné. Mais sur notre trésor de 536 anecdotes, 80 comportent des femmes : 15 %.

    5Or, même en écartant les 456 anecdotes purement « masculines », comment présenter en quelques pages ces 80 anecdotes « féminines ou mixtes » ? Renonçons à toutes celles qui ne sont pas « guerrières » à proprement parler : Madame de Sercy et la comtesse de Nithisdale qui remplacent leur mari en prison (p. 290 et p. 362) ; en 1720, lors de la peste de Marseille, ces femmes qui « accouchent sans secours » ou « expirent avec leur enfant attaché à la mamelle » (p. 320) ; délaissons les querelles de famille autour des femmes (alliances et mésalliances, ruptures et jalousies, héritages et dots) ; enfin, faute de place, sacrifions aussi nos guerrières antiques : Archédamie & Agésistrata de Sparte (iiie siècle avant Jésus-Christ, p. 54-57), Cléopâtre VII d’Alexandrie (Ier siècle avant Jésus-Christ, p. 12) et même la reine Zénobie de Palmyre (iiie siècle après Jésus-Christ, p. 367-369), pour nous concentrer sur l’évocation des guerrières modernes, révélatrices de la place et des rôles des femmes dans les conflits armés du xviie au xviiie siècle.

    6Avec quelques dates repères, voici, classées et numérotées par nos soins et en citation intégrale, les vingt anecdotes de La Morale en Action de 1790 mettant en scène des femmes modernes – des figures de protagonistes passives ou captives dans des villes assiégées à celles de valeureuses guerrières, en groupe ou isolées. De brèves conclusions seront ensuite tirées.

    Figurantes impuissantes employées pour illustrer les conduites méritoires ou blâmables des hommes au combat

    7[1] Sous l’entrée « Discrétion ». Henri de La Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne (1611-1675) :

    8« Le vicomte de Turenne s’étant emparé du château de Solza, quelques soldats lui amenèrent une femme d’une grande beauté, qu’ils avaient trouvée dans la place, et la lui présentèrent comme la part la plus précieuse du butin. Turenne n’avait alors que vingt-six ans, il n’était pas insensible ; cependant il feignit de ne pas pénétrer le dessein de ses soldats, et loua beaucoup leur retenue, comme s’ils n’avaient pensé, en lui amenant cette femme, qu’à la dérober à la brutalité de leurs compagnons. Il fit chercher son mari, et la remit entre ses mains. » (p. 148)

    9[2] Sous l’entrée « Simplicité ». Turenne encore : de loin, les liens fondamentaux de l’amour conjugal :

    10« Après la fameuse bataille des Dunes, dans laquelle M. de Turenne acquit tant de gloire, ce grand homme écrivit de sa propre main le billet suivant à la vicomtesse de Turenne : “Les ennemis sont venus à nous, ils ont été battus ; Dieu en soit loué ! J’ai un peu fatigué toute la journée ; je vous donne le bon soir & je vais me coucher.” » (p. 215)

    11[3] Sous l’entrée « Grâces ». Un contre-exemple provoquant, Louis II de Bourbon, prince de Condé (1621-1686) :

    12« Le grand Condé attaquait Vézel en 1672. Toutes les dames se réunirent pour le prier de leur permettre de sortir de la place, et de ne pas les exposer aux suites fâcheuses d’un siège long et meurtrier. Mais le prince qui sentait que, par cette sortie, les assiégés seraient moins sollicités à se rendre, répondit aux dames : “Qu’il ne pouvait consentir à une demande qui le priverait de ce qu’il y a de plus beau dans son triomphe.” » (p. 164)

    13[4] Sous l’entrée « Courage ». Pierre Ier, dit le Grand, tsar de Russie (1672-1725) :

    14« A la prise de Nerva (Suède), en 1704, Pierre-le-grand, empereur & législateur de Russie, courut, l’épée à la main, sur ses sujets, pour arrêter le pillage et le massacre. Il arracha les femmes des mains de ses soldats. Il tua deux de ces emportés qui refusaient d’obéir à ses ordres. » (p. 139)

    15[5] Sous l’entrée « Humanité ». Alphonse V le Magnanime, roi de Sicile et d’Aragon (1396-1468) :

    16« Alphonse V, roi de Sicile et d’Aragon, assiégeait la ville de Gaète. Cette place commençant à manquer de vivres, les habitants furent obligés d’en faire sortir les femmes, les enfants et les vieillards, qui étaient autant de bouches inutiles. Ces pauvres gens se trouvèrent réduits à la plus affreuse extrémité. S’ils approchaient de la ville, les assiégés tiraient sur eux ; s’ils avançaient vers le camp des ennemis, ils y rencontraient le même danger. Dans cette triste situation, ces malheureux imploraient tantôt la clémence du Roi, tantôt la compassion de leurs compatriotes, pour qu’on ne les laissât pas mourir de faim. Alphonse, à ce spectacle, fut ému de pitié, et défendit à ses soldats de les maltraiter. Il assembla ensuite son conseil, et demanda à ses principaux officiers leur avis sur la manière dont il fallait en agir avec ces infortunés. Tous opinèrent qu’il ne fallait point les recevoir, et dirent que, s’ils périssaient par la faim ou par le fer, on ne pourrait en accuser que les habitants qui les avaient mis hors de la ville. Alphonse fut indigné de leur dureté. Il protesta qu’il renoncerait plutôt à prendre Gaète que de se résoudre à laisser mourir de faim tant de malheureux. Il ajouta qu’une victoire, achetée à ce prix, serait moins digne d’un roi que d’un barbare et d’un tyran. “Je ne suis pas venu, dit-il, pour faire la guerre à des femmes, à des enfants, à de faibles vieillards, mais à des ennemis capables de se défendre.” Aussitôt il ordonna qu’on reçût dans son camp tous ces infortunés, et leur fit distribuer des vivres et tout ce qui leur était nécessaire. » (p. 173)

    Puissance à distance d’une femme de très haut rang

    17[6] Sous l’entrée « Intrépidité ». Jérôme Boze, ambassadeur de la reine Élisabeth Ire d’Angleterre (1533-1603) :

    18« Jean Basilowitz, grand duc de Moscovie, était un prince cruel et féroce. Il fit clouer un chapeau sur la tête d’un ambassadeur italien qui s’était couvert devant lui. Cependant Jérôme Boze, ambassadeur de la reine d’Angleterre, osa encore mettre son chapeau en sa présence. Basilowitz lui demanda s’il ignorait le traitement qu’il avait fait à un autre ambassadeur pour une semblable hardiesse ? “Non, répondit cet homme intrépide ; mais je suis l’envoyé de la reine Élisabeth ; si l’on fait un affront à son ministre, elle saura bien en tirer une vengeance éclatante”. “O le brave homme, s’écria le Czar ! Qui de vous, dit-il à ses courtisans, eût agi et parlé de la sorte, pour soutenir mon honneur et mes intérêts ?” » (p. 178)

    Femmes DE guerre : les combattantes de haut rang

    19[7] « Je ne parlerai pas ici des exploits de Jeanne d’Arc, si fameuse sous le nom de Pucelle d’Orléans, parce qu’elle obligea les Anglais à lever le siège de cette ville [en 1429]. Ses belles actions me paraissent d’un ordre supérieur, & d’ailleurs, elles sont assez connues. » (p. 250-251) Non référencé : dû sans doute au Père Guibaud, auteur de cette partie III.

    20[8] « La Comtesse de Montfort, ou la princesse de Bretagne, en 1342 » :

    21« [Charles de Blois avait épousé Jeanne, héritière des États de Bretagne. Le comte de Montfort son oncle les lui disputait ; après que celui-ci eut été fait prisonnier, la Comtesse de Montfort son épouse soutint seule tout le poids de la guerre avec une conduite et un courage de héros.] »

    22« Charles de Blois marcha vers Hennebon, où la comtesse de Montfort s’était retirée. C’était la plus forte place de la Bretagne, et les assiégés étaient encore animés par la présence et par l’exemple de leur incomparable Héroïne. Elle fit des prodiges de valeur. Les plus rudes assauts se succédaient presque sans interruption. Armée de pied en cap, on la voyait combattre sur la brèche, courir à tous les postes, encourager ses gens, les faire avancer, les soutenir. Durant la plus terrible de ces attaques, elle monte au sommet de la forteresse, et de là, découvrant que la plus grande partie de l’armée ennemie était occupée à l’assaut, elle descend avec précipitation, monte à cheval, suivie de cinq cents hommes, sort par une porte éloignée de l’attaque, et fond avec la rapidité d’un éclair sur le camp des assiégeants. Elle renverse tout ce qui s’oppose à son passage, tout fuit devant elle. Les tentes sont arrachées ou livrées aux flammes. Bientôt l’embrasement du camp est aperçu par les assiégeants. Ils abandonnent l’assaut pour arrêter l’incendie. La comtesse rassemble sa troupe, et veut rentrer dans Hennebon ; mais les ennemis se trouvant entre elle et la ville, elle tourne bride et prend la route d’Auray, où elle arriva heureusement, laissant les ennemis aussi surpris que saisis d’admiration, lorsqu’ils apprirent que c’était la comtesse en personne qui leur avait donné une alarme si vive. Cinq jours après, elle revient à la tête de sa petite troupe, force un des quartiers des assiégeants, et rentre dans la ville à la vue de l’armée. »

    23« Hennebon ne fut pas pris ; la comtesse de Montfort reçut un grand secours d’Angleterre, et elle obligea les troupes de Charles de Blois à lever honteusement le siège. » (p. 299) La source est citée : Hist. De France, par l’Abbé Velly, t. 8.

    24[9] « Bel exemple d’amour filial de Charles de Cieutat ». L’otage et l’assiégé triomphent de l’assaillante : la reine Margot (1553-1615) :

    25« Marguerite de Valois faisait la guerre à Henri III son frère, & au roi de Navarre son mari. Elle avait campé sa petite armée devant Villeneuve d’Agénois. Elle ordonna à trente ou quarante soldats de conduire Charles de Cieutat, aux pieds des murailles & de le tuer, si son fils, qui commandait dans cette place, refusait d’en ouvrir les portes. Cieutat, après qu’on eut fait cette indigne sommation à son fils, lui cria : “Songe à la fidélité et au devoir d’un Français, et que si j’étais capable de te dire de te rendre, ce ne serait plus ton père qui te parlerait, mais un traître, un lâche, un ennemi de ton honneur et de ton roi.” Ses gardes avaient déjà le bras levé, et allaient le frapper ; le jeune Cieutat leur fit signe : on ouvrit la porte, il sortit avec trois ou quatre hommes, feignit de parlementer ; et mettant tout-à-coup l’épée à la main, il fondit avec tant d’impétuosité sur ceux qui tenaient l’épée nue sur son père, et fut si soudainement secondé par plusieurs soldats de la garnison, qu’il le délivra. » (p. 288) La source est citée : Hist. de France, par Mezeray, essais historiques sur Paris, t. 3.

    26[10] « La tendresse maternelle sacrifiée à l’amour de la Patrie ». Assiégés par Édouard III, roi d’Angleterre (1327-1377), les époux Seton résistent mais perdent leurs fils :

    27« Édouard III, roi d’Angleterre, assiégeait Barwick, ville d’Écosse, défendue par un seigneur plein de bravoure, nommé Alexandre Seton. Après trois mois de résistance, Edouard employa un expédient bien cruel pour l’engager à se rendre. Il fit élever une potence à la vue du rempart, et y fit conduire les deux fils du gouverneur qu’il avait pris dans une sortie, en menaçant de les y faire attacher, s’il ne se hâtait de lui livrer la place. Le malheureux père fut attendri ; l’amour paternel allait l’emporter sur l’amour de la patrie ; mais son épouse, femme forte et généreuse, vint ranimer son courage. Elle lui rappelle ses obligations, lui expose avec énergie combien il est glorieux pour leurs enfants et pour eux-mêmes de périr pour une aussi belle cause ; et après l’avoir comme déterminé à en faire le sacrifice à son devoir et à son roi, elle l’entraîna loin des murailles, de peur que la vue d’une si cruelle exécution ne triomphât de son courage qui n’était pas encore bien affermi. » (p. 364)

    28[11] « Constance de Cézélli ou l’héroïne de Leucate ». Une femme de guerre, remplaçant son mari : un modèle pour leur fils :

    29« En 1590, le parti de la ligue en Languedoc demanda des troupes au roi d’Espagne. Sur la nouvelle de leur débarquement, Barri de Saint-Aunez, gouverneur pour Henri IV à Leucate, partit pour aller communiquer un projet au duc de Montmorency, commandant dans cette province. Il fut pris en chemin par les Ligueurs qui marchèrent aussitôt avec les Espagnols vers Leucate, persuadés qu’ayant le gouverneur entre leurs mains, cette place ouvrirait tout de suite ses portes, ou du moins ne tiendrait pas longtemps ; mais [Françoise] Constance de Cezelli [d’une ancienne et riche famille de Montpellier] sa femme, après avoir assemblé la garnison & les habitants, & leur avoir représenté leur devoir, se mit si fièrement à leur tête, une pique à la main, qu’elle inspira du courage aux plus faibles. Les assiégeants furent repoussés partout où ils se présentèrent. Désespérés de leur honte & du monde qu’ils avaient perdu, ils envoyèrent dire à cette vaillante femme, que si elle continuait à se défendre, ils allaient faire pendre son mari. “J’ai des biens considérables, répondit-elle les larmes aux yeux : je les ai offerts et je les offre encore pour sa rançon ; mais je ne rachèterai point, par une lâcheté, une vie qu’il me reprocherait & dont il aurait honte de jouir : je ne le déshonorerai point par une trahison envers la Patrie & mon roi.” Les assiégeants, après avoir tenté une nouvelle attaque, qui ne leur réussit pas mieux que les autres, firent mourir Barri & levèrent le siège. La garnison de Leucate voulait user de représailles sur le Seigneur de Loupian, qui était du parti de la Ligue, & qui avait été fait prisonnier ; notre héroïne s’y opposa. Henri IV lui envoya le brevet de Gouvernante de Leucate, avec la survivance pour son fils. Celui-ci, devenu gouverneur de Leucate, imita la fidélité et le courage de sa mère. » (p. 288-290)

    30[12] « Belle action de Julienne Du Guesclin » : « Bon sang ne peut mentir » :

    31« Il semble que dans la famille de Du Guesclin, chacun participait à la bravoure. Julienne Du Guesclin sa sœur, religieuse, était venue le voir à Pontorson en Basse-Normandie, dont le Roi lui avait confié la garde. Une nuit, les Anglais d’une garnison voisine, tentèrent de surprendre ce château ; Julienne s’éveille, saute du lit, prend les premières armes qu’elle trouve, court aux murailles, & quoique seule, renverse les échelles que les Anglais y avaient déjà appliquées. Ses cris éveillèrent bientôt toute la garnison. Les ennemis furent obligés de se retirer avec perte, & de laisser leur commandant prisonnier. » (p. 247) La source est citée : Hist. de France, par M. Villaret, t. 9 ; Hist. de Bertrand Du Guesclin (1320-1380) par Paul Hay.

    32[13] « Intrépidité d’une dame de Chypre », Potius mori quam servire (Plutôt mourir qu’être esclave) : seule « captive-combattante » du corpus :

    33« En 1571, le général des Turcs, Mustapha, ayant pris et ravagé l’île de Chypre, avait chargé quatre galères des plus riches dépouilles de ces insulaires, et des Dames les plus distinguées par leur beauté ou leur naissance. Arnalde de Rocas, l’une de ces infortunées, affligée de survivre à la désolation de son pays, épiait avec soin l’occasion de venger sa patrie, de l’arracher à la servitude, et de prévenir son propre déshonneur. Elle vit entrer un soldat dans le magasin où étaient les poudres. Son courage s’enflamme à ce moment, et ne craignant pas d’en être la première victime, elle prend un charbon, suit le soldat, met le feu aux poudres, et fait ainsi sauter la galère, dont les débris enfoncèrent les trois autres, ou y mirent le feu. » (p. 361-362)

    Femmes EN guerre : humbles combattantes, en groupe ou isolées

    34[14] Sous l’entrée « Zèle » : « une armée d’amazones » :

    35« En 1378, les Anglais, sous la conduite du capitaine Tinet, guerrier intrépide, se présentèrent devant Alfuro, ville de Navarre. La place, que sa garnison avait abandonnée, offrait, ce semble, une conquête facile. Les assaillants s’approchent, se flattant d’un riche butin. Mais quelle fut leur surprise de trouver les portes fermées, et les remparts remplis d’une armée d’amazones qui, au défaut de leurs époux, avaient pris le soin de défendre leur patrie. Leur contenance fière et courageuse intimide les ennemis, et le général Anglais, frappé comme d’un coup de foudre, s’écria, en courant à toute bride : “Voilà de braves femmes ! Retournons en arrière ; nous n’avons rien à faire ici.” » (p. 226)

    36[15] « Les habitants de Tyr », assiégés par Saladin, en 1188 :

    37« Un grand nombre de chevaliers de St Jean [de Malte] se mirent à la tête des Tyriens ; ils en firent des soldats tous animés de leur esprit et de leur courage ; les femmes mêmes, ou tiraient des flèches sur les assiégeants, ou portaient des vivres à leurs maris qui couchaient sur les remparts. » (p. 227)

    38[16] « Les citoyens de Rouen » (assiégés par Henri V d’Angleterre en 1418) :

    39« On dit au roi que les habitants travaillaient à saper quatre-vingt toises de leurs murailles, et qu’après avoir mis le feu aux quatre coins de la ville, ils étaient résolus de sortir par cette brèche, hommes, femmes, enfants, & de se frayer un chemin à la victoire, ou à une mort honorable. » (p. 255)

    40[17] « L’héroïne du Grésivaudan » :

    41« On lit dans l’histoire du Dauphiné, qu’en 1580 le duc de Lesdiguières assiégeant la Mure, petite ville du Grésivaudan, qui tenait pour la Ligue, une femme se distingua singulièrement parmi les assiégés. Dans les assauts, on la voyait toujours la première sur la brèche ; et dans les sorties, elle était à la tête des troupes. Un grand nombre d’assiégeants périt de sa main ; jamais soldat ne parut ni plus déterminé, ni plus terrible. Dans l’armée du duc, on ne l’appelait que la cotte rouge, à cause de la couleur de sa jupe. L’Histoire ne nous a pas conservé son nom. Elle le méritait néanmoins, dit l’Historien, ou par son courage, ou par son bonheur ; car elle ne fut jamais blessée, quoiqu’elle se prodiguât dans les occasions les plus dangereuses. » (p. 249-250) La source est donnée : Hist. du Dauphiné par M. Chorier.

    42[18] « Intrépidité d’Anne Sémé »

    43« Au siège de St Jean d’Angely, en 1570, une fille âgée seulement de quinze ans fit une action bien mémorable. La maison de son père, nommé Sémé, était adossée au rempart du château ; ce brave citoyen s’y défendit longtemps avec beaucoup de bonheur. Enfin, le bruit se répandit qu’il y avait été tué. À cette nouvelle, Anne sa fille, qu’il avait envoyée dans un autre quartier pour l’éloigner du péril, court en pleurs à la maison de son père pour s’instruire de la vérité. À peine y était-elle entrée, qu’une des portes fut enfoncée par les assiégeants, et qu’elle vit paraître un de leurs chefs. Elle se sauve précipitamment dans une chambre haute, et s’y barricade. L’officier, sur qui la beauté de cette fille avait déjà fait une impression bien vive, la poursuit et enfonce la porte. Anne, sans délibérer, et ne prenant conseil que de son courage, se jette par la fenêtre. Heureusement, elle ne se fit aucun mal ; elle se relève et prend la fuite. Son ennemi était chargé du poids de ses armes, il balança un moment. Cependant, honteux de se voir vaincu, il prend le même parti, et court après la fugitive. Déjà il l’atteignait, cette fille courageuse criait à ses concitoyens, rangés sur la muraille : “tirez, et tuez-nous tous deux”. On ne lui obéissait pas ; une mare d’eau assez profonde était tout auprès, elle s’y précipita hardiment. L’officier qui la poursuivait reçut alors un coup de feu qui le renversa. On profita de ce moment pour aller au secours d’Anne, que l’on eut beaucoup de peine à rappeler à la vie. » (p. 277-278). La source est donnée : Hist. universelle du sieur d’Aubigné.

    44[19] L’héroïne de Falaise :

    45« Falaise avait embrassé le parti de la Ligue. Henri IV, après avoir soumis quelques autres places de Normandie, vint l’assiéger en 1590. Un marchand de cette ville, nommé la Chesnaye, était sur le point d’épouser une fille de son état, qu’il aimait tendrement. L’idée d’un assaut qu’on allait livrer, le fait trembler pour ce qu’il a de plus cher ; il court chez elle, et lui propose un moyen facile de sortir secrètement de la ville. “Y pensez-vous, lui dit-elle, d’abandonner ainsi vos compatriotes au moment de leur donner des preuves de votre zèle ? Je ne vous soupçonne pourtant pas d’une lâcheté ; c’est pour moi, sans doute, que vous craignez ; eh bien ! Venez, je vais vous donner ma foi, mais c’est sur la brêche”. Elle marche aussitôt vers le rempart, malgré les instances et les larmes de la Chesnaye qui fait tous ses efforts pour la retenir. Il la suit néanmoins, résolu de la défendre ou de mourir à ses côtés. L’un et l’autre combattirent avec un courage qui les fit remarquer de Henri IV. Ce prince, l’admirateur de toutes les belles actions, donna ordre qu’on leur sauvât la vie, s’il était possible. On ne le put pas. Ils périrent en combattant tous deux en héros. » (p. 249) La source est donnée : Hist. de France, par Mezeray, essais historiques sur Paris, t. 3.

    46[20] Belle action d’Anne Musnier (Provins, 1175) :

    47« Je ne connais point de titre de noblesse plus flatteur & plus beau, que celui que produisirent, à la réformation, les descendants d’Anne Musnier. Trois hommes dans une allée du jardin du comte de Champagne, en attendant son lever, s’entretenaient du complot qu’ils avaient fait de l’assassiner. Anne Musnier, cachée derrière un arbre, avait entendu une partie de leur conversation. Voyant qu’ils sortaient, emportée par l’horreur d’un attentat contre la personne de son prince, ou craignant de n’avoir pas le temps d’avertir, elle cria de l’autre bout de l’allée en leur faisant signe qu’elle voulait leur parler. Un d’eux s’avança, elle le fit tomber à ses pieds d’un coup de couteau de cuisine, se défendit contre les deux autres, & reçut plusieurs blessures. Il vint du monde ; on trouva sur ces scélérats des indices de leur conspiration ; ils l’avouèrent dans les tortures, & furent écartelés. Anne Musnier, Gérard de Langres, son mari, & leurs descendants, furent ennoblis. » (p. 254) La source est donnée : Essais historiques sur Paris, t. 2.

    48Sur ces vingt figures de femmes, échelonnées du xiie au xviiie siècle, seules dix sont identifiées une à une ; une sainte guerrière, Jeanne d’Arc ; sept femmes de haute noblesse : Élisabeth Ire d’Angleterre, la vicomtesse de Turenne, la comtesse de Montfort, Marguerite de Valois, lady Seton, Constance de Cezelli, Julienne du Guesclin, et deux ennoblies : Anne Sémé et Anne Musnier [anecdotes 6, 2, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 18 et 20]. Les dix autres demeurent anonymes : une captive isolée [« d’une grande beauté » anecdote 2], six groupes de femmes ou de « dames » [anecdotes 3, 4, 5, 14, 15 et 16] allant de ces pathétiques « bouches inutiles », recueillies ou rejetées, à l’« armée d’amazones », barricadée dans une place forte de Navarre, dont la fière allure déroute l’assaillant ; deux jeunes héroïnes fortement singularisées et néanmoins anonymes, désignées par une périphrase de lieu : l’héroïne du Grésivaudan [17] et l’héroïne de Falaise [19] ; enfin, cette mystérieuse dame de Chypre, prisonnière des Turcs, qui saborde crânement le bateau des captives : Arnalde de Rocas [13], introuvable, y compris sur Google, malgré son nom de facture aristocratique. Or dans toutes les guerres où nous voyons ces femmes engagées – Croisades en Terre Sainte, guerres féodales de succession de Bretagne ou de Cent Ans, rivalités entre royaumes d’Europe et coalitions contre les Turcs – pas une bataille rangée, pas un haut col gravi dans la neige en tirant les engins de guerre, pas un passage de fleuve, rien qui rappelle Alexandre, Jules César, Hannibal : des sièges de villes, rien que des sièges de villes, agrémentés de quelque otage pathétique à la porte alors qu’à l’époque moderne, la guerre de siège s’impose et la technique des fortifications bastionnées atteint son apogée avec les travaux que Vauban6 dirige pour construire les contre-gardes d’une efficacité redoutable.

    49Les scènes de guerre incluant des femmes auraient-elles la spécificité bien marquée d’un sous-genre ? Quoi qu’il en soit, j’avoue que, pour ma part, grâce à ces vifs portraits de femmes, dites « de » guerre lorsqu’elles ont nom noble et cheval, et simplement « en » guerre quand elles ont pour seule arme leur énergie vitale, j’ai beaucoup appris – bondi, frémi, admiré, vibré – et j’aimerais contribuer à leur rendre une identité, un nom, une date, bref, l’hommage que mérite leur vaillance, si stimulante encore pour nous aujourd’hui.

    50Je compte ainsi mener ces recherches jusqu’à la confection d’un petit recueil énergique de quelques douzaines d’exemples, voire davantage : cela dépendra de la fécondité des rencontres et des trouvailles. Quelques pistes de recherche se dessinent déjà : tout d’abord la reprise des données antiques de La Morale en Action de 1790 écartées ici faute de place, ainsi que l’examen de la bibliographie fournie par le Père Guiraud dans les parties III et IV de cette même édition. Puis des coups de sonde dans les volumes successifs de La Morale en Action, qui eut un vif succès tout au long du xixe siècle puisqu’avec de nombreux remaniements, il est réédité près de 160 fois entre 1783 et 1899. Deux facteurs me semblent a minima expliquer ce succès. D’un côté, La Morale en Action, comme son titre l’indique de façon programmatique, souhaite inculquer par l’exemple une conduite morale dans les actions guerrières et de commandement des futurs chefs : elle se plie ainsi avec justesse aux réajustements des cursus, ce qui en fait un outil scolaire idéal7. Elle a su, en outre, s’adapter aux nouvelles lignes politiques assez rapidement, ce qui n’est pas un mince gage de réussite. D’autre part, ce manuel augmente et rejoint ainsi, à sa mesure, les chefs-d’œuvre classiques qui ont perduré à travers le temps et qui sont encore des best-sellers à la fin du xviiie siècle, au premier rang desquels se trouvent les Vies Parallèles de Plutarque, mais aussi son traité Conduites méritoires des femmes, qui est l’un de ses plus lus et qui comporte des chapitres rapportant des faits de bravoure de femmes en temps de guerre. Après tout, l’abbé Dominique Ricard en propose une nouvelle traduction exactement au même moment. Une étude approfondie des sources et des éléments de style permettrait de placer à la fois La Morale en Action et les ouvrages dans lesquels elle puise ses références dans la lignée de cette catégorie de production, à la fois célèbre et à succès : cela pourrait nous informer sur la vraie mesure de la dimension stéréotypique (ou au contraire) du manuel en matière d’attitudes genrées. Il est évident que la continence de Turenne est un écho moderne de celle de Scipion. Les attitudes des héroïnes dans La Morale en Action, de la même façon, ne sont pas sans rappeler certaines conduites méritoires de modèles antiques féminins plutarquiens, sous des dehors modernes. Il n’est pas jusqu’à la guerre de siège qui ne puisse en réalité être une constante entre le traité antique et le manuel moderne : c’est un passage obligé, des guerres comme des ouvrages mettant en scène les femmes dans les guerres.

    51Quant au recours aux modèles féminins en armes pour la conduite de et dans la guerre « en Action », il n’est pas étonnant si l’on considère que Polyen leur consacre tout un livre dans ses Strategemata, recueil de ruses de guerre offert à Lucius Verus pour son départ en campagne contre les Parthes. La Morale en Action ne serait pas le premier ouvrage de la période à revenir fermement à l’Antique, pays rêvé de la démocratie et de la république, soutenues par des attitudes morales exemplaires. Et pourquoi pas une recherche systématique de compléments ou de concurrents – manuels éventuellement – de La Morale en Action dans les bibliothèques et les archives des douze Écoles Royales Militaires créées par Louis XV dont j’ai donné la liste au début de cet article, pour ajouter un élargissement synchronique en sus du diachronique ? Portes ouvertes, enfin, à toutes les recherches que l’on voudra imaginer (à commencer par « Jérôme Bose » qui, devant le tsar, sut rester coiffé sans se faire clouer le chapeau sur la tête) !

    Notes de bas de page

    1 Françoise Douay-Soublin, 1992 : « La Rhétorique en Europe à travers son enseignement (1598-1815) » dans Sylvain Auroux, (dir.), Histoire des idées linguistiques, vol. II, Liège, Mardaga ; et « La Rhétorique en France au xixe siècle à travers ses pratiques et ses institutions » dans Marc Fumaroli, Histoire de la Rhétorique dans l’Europe moderne 1450-1950, Paris, Presses Universitaires de France, 1999.

    2 Emmanuelle Chapron a montré dans un article intitulé « Des livres pour l’usage de l’École royale militaire : choix pédagogiques et stratégies éditoriales (1751-1788) », et publié en 2014 dans Histoire, économie & société, que le choix des livres utilisés à l’École royale militaire à la fin du xviiie siècle est révélateur de la grande place accordée désormais à l’histoire, à la grammaire française et aux langues étrangères, reléguant au second plan l’enseignement des ordonnances militaires : « L’enseignement de l’histoire doit apporter au futur militaire des exemples de vertu, de courage, de prudence, de grandeur d’âme, d’attachement au souverain, mais également l’éclaire sur l’état présent des affaires, les droits du souverain et les intérêts des autres monarques européens », p. 8. Le volume de La Morale en Action, ou Élite de faits mémorables et d’anecdotes instructives, propres à faire aimer la Vertu & à former les Jeunes Gens dans l’art de la narration. Ouvrage utile à Messieurs les Élèves des Écoles Militaires & des Collèges, contenant le Manuel de la Jeunesse, publié en 1790, trouve toute sa place dans ce programme.

    3 Voir « L’École royale militaire : un modèle selon l’Encyclopédie ? », Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie, 43, oct. 2008, p. 105-126 ; Emmanuelle Chapron, « Des livres ‟pour l’usage de l’École royale militaire” : choix pédagogiques et stratégies éditoriales (1751-1788) », Histoire, économie & société, 2014, p. 3-16.

    4 Charles Kunstler, « Officiers et soldats sous l’Ancien Régime », dans Le Journal de la France, t. 4, p. 1620, Paris, J. Taillandier, 1978.

    5 Marie Jacob, « L’École royale militaire : un modèle selon l’Encyclopédie ? », Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie, 43, octobre 2008, p. 105-126.

    6 En 1672, Vauban publie le Mémoire pour servir d’instruction dans la conduite des sièges puis, en 1704, le Traité des sièges et de l’attaque des places. Pour mesurer l’efficacité des contre-gardes, voir dans le volume I de l’Histoire militaire de la France (H. Perrin, 2019), dirigé par Hervé Drévillon et Olivier Wieviorka, la deuxième partie que Benjamin Deruelle consacre au « temps des expériences. 1450-1650, la révolution militaire des temps modernes », p. 151-305.

    7 Voir la deuxième note de notre article.

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    • Françoise Douay
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    1 Françoise Douay-Soublin, 1992 : « La Rhétorique en Europe à travers son enseignement (1598-1815) » dans Sylvain Auroux, (dir.), Histoire des idées linguistiques, vol. II, Liège, Mardaga ; et « La Rhétorique en France au xixe siècle à travers ses pratiques et ses institutions » dans Marc Fumaroli, Histoire de la Rhétorique dans l’Europe moderne 1450-1950, Paris, Presses Universitaires de France, 1999.

    2 Emmanuelle Chapron a montré dans un article intitulé « Des livres pour l’usage de l’École royale militaire : choix pédagogiques et stratégies éditoriales (1751-1788) », et publié en 2014 dans Histoire, économie & société, que le choix des livres utilisés à l’École royale militaire à la fin du xviiie siècle est révélateur de la grande place accordée désormais à l’histoire, à la grammaire française et aux langues étrangères, reléguant au second plan l’enseignement des ordonnances militaires : « L’enseignement de l’histoire doit apporter au futur militaire des exemples de vertu, de courage, de prudence, de grandeur d’âme, d’attachement au souverain, mais également l’éclaire sur l’état présent des affaires, les droits du souverain et les intérêts des autres monarques européens », p. 8. Le volume de La Morale en Action, ou Élite de faits mémorables et d’anecdotes instructives, propres à faire aimer la Vertu & à former les Jeunes Gens dans l’art de la narration. Ouvrage utile à Messieurs les Élèves des Écoles Militaires & des Collèges, contenant le Manuel de la Jeunesse, publié en 1790, trouve toute sa place dans ce programme.

    3 Voir « L’École royale militaire : un modèle selon l’Encyclopédie ? », Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie, 43, oct. 2008, p. 105-126 ; Emmanuelle Chapron, « Des livres ‟pour l’usage de l’École royale militaire” : choix pédagogiques et stratégies éditoriales (1751-1788) », Histoire, économie & société, 2014, p. 3-16.

    4 Charles Kunstler, « Officiers et soldats sous l’Ancien Régime », dans Le Journal de la France, t. 4, p. 1620, Paris, J. Taillandier, 1978.

    5 Marie Jacob, « L’École royale militaire : un modèle selon l’Encyclopédie ? », Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie, 43, octobre 2008, p. 105-126.

    6 En 1672, Vauban publie le Mémoire pour servir d’instruction dans la conduite des sièges puis, en 1704, le Traité des sièges et de l’attaque des places. Pour mesurer l’efficacité des contre-gardes, voir dans le volume I de l’Histoire militaire de la France (H. Perrin, 2019), dirigé par Hervé Drévillon et Olivier Wieviorka, la deuxième partie que Benjamin Deruelle consacre au « temps des expériences. 1450-1650, la révolution militaire des temps modernes », p. 151-305.

    7 Voir la deuxième note de notre article.

    Femmes de guerre à l'époque moderne (domaine français, miroirs étranger)

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    Douay, F. (2023). Des femmes valeureuses au programme des Écoles Royales Militaires de France : La Morale en action, 1790. Premières pistes de recherches. In M. Charrier-Vozel, A. Cousson, & A. Debrosse (éds.), Femmes de guerre à l’époque moderne (domaine français, miroirs étranger). Arras: Artois Presses Université. https://doi.org/10.4000/books.apu.27919
    Douay, Françoise. « Des femmes valeureuses au programme des Écoles Royales Militaires de France : La Morale en action, 1790. Premières pistes de recherches ». In Femmes de guerre à l’époque moderne (domaine français, miroirs étranger), édité par Marianne Charrier-Vozel, Agnès Cousson, et Anne Debrosse. Arras: Artois Presses Université, 2023. doi:10.4000/books.apu.27919.
    Douay, Françoise. « Des femmes valeureuses au programme des Écoles Royales Militaires de France : La Morale en action, 1790. Premières pistes de recherches ». Femmes de guerre à l’époque moderne (domaine français, miroirs étranger), édité par Marianne Charrier-Vozel et al., Artois Presses Université, 2023, https://doi.org/10.4000/books.apu.27919.

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    Charrier-Vozel, M., Cousson, A., & Debrosse, A. (éds.). (2023). Femmes de guerre à l’époque moderne (domaine français, miroirs étranger). Arras: Artois Presses Université. https://doi.org/10.4000/books.apu.27814
    Charrier-Vozel, Marianne, Agnès Cousson, et Anne Debrosse, éd. Femmes de guerre à l’époque moderne (domaine français, miroirs étranger). Arras: Artois Presses Université, 2023. doi:10.4000/books.apu.27814.
    Charrier-Vozel, Marianne, et al., éditeurs. Femmes de guerre à l’époque moderne (domaine français, miroirs étranger). Artois Presses Université, 2023, https://doi.org/10.4000/books.apu.27814.
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