Introduction
p. 7-28
Texte intégral
1La place des femmes dans les guerres est un sujet d’étude ancien longtemps consacré à l’exploration des émancipations féminines permises par un contexte exceptionnel (les femmes en 1914-1918 par exemple), des rôles support des femmes dans les armées (vivandières, prostituées, lingères…) ou pour leur mari ou les hommes partis au front (marraines, relais…), et des dégâts particuliers causés aux femmes dans les guerres (viols, rapts…). Un certain nombre de travaux, portant essentiellement sur les xxe et xxie siècles, ont accordé une part de plus en plus importante aux combattantes, quel que soit le degré auquel elles étaient impliquées (de la base au commandement)1. Ce champ d’étude est assez récent pour deux raisons : d’une part, le double stéréotype d’une aversion et d’une incapacité naturelles proprement féminines pour la guerre – les femmes trop faibles pour porter une arme, trop délicates pour tuer ou pour supporter la vue du sang et très passives devant le départ des hommes pour le combat et dans l’attente de leur retour ou de la nouvelle de leur mort – a pour corollaire l’incapacité militaire supposée des femmes. D’autre part, la présence des femmes dans les armées semble à première vue très récente, si bien qu’on parle d’une féminisation des armées2 (les premières Françaises intègrent l’armée via les services de Santé des armées en 19143, les premières à se battre dans des forces armées le font lors de la Seconde Guerre mondiale4, les premières élèves admises dans des écoles militaires le sont entre 1976 et 1992…). Malgré la proportion toujours faible de femmes dans les armées actuelles, le stéréotype tend tout de même à s’atténuer puisque, dans un nombre croissant d’armées conventionnelles, les femmes peuvent aujourd’hui être incorporées dans des unités combattantes et se retrouver projetées dans des zones de combat.
2En ce qui concerne le regard porté sur l’Ancien Régime en revanche, le stéréotype persiste largement, puisque les groupes de combattants n’étaient normalement pas mixtes et que nous avons toujours malgré nous une vision souvent téléologique et progressiste de l’histoire. Or, Sophie Cassagne-Brouquet, dans sa thèse sur les « chevaleresses5 », note que « ce stéréotype a masqué, dans l’histoire du Moyen Âge, la présence de combattantes conscientes et actives. » Ainsi, depuis un certain nombre d’années, des travaux ont montré l’écart grandissant entre les représentations que nous nous faisons de l’Ancien Régime et la réalité des femmes de guerre d’alors, qui sont loin de constituer une image uniforme et de se réduire aux seules chevaleresses ou combattantes éparses et de second rang. Les biais des chercheurs sont parfois démasqués au cours de découvertes étonnantes. Tout récemment, on a pris conscience qu’un squelette de guerrier viking de haut rang, connu depuis 130 ans, était en fait celui d’une guerrière : aucun archéologue ne s’était posé la question de son sexe tant était – est – tenace le préjugé qu’un guerrier, a fortiori puissant (qui plus est dans une société qu’on se plaît à imaginer à tort comme hypervirilisée), est forcément un homme, en dehors de cas rarissimes ou émanant de sociétés à demi légendaires6. La place des femmes dans les combats au Moyen Âge – comme « batailleresses », « officières », « seigneuresses », cheffes de guerre ou des armées ainsi que le furent les dames de haut rang et les reines7 – est donc de plus en plus remarquée et réévaluée8. Nos représentations, aujourd’hui comme hier, constituent parfois un obstacle à l’élucidation du phénomène.
3L’époque moderne est la parente pauvre de ces réévaluations bien que quelques travaux tracent des voies d’exploration9. Pourtant, elle est intéressante à plus d’un titre pour ce sujet. Tout d’abord, pour sa portée matricielle : consécutivement à la tentative de confiscation de la violence légitime par l’État, l’armée est l’objet de multiples réformes qui ont abouti à la création de l’armée moderne10 dans l’Europe entière, au début de notre chronologie pour l’Espagne et, pour la France, particulièrement sous Louis XIV et à l’issue de la Révolution française11. La guerre change alors de visage : elle se caractérise de plus en plus à partir du milieu du xviie siècle par des combats entre groupes armés au service d’un pouvoir royal par lequel ils sont soldés et administrés. Elle n’était pas le monopole des armées royales (puis nationales), elle tend à le devenir. Or, au cours de cette période définitoire, les femmes disparaissent à la fois des guerres et des armées12.
4C’est de toute façon la plupart du temps en dehors des armées au sens actuel du terme, milieu évidemment très normé et qui l’est de plus en plus au cours de la période, que les femmes prennent les armes ou les dirigent sous leur véritable identité. Cela leur est permis, et même leur est demandé. Elles le font soit comme cheffes (pour protéger leur domaine, comme n’importe quel seigneur), soit pour défendre une ville (très nombreuses sont les sources rapportant des cas de guerrières de circonstance dans des villes assiégées) ou leur vie, soit enfin comme femmes armées professionnelles ou non au service d’autorités locales13 (et non pas étatiques) qui exigent un service. Bien sûr, ces femmes prenaient les armes ou la tête de groupes armés plus ou moins importants faute d’hommes équivalents pour remplir ce rôle et seulement sur un mode défensif, donc au sein de contextes très délimités. Cependant, comme le rappelle Nicole Dufournaud, en raison de la très forte mortalité des siècles anciens, ces cas n’étaient certes pas les plus fréquents mais ils n’étaient pas exceptionnels : ainsi, les femmes de la noblesse devaient apprendre dès leur plus jeune âge à défendre leur domaine, car le seigneur pouvait soudainement faire défaut, par sa mort ou par son absence temporaire. La pratique de la chasse permettait un apprentissage du maniement des armes et de l’équitation. Comme au Moyen Âge d’ailleurs, « dans une société hiérarchisée où le rang est plus important que le sexe14 », les femmes étaient amenées plus facilement à commander des hommes de rang inférieur ou à prendre les armes que dans une société comme la nôtre, où le sexe finalement prime. Pourtant, en raison des mutations qui touchent l’armée et la guerre, ces cas de figure s’évaporent : la guerre se masculinise. Dans les armées constituées, les soldates, essentiellement présentes sous vêtements masculins dissimulant leur sexe, étaient très rares et le restent. Mais les femmes admises dans les rôles supports15 étaient nombreuses et commencent à être progressivement éliminées des armées, à terre et sur mer16.
5Pourtant, la masculinisation des armées – car il s’agit bien de cela – n’était pas jouée d’avance, y compris pour ce qui concerne le combat. D’un côté, certains progrès techniques opérés pendant l’époque moderne ont pu faciliter l’infiltration de femmes, travesties, dans les rangs : à la fin du xviie siècle, l’augmentation des cas documentés de soldates a coïncidé avec le déclin des armes nécessitant une force physique importante (remplacement du mousquet et de l’arquebuse à mèche ou à rouet par le fusil à silex, plus léger)17 – l’innovation technique constituant aujourd’hui encore une problématique cruciale pour économiser les hommes et intégrer pleinement les femmes dans les armées. D’un autre côté, les capacités des femmes au combat étaient réelles, à tous les niveaux, de la base au commandement : Joan Dejan rappelle que les voisins – des hommes – de la célèbre Barbe d’Ernecourt, comtesse de Saint-Baslemont, ont réclamé son efficace protection armée alors qu’elle s’était illustrée dans la défense de son domaine18. Enfin, les femmes se montraient souvent volontaires pour aller se battre (de nombreux exemples se trouvent pendant la période de la Révolution française19).
6En réalité, les raisons pratiques et technologiques n’expliquent pas l’exclusion progressive et totale des femmes des armées modernes en train de se définir : les décisions des instances politiques et militaires du pouvoir en sont la cause. C’est encore plus radical pour les combattantes, en raison des stéréotypes qui sont associés au soldat. Après la Révolution notamment, n’étant pas citoyennes, les femmes sont progressivement évincées des rangs des soldats-citoyens alors que certaines avaient pu entamer une carrière sans avoir à se travestir pour se cacher20, tant la France avait alors besoin de bras : en s’interrogeant sur « de quoi est faite l’association entre masculin, armes et citoyenneté », Dominique Godineau montre dans son propos sur l’armée révolutionnaire que « les histoires concrètes de ces femmes soldats, leurs propos et ceux tenus sur elles aident à comprendre les mécanismes de l’exclusion des femmes des armées21 ». Cela touche finalement à ce qui fait le cœur des réticences envers les femmes dans l’armée encore aujourd’hui. Il faudrait se garder de certains préjugés : les républicains ont pu, bon gré mal gré, admettre des femmes dans leurs troupes, mais ils ne sont pas les seuls. Ainsi, les Brigandes, dont faisaient partie Marie Louise Victoire de Donnissan, marquise de Lescure puis de La Rochejaquelein ou encore Marie Renée Marguerite de Scépeaux, marquise de Bonchamps, sont les adversaires en symétrie des citoyennes en armes. En fait, le moment de la Révolution française se caractérise par une pratique de guerre civile dans un premier temps. Il en va de même pendant la Fronde, les guerres de Religion, mais aussi lors de la guerre civile anglaise, de la révolution américaine, ou encore de la guerre d’indépendance des Espagnols contre les Français : l’implication des femmes dans les combats et dans les fonctions support est numériquement plus importante dans ces contextes22 de guerre informelle. Quant aux armées républicaines, elles ont accueilli des femmes faute de pouvoir faire autrement, tant la France était assaillie de toutes parts. En réalité, les femmes s’immiscent dans des secteurs qui leur sont normalement fermés par les interstices ouverts par les périodes troubles, comme Michelle Perrot l’a bien montré.
7Avant l’époque contemporaine, au moment de la création de l’armée moderne et au moment où les guerres entre pouvoirs royaux s’imposent, il a fallu des crises ou des besoins criants pour que les rangs s’ouvrent aux femmes, de façon fugace et circonstanciée. La masculinisation de la guerre et des armées, et plus spécialement la non-mixité des entités combattantes, correspondent donc moins à une recherche d’efficience qu’à des préjugés reconfigurés par les nouvelles définitions de la famille, sanctuarisées ensuite par le Code Napoléon qui nous régit encore, et du système politique, économique et social qui voient le jour à la fin de l’époque moderne.
8Parallèlement, l’évolution du lexique montre la difficulté de qualifier la combattante par des adjectifs ou des noms habituellement réservés aux hommes qui effacent l’identité sexuelle de la guerrière au profit de termes épicènes ou masculins. « Se battre en brave », manifester un « courage de héros », « penser en grand homme », « hommasse », ou virago : le choix des mots, au profit de termes parfois péjoratifs, témoigne de l’intérêt de l’étude lexicographique lorsqu’il s’agit de lire des textes qui portent sur les femmes au combat. Certaines associations semblent impossibles ou incongrues. « Femme de guerre » ou « femme d’État » : il semble que même les veuves au pouvoir refusaient de s’approprier ce second qualificatif. L’expression méliorative « femme forte », tombée en désuétude et dont les enjeux d’utilisation ne sauraient être résumés en deux phrases, frappe par sa dimension oxymorique. On la rencontre à l’époque moderne en particulier dans les traités portant sur la nature et les qualités des femmes durant la Querelle des femmes23. Certains auteurs choisissent de la mettre en titre de leurs œuvres (par exemple, Pierre Le Moyne, La Gallerie des femmes fortes, 1647) pour plaire à un lectorat séduit par cette nouvelle appellation. « Femme forte » désigne des figures féminines valeureuses moralement ou physiquement, même s’il arrive qu’on distingue les qualités physiques et morales dans le lexique (François Le Roy, Le Livre de la femme forte et vertueuse, déclaratif du cantique de Salomon ès proverbes au chapitre final qui ce commence : « Mulierem fortem quis inveniet »… fait et composé par ung religieux de la réformation de l’ordre de Fontevrault… Imprimé pour Symon Vostre…, Paris, Simon Vostre, 1501). Les femmes de guerre sont par excellence des « femmes fortes » lorsqu’elles allient la bravoure et la compétence guerrières à la perfection morale. C’est pourquoi elles ont souvent une place de choix dans les polémiques concernant le statut et les capacités des femmes.
9L’époque moderne mérite une attention particulière aussi à cause du rôle définitoire qu’elle a eu concernant les femmes et les attributions à accorder à l’un et l’autre sexe. C’est alors le point culminant de la Querelle des femmes, ce fameux débat qui traverse la société de façon parfois très virulente sur les capacités des femmes, et, partant, sur la place à leur accorder dans la société. Des voix se font entendre pour affirmer qu’elles sont inférieures aux hommes, mais d’autres postulent le contraire ou une égalité fondamentale. Si des réponses variées sont apportées, il n’en reste pas moins que la question d’une véritable égalité essentielle est posée, fait nouveau selon Éliane Viennot24.
10Parallèlement à ces débats, des modifications redéfinissent fondamentalement le statut des femmes au cours de la période : en France, leurs libertés s’amoindrissent à partir de la Renaissance à mesure que la standardisation du droit s’impose au niveau national25. Il faut tenir compte des disparités territoriales à une époque où le pays n’est pas encore unifié : les coutumes (le droit ancien) et les pratiques sont diverses en fonction de substrats historiques et locaux puissants, les femmes étant investies de droits et de devoirs variables selon les zones géographiques et les périodes26. Ces disparités s’homogénéisent progressivement au cours de la période qui va du xvie au xviiie siècle, si bien que certaines marges de manœuvre s’effacent totalement.
11Pourtant de grandes figures féminines s’illustrent dans des menées guerrières – parmi les Frondeuses bien sûr, mais pas seulement –, en héritage des anciennes pratiques de guerre et, peut-être, sous l’impulsion des débats de la Querelle des femmes. Bien plus, alors que les États se forment et prennent de l’ampleur, Élisabeth Ire ou Catherine II de Russie, en tant que dirigeantes suprêmes, étaient forcément à la tête de leurs armées, nécessairement très peuplées, la démographie étant un élément important de la puissance d’un pays alors : Catherine II est d’ailleurs connue pour avoir conduit une politique d’expansion territoriale couronnée de succès. C’est peut-être aussi par répulsion envers ces souveraines étrangères que le modèle français se construit, et c’est pourquoi Catherine II trouve sa place dans cet ouvrage.
12Ces évolutions du statut des femmes ainsi que l’existence de grandes cheffes de guerre potentiellement menaçantes ont influencé l’image de la femme de guerre qui connaît un changement notable au cours du xve siècle dans les productions romanesques italiennes et françaises, comme l’a montré Valentina Denzel : les histoires d’amour importent désormais davantage que les prouesses de la « chevaleresse », personnage typique des épopées27. Ce mouvement trouve sans doute son apogée après la Fronde en France. Pendant la rébellion, certaines Frondeuses se font volontiers portraiturer en armes et participent parfois concrètement aux opérations28. Une fois la défaite consommée, elles ont dû se redéployer de la politique (donc des combats armés) vers d’autres domaines, la littérature étant un refuge approprié29. Le ton s’y assagit (relativement) et les guerrières de papier se tournent vers la galanterie (qui n’est pas sans portée contestataire). La question du genre littéraire joue bien entendu un grand rôle dans la constitution d’un imaginaire de la femme de guerre : les épopées laissent la place au roman, aux codes différents. Les combattantes, en tout cas certains types de combattantes, apparaissent peut-être davantage dans les chansons ou dans la littérature de colportage que dans les grands genres, très différemment aussi, mais cela reste largement à étudier30.
13Si la question des genres littéraires joue, celle de la couche de la population qui est la cible des diverses productions importe également, dans une société où chacun occupe le rôle qui lui échoit à la naissance. Le présent ouvrage s’intéresse surtout à l’image de la femme de guerre modèle à la fois en raison de son statut dans la société (reine ou noble) qui lui ouvre la possibilité (lui donne l’obligation) de porter les armes de façon légitime, mais aussi de sa désignation comme modèle. Les guerrières des genres populaires, sujet stimulant, mériteraient un ouvrage à elles seules, mais surtout, elles semblent constituer un corpus plus malléable, jouant davantage sur les ressorts du merveilleux et du gore, leurs actions étant aussi plus ancrées dans le quotidien. Les figures mises en avant peuvent être plus populaires que dans les corpus visités dans cet ouvrage, et mener des bandes armées aux objectifs plus ou moins avouables, plutôt que des militaires au service d’une seigneurie, même si les deux cas de figure peuvent se rencontrer (cf. les productions populaires autour de Marion du Faouët). Il ne s’agit pas forcément, dans les chansons ou les canards, de faire des guerrières des modèles à suivre : elles sont plutôt des objets d’étonnement, de répulsion ou d’admiration mais sans prétention normative (même si l’effet normatif est puissant).
14Les écarts dans les représentations entre les pays peuvent être éloquents. Ainsi, les guerrières sarrasines fascinent les Italiens qui en constellent leurs épopées tandis que les Français ignorent ces figures. Les ouvrages anglais semblent conserver plus longtemps qu’ailleurs en Europe l’image d’une guerrière belliqueuse et puissante, là où les Français en ont souvent fait une femme trop faible pour pouvoir se passer de son compagnon lors de passes d’armes31. Une image ambivalente de la femme de guerre se dessine lors de l’époque moderne : dans le sillage de réformes comme l’imposition de la loi salique en France et la standardisation du droit, le postulat de l’incapacité des femmes est volontiers appliqué dans le champ des armes et incarné par des héroïnes vaincues ou rentrant in fine dans la norme. Inversement, l’excellence militaire des femmes peut être soulignée dès lors qu’une régente ou une femme jouit d’un certain pouvoir de décision et de commande.
15Les représentations ne sont pas que des reflets de realia, elles en sont aussi des promotrices : cet ouvrage se penchera donc tout particulièrement dessus. Littérature, iconographie, écrits à valeur juridique et philosophique diffusent des clichés qui sont déjà assez bien connus et qui remontent à l’Antiquité pour certains d’entre eux. Ils sont légitimants ou dé-légitimants pour les femmes qui veulent s’investir dans la guerre, à quelque degré que ce soit, et ils font l’objet de jeux de construction et de déconstruction, aussi bien chez des hommes que chez des femmes (commanditaires, artistes…). Ils sont cruciaux si l’on veut réfléchir sur la femme de guerre, car ils l’informent en fonction des moments, des objectifs et des idéaux.
16Il y a vingt ans, Éliane Viennot déplorait la relative absence de recherches sur les représentations de femmes de guerre modèles, constat qui vaut encore aujourd’hui même si des travaux ont été produits à ce sujet depuis :
Une réalité souvent sous-estimée, et bien peu étudiée jusqu’ici sous cet angle, est certainement le domaine des représentations des rôles de sexe, celui de l’imaginaire, celui des images, des modèles qu’offrent aux femmes et aux hommes la littérature ou l’iconographie de l’époque. […] Or cette littérature est remplie de femmes fortes, voire de guerrières qui, telles Bradamante et Marphise, chevauchent en armure et défont des combattants, sans pour autant abandonner quoi que ce soit des attributs traditionnels de la féminité… [Ces représentations] ont [...] diffusé des modèles de femmes fortes et de vierges héroïques, qui légitimaient ou suscitaient le désir de prendre en main son destin jusqu’au bout, et de triompher de l’adversité32.
17Dès lors, le présent ouvrage consacre ses deux premières parties aux discours et représentations sur les femmes de guerre comme modèles, et c’est pourquoi il est pluridisciplinaire : force est de constater la fécondité du champ de recherche consacré aux femmes de guerre qui offre des corpus très variés, des textes relevant de différents genres (récits, lettres, traités, mémoires), des galeries, des dessins ou tableaux de collections de musée, des décors architecturaux. Néanmoins, il s’agissait de trouver une clé d’entrée propre à renouveler les analyses : ces deux parties s’articulent donc en forme de réponse exploratoire à la proposition que Joan DeJean formule à la fin de son article sur la violence de femmes (contre elles et opérée par elles) comme enjeu nouveau et passionnel au xviie siècle : « À quoi ressemblerait l’histoire des femmes et de la violence en France si elle était racontée en des représentations faites par des femmes33 ? » Ce qui vaut pour les portraits picturaux vaut pour les discours et toute forme de représentation – Dominique Godineau distingue les propos des soldates et ceux tenus sur elles. Aussi la première partie, « Figures féminines et vertus guerrières au regard des hommes… », s’intéresse-t-elle aux discours que les hommes tissent autour des femmes de guerre, et sur la comparaison et les interactions avec des guerriers de sexe masculin. La deuxième partie de l’ouvrage, « … et aux regards des femmes et des hommes », s’attache à des œuvres produites ou commanditées par des femmes, mises en parallèle d’œuvres produites par des hommes. Certes, le degré de subversion d’un texte ne dépend pas du sexe de son auteur : un discours normatif patriarcal ou son inverse peuvent être prononcés par une femme aussi bien que par un homme. Néanmoins, l’appartenance à un sexe ne peut pas être totalement coupée de l’analyse du discours proféré : dans Des femmes en littérature, Martine Reid écrit que « la littérature n’est pas constituée d’hommes et de femmes qui, dans une parfaite égalité, auraient exercé leur talent sans souci de genre34 ». Ce qui vaut pour la littérature vaut pour toutes les formes d’art. C’est bien ce qui apparaît à la lecture en miroir des deux premières parties. La troisième s’intéresse à des femmes de pouvoir et à des cheffes de guerre de l’époque moderne. La postérité a nié la dimension guerrière et politique de leur engagement et de leurs combats mais a interprété ces derniers comme l’expression de vertus toutes féminines, la protection du foyer et de la famille en premier lieu. Nous nous situons là au cœur de cet ouvrage qui, nous l’espérons, apportera sa pierre à l’histoire politique, à l’histoire de la guerre, à celle des femmes et à celle des représentations et de la littérature.
18Avec l’étude, dans quatre pièces françaises des xviie et xviiie siècles, de la réception de Sémiramis, l’un des plus grands modèles de reine guerrière à être parvenu de l’Antiquité, la première partie met au jour les ambivalences des regards portés sur la souveraine en armes. Sémiramis est mise en scène parée tour à tour de toutes les vertus ou de tous les vices, au mépris de la neutralité de la source première (Diodore de Sicile), et prouve dans la pièce la plus ancienne « qu’un trône est dignement remply par vne femme », dans toutes les dimensions du pouvoir : la loi, les armes et la politique. Mais plus le temps passe, plus l’aspect guerrier de Sémiramis s’estompe, pour disparaître complètement chez Voltaire, où il fait l’objet d’une rapide mention. Dans un mouvement proportionnel inverse, son caractère passionnel, qu’il soit marqué du sceau d’une espèce de furor parricide et incestueux ou de la faiblesse féminine, totalement absent de la première pièce, s’installe.
19C’est à un cas de réception d’Artémise, une autre célèbre reine veuve de l’Antiquité, plus facile à proposer comme modèle en raison de sa réputation morale sans tache, que s’intéresse Houel, dans l’Histoire de la Royne Arthemise (vers 1560). Houel reconstruit l’histoire d’Artémise à l’aune de celle de Catherine de Médicis afin d’en faire une prédécesseuse illustre. La reine n’est pourtant pas autant connue pour ses activités guerrières que Sémiramis : elle n’a conduit qu’une guerre, et seulement défensive (pour rétablir son autorité). Cependant, cela convient justement parfaitement pour asseoir la légitimité d’une régente qui menait une politique de conciliation plutôt que de chercher à s’imposer par les armes. Les illustrations et leurs épigraphes montrent d’abord Artémise en veuve puis, surtout, en armure, avec une nuée de symboles la désignant comme « prudente » et « scavante-guerriere », et comme héritière symbolique et réelle de son défunt mari, dont elle boit les cendres et revêt l’armure. Si Catherine de Médicis elle-même, dans l’unique portrait qui en est fait, n’apparaît pas en armure mais en habits de veuve, sa constante identification à Artémise ne laisse planer aucun doute : symboliquement, elle prend la succession du roi, y compris dans la dimension guerrière que ce statut comporte, à son corps défendant, mais avec cœur et résolution. La narration de l’histoire d’Artémise est cruciale. En effet, c’est seulement à travers une histoire qui raconte les accidents d’une existence que la création d’une reine guerrière est possible : sans le veuvage, l’absorption des cendres et l’armure, la reine n’aurait jamais pu être cheffe de guerre.
20Il est logique que des pièces de théâtre ou des ouvrages hagiographiques se concentrent sur une seule guerrière prestigieuse. Les galeries de femmes célèbres, qui ont fleuri dans la première moitié du xviie siècle et dont le but et la portée sont différents, choisissent d’accumuler les noms de grandes figures de façon à exposer les nombreux précédents, en manière d’exemplarité. Parmi elles, les femmes en armes forment un groupe non négligeable et louable. Le jésuite Le Moyne, dans la Gallerie des femmes fortes s’emploie à montrer par des raisons philosophiques ainsi que par des exemples historiques que « les Vertus militaires ne sont ny trop fortes ny trop rudes » pour le beau sexe. Bien plus, les femmes étant plus promptes à la colère, elles sont plus braves que les hommes, tandis que leur corps plus délicat, qu’elles peuvent de toute façon endurcir notamment par la chasse, n’est pas un obstacle à l’exercice de la guerre, dans la mesure où le « cœur » est primordial. Anne d’Autriche, à qui est dédié l’ouvrage, se voit proposer Zénobie, Marguerite d’Anjou et Isabelle de Castille comme modèles : aux antiques s’ajoutent des figures modernes, parangons de reines chrétiennes prenant la tête d’opérations armées pour préserver les droits de leurs fils au trône et leur pays de menaces intestines ou extérieures. Si quelques groupes de femmes sont évoqués, les nobles se taillent la part du lion : c’est à elles en effet qu’incombe le devoir de protéger leur domaine ou leur pays, c’est en elles que coule un sang « généreux ».
21Chez Voltaire, les propositions philosophiques sont totalement inversées : le corps féminin est une véritable entrave et le « cœur », second, puisque le corps régit tout, ne suffit pas à ce que l’esprit guerrier vienne aux femmes. Selon le philosophe, les héroïnes guerrières et les reines combattantes ne sont que des exceptions, dont beaucoup ne sont même que le fruit de reconfigurations fictives du passé : les Amazones sont « une fiction poétique, comme presque tout ce que l’antiquité raconte ». Voilà donc pourquoi dans sa Sémiramis, Voltaire opère une réécriture complète pour effacer le versant militaire de la reine : il n’est pas crédible à ses yeux. Les femmes peuvent effectivement prendre les armes, mais très majoritairement si elles y sont acculées, et en accord avec leurs fonctions naturelles (défendre leur famille en l’absence d’un homme et rejoindre l’homme qu’elles aiment essentiellement). Il existe pourtant des exceptions, dont Jeanne d’Arc, dont certaines que Voltaire ne peut pas soupçonner d’avoir été l’objet de reconfigurations fictionnelles, comme Catherine II, qui constitue un modèle pour les hommes eux-mêmes : mais ces exceptions poussent Voltaire à imaginer qu’il existe une catégorie rarissime de femmes aptes à mener les guerres, mais fort peu capables d’accomplir les actions normales de leur sexe.
22Les visées édifiantes attachées à la grande figure guerrière féminine peuvent être importantes. Ainsi, Le Moyne propose des figures identificatoires à un lectorat féminin auquel il s’adresse. Quoi de plus attendu que de constater qu’un homme s’adresse aux femmes pour leur proposer des modèles féminins ? Plus insolite est cette proposition venant d’un homme à l’adresse d’autres hommes, qui plus est futurs soldats-citoyens de l’armée républicaine, a fortiori à l’époque où justement elle se constitue. Le dernier article de cette partie sur les regards d’hommes sur les guerrières et les cheffes de guerre se penche sur La Morale en Action (1790), destinée aux élèves des Écoles Royales Militaires, non-mixtes et remplies de citoyens bientôt soldats : 80 anecdotes, soit 15 % du total, concernent les femmes dans la guerre. Parmi elles, si on laisse de côté quelques antiques, une vingtaine mettent en scène des femmes modernes en armes. La Morale en Action souligne la spécialisation guerrière des femmes dans des villes assiégées la plupart du temps et distingue les femmes « de » guerre des femmes « en » guerre selon leur appartenance sociale.
23Ces représentations soulignent à quel point grands et contradictoires sont les fantasmes qui s’attachent aux guerrières et aux femmes qui conduisent les guerres sous le regard des hommes, et à quel point ces personnages féminins sont la rémanence de clichés anciens. La dimension érotique qui éclôt parfois de leur androgynie, de leur travestissement ou encore de leur hypersexualisation, si elle remonte au moins à l’Antiquité – que l’on songe, outre Sémiramis, aux Amazones et à Camille dans l’Énéide –, s’accentue a priori au xve siècle, époque de la sexualisation de la guerrière en littérature si l’on suit Valentina Denzel. Elles peuvent se voir attribuer des caractéristiques outrancières, oscillant entre virgin queen et luxurieuse monarque, entre guerrière sanguinaire et pleine de mansuétude, voire vaincue par l’amour du bel ennemi. La femme, victime de son imbecillitas sexus35, peut être représentée comme incapable de réellement commander une armée et un pays dès lors qu’elle est confrontée à un mâle triomphant ou qu’elle échappe aux mécanismes qui font entrer légitimement une femme en guerre (défendre son domaine, sa famille, sa cité, sa religion36, sa vie). Inversement, les figures de guerrières peuvent être survalorisées. Certaines sont un parfait mélange de qualités féminines et viriles, mélange qui les rend admirables. Il n’est dès lors nullement étonnant que des rois se soient fait représenter en androgyne37, qui est une forme de demi-divinité. Charles IX et ses compagnons se travestissaient volontiers en Amazones, puisqu’elles incarnent la chasteté, la sagesse de la bonne gouvernance et la bravoure38.
24Si la figure de la femme forte participe du culte marial, elle donne également un modèle à imiter aux élèves militaires, aux mondaines, aux femmes de roi ou de maréchal. Relevant de la mémoire collective par le biais des décors des châteaux, elle œuvre à la conscience d’une identité militaire, patriotique et princière. La guerrière nourrit aussi l’imaginaire féminin, elle est un moyen de pallier par la fiction, ou par la réalité d’un combat, les carcans qui pèsent sur les femmes de l’Ancien Régime. C’est pourquoi la deuxième partie s’intéresse aux figures féminines et aux vertus guerrières à la croisée du regard des femmes et du regard des hommes. Regard des hommes qui représentent la femme de guerre mais également regard que les femmes portent sur elles-mêmes et sur leurs sœurs en pleine action.
25La représentation des femmes fortes dans les arts décoratifs trouve une illustration dans le cabinet de Marie de Cossé-Brissac à l’Arsenal qui loue les qualités de son époux, le grand maître de l’artillerie Charles de La Porte. Le motif de la femme forte qui s’applique à transmettre à son fils le pouvoir participe de la construction d’une lignée à travers les âges ; il réalise le syncrétisme entre la figure de la guerrière et celles de l’épouse et de la mère. La guerrière concilie ainsi deux arts qu’on ne relie pas forcément spontanément : l’art militaire et l’art d’éduquer, alors même que les femmes ne sont pas éduquées à combattre, pas de la même manière du moins selon les époques et les pays. Dans le cadre de la Contre-Réforme, la décoration du cabinet de l’Arsenal célèbre tout à la fois la fidélité et la force de femmes dont la vertu et la générosité sont indissociables du courage et de la bravoure. Marie de Cossé Brissac trouve dans ces représentations des modèles auxquels s’identifier et une image qui la valorise aux yeux des visiteurs. Célébrant la gloire du Roi auquel les familles Cossé-Brissac et La Meilleraye ont juré fidélité et véhiculant les valeurs de l’aristocratie, le thème de la femme forte remplit également une fonction politique.
26Les productions littéraires et artistiques accordent ainsi une place prépondérante à la guerrière (Marphise et Bradamante, Clorinde, Jeanne d’Arc, Sémiramis, Zénobie…), tout en omettant les groupes de combattantes ou de résistantes anonymes (que Plutarque, dans Conduites méritoires des femmes, avait pourtant mis à l’honneur), ou encore en mettant en valeur certaines commandantes de peuple et d’armée aux dépens d’autres qui concordaient moins à un programme idéologique, à des impératifs moraux ou tout simplement à un goût. Face aux clichés et aux machines à fantasme, les silences des représentations ne sont pas très connus et mériteraient qu’on s’y attache davantage : si les femmes pirates, dont certaines sont devenues corsaires en temps de guerre, ont existé pendant notre période et en dehors (Anne Bonny, Mary Read, Anne Dieu-le-veut, Louise Antonini…), certes souvent travesties mais pas systématiquement, leur présence dans l’iconographie, les fictions ou dans les traités39 n’est pas perceptible. Dans les mémoires de l’Ancien Régime, la femme de guerre est le plus souvent une femme roturière et anonyme qui lutte pour défendre la ville assiégée par des combattants protestants ou bien une aristocrate qui se met au service des princes pendant la Fronde. Les mémoires de Mme de la Guette et de Mlle de Montpensier racontent les exploits guerriers de cavalières extraordinaires que leurs prouesses obligent à se déguiser, le thème du travestissement constituant d’ailleurs un topos de l’esthétique galante. La narration trouve dans le personnage de la cheffe de guerre une héroïne qui confère aux mémoires féminins une dimension parodique. Empruntée à l’imaginaire de l’amazone, la figure de la cavalière mise en scène dans les mémoires est une figure ambiguë. Au regard des hommes, la représentation de la femme de guerre conforte la force masculine et la domination des hommes dans la société en réduisant la combattante à une figure incongrue. Au contraire, dans les mémoires des frondeuses le récit des exploits de la guerrière, volontiers à cheval, participe d’une dénonciation de la place subalterne réservée à la femme dans la société. La participation à la guerre devient alors un moyen d’émancipation de soi, qui concourt à une lente conquête de l’égalité40. Les frondeuses se décrivent comme femmes de guerre, pointent leur art de l’équitation, leur esprit de stratège, l’admiration des hommes qu’elles suscitent, avec amusement et humour41, quand Montluc, homme de guerre, et Boyvin, homme de loi, choisissent une présentation moins osée qui révèle aussi la manière dont ils considèrent le rôle de la femme à la guerre : celui de seconder les hommes. Cette représentation est révélatrice des réticences des mémorialistes masculins, embarrassés par l’attribution des mêmes vertus guerrières aux femmes et aux hommes, qui demeurent encore les acteurs de la guerre, bienséance et codes sociaux obligent. Lenet est le seul qui utilise une héroïne à des fins propres. Mais dans ce cas, la représentation de la femme en guerrière vient moins d’un désir de changer une réalité sociale que de celui de faire faire sa propre apologie par une femme, quand le choix d’un tiers masculin aurait pu être sujet à caution, interprété comme un signe potentiel d’orgueil. C’est bien le statut du narrateur, son identité sexuelle et son rang social qui motivent la représentation de la femme de guerre, assumée par les narratrices, beaucoup moins par les mémorialistes masculins, respectueux ou encore tributaires des codes des récits de guerre que les mémorialistes femmes s’amusent à déjouer. Portrait de soi indirect, guerrière dont l’action s’inscrit dans le prolongement de celle de l’homme, guerrière héroïque audacieuse et entreprenante : dans tous les cas, le récit marque le malaise que suscite la représentation de la femme de guerre, un champ que son éducation et la société lui interdisent.
27À côté de l’épouse et de la mère, l’image de l’amazone traverse les siècles lorsqu’il s’agit de représenter la femme forte dans les arts. Au xviie siècle, la Vierge Marie assurant la protection des armées, il n’est pas surprenant que soient associées au thème de la femme forte la pureté et la chasteté. La prolifération des cavalières n’est pas forcément un indice de philogynie : on peut interpréter la mode des Amazones dans les arts et spectacles de cours royales ou princières du xvie siècle comme l’indice moins d’un effort pour louer des femmes fortes pour elles-mêmes que de la manifestation de programmes iconographiques destinés à soutenir les exigences ou les demandes des uns et des autres – au masculin42. Les Amazones pourraient même être un obstacle aux femmes qui souhaitaient s’investir (à des degrés divers) dans les guerres : les convoquer revient souvent à jouer sur la topique du mundus inversus, de l’exotisme (géographique ou temporel) et de l’érotisme. Valentina Denzel interprète la disparition des chevaleresses fictives comme Bradamante et Marphise au moment où les Amazones triomphent comme le signe que, aux yeux des écrivains, les femmes de guerre devaient nécessairement faire partie du passé le plus lointain. Les vertus guerrières des femmes excluent-elles l’amour et le couple ? La démonstration de son art de la guerre est-elle pour une femme un moyen de séduction comme elle l’est pour un homme ? L’ambivalence de l’amazone est flagrante au théâtre à la fin du xviie siècle, où la figure de la femme guerrière bénéficie d’une certaine bienveillance qui témoigne de la querelle qui oppose les Anciens et les Modernes : en 1699, Antoine Houdar de La Motte, qui prend le parti des Modernes, met en scène la reine des Amazones dans un opéra intitulé Marthésie. Choisi pour son exotisme, le personnage de l’Amazone n’est cependant pas un modèle d’héroïsme aux yeux du dramaturge qui voit dans sa puissance l’intervention du dieu Mars amoureux de l’héroïne. Il faut attendre le milieu du xviiie siècle et la tragédie d’Anne Marie Du Boccage (ou Du Bocage), une autrice, pour que soit présenté aux spectateurs un éloge appuyé de la force et de l’héroïsme au féminin dans la tragédie intitulée Les Amazones. Néanmoins, la représentation de la guerrière valorise la modestie, la générosité et une capacité d’empathie, qualités traditionnellement attribuées aux femmes tandis que l’intrigue amoureuse participe des canons du genre théâtral, entérinant l’écart insondable entre la société moderne française et le modèle antique. Les femmes semblent ainsi porter un regard différent sur les modèles guerriers féminins, plus valorisant sans doute, mais en même temps elles repoussent peu les limites strictement définies par les hommes comme par les femmes. Il s’agit de soutenir un mari, d’éduquer un fils, ou encore de souligner des valeurs considérées et postulées comme féminines.
28Toujours est-il que les intentions des auteurs selon qu’ils sont femmes ou hommes ainsi que le choix du genre littéraire influencent le traitement des modèles, mythologiques et chrétiens, celui des grandes figures historiques et par conséquent la représentation de la femme de guerre. L’intérêt constaté pour les femmes de guerre s’accompagne d’une difficulté à les représenter, ce qui explique le recours aux figures mythiques. Au théâtre ou dans les mémoires féminins, la guerrière reste tributaire des topoï constitutifs de l’image de la femme depuis l’Antiquité : la récurrence des modèles archétypaux, modelés selon les intentions de celles et ceux qui s’en emparent est notable, tandis que les stéréotypes associés aux femmes perdurent, relatifs à leur physiologie (faiblesse du corps), aux vertus imparties par la morale et la société (sagesse, prudence, fidélité à l’époux, piété, chasteté). Des liens se tissent au fil des croisements effectués entre les figures mythiques, antiques et les figures historiques contemporaines de l’époque envisagée (Athémise et Catherine de Médicis par exemple). Mais la femme de guerre n’est pas seulement une représentation ou un mythe ; veuves ou femmes mariées, françaises ou étrangères, femmes célèbres ou anonymes, reines, aristocrates de haut rang ont été donneuses d’ordre, lanceuses d’alerte, capitaines dans les châteaux, vivandières.
29Alors que les deux premières parties montrent qu’on s’intéresse surtout aux femmes nobles envisagées dans leur « générosité » au sens d’« âme bien née qui a le sentiment de l’honneur43 », il est particulièrement intéressant d’observer comment les cheffes de guerre et femmes de pouvoir ont agi et ont infléchi les représentations ou s’y sont conformées, en France et à l’étranger où se sont imposés de grands modèles de souveraines guerrières. Ces femmes fortes se sont-elles définies elles-mêmes par rapport à des modèles légitimants ? Ont-elles servi de « femmes de paille » à des puissances agissantes masculines ? La troisième partie intitulée « Femmes de pouvoir, cheffes de guerre » propose de répondre à la question et d’étudier comment les actrices de la guerre, aux plus hautes responsabilités, doivent faire face aux sédiments de fantasmes et d’injonctions séculaires mais aussi peuvent en jouer, quelle que soit leur place dans l’échelle de la noblesse, de la plus haute à la plus modeste. Comme l’a montré tout récemment Damien Bril44, les régentes et les reines françaises doivent trouver leur place au xviie siècle dans les représentations qui impliquent la guerre au moment où justement les rois se font de plus en plus portraiturer en armure et sur les champs de bataille, en « rois de guerre », « alors même que les progrès de l’artillerie et l’évolution de l’administration de la guerre rendent moins utile et plus dangereuse [leur] présence personnelle sur le front45 », alors même qu’ils se déplacent moins souvent sur les zones de combat. Il s’agissait d’affermir le pouvoir royal et d’affirmer symboliquement la captation grandissante de la violence légitime. Si Marie de Médicis se représente volontiers comme une moderne Minerve, éclipsant parfois son fils de l’iconographie, son échec final pousse Anne d’Autriche à prendre le contre-pied de cet imaginaire. Sans cesse présente auprès de son époux dans les représentations de la guerre, elle apparaît comme le versant pacifique du couple royal.
30Les mêmes hésitations se lisent quelques décennies plus tôt chez la princesse protestante Charlotte Brabantine de Nassau qui joue un rôle de pacificatrice au début du xviie siècle : la correspondance de la duchesse, devenue veuve en 1604, témoigne de sa volonté de défendre le parti protestant tout en assurant à ses enfants une place à la cour et au sein de l’Église réformée. Femme de pouvoir qui organise la défense de son patrimoine familial en pleine guerre de religion, Charlotte Brabantine de Nassau ne peut revendiquer la dimension politique et guerrière de son action sans risquer de la ruiner, ce qui explique que ses contemporains la considérèrent non comme une femme de guerre mais comme une femme d’État ce qui efface l’image de la virago. Les vertus que Charlotte Brabantine de Nassau représente renvoient aux poncifs qui caractérisent les femmes, aux rôles qui leur sont traditionnellement réservés (piété, fidélité à l’époux et à l’Église) soit des vertus domestiques, pas des vertus de combattante (force physique, courage au combat, héroïsme guerrier). La femme qui accède au pouvoir est considérée comme une usurpatrice, plus encore lorsqu’elle y accède par la force. Au xviiie siècle, à la Cour de Russie, les impératrices Élisabeth Ire dite Élisabeth la Clémente et Catherine II jouent de leur image afin d’opposer à la figure de l’usurpatrice celle de la femme à la fois forte et aimable. Le costume militaire participe pour la première du divertissement et du bal masqué, tandis que pour la seconde, il s’agit d’affirmer sa fonction de cheffe de régiments. Prenant place dans le projet d’expansion de l’Empire face aux Ottomans, la compagnie d’infanterie des Amazones qui se compose d’une centaine de femmes formées à l’équitation et aux techniques militaires est présentée en 1787 à Catherine II en Crimée qu’elle a annexée quatre ans plus tôt. Dans ses Mémoires, Catherine II revendique pour la postérité la figure du monarque éclairé qui réunit les qualités attribuées au genre féminin et celles attribuées au genre masculin qu’elle met au service de son pays : entre l’action et les représentations, la légende de deux femmes d’exception se construit au fil du temps. À l’autre bout du globe, en Nouvelle-France au xviiie siècle, les rémanences du contexte français montrent tout leur poids. Les « seigneuresses », longtemps considérées comme des figures exemplaires de femmes de pouvoir qui auraient vécu une histoire émancipée en raison de conditions extrêmes et nouvelles, constituent en fait une minorité et restent une exception dans l’histoire : celles qui exercent le pouvoir ne peuvent en définitive s’affranchir d’un système patriarcal qui met leur action au service de leurs fils, les futurs seigneurs. Il est significatif de constater qu’en 1913, une statue a été érigée en l’honneur de Madeleine de Verchère, qui a défendu vaillamment le fort de Verchère contre les Iroquois en 1692 : ce monument fait de la combattante une figure nationale qui contribue à écrire l’histoire du Canada, un pays de libertés et de droit. Mais la topographie n’est pas la même selon les genres : aux femmes le soin de défendre l’intérieur du fort, et aux hommes l’extérieur du fort, l’espace de la guerre semblant reproduire l’espace domestique.
31Finalement, y a-t-il un genre pour la violence ? Il semble que oui, si on en juge par l’effacement des actions violentes des femmes dans l’histoire et dans certains textes : la cruauté des femmes sur le champ de combat relève de l’indicible, et en même temps, la violence féminine existe, parfois tournée en dérision, comme celle des femmes du peuple des romans de Zola, où l’on voit des lavandières se battre comme des femmes : griffures, arrachage de vêtements ou de cheveux. Aujourd’hui encore, la violence des filles n’est pas la même que celles des garçons quand on fait mention des violences en milieu scolaire par exemple. La présence des femmes sur les champs de guerre est ressentie comme illégitime et l’émancipation des femmes de la tutelle masculine et des préjugés sociaux reste difficile, voire impossible. Se comporter et se représenter en guerrière, c’est se distinguer du commun des femmes. La guerrière peut susciter l’admiration, mais aussi la gêne, voire la peur. Il est difficile de s’intéresser à la femme de guerre, car par nature, elle n’existe pas, si on suit le postulat d’origine qui veut que sa faiblesse la rende inapte au combat. Aux hommes l’action, aux femmes la réflexion et le verbe ? Cette répartition binaire des rôles est réductrice. La répartition des rôles s’avère bien plus complexe, et échappe aux codes prédéfinis. La guerrière dérange car elle empiète sur le terrain masculin par excellence : l’art de la guerre, qui suppose la force, la virilité, l’autorité, des aptitudes physiques que les femmes possèdent à un degré moindre. Au-delà des vertus féminines célébrées, les femmes de guerre sont encore souvent des voies indirectes de célébration de l’homme. Si la présence des femmes au combat relève encore souvent de la transgression à l’ordre établi, les femmes étudiées s’affirment comme des forces agissantes, conquérantes, singulières et plurielles, non réductibles aux stéréotypes cités. La guerre, si elle reste une activité d’hommes, offre l’occasion de rétablir un début d’équilibre entre les hommes et les femmes. L’égalité est-elle la conformité, suppose-t-elle la suppression de toutes les différences ou au contraire leur respect ? La question est ouverte.
32Quelles places aujourd’hui pour les femmes dans les armées alors que nous venons d’apprendre la mort de la première soldate française, une sergente, sur le théâtre des combats dans lesquels la France s’est engagée au Sahel dans le cadre de l’opération « Serval » ? Les stéréotypes sur la faiblesse physique et morale des femmes restent profondément ancrés dans l’armée alors qu’ils se heurtent de toute évidence à l’évolution de la place des femmes dans notre société et à la technicité de plus en plus grande du matériel qui modifie les pratiques de combat. Alors que la professionnalisation des Armées en 1996 n’a pas apporté le changement de mentalités attendu, nous espérons que cet ouvrage, en mettant au jour les enjeux de la représentation de la femme de guerre du xvie au xviiie siècle, participera à la légitimation de la soldate et à la reconnaissance de ses compétences qui lui permettront d’accéder en ce début de xxie siècle à une évolution de carrière jusque-là réservée aux hommes.
Notes de bas de page
1 C’est à Anne Debrosse que nous devons l’idée de l’exploration de ce champ d’étude inédit.
Pour avoir une idée, des productions, voir le point biobibliographique établi par Françoise Thébaud, « Penser les guerres du xxe siècle à partir des femmes et du genre. Quarante ans d’historiographie », dans Les lois genrées de la guerre, Clio, n° 39, 2014, https://journals.openedition.org/clio/11914#tocto2n7. Il faut ajouter les ouvrages diachroniques comme : Linda Grant De Pauw, Battle Cries and Lullabies: Women in War from Prehistory to the Present, University of Oklahoma Press, 1998 ; Marion Trévisi et Philippe Nivet (dir.), Les femmes et la guerre de l’Antiquité à 1918, Economica, Paris, coll. « Bibliothèque Stratégique », 2010 ; Martial Poirson (dir.), Combattantes. Une histoire féminine de la violence en Occident, Paris, Seuil, « Beaux livres », 2020, préface de Christiane Taubira. D’autres travaux ont étudié le rôle politique des femmes dans la guerre, comme Antonia Fraser, The Warrior Queens, Vintage Books, 1990. L’attention portée aux combattantes se place dans la lignée de travaux novateurs s’interrogeant sur la violence des femmes (De la violence et des femmes, Arlette Farge et Cécile Dauphin (dir.), 1997, journals.openedition.org/clio/209 ; La révolte brisée. Femmes dans la Révolution française et l’Empire, Jean-Clément Martin, Armand Colin, 2008 ou encore Penser la violence des femmes, Coline Cardi et Geneviève Pruvost (dir.), Paris, La Découverte, 2012). La place des femmes dans les combats est peu à peu réhabilitée depuis. La notion de violence est par ailleurs ambivalente : le projet « Force des femmes » (https://forcedesf.hypotheses.org/), dirigé par Ariane Ferry et Sandra Provini, se penche sur la violence dans ce qu’elle a de dépréciatif (la criminalité…), mais aussi dans ce qu’elle a de positif (la force…).
2 Voir par exemple Helena Carreiras, Gerhard Kümme (dir.), Women in the Military and in Armed Conflict, Wiesbaden, VS Verlag, 2008 et Claude Weber (dir.), Femmes militaires, Presses Universitaires de Rennes, 2015.
3 On peut trouver des chronologies en ligne, parfois dressées par les services des armées eux-mêmes (par exemple, https://www.defense.gouv.fr/marine/faits-divers/les-grandes-dates-de-la-feminisation-de-la-marine-nationale).
4 Voir La Guerre n’a pas un visage de femme de Svetlana Aleksievitch, paru à Minsk en 1985 ; Jean-François Dominé, Les femmes au combat : l’arme féminine de la France pendant la Seconde Guerre mondiale, La Documentation Française, 2008 ; Ann Campbell, « Women in Combat: The World War Two Experience in the United States, Great Britain, Germany, and the Soviet Union », Journal of Military History, 57, 1993, p. 301-323, etc.
5 Chevaleresses. Une chevalerie au féminin, Paris, Perrin, 2009.
6 Voir Charlotte Hedenstierna‐Jonson, Anna Kjellström, Torun Zachrisson, Maja Krzewińska, Veronica Sobrado, Neil Price, Torsten Günther, Mattias Jakobsson, Anders Götherström, Jan Storå, « A female Viking warrior confirmed by genomics », American Journal of Physical Anthropology, 2017. (http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/ajpa.23308/full). Depuis cette révélation, d’autres squelettes ont été analysés et un certain nombre d’autres guerrières vikings ont été identifiées.
7 Voir, pour ces mots au féminin, le site de la SIÉFAR (http://siefar.org/la-guerre-des-mots/les-mots-de-a-a-z/).
8 Outre tous les travaux sur Jeanne d’Arc, et les travaux de Sophie Cassagnes-Brouquet dont Chevaleresses. Une chevalerie au féminin, op. cit. (voir sa bibliographie), on peut citer : Martin Aurell, « Les femmes guerrières (xie-xiie siècle) », dans Famille, violence et christianisation au Moyen Âge : mélanges offerts à Michel Rouche, Paris, PU Paris-Sorbonne, 2005, p. 319‑330 ; James Michael Illston, An Entirely Masculine Activity ? Women and War in the High and Late Middle Ages Reconsidered, MA thesis, University of Canterbury, 2009.
9 Ces voies d’exploration reprennent la question générale de la violence parfois, mais aussi celle, plus précise, du rôle des femmes en armes dans les conflits ou celle de leur rôle politique (comme négociatrices) dans les guerres. Certains travaux traitent des trois points en même temps. Barton C. Hacker, « Women and Military Institutions in Early Modern Europe: A Reconnaissance », Signs, 6, 1981 (l’article parle essentiellement des fermes dans las tâches de soutien) ; Éliane Viennot, dans « Les femmes dans les “troubles” du xvie siècle », Guerres civiles, Clio n° 5, 1997 mis en ligne le 1er janvier 2005, consulté le 21 novembre 2020 (URL : http://journals.openedition.org/clio/409) ; Sylvie Steinberg, « Le mythe des amazones et son utilisation politique de la Renaissance à la Fronde », dans Royaume de fémynie : Pouvoirs, contraintes, espaces de liberté des femmes, de la Renaissance à la Fronde, actes du colloque de Blois (13-15 Octobre 1995), Paris, 1999, p. 261‑273 ; Dominique Godineau : « De la guerrière à la citoyenne. Porter les armes pendant l’Ancien Régime et la Révolution française », Armées, Clio, n° 20, 2004/2 ; John Lynn : Women, Armies, and Warfare in Early Modern Europe, Cambridge University Press, 2008 (l’ouvrage parle essentiellement des femmes dans les tâches de soutien) ; Nicole Dufournaud, « Femmes en armes au xvie siècle : Les dames “doi[ven]t avoir ceur d’homme” : une invitation à participer à l’idéal féodal masculin du métier d’armes au xvie siècle », dans Penser la violence des femmes, op. cit., p. 75-84 [en ligne : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00687858] ; Jean-Clément Martin, « De la violence des femmes pendant la période révolutionnaire » dans Penser la violence des femmes, op. cit., p. 95‑105 ; Sophie Vergnes, Les Frondeuses. Une révolte au féminin (1643-1661), Seyssel, Champ Vallon, 2013 (réflexion globale sur les représentations et les actes).
10 Qui se caractérise, si on reprend les termes de Jean Chagniot (« Chapitre V. Les armées de terre au xviie siècle », dans Guerre et société à l’époque moderne, Jean Chagniot (dir.) Paris, Presses Universitaires de France, 2001, p. 99-130), par une « étatisation du fait militaire » et une « rationalisation de l’armée » (p. 99).
11 Voir par exemple Olivier Chaline, Les armées du Roi. Le grand chantier, xviie-xviiie siècle, Paris, Armand Colin, 2016.
12 Les femmes ne peuvent pas acheter d’office, or les corps de troupes ont à leur tête un officier, dont l’office a été délivré par l’administration royale. Olivier Chaline, op. cit., rappelle la grande différence qui existe entre la force navale et la force terrestre : la Marine ressemblait beaucoup à celle qui existe aujourd’hui, standardisée et totalement administrée par le pouvoir royal, tandis qu’il n’y a pas à proprement parler d’armée de Terre, puisque « la vénalité des charges militaires allait limiter longtemps l’emprise de l’administration civile sur la gestion des corps de troupe » (Jean Chagniot, op. cit., p. 99). Les régiments sont loin d’être standardisés.
13 Nicole Dufournaud, op. cit., p. 7-8, prend le cas d’une veuve, Jehanne Godin, qui était payée pour monter la garde aux portes de Nantes pendant plusieurs années, comme cela apparaît dans des quittances. Elle a dressé une statistique : « La garde des murailles des villes fait l’objet d’une organisation administrative précise. Des listes sont constituées qui sont appelées “nommee”. À Nantes en 1522, neuf femmes sur quatre-vingt-seize noms, soit 9 %, y sont nommées en leur nom propre ou représentent leurs enfants dont elles sont tutrices ou curatrices. Seules deux d’entre elles se font représenter par un homme. » Ces femmes montent la garde armées. Leur proportion monte pendant les périodes de conflit.
14 Nicole Dufournaud, op. cit., dans le résumé de son article.
15 Voir à ce sujet l’article très complet de Barton C. Hacker, op. cit., qui démonte de façon diachronique les mécanismes de l’exclusion des femmes du train et du fait militaire en général. Nicole Dufournaud, op. cit., rappelle aussi que les réformes Le Tellier au xviie siècle « écartent les femmes de la fonction militaire » en raison de « l’évolution des méthodes de la guerre et la nouvelle organisation de l’armée », p. 9, à tel point que « ce ne sont plus les seigneures de leur fief qui défendent leur maison ».
16 Barton C. Hacker, op. cit., p. 656 et suivantes, souligne que les femmes étaient présentes sur les bateaux de guerre, comme soignantes mais aussi comme actives dans le combat (elles pouvaient apporter la poudre aux canoniers par exemple). Sur les bateaux, elles étaient nécessairement sur la ligne de front, alors qu’à terre elles pouvaient être moins exposées au feu. Elles étaient si utiles qu’elles étaient toujours sur les bateaux de la flotte de Nelson malgré l’interdiction officielle qui en avait été faite quelques décennies plus tôt.
17 Voir Barton C. Hacker, op. cit., p. 659.
18 Dans « Violent Women and Violence against Women: Representing the “Strong” Woman in Early Modern France », Signs, Journal of Women in Culture and Society, vol. XXIX, no 1, 2003, p. 117-147 : p. 122-123.
19 Des exemples bien documentés hors période soulignent également ce fait : en 1870, les bataillons d’Amazones de la Seine ont remporté un très grand succès auprès des Parisiennes, nombreuses à se déclarer volontaires pour prendre les armes pour défendre les remparts. Une interdiction de l’autorité municipale et l’intervention de la police mirent fin à l’organisation à peine sortie de l’œuf, mais des femmes en armes continuèrent néanmoins d’agir. Voir ce qu’en disait la presse dans le dossier monté par la BnF : https://www.retronews.fr/conflits-et-relations-internationales/long-format/2020/11/23/amazones-de-paris. La question est vue sous le prisme des rôles socialement attribués aux hommes et aux femmes : Le Figaro demande des nourrices plutôt que des guerrières, renvoyant ainsi les femmes à leur rôle de mère, tandis que d’autres journaux leur prescrivent de se limiter aux soins infirmiers. Beaucoup plus récemment, Sylvie Housiel, a estimé que les femmes étaient depuis peu plus nombreuses à être volontaires que les hommes pour se rendre sur les zones sensibles en Israël.
20 Les plus célèbres étant sans doute Marie-Angélique Duchemin, sous-lieutenante blessée à plusieurs reprises et décorée de la Légion d’honneur en 1851, et les sœurs Fernig, qui finirent leur carrière comme aides de camp de Dumouriez.
21 Dans « De la guerrière à la citoyenne. Porter les armes pendant l’Ancien Régime et la Révolution française », op. cit., p. 1. Éliane Viennot, dans « Les femmes dans les “troubles” du xvie siècle » op. cit., p. 8 [pagination du document PDF téléchargeable], évoque « l’ironie des historiens républicains devant la présence des femmes de l’Ancien Régime sur un terrain qu’ils estiment spécifiquement masculin ». La Révolution est alors totalement accomplie.
22 Voir Barton C. Hacker, op. cit., p. 653.
23 Voir https://forcedesf.hypotheses.org/, plus particulièrement https://forcedesf.hypotheses.org/41 et https://forcedesf.hypotheses.org/358 pour une mise au point lexicologique et notionnelle. Voir également Gilbert Schrenck, Anne-Élisabeth Spica et Pascale Thouvenin (dir.), Héroïsme féminin et femmes illustres (xvie-xviie siècle). Une représentation sans fiction, Paris, Garnier, 2019, et Adélaïde Cron, « Larmes et identité féminine dans l’écriture mémorialiste : une corrélation problématique », Littératures classiques, 2007/1, n° 62, p. 93-105. Actuellement fleurit l’expression « femmes puissantes », très médiatisée depuis la parution du roman de Marie N’Diaye, Trois Femmes puissantes, Paris, Gallimard, 2009.
24 Voir ses travaux, notamment sur son site : https://www.elianeviennot.fr/Querelle.html
25 Voir notamment les travaux de Margaret L. King (Women of the Renaissance, University of Chicago Press, 1991) et Éliane Viennot (sa série en 5 tomes La France, les femmes et le pouvoir) sur la question. Éliane Viennot relie les actions des femmes dans les conflits à cette époque à la question de la Querelle des femmes et aux changements statutaires concernant les femmes (« Les femmes dans les “troubles” du xvie siècle », op. cit.).
26 L’un des travaux les plus récents sur le sujet est celui de Julie Pilorget, Des femmes dans la ville (Amiens, 1380-1520), thèse de doctorat en histoire médiévale, Sorbonne Université, sous la direction d’Élisabeth Crouzet-Pavan, soutenue le 17 novembre 2018 : elle montre à quel point les citadines d’Amiens jouissaient de grandes libertés (la différence entre le Nord plus libéral et le Sud étant déjà bien connue). Il est significatif que le corpus étudié par Nicole Dufournaud, op. cit., prenne place en Bretagne.
27 Valentina Denzel, Les Mille et Un Visages de la virago - Marphise et Bradamante, entre continuation et variation, Paris, Garnier, 2016.
28 Voir Sophie Vergnes, op. cit., deuxième partie de l’ouvrage, et « Les dernières Amazones : réflexions sur la contestation de l’ordre politique masculin pendant la Fronde », Les Cahiers de Framespa [En ligne], n° 7, 2011 consulté le 21 novembre 2020 (URL : http://journals.openedition.org/framespa/674) et Sylvie Steinberg, op. cit.
29 Voir notamment Sophie Vergnes, op. cit., dernière partie de l’ouvrage ; les travaux d’André et de Simone Bertières sur les mémorialistes montrent à quel point le vide laissé par l’échec de la Fronde s’est transformé en goût pour la littérature, notamment pour les Mémoires. Voir aussi Joan Dejean, « Amazones et femmes de lettres : pouvoirs politiques et littéraires à l’âge classique », Femmes et pouvoirs sous l’Ancien Régime, Danielle Haase-Dubosc et Éliane Viennot (dir.), Paris, Rivages, 1991, p. 153-171 et Tender geographies: Women and the origins of the novel in France, New York, Columbia University Press, 1991.
30 Voir par exemple Dianne Dugaw, Warrior Women and Popular Balladry: 1650-1850, Cambridge University Press, 1989 et Silvia Liebel, Les Médées modernes. La cruauté féminine d’après les canards imprimés (1574-1651), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2013. Voir aussi l’article cité de Joan DeJean, sur la figure populaire de Lustucru, éminemment normative et extrêmement violente.
31 Voir Valentina Denzel, dans op. cit.
32 Éliane Viennot, dans « Les femmes dans les “troubles” du xvie siècle », op. cit., p. 6.
33 Dans « Violent Women and Violence against Women: Representing the “Strong” Woman in Early Modern France », op. cit., p. 145 : « What would the history of women and violence in France look like if it were told in representations made by women ? ».
34 Martine Reid, Des femmes en littérature, Paris, Belin, 2010, p. 16.
35 Expression bien connue utilisée par les juristes de l’Ancien Régime.
36 Ce mélange parfait trouve son meilleur accomplissement dans des figures bibliques ou chrétiennes qui défendent leur religion contre les païens ou les Sarrasins. Voir notamment Alison Stauffer, dans « The Only Good Amazon is a Converted Amazon: The Woman Warrior and Christianity in the Amadís Cycle », Playing With Gender: A Renaissance Pursuit, Jean R. Brink et al. (dir.), University of Illinois Press, 1991, p. 35-51 et Valentina Denzel, op. cit.
37 Voir l’estampe représentant François Ier en androgyne : http://expositions.bnf.fr/francoisIer/grand/fra_026bis.htm
38 « Le travestissement en guerrière dans les tournois et carrousels [en vogue au xiiie siècle] connaît un renouveau à la Renaissance », Vincent Dorothée, « Femmes fortes et Amazones : les figures féminines belliqueuses et les festivités princières au sein des échanges franco-lorrains (1580-1652) », dans Le Verger, Bouquet VI, 2014 (http://cornucopia16.com/wp-content/uploads/2015/01/Verger-6-Doroth%C3%A9e.pdf).
39 Ceux de la querelle des femmes présentent toujours une liste de guerrières et commandantes. Les femmes de guerre en mer n’y sont jamais citées. Les pirates et corsaires sont présentes dans des histoires des pirates ou de la piraterie, où elles apparaissent parfois comme des personnages particulièrement intéressants dès le titre, par exemple dans Daniel Defoe, Histoire des pirates anglois depuis leur etablissement dans l’ile de la Providence, jusqu’à present, contenant toutes leurs avantures, pirateries, meurtres, cruautéz & excés. Avec la vie & avantures des deux femmes pirates Marie Read & Anne Bonny, et un extrait des loix, & des ordonnances concernant la piraterie, Utrecht, Jacques Broedelet, 1725. Voir Joan Druett, She Captains: Heroines and Hellions of the Sea, Trade Paperback, 2001 et Marcus Rediker, « Liberty Beneath the Jolly Roger: The Lives of Anne Bonny and Mary Read, Pirates », dans In Iron Men, Wooden Women: Gender and Seafaring in the Atlantic World, 1700-1920, Margaret Creighton et Lisa Norling (dir.), Johns Hopkins University Press, 1996, p. 1-33 et, pour des exemples de corsaires, Georges Gautier, Trois femmes marins, Cahier des Salorges, 1964.
40 Voir Sophie Vergnes, « De la guerre civile comme vecteur d’émancipation féminine : l’exemple des aristocrates frondeuses (France, 1648-1653) », Genre et Histoire, la revue de l’association Mnémosyne, no 6, printemps 2010. En ligne http://journals.openedition.org/genrehistoire/932. Voir aussi S. Vergnes, « Des discours de la discorde : les femmes, la Fronde et l’écriture de l’histoire », Études Epistémè, Revue de littérature et de civilisation (xvie-xviiie siècles), no 19, 2011. En ligne : https://doi.org/10.4000/episteme.627
41 Voir Jean Garapon, « Mademoiselle et la Fronde, d’après ses Mémoires », dans La Fronde en questions, Marseille, CMR 17, 1989, p. 63-70, et l’ouvrage suivant, Armées, guerre et société dans la France du xviie siècle, Actes du 8e Colloque du Centre International de Rencontres sur le xviie siècle, Nantes, éd. Jean Garapon, Tübingen, Gunter Narr Verlag, 2006.
42 Vincent Dorothée, art. cit.
43 Voir l’origine étymologique du nom « générosité » donnée par le Centre National de ressources textuelles et lexicales du CNRS : https://www.cnrtl.fr/definition/générosité
44 Damien Bril, « Des reines violentes. Le genre et la guerre dans l’iconographie royale française au xviie siècle », Les Cahiers de l’École du Louvre, n° 15, 2020, https://journals.openedition.org/cel/9736
45 Op. cit., p. 1.
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