Chapitre XXIV
p. 163-166
Texte intégral
1Vous avez rétabli la liberté du culte ! Et qu’avaient donc fait huit cent soixante ministres de ce culte que vous avez laissé mourir dans tous les tourments imaginables de la captivité et du besoin ? et quel était leur crime, sinon leur croyance ? Je ne parle ici que d’un seul dépôt ; et quand le gouvernement a lui-même avoué qu’il était hors d’état de nourrir vingt mille prêtres, encore détenus et manquant de tout, on n’a pas rougi d’ajourner la subsistance, la vie, la liberté de tant d’infortunés ! Ah ! sans doute, il y a urgence, quand il s’agit d’apposer le sceau de la tyrannie sur les bouches véridiques et républicaines ; mais on ajourne indéfiniment, quand il faut prononcer sur le sort de tant de milliers de captifs, qu’on est dans l’impossibilité et d’accuser et de nourrir. On a osé dire, dans l’intolérable jargon substitué à la langue française, qu’il y aurait du danger à les déverser dans la société. Déverser des hommes ! passons sur l’indécente ignorance du langage. Mais de quel droit les aviez-vous retranchés de la société ? De quel droit le sont-ils encore, sous une constitution qui rejette avec horreur toute punition sans jugement ? Et ont-ils été jugés ? ont-ils même été accusés ? ont-ils été mis en jugement ? Leurs fers n’ont-ils pas dû tomber le jour où la constitution a été proclamée ? n’étaient-ils pas dès lors libres de droit ? et s’ils ne le sont pas encore de fait, n’est-ce pas, dans ceux qui les tiennent enchaînés, le plus insolent aveu de la plus insolente tyrannie ?
2M’opposera-t-on la dialectique des apologistes des lois brumaires ? Oui, il faut la rappeler : elle est trop digne de mémoire. Quand on leur reprochait de violer la constitution, ils répondaient : « Nous ne la violons point : nous ne proposons point de nouvelles lois qui lui soient contraires ; nous ne réclamons que l’exécution des lois existantes. »
3Et la montagne trouvait cette logique excellente, et disait à son orateur : Tu les as réduits au silence.
4Excellente pour eux, j’en conviens : car voici ce qu’elle signifie exactement : « Quand on a donné une constitution au peuple Français, c’était sous la condition tacite que les lois constitutionnelles seraient mises en réserve et ajournées à la génération future, et que la génération actuelle serait gouvernée par les lois existantes, c’est-à-dire par les lois qui ont existé avant la constitution, et qui ne devaient plus exister avec elle, puisqu’elles en sont l’opposé. »
5Quoi ! parce que je ne connais point de langue qui puisse caractériser un état de choses où il soit permis à des législateurs de parler ainsi à un peuple qu’on appelle libre, n’y a-t-il point dans une âme libre et juste quelque chose qui puisse donner un accent assez marqué à l’indignation et au mépris ? Oui, sans doute, et j’en suis sûr… Bachas de Constantinople, de Maroc et d’Alger, comment gouvernez-vous ? – « La volonté du Sultan est loi dans tout ce qui n’est pas contraire à l’alcoran. Ne sommes-nous pas les esclaves du Sultan ? et notre vie n’est-elle pas à lui ? Quand il nous a confié son pouvoir, notre volonté aussi est loi pour ceux qui nous sont subordonnés. Ne sont-ils pas nos esclaves ? »
6Honneur à vous, braves bachas. Je vous comprends. Il n’y a pas un mot à vous dire : vous êtes conséquents. Et vous, jacobins, quel est votre système de gouvernement ? « Tout appartient à ceux qui n’ont rien, dès qu’ils sont les plus forts. Nous l’avons été longtemps, parce qu’on nous laissait faire ; et alors nous avons tout pris en massacrant tous ceux qui possédaient : c’est la vraie démocratie. Qu’on nous laisse faire encore, et nous recommencerons à piller et à massacrer, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que nous en France, et que tout soit à nous. »
7Honneur encore à vous, jacobins. Je vous comprends. Vous êtes des scélérats ; mais vous êtes francs et conséquents. Il n’y a rien à vous répondre, si ce n’est-ce qu’on vous a répondu au camp de Grenelle. Avec le bacha, je me prosterne, quand il passe : avec le jacobin, je prends mon sabre et mon fusil, dès que je l’aperçois. Mais vous qui me parlez de constitution et de liberté, en disposant arbitrairement de ma liberté et de ma vie, je n’ai aucune ressource avec vous. Je ne me prosternerai pas ; car l’alcoran ne m’a pas fait votre esclave. Le sabre et le fusil ne serviraient de rien ; car vous avez des canons. Je n’ai qu’une grâce à vous demander : j’ai une mortelle aversion pour l’inconséquence et la mauvaise foi : effacez ces mots LIBERTÉ, ÉGALITÉ, qui sont à la tête de toutes vos lois brumaires (et j’appelle de ce nom générique tout ce qui est inconstitutionnel), et mettez à la place, De par cent mille baïonnettes et deux cents pièces de canon. Voilà qui est clair : je préfère à vos amphigouris cette franchise énergique que vous aviez en vendémiaire : comment ferons-nous passer nos décrets ? à grands coups de canon. Comment répondrons-nous aux sections ? à grands coups de fusil. Vivent les francs montagnards qui parlaient ainsi, et qui après la victoire, s’écriaient à la tribune : « Savez-vous qu’on ose dire dans les groupes que la victoire de vendémiaire a été un massacre ? Ne réprimerez-vous pas tant d’insolence ? Que nos braves soldats soient autorisés à faire la police eux-mêmes, etc. » On la faisait en effet, et pendant longtemps des satellites patriotes tombaient à coups de sabres sur les citoyens (pauvres citoyens !) dont la figure, les discours ou le costume ne leur plaisaient pas. C’est ainsi qu’on est en révolution ; et n’y sommes-nous pas, jusqu’à ce que l’Europe soit soumise, comme on nous l’a tant dit ? Pourquoi s’obstiner à cet inconcevable amalgame de révolution et de constitution ? Je ne sais combien il durera ; mais je ne m’y ferai jamais.
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