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    Informations sur la couverture
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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral 1. Analyse du discours et métaphore 2. Brèves remarques sur les approches cognitivistes 3. La métaphore dans la sémantique constructiviste et interprétative de Rastier 4. La métaphore dans la théorie des formes sémantiques Conclusion. Brève synthèse des positions théoriques et réflexions traductologiques Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    Approches linguistiques contemporaines de la traduction

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    La métaphore dans les nouvelles sémantiques : quel apport pour la traduction ?

    Bahareh Ghanadzadeh Yazdi

    p. 33-52

    Entrées d’index

    Mots-clés : métaphore, sémantique, forme, phénoménologie

    Texte intégral Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1. Analyse du discours et métaphore

    1L’analyse du discours, née en France dans les années 1960 et que Dominique Maingueneau qualifie de « discipline carrefour » (Maingueneau, 1996 : 3), se définit généralement comme la discipline « connexe de la linguistique qui étudie la structure d’un énoncé supérieur à la phrase (discours) en le rapportant à ses conditions de production1 ». Deux figures majeures l’ont introduite en France, le philosophe Michel Pêcheux et le philosophe historien des sciences Michel Foucault. Puis Jean Dubois, à partir d’un article du linguiste américain Z. Harris, « Discourse analysis » (Harris, 1952), a définitivement amené la réflexion dans les cercles scientifiques (Maingueneau, 2016).

    2Pour Harris l’analyse du discours, contrairement à la linguistique descriptive, vise les composants d’un « texte particulier » et en aucun cas les éléments qui existent en dehors de ce texte. L’analyse textuelle se concentre donc sur l’agencement de ce texte particulier et des faits qui y sont présents (Harris, 1969 : 8). Ainsi, même si nous ne comprenons pas le texte, nous apprenons quelque chose de la manière dont il s’exprime. L’analyse doit donc être restreinte aux composants internes du discours et interdit « l’introduction » des éléments externes car « le matériau consiste simplement en une séquence de formes linguistiques disposées en phrases successives » (Harris, 1969 : 13). En travaillant sur les « éléments qui figurent dans le texte, il serait alors possible d’étudier l’aspect corrélationnel, le rapport des éléments les uns avec les autres » (ibid. : 14), « dans les limites de cette séquence de phrases – que ce soit un paragraphe ou un livre ». On voit alors nettement que selon la méthodologie de Harris, « nous ne nous intéressons donc pas, en général, à tel ou tel élément choisi à l’avance » (ibid. : 13). En conséquence, attribuer aux métaphores telle ou telle signification en dehors du discours où elles se trouvent n’est donc pas pertinent.

    3Mais pour les successeurs de Harris, cette thèse se complexifie et fait naître divers courants. Maingueneau souligne bien « la diversité des approches2 des recherches sur le discours », comme Shiffrin (Schiffrin, 1994), et ceux qui prennent pour point de départ la diversité des « disciplines du discours » comme lui-même (Maingueneau, 2005 : 6). Dans cette distinction qui vise ainsi à déterminer si les analyses du discours se fondent sur « les disciplines ou sur les approches » (Maingueneau, 2005 : 5), Maingueneau utilise le terme « approche » comme synonyme du terme « courant » : « Par “courant” il faut entendre à la fois a) une certaine conception du discours, b) de la finalité de son étude, c) des méthodes pertinentes pour l’analyser. » (ibid. : 7)

    4Cette notion de courant ou d’approche convient bien pour l’étude des métaphores parce qu’il est difficile de traduire la métaphore sans s’interroger sur la conception du discours où elle s’intègre, sur l’objectif général poursuivi à l’intérieur de cette même conception, sur les conséquences pour la métaphore et sa traduction, et enfin sur les répercussions que le choix d’une méthodologie d’analyse du discours peut avoir pour une méthodologie du traduire de l’énoncé métaphorique.

    5Mais Maingueneau insiste également sur la qualité hétérogène de l’analyse du discours, en ce sens que cette analyse est :

    […] partagée entre une démarche « analytique » et une démarche « intégrative ». La première a été bien illustrée par la problématique de Michel Pêcheux [...] : dans ce courant, fortement influencé par la psychanalyse, l’analyse du discours visait avant tout à défaire les continuités, de manière à faire apparaître dans les textes des réseaux de relations invisibles entre énoncés. La démarche « intégrative », en revanche, vise à articuler les composants de l’activité discursives, saisie dans sa double dimension sociale et textuelle. (ibid. : 9)

    6La première démarche, analytique, ne peut pas satisfaire l’analyse du discours métaphorique et sa traduction parce qu’il s’agit de défaire les continuités, ce qui va à l’encontre du principe d’un continuum qui marque l’énoncé métaphorique dont le réseau sémantique se déploie dans le texte tout entier. Par contre, la démarche « intégrative », en plus de saisir la métaphore comme composant du discours la recentre également sur son « lieu social », ce qui est primordial en traduction puisqu’il s’agit toujours de comparer deux manières de penser à travers deux cultures, mais également à l’intérieur d’un registre (littéraire, technique, etc.) ou d’un domaine social. En d’autres termes :

    L’intérêt qui gouverne l’analyse du discours, ce serait d’appréhender le discours comme intrication d’un texte et d’un lieu social, c’est-à-dire que son objet n’est ni l’organisation textuelle ni la situation de communication, mais ce qui les noue à travers un dispositif d’énonciation spécifique […]. Ici la notion « lieu social » ne doit cependant pas être appréhendée de manière trop immédiate : il peut s’agir d’un positionnement dans un champ discursif (politique, religieux…). Dans tous les cas l’analyste du discours doit accorder un rôle central à la notion de genre de discours, qui par nature déjoue toute extériorité simple entre « texte » et « contexte ». (ibid. : 3)

    7Prenons un exemple d’énoncé métaphorique du premier tome du roman américain pour la jeunesse, The Hunger Games : « The woods became our savior and each time I went a bit farther into its arms » (Collins, 2008 : 51), traduit par Guillaume Fournier par « La forêt est devenue notre providence. Chaque jour, je m’enfonçais un peu plus profondément entre ses bras » (Collins, 2009 : 42). Il est certain que l’énoncé source se trouve au carrefour d’un maillage textuel et d’un lieu social que l’on peut définir ici comme un champ discursif faisant intervenir deux forces opposées qui s’affrontent, dans « un jeu d’équilibres instables entre diverses forces qui, à certains moments, bascule pour prendre une nouvelle configuration » car un champ « n’est pas homogène : il y a toujours des dominants et des dominés, des positionnements centraux et d’autres périphériques » (Maingueneau, 1996 : 14). Précisément ici, il s’agit du discours de la protagoniste et narratrice Katniss Everdeen, qui se retire souvent dans la forêt pour chasser et nourrir sa famille pauvre. Elle est souvent accompagnée de Gale Hawthorne, son meilleur ami. Tous deux ont perdu leur père dans la même explosion. La forêt est un lieu de refuge, de protection contre le Capitole, gouvernement totalitaire qui régit la société dans laquelle ils vivent, et qui organise chaque année des jeux télévisés dans lesquels vingt-quatre adolescents tirés au sort sont mis en compétition dans une lutte sanglante dont un seul devra sortir vivant. Comme le rappelle brièvement le critique littéraire Marc Bordier, cette société rappelle le mythe de Thésée (le sacrifice rituel de la jeunesse orchestré par l’appareil d’État), le Léviathan de Hobbes (la guerre de tous contre tous dans une société à l’état de nature), Sa Majesté des mouches de William Golding (la violence et la cruauté des enfants livrés à eux-mêmes dans un environnement naturel hostile et isolé), le darwinisme social de Herbert Spencer (la compétition sociale comme facteur de progrès) ou les jeux du cirque dans l’antiquité romaine (le divertissement des foules par des spectacles violents et sanglants) (Bordier, 2012).

    8La narratrice met donc indirectement le doigt sur deux visions de la société, l’une fondée sur la loi du plus fort, l’autre sur l’amitié, l’amour que symbolise la forêt, deux forces opposées rivales qui traversent le discours du roman tout le long des quatre tomes de la tétralogie3. Le genre de discours auquel on a affaire est donc double, c’est celui du roman fantastique, mais c’est aussi celui de n’importe quel récit, romanesque ou réel, où le narrateur est aux prises avec un pouvoir qui tend à le broyer, faute de valeurs humanistes. Le traducteur n’a, à mon sens, guère mis en valeur cette opposition dans la métaphore filée utilisée par Collins. Au lieu d’insister sur des valeurs morales opposées à celles du gouvernement en place susceptibles de rendre son caractère humain à l’homme, Guillaume Fournier a utilisé le terme de « Providence », terme appartenant soit au registre de la philosophie grecque, soit à celui de l’Ancien Testament. En effet, soit il se réfère à un « concept rationaliste : l’univers dérive d’une cause unique qui est en même temps liaison de toutes les raisons et de toutes les forces à partir desquelles se développent, selon un ordre rigoureusement logique, les êtres particuliers », soit à une conception du Dieu biblique, « souverain […], maître absolu de l’histoire […] sans qu’il puisse y avoir aucune commune mesure entre ses desseins et les nôtres, ses pensées et la nôtre » (Duméry). Or, c’est précisément la liberté et la dignité rendues à l’homme que symbolise la forêt. Le registre moral est totalement passé sous silence et il semble même que la forêt soit contaminée par le jeu de pouvoir qui subsiste dans les deux conceptions du monde de la Providence. Une solution aurait été d’introduire cette notion, aux échos forcément chrétiens, de « sauveur » et orienter l’expression « went farther into » vers la double signification du verbe « plonger », concrète (associée à « forêt ») et abstraite (associée à une adhésion profonde à des valeurs) en ajoutant les valeurs associées au cœur par l’emploi de l’expression « au cœur de » : « La forêt, c’était devenu notre sauveur, et à chaque visite, je plongeais un peu plus profondément au cœur de ses bras. »

    9Il faut souligner toutefois que la métaphore reste un trope appréhendé à l’intérieur du phénomène de l’implicite. Sous la pression d’un contexte particulier dit Kerbat-Orecchioni, « il se produit un renversement de la hiérarchie habituelle : c’est le sens dérivé […] et non le sens littéral qui est le sens véritablement dénoté » (Kerbat-Orecchioni, 1986 : 97). C’est ce renversement qui n’a pas été suffisamment souligné par le traducteur.

    2. Brèves remarques sur les approches cognitivistes

    10Le courant objectiviste de la sémantique ne sera pas abordé en détail. Nous ne nous pencherons que sur la sémantique constructiviste. Bien que ce premier mouvement ait contribué à l’analyse de la métaphore, nous ne nous y attarderons pas, que ce soit chez Langacker ou chez Victorri.

    11En effet, la position mise en avant par ses représentants n’a pas d’autres incidences en matière d’approche traductive que l’opposition appelée sens littéral ou primitif versus sens figuré chez un grammairien du xixe siècle comme Pierre Fontanier. Les objectivistes, dans le débat qui les opposent aux constructivistes, décrivent le sémantisme d’un polysème par des listes de traits référentiels descriptifs alors que les constructivistes tentent de saisir l’unité sous l’éclatement. C’est cette unité qui permet de guider le traducteur, qui lui donne un cadre, une méthode pour trouver un fil directeur à sa lecture du texte source et à ses choix traductifs.

    12D’autre part, si l’on se tourne, par exemple vers la sémantique cognitive de Langacker (1987), l’opposition de Fontanier devient l’opposition entre deux structures, la « structure d’approbation » et la « structure cible », qui donne lieu à une « conceptualisation bipartite », ou double sens. Ce qui fait dire à Gréa que de façon analogue à la rhétorique de Fontanier, la grammaire cognitive est une approche dont l’un des objectifs est de distinguer, de séparer, de disjoindre les emplois métaphoriques des autres emplois (Gréa, 2001 : 47). On ne voit donc pas dans ces conditions, comment retrouver un noyau dur perceptif, pour employer la terminologie d’Eco, noyau se disséminant dans des esquisses perceptives, seules capables de rendre la richesse sémantique du texte pris comme une unité. D’autre part, il y manque une vision unifiée de la langue sur laquelle le traducteur pourrait s’appuyer.

    13Quant à la sémantique lexicale de Victorri et Fuchs (1996), elle fonde son étude de la métaphore sur la notion de paraphrase, sorte de test appliqué à un mot polysémique et permettant de mettre en évidence plusieurs énoncés paraphrastiques se fondant sur un sens identique :

    En gros, un mot est polysémique quand il n’admet pas les mêmes paraphrases dans différents énoncés (ce qui serait le cas d’un mot monosémique), sans qu’on puisse pour autant séparer ses emplois en deux ensembles disjoints, caractérisés par un comportement paraphrastique radicalement différent, ce qui voudrait dire que l’on a affaire à de l’homonymie. (Victorri et Fuchs, 1996 : 16)

    14Ces divers énoncés, parfois qualifiés plus précisément de « scènes verbales », ne permettent pas non plus de trancher en traduction, mais mettent seulement le doigt sur les interactions, le va-et-vient complexe entre les éléments composant la métaphore :

    Ce terme correspond bien à l’idée qu’une unité peut ainsi présenter plusieurs faces, dans ses interactions, un peu à la manière de ces molécules biochimiques dont la conformation présente plusieurs sites potentiellement actifs : suivant que l’un ou l’autre de ces sites sert de siège à une interaction, la molécule se déforme en conséquence et joue un rôle métabolique spécifique. (Victorri, 1997 : 58)

    15Seul peut-être l’ouvrage de 1980 du linguiste George Lakoff et du philosophe Mark Johnson, Metaphors We Live By (1980), peut nous conduire sur un chemin un peu mieux balisé et plus concret, à travers le champ spécifique des métaphores conceptuelles. Même si ces auteurs restent attachés à un sens littéral et un sens figuré, le premier étant nommé « sens de nature expérientielle », ils introduisent l’idée nouvelle que notre pensée abstraite est de nature métaphorique : il nous est donc impossible de penser l’abstrait sans métaphores (Lakoff et Johnson, 1999 : 3). Pour le traducteur, la question sera de savoir comment traduire ces métaphores conceptuelles. Yvon Keromnes, dans un article intitulé « Les Métaphores – et leur traduction – dans la vie quotidienne » (Keromnes, 2013), tente le pari :

    […] si l’importance de telles métaphores se révèle à travers les expressions métaphoriques que nous employons dans la vie quotidienne sans y prêter attention, est-il possible de proposer en français et en allemand des expressions métaphoriques correspondant à celles de l’ouvrage de départ et tout aussi idiomatiques, ce qui laisserait supposer l’existence des mêmes métaphores conceptuelles dans les trois cultures ? La réponse est oui… dans une large mesure. (Keromnes, 2013 : 68)

    16Keromnes retient que ces métaphores, qu’elles soient orientationnelles (ex. orientation haut/bas), ontologiques (besoin de réifier ou de personnifier quelqu’un ou quelque chose) ou structurales (association d’un concept source concret et d’un concept cible abstrait), sont supposées être universelles. Elles existeraient donc, si l’on suit la logique de Lakoff et Johnson, dans toutes les langues et ceci pour la raison suivante, parce que « le fonctionnement de notre pensée est caractérisé par notre corporéité. Il porte directement la marque de l’expérience que nous avons de notre propre corps et du monde physique qui nous entoure » (ibid. : 73). Les questions traductives relatives à ce type de métaphore seraient donc les suivantes :

    La traduction de l’expression linguistique d’une métaphore conceptuelle est-elle idiomatique ? L’expression traduite est-elle métaphorique ? Et enfin, renvoie-t-elle à la même métaphore conceptuelle ? Une réponse affirmative à ces trois questions confirmerait l’idée que la même métaphore conceptuelle existe dans les cultures source et cible. (ibid. : 77)

    17L’approche de Keromnes, très générale et hors contexte textuel, et qui se veut calquée sur celle des auteurs, ne renvoie malheureusement le traducteur qu’à la seule problématique du rendu de l’idiomaticité des langues. Elle sous-entend une sorte d’équivalence de langue à langue, certes avec des modulations tenant aux points de vue culturels. Le meilleur exemple est celui du titre même de l’ouvrage de Lakoff et Johnson, traduit en français par Les Métaphores dans la vie quotidienne. Mais plus les métaphores structurales sont riches, moins il existe d’expressions idiomatiques correspondantes. D’où l’impasse pour le traducteur qui se retrouve bien seul face à sa propre créativité et une position théorique qui l’aura non seulement éloigné d’une approche holiste du texte, mais lui aura également fait miroiter l’idée réconfortante, décidément très tenace chez les théoriciens de la langue, que la métaphore fait partie d’une langue-nomenclature qu’il suffit de transporter dans la langue cible. Encore une fois, c’est une conception discutable de la langue et de notre rapport aux choses du monde qui nous mène dans une impasse traductive, la responsabilité en incombant à l’origine, d’après Rastier, à la méthode sémasiologique :

    Quand elle traite de la polysémie, la méthode sémasiologique conduit souvent, pour pouvoir structurer l’inventaire des acceptions, à conserver le préjugé métaphysique que chaque mot aurait un sens principal, naturel ou commun, dont dériveraient tous les autres. La notion de sens prototypique est l’aboutissement de cette tradition qui donne le primat à l’ordre référentiel, quand elle suppose un objet prototypique représenté par un concept prototypique. Par ce primat, la méthode sémasiologique définit les mots par les choses, et maintient l’illusion archaïque que la langue est une nomenclature. (Rastier et al., 1994 : 45)

    3. La métaphore dans la sémantique constructiviste et interprétative de Rastier

    18François Rastier soulignait en 2011, dans un article consacré aux rapports entre la linguistique et la traductologie, « la nécessité d’un modèle du sens textuel qui tienne pleinement compte de la contextualité, de la textualité comme de l’intertextualité » (Rastier, 2011 : 30).

    19La sémantique de Rastier est effectivement avant tout une sémantique textuelle qui rejette la notion de référence extralinguistique en faveur d’une référence se construisant en discours à partir du sème, « unité minimale de signification non susceptible de réalisation indépendante », et qui « ne se réalise jamais qu’au sein d’une configuration sémantique, c’est-à-dire d’un faisceau de sèmes qui caractérise le sens du morphème et que l’on appelle sémème » (Fuchs). Les sèmes se construisent en contexte et ne sont pas fixes, par exemple l’unité de base, le « prototype » peut l’être dans une perspective cognitive, celle de Fauconnier et Turner, entre autres (Fauconnier et Turner, 2002).

    20Ceci a d’emblée une conséquence pour la traduction, à savoir que les expressions linguistiques, métaphoriques et autres, ne peuvent être traduites hors contexte car, dit Rastier :

    En dépouillant un énoncé de son contexte et de son entour pour le réduire à une phrase, on le prive pour l’essentiel de sa signification, et à coup sûr de son sens. On a beau jeu encore d’appeler « sens littéral » le résidu, et d’énumérer les « sens dérivés possibles ». (Rastier, 1989 : 37)

    21Deuxièmement, Rastier dégage plusieurs niveaux de signification dans le texte. Il existe un premier niveau, les sèmes de la langue, puis un niveau de regroupements des sèmes, les isotopies ou molécules. Précisément, lorsqu’un sème est répété, il constitue une isotopie. C’est à travers l’isotopie qu’est induite « l’impression référentielle », une impression de sens dont dépend l’interprétation. Une molécule sémique est un groupement d’au moins deux sèmes co-récurrents (par exemple, un même mot) utilisés au moins deux fois ensemble dans une même unité sémantique. À une molécule correspond un groupe d’isotopies (faisceau isotopique) qui indexent plus ou moins les mêmes signifiés. Quant à la métaphore, on pourrait la décrire, dit Rastier, « comme une conflation ou une bifurcation entre isotopies, selon que sont mis en saillance les traits spécifiques communs ou opposés » (Rastier, 1998). Pour donner un exemple précis pris par Rastier, puis Gréa, dans le poème Zone d’Apollinaire :

    Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin

    22Cet énoncé comporte deux isotopies génériques que Rastier représente comme les deux suites de sèmes :

    • Isotopie 1 : /campagne/ : Bergère troupeau bêle
    • Isotopie 2 : /ville/ : tour Eiffel ponts matin

    23Les deux isotopies créent une impression référentielle double. Il existe une incompatibilité entre les sèmes de campagne et de ville. La connexion métaphorique qui permet de rapprocher la Bergère et la tour Eiffel est le sème spécifique commun /verticalité/. La métaphore est donc reformulée en termes de connexion entre deux isotopies. D’où la définition suivante :

    Nous appellerons métaphorique toute connexion entre sémèmes (ou groupes de sémèmes) lexicalisés telle qu’il y ait une incompatibilité entre au moins un des traits de leur classème, et une identité entre au moins un des traits de leur sémantème. (Rastier, 1987 : 187)

    24Mais cette définition doit être précisée. Car Rastier, en ne concevant la langue que dans un contexte, montre qu’il existe aussi à ce niveau-là trois classes lexicales ou sémantiques : les taxèmes, les domaines et les dimensions. Cette classification a des conséquences pour la compréhension de la métaphore.

    25Le principe organisateur du taxème « consiste à lister l’ensemble des sèmes spécifiques partageant une région commune de signification et qui se trouvent en opposition immédiate » ; en conséquence, « il n’est pas possible d’établir de connexion métaphorique sur des traits appartenant à un taxème » (Gréa, 2001 : 96).

    26Les domaines sont des marqueurs de domaines sémantiques liés à l’expérience du groupe, variables selon les cultures (exemple : géographie, biologie, etc.) :

    Entre les unités membres d’un même domaine, il ne s’établit pas de connexions métaphoriques ; en revanche, les métaphores s’établissent généralement entre domaines différents, et tirent leurs effets des différences de valorisation entre domaines. (Rastier et al., 1994 : 62)

    27Les dimensions, à un niveau encore plus général, rangent l’univers sémantique en une série d’oppositions telles que : animé versus inanimé, humain versus animal, végétal versus animal, etc. Là aussi les métaphores peuvent s’établir entre les différentes dimensions du texte.

    28Il faut souligner aussi que, dans l’exemple d’Apollinaire, Rastier appelle « connexion symbolique » ou métaphore in absentia, ce qui consiste à relier « pont » et « moutons » ainsi que « bêle » et « klaxonne », les sémèmes « moutons » et « klaxonne » n’étant pas lexicalisés dans le texte :

    Nous appellerons symbolique toute connexion entre deux sémèmes (ou groupe de sémèmes) telle qu’à partir d’un sémème lexicalisé, on puisse lexicaliser un autre sémème (ou autre groupe de sémèmes). (Rastier, 1996 : 186)

    29En suivant cette redistribution organisationnelle de la métaphore, le traducteur pourra tirer profit de cette analyse dans sa traduction de Zone et veiller à marquer, voire accentuer les deux isotopies, les sèmes de campagne et de ville. Par exemple, « bergère » sera traduite en anglais par shepherdess voire, herdswoman, mais pas par guardian, terme général qui pourrait être utilisé dans diverses isotopies. De même « troupeau » doit se cantonner à flock ou herd (a flock/herd of sheep) et ne pas s’aventurer vers flow, ou trop vague, ou qui nommerait métaphoriquement d’une autre façon la circulation (flow of cars). Quant à « ponts » qui s’applique symboliquement au lieu de passage citadin (et parisien) et campagnard des voitures et des animaux, il ne peut être que bridges, mais encore fallait-il savoir pourquoi. On aboutit à une solution traductive comme :

    Herdswoman o Eiffel Tower the herd on bridges bleat this morning

    30Malgré tout, la sémantique de Rastier reste assez abstraite pour le traducteur qui doit lui-même déduire des principes directeurs qui peuvent difficilement être transformés en méthode de traduction. Elle insiste toutefois sur le fait que le sens est construit indépendamment du monde et invite le traducteur à un parcours intralinguistique dont l’analyse sémantique aboutit à rechercher des formes segmentées et stabilisées.

    4. La métaphore dans la théorie des formes sémantiques

    31La théorie des formes sémantiques est née des réflexions du linguiste Pierre Cadiot et du mathématicien Yves-Marie Visetti qui livrent une nouvelle conception du sens et de sa construction en discours dans leur ouvrage de référence paru au PUF, Pour une théorie des formes sémantiques : motif, profil, thème (2001). Le socle sur lequel se fonde cette théorie est d’abord cette conviction que le monde que nous percevons n’est en fait qu’une conceptualisation basée sur notre perception. Ensuite cette théorie s’ancre dans l’idée qu’il y a parallélisme entre activité de la perception et activité du langage. D’où une conception novatrice du langage qui trouve une parenté avec les réflexions de la phénoménologie, celles de Merleau-Ponty et de sa phénoménologie de la perception (Merleau-Ponty, 1945), mais surtout avec celles, philosophiques et psychologiques, de la Gestalt-théorie ou théorie de la forme et d’Aron Gurwitsch dans sa Théorie du champ de la conscience (Gurwitsch, 1957), sans oublier celles du philosophe Ernst Cassirer dans son étude sur les formes symboliques (Cassirer, 1972). Les problématiques phénoménologiques et gestaltistes « permettent de mieux rapprocher, et en même temps de mieux distinguer, construction perceptive et construction du sens, en les considérant toutes deux comme des constructions de formes » (Cadiot et Visetti, 2001a : 1).

    32Cadiot et Visetti s’insurgent en premier lieu contre les « approches théoriques orientées par les notions de sens premier et son corrélat, la notion de dérivation » (Gréa, 2001 : 105) dans un cadre référentialiste, c’est-à-dire cette tendance à ne voir que la face dénominative d’un mot, ce qui a, selon eux, des conséquences dramatiques pour l’approche non seulement de la métaphore, de la polysémie, de la catachrèse ou de la métonymie, mais de façon plus large pour tout le processus linguistique menant à un changement de sens. Dans la plupart des théories référentialistes, comme le dit Kleiber, « le caractère linguistique ou pertinent (c’est-à-dire distinctif) des sèmes n’est rien d’autre que la manifestation de leur caractère de critère nécessaire d’applicabilité référentielle » (Kleiber, 1990 : 3-4). Or pour Cadiot, il est nécessaire de rejoindre « la notion de forme linguistique interne (Humboldt), qui permet de ne pas confondre le sens des mots quel qu’il soit avec une première intuition, ou encore avec un prototype psychologique dominant, comme le veulent bien des théories concurrentes » (Cadiot et Lautel-Ribstein, 2011 : 262).

    33Pour Cadiot et Visetti, une analogie doit être établie entre construction du champ perceptif et construction du sens. De quelle perception s’agit-il ? À l’évidence, d’une perception au sens large, renvoyant à la perception des cinq sens, mais aussi au monde de la sensation et à notre capacité à évaluer, juger, etc., bref à toute cette fonction perceptive mise en route lorsque nous appréhendons petit à petit les objets du monde et qui nous met en relation avec eux :

    Ce doit être d’emblée une perception sémiotique, une perception qui se constitue comme relation à…, accès vers…, chemin pour…, une perception d’identités qualitatives et de valeurs, qui discerne corrélativement, comme sens incorporés à l’apparaître, des motifs d’agir et des mouvements expressifs : ceux du sujet, ceux d’autrui, ceux de la chose même, qui se présente comme animée par des propensions, emmenée par une intériorité animatrice […] une perception de l’invisible, une perception de l’intériorité comme de l’extériorité, une perception immédiate et pourtant munie d’horizons, qui soit un accès immédiat à la médiation sémiotique. Une telle perception n’est donc jamais une simple mise en présence, mais toujours une mise en perspective, et une suggestion d’enchaîner. (Cadiot et Visetti, 2001a : 63-64)

    34Les mots ne sont alors que des accès aux choses :

    […] le sens des mots n’est pas un problème de catégorisation […]. Le problème de la polysémie nominale est sans rapport avec la question de l’appartenance catégorielle. Il ne s’agit pas pour les mots (qua mots) de quelque façon que ce soit de regrouper des objets, mais bien d’indiquer des accès. Loin de procéder par abstraction à partir d’une Gestalt commune hypothétique, ou par relâchement à partir d’un prototype, l’emploi d’un mot a pour fonction d’indiquer comment l’objet doit être pris et/ou perçu. L’iconicité des mots est subordonnée à leur fonction indexicale. (Cadiot et Némo, 1997 : 144)

    35De là, on peut conclure que la catégorisation n’est pas un concept adéquat pour la description sémantique d’un mot.

    36D’autre part, les auteurs partagent l’idée des linguistes de l’énonciation comme Culioli d’une couche de sens, centrale et universelle, passant à travers toutes les unités, lexicales ou grammaticales, aussi bien qu’à travers les constructions (Cadiot et Visetti, 2001a : 2). Cette couche montre l’accès au sens, « qui fait intervenir la perception, l’interaction et l’évaluation » (Gréa, 2001 : 111). C’est un continuum de sens qui met en jeu des strates de la signification qui procèdent de façon non forcément consécutive et qui constituent la construction du sens.

    37Ces strates qui se dégagent sur un fond sont des Gestalt, telles que les entend la Gestalt-théorie, « théorie universelle des formes et des organisations, ayant vocation à valoir dans une pluralité de champs scientifiques dont elle aurait constitué un principe d’unification » (Rosenthal et Visetti, 1999 : 147). Les psychologues de la Gestalt sont des phénoménologues qui postulent que la « perception d’autrui se tient en amont de toute distinction entre intériorité et extériorité, elle est directe dans sa couche première, bien avant que de s’élaborer en inférences, ou de se détacher en une attitude réflexive » (ibid. : 197). La perception, comme le sens, s’élabore grâce à des formes, des Gestalt, qui deviennent dans la théorie sémantique de Cadiot et Visetti « des formes de l’organisation intentionnelle présente à tous les niveaux de signification » (Cadiot et Visetti, 2001a : 73). Ces formes parcourent tous les emplois de la langue, métaphoriques, polysémiques, catachrétiques, ou non. Leurs trois strates, appelées aussi régimes de sens, plus précisément de stabilisation du sens, sont : le motif, le profil et le thème.

    38Nous tenterons de définir chaque régime puis nous reprendrons l’exemple d’Apollinaire cité plus haut pour montrer concrètement ce qu’une telle théorie peut apporter pour la traduction de la métaphore et en quoi elle diffère fondamentalement de celle de la sémantique interprétative. Mais on voit d’ores et déjà que ce principe de « forme » s’applique autant aux expressions métaphoriques que non métaphoriques car :

    Quand on les détache du contexte de leur stabilisation, les mots sont toujours entourés d’un surplus de sens, qui anticipe sur des évolutions et qui interdit de les considérer comme détachés de leurs harmoniques figuratives, « germes » pour de nouvelles extensions. (Cadiot, 2002 : 41)

    39Le motif est, non une unité minimale de sens comme le sème, mais un accès au sens, une germination d’un sens non encore stabilisé. Dans le sème, le sens est déjà objectivé, ce qui n’est pas le cas pour le motif qui n’est qu’une propriété perceptive d’un sens encore à déterminer. Le motif est donc de l’ordre de l’instable, de l’indéterminé (cf. Cadiot et Visetti, 2001a : 58). Il n’est qu’un « attracteur » de sens (ibid. : 123). Afin de mieux faire comprendre la base de l’édifice conceptuel de leur théorie, Cadiot et Visetti donnent les différents sens dictionnairiques du mot « motif », ici simplifiés et s’appliquant pour les deux dernières définitions à un domaine choisi parmi d’autres, celui de la peinture, qu’on pourrait tout aussi bien remplacer par celui de l’œuvre écrite :

    • motif au sens de motivation ;
    • motif au sens d’unité plastique récurrente dans un tableau ou dans une œuvre ;
    • motif au sens de (relation directe au) thème pictural déployé face au peintre. (ibid. : 127)

    40Le motif est présent sur les divers « paliers d’intégration » du sens : morphèmes, mots, phrases, textes (cf. ibid. : 122). Toute la théorie des formes sémantiques s’établit donc sur la base de la présence de ces motifs :

    Si […] l’on entend penser la théorie linguistique comme une théorie des formes, il importe que ce soient des formes de relations, des germes de formes si l’on veut, ou encore des formes de construction d’une indéfinité de formes. Ces germes, instables par nécessité, sont faits d’affinités, de mises en transaction entre des dimensions du sens qu’il n’y a pas lieu de dissocier à ce niveau, sur le mode des ontologies. (Cadiot et Visetti, 2001b)

    41Enfin, le motif montre l’accès au sens par trois voies différentes correspondant à trois axes de discernement (perception, action, évaluation) de la tradition phénoménologique et gestaltiste, et que l’on peut résumer ainsi :

    • accès sur un mode gestaltiste de formes ;
    • accès par la modalité de l’action ;
    • accès par la qualité de la sensation et/ou l’évaluation. (Cadiot et Visetti, 2001b)

    42Si l’on prend l’exemple des noms, on peut donner les exemples suivants : pour le premier accès, on peut prendre un exemple d’accès par la perception visuelle dans des mots comme « aiguille, arbre, ballon, bulbe, chapeau, créneau…/… », etc. (cf. ibid.). Mais ces Gestalt sont aussi reliées à un motif dynamique fonctionnel, comme : « entrée/sortie (bouche), couverture/protection (chapeau), accès exclusif, (dé)blocage, précision de l’impact (clé), présentation/horizontalité (plateau), etc. (cf. ibid.). Pour le deuxième accès par la modalité de l’action, on peut retenir « enfermer/mettre à disposition (boîte), séparer/protéger//se dresser/heurter (mur), dommage/manquement (entorse), blocage (verrou), etc. (ibid.). Si la modalité de l’action est relationnelle, on la retrouve dans client ou courbette : s’occuper de (en série), s’attacher (régulièrement) (client), se montrer soumis à (courbette), etc. (ibid.). Et pour le troisième accès, on peut penser à « des mots comme boue, bouillon, ciment, fard, frein, perle, sable, vapeur, qui s’ils désignent certains “états”… /… sont tout aussi immédiatement investis de qualités, attribuées sans doute sur des bases sensori-motrices et émotives, mais ressaisies et refigurées en langue comme emblèmes de qualia transposables dans tous les domaines. » (ibid.)

    43Le profil est un premier chemin d’objectivation du sens. Si le motif est caractérisé par une grande instabilité, le profil et a fortiori le thème sont des phases de stabilisation du sens toujours plus marquées. Cadiot et Visetti définissent le profilage comme :

    Toutes les opérations qui contribuent, en langue, lexique et grammaire, à l’individuation, à la composition hiérarchique, au chaînage, enfin à l’ancrage énonciatif de complexes synoptiques de cohérence de Forme (au sens de la Gestalt). (Cadiot et Visetti, 2001a : 128)

    44Les profils, lorsqu’ils sont composés de plusieurs motifs, ont tendance soit à mettre en avant les motifs, soit à diminuer leur visibilité soit encore à les requalifier en introduisant de nouvelles dimensions pouvant provenir de profils déjà présents dans le texte. Gréa cite l’exemple de « créneau » dont le motif perceptuel est « l’intervalle » propre à offrir une certaine disponibilité et que l’on retrouve dans les emplois suivants qui le profilent, le transposent dans des domaines nouveaux :

    […] ainsi l’intervalle en question peut être spatialisé (faire un créneau), temporalisé (créneau horaire), mais aussi devenir une opportunité (un bon créneau) ou le signe d’une non-conformité (hors-créneau). En d’autres termes, sa transposition dans de nouveaux domaines provoque aussi un profilage particulier, un enrichissement du motif initial et par extension, une certaine spécialisation. (Gréa, 2001 : 116)

    45Quant au thème, ou thématisation, dernière phase de stabilisation du sens, il correspond au moment d’une « sortie » de l’activité du langage lorsque cette dernière rencontre une extériorité dans un parcours fait de stabilisations transitoires renvoyant à un domaine co-textuel.

    46Pour résumer, les mots sont des figurations – le motif – d’un rapport perçu ou senti ou engagé, acté. Ils s’attachent à des domaines de l’expérience variés où ils s’articulent en thématiques (thèmes), au prix de jeux paradigmatiques et syntagmatiques (profils).

    47Comment penser la métaphore au sein de la théorie des formes sémantiques ? Contrairement à bon nombre de linguistes contemporains qui séparent sens dénotatif et sens connotatif, Cadiot et Visetti rejettent cette partition. Pour Kleiber, par exemple, le sens dénotatif est « la partie stable d’une signification » dont les traits peuvent être analysés hors contexte ; et la partie non stable qui varie « selon le contexte » et qui s’appelle le sens connotatif (Kleiber, 1997 : 22). Dans le cadre de la théorie des formes sémantiques, l’opposition sens propre/sens figuré tombe et devient artificielle car elle « privilégie une première couche sensorielle et sémantique, qui renvoie à un monde pratique artificiellement promu », affirme Cadiot, qui donne cet exemple :

    Ainsi le mot niche est présenté comme renvoyant à un petit abri campagnard pour chien domestique, alors que ses autres usages (niche en économie, en sociologie, ou dans tout domaine de recherche) sont bien plus fréquents, en tout cas dans le monde actuel. On comprend ainsi qu’il est absurde de prétendre dériver niche d’emplois de niche pour chien. La notion de motif insiste sur le caractère très générique et par ailleurs très « relationnel » de la notion de « niche » (point de concentration auquel on n’accède pas immédiatement) [...]. En résumé, comme les mots renvoient non aux objets, mais aux rapports aux objets, le sens propre n’est qu’un sens figuré parmi d’autres ! (Cadiot et Lautel-Ribstein, 2011 : 264)

    48À travers la notion de motif, il s’agit donc de prendre en compte l’ensemble des usages, de ne pas isoler dans le système linguistique un usage prototypique, littéral, métaphorique en le détachant des pratiques. La raison en est que les motifs des mots sont des accès partiels. On peut prendre l’exemple des métaphores animalières qui évaluent non tant les individus eux-mêmes que leur comportement. Ainsi, dans les expressions métaphoriques « cet homme est un chien » ou « cet homme est un mouton » ou encore « cet homme est un ours », etc., nous accédons aux animaux eux-mêmes par un certain type de comportement qui parle à votre sensibilité et auquel nous associons des petits récits ou mythes. Si l’on compare la façon de nommer un ours dans les différentes langues, on s’aperçoit qu’on leur attribue des qualités différentes. Cadiot cite l’exemple de l’ours : « Ours en français est renfrogné, sauvage ; Bären (son équivalent allemand) véhicule une image de force, de massivité, d’intensité (bärenstark, Bärenhitze). » (Cadiot, 2013 : 266) En d’autres termes, les objets « loin d’être des données premières, sont en fait le résultat d’une sorte d’élaboration où la langue relaie nécessairement la perception » (ibid. : 267). Donc la langue renvoie à la perception et à la thématisation des choses dans les termes d’autre chose » (ibid.). La langue est métaphorique par nature.

    49Revenons à présent à l’exemple d’Apollinaire et voyons quelle serait l’approche traductive générale si l’on suit les principes de la théorie des formes sémantiques. À noter que les auteurs n’ont pas élaboré de méthodologie sur ce sujet4.

    Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin

    50Un premier motif se dégage qui pourrait a priori rejoindre le sème de verticalité de Rastier, proche d’une Gestalt perceptive, mais qui nous semble se discerner en amont, celui d’un accès au sens par une modalité d’action, celle de guider, de surveiller, de dominer, etc., que l’on discerne dans « Bergère » et « tour Eiffel », mais aussi dans le vocatif « ô » puisqu’il introduit une supplique, une prière à un être susceptible de pouvoir contrôler et changer la situation (« L’Éternel est mon berger » dans la Bible). La traduction de « Bergère » devra rendre compte de ce motif et ne pourra donc être que Shepherdess, herdswoman étant seulement une fonction et non un être présidant à la destinée, ici des voitures et des moutons.

    51Un deuxième motif entrelacé au premier renvoie lui aussi à un accès au sens par une modalité d’action et se perçoit autant dans les sonorités décolorées, sans vie, très récurrentes en [ɛ] que dans le rythme en discontinu d’un énoncé sans ponctuation évoquant le flot des voitures et des hommes soumis à leur vie citadine et dans le morphème « troupeau » (de moutons, de brebis5 ?). Ces constatations renforcent le choix de Shepherdess pour les sonorités, impliquent un rythme similaire et une traduction de « troupeau » en flocks6 censés obéir à la bergère et à la tour Eiffel en bons moutons de Panurge.

    52Un troisième motif est en partie de l’ordre d’un accès au sens sur un mode gestaltiste évocatoire d’une forme sonore en discontinu dans « bêle » et en partie de l’ordre d’un accès au sens par une qualité d’évaluation perceptible dans le « ce » de « ce matin ». On qualifie ce matin de différent puisque les moutons bêlent, probablement plus fort que d’habitude. Le motif sous-jacent aux deux morphèmes est celui d’une propriété qui tend à isoler, séparer, se révolter, affirmer sa différence. Il aurait pu mener au déplacement à l’incipit de « ce matin » dans un contexte plus agressif : This morning Shepherdess o Eiffel Tower, etc., mais ce sont les deux autres motifs qui font saillance et qui l’emportent pour cristalliser le thème de la vie moderne et citadine, mécanique, répétitive, réifiante, voire avilissante : this morning restera donc, « impuissant », à sa place en fin de vers. Enfin, « bêle » qui transforme les automobilistes en piètres révoltés du monde animal sera traduit par bleat qui possède exactement les mêmes propriétés sémantiques que « bêle », mais au temps du présent continu, comme pour indiquer les tentatives récurrentes d’opposition des automobilistes klaxonnant par intermittence :

    Shepherdess o Eiffel Tower the flock on bridges is bleating this morning

    Conclusion. Brève synthèse des positions théoriques et réflexions traductologiques

    53Que retenir de la métaphore qui, comme on le voit, peut être considérée aujourd’hui de différents points de vue et selon diverses théories émanant de chercheurs appartenant à des disciplines telles que la philosophie, la linguiste, la sémiotique ou la critique littéraire ?

    54Ce que recherchent le traductologue et le traducteur, c’est une modélisation possible ou tout du moins des lignes directrices d’application précises pour traduire un processus linguistique complexe. Or on s’aperçoit que bien des conceptions de la métaphore, qu’il s’agisse de réfléchir sur sa classification, sa nature ou son but, sont d’une utilité assez limitée pour la traduction, surtout lorsqu’elles se cantonnent à de simples batailles de typologies.

    55En effet, si l’on se tourne vers l’analyse classificatoire de la métaphore, bien des linguistes aujourd’hui ont tendance, après Ricœur en 1975, à admettre deux pôles extrêmes dans la métaphore. C’est ce que pense, entre autres, Ronald Landheer, qui s’interroge sur la catégorisation de la métaphore en se demandant ironiquement s’il s’agit seulement de répertorier les « vives » et les « mortes », s’il s’agit en somme d’une question de vie ou de mort (Landheer, 2002), et qui finit par reconnaître qu’il y a une multiplicité de catégories au lieu des deux traditionnelles : métaphore poétique ou créative, vive, courante, codée, cliché, usée, morte, etc. (ibid.), mettant ainsi en avant une critique d’une classification trop stricte de ces processus qui semblent défier les normes typologiques. Sylvie Remi-Giraud également a proposé une extension assez large de la typologie des métaphores comme « métaphore vive, créative, métaphore lexicalisée, congelée, endormie, éteinte, morte » (Remi-Giraud, 2006 : 61). Charlotte Dilks y a ajouté les métaphores conventionnalisées car « même les métaphores conventionnalisées peuvent être importantes pour l’impression que produit un texte » (Dilks, 2011 : 11). Une telle classification qui s’appuie toujours sur une réflexion sur la nature de la métaphore conclut invariablement à une variante d’une conception dualiste de la métaphore : pour Aristote, c’était un transfert de sens ; pour Fontanier, il s’agissait de sens propre et de sens figuré ; pour Langacker, il faut parler de sens littéral et de sens figuré ; pour Michele Prandi d’une distinction entre tropes diffus et tropes ponctuels (Prandi, 2002).

    56Pour le traducteur, il semble que c’est précisément en sortant de cette tendance à la catégorisation que la réflexion peut avoir un intérêt pour le processus de traduction, ceci à deux occasions : lorsque le théoricien élargit son analyse au discours tout entier et lorsqu’il commence à envisager de repenser tout le langage et non la métaphore indépendamment du contexte. Si Ricœur l’avait bien vu, d’autres après lui ont commencé à abonder dans ce sens. Prandi, par exemple, pense que puisque la métaphore est associée à la fonction prédicative des noms, le changement de signifié ne peut guère se localiser dans le seul mot mais dans toute la phrase. Et Dilks reprend Ricœur et considère qu’« un énoncé ne peut pas être isolé de son contexte, ni de nos connaissances du monde » (Dilks, 2011 : 1). Dans notre optique qui prend appui sur l’analyse du discours, le discours littéraire est replacé parmi tous les types d’énonciation de l’espace social. La métaphore est considérée à l’intérieur d’une certaine modélisation du discours où sont analysés les articulations de ce discours et ses invariants instanciés par chaque œuvre. La métaphore s’inscrit dans des textes où tous les effets, lexicologiques, rythmiques, sonores, voire parfois graphiques, doivent être pris en considération dans l’acte de d’interprétation puis de traduction, ce qui ne consiste pas à revenir à une stylistique de type « organique » qui rappelle l’esthétique romantique où, comme le dit Maingueneau, « l’œuvre littéraire y est conçue comme l’expression de la conscience d’un Sujet, l’écrivain, qui “exprime” à travers son œuvre une “vision du monde” personnelle » (Maingueneau, 2012). Le tout organique y est alors impossible à décomposer. Cela ne signifie pas non plus qu’il y ait opposition entre intérieur et extérieur du texte puisque la réflexion, dans cette perspective, permet de passer du texte au contexte et d’établir un dispositif à la fois textuel et sociolinguistique. C’est bien ce que font Rastier, Cadiot et Visetti.

    57Dans les divers exemples de textes brièvement traduits que nous avons pris, ces dernières conclusions prenaient tout leur sens. Comment traduire autrement la métaphore centrale de la bergère dans le premier vers de Zone d’Apollinaire sans envisager toute la phrase, puis tout le contexte et enfin la connaissance que nous avons des références culturelles qui y sont attachées ? La même remarque peut se faire à propos de la métaphore prise dans The Hunger Games. Mais disons-le clairement, seules les positions de Ricœur (énoncé), d’Eco (nature métaphorique du langage ; affordances perceptives), de la sémantique interprétative (isotopies) et de la théorie des formes sémantiques (motifs et profilages) nous ont paru pourvoir soutenir le traducteur dans son entreprise, même si les théoriciens qui ont conçu ces théories ne sont pas des théoriciens de la traduction et encore moins des traductologues. Tout d’abord, l’idée qu’un noyau de visée de sens en amont des emplois linguistiques, métaphoriques ou non, puisse être perçu à différents niveaux du texte permet indéniablement d’affiner la traduction en comprenant la construction interne du sens d’un énoncé source. Cette idée permet d’exploiter en retour les subtilités et les complexités de la langue cible et d’opérer des choix plus précis qui aient une cohérence entre eux au sein d’un discours précis. La traduction gagne en homogénéité et donc en naturel. Elle donne l’impression d’un tout au lieu d’être trop souvent un assemblage de parties isolées. Les sèmes et isotopies au sein des « connexions métaphoriques » de Rastier tout comme les motifs, profils et thèmes de Cadiot et Visetti procurent une méthode qui confère au texte cible ce que Derrida appelait une relevance et stimule la capacité créatrice du traducteur. D’autre part, chez Cadiot et Visetti, la présence de germes de sens, les motifs, qui viennent se regrouper en configurations, en des sortes de scènes mythiques, constitue le socle du développement en une unité sémantique globale du texte cible. Ceci n’est évidemment possible que parce que le langage est considéré par nature comme métaphorique. Bien sûr, une conception du langage où le métaphorique est omniprésent est toujours discutable, mais pour le traducteur les principes concrets qu’il est en droit de tirer de la théorie des formes sémantiques sont bénéfiques pour sa pratique.

    58Enfin, il me semble important de souligner que dans une perspective traductologique, mettre en avant l’expérience de l’acte de traduire et l’analyse de cette expérience même sont indispensables pour produire une méthodologie crédible. On ne peut pas se contenter en amont de catégoriser les genres de discours, les types de métaphores, etc., il faut pouvoir suivre cette expérience qu’est la constitution du sens. En conclusion, je citerai à nouveau le linguiste Maingueneau, spécialiste de l’analyse du discours, qui synthétise bien la problématique sous-jacente à l’approche de la métaphore, même si son propos se veut plus général :

    Il faut faire intervenir les sciences du langage selon deux modes. Même si le partage entre ces deux types d’intervention est impossible à faire dans le détail, inévitablement les savoirs linguistiques que l’on va ainsi convoquer relèveront à la fois de catégories de langue (aspect, détermination, temporalité, fonctions syntaxiques…) et de catégories où l’énoncé est envisagé comme acte de communication rapporté à un dispositif d’énonciation (cohérence textuelle, contrat, lois du discours, genre de discours, scène d’énonciation, éthos, champ littéraire…) qui informent les premières et les intègrent. (Maingueneau, 2012)

    59Il nous a donc semblé que les deux dernières positions, celle de la sémantique interprétative et celle de la théorie des formes sémantiques évoquées dans le cadre de la métaphore, répondaient à cette attente.

    Bibliographie

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    Maingueneau, Dominique. “Énonciation Et Analyse Du Discours”. Corela, no. HS-19, OpenEdition, 13 June 2016. Crossref, https://doi.org/10.4000/corela.4446.
    Prandi, Michele. “Métonymie Et métaphore : Parcours partagés Dans l’espace De La Communication1”. Semen, nos. 15, OpenEdition, 10 Nov. 2002. Crossref, https://doi.org/10.4000/semen.2386.
    Rosenthal, Victor, and Yves-Marie Visetti. “Sens et temps de la Gestalt”. Intellectica. Revue de l’Association pour la Recherche Cognitive, vols. 28, no. 1, PERSEE Program, 1999, pp. 147-28. Crossref, https://doi.org/10.3406/intel.1999.1778.

    Cette bibliographie a été enrichie de toutes les références bibliographiques automatiquement générées par Bilbo en utilisant Crossref.

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    Victorri, Bernard, 1997, « La polysémie : un artefact de la linguistique ? », Revue de sémantique et de pragmatique, no 2, p. 41-62.

    Victorri, Bernard et Fuchs, Catherine, 1996, La Polysémie : construction dynamique du sens, Paris, Hermès.

    Notes de bas de page

    1 [http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/analyse_de_du_discours/43835].

    2 C’est nous qui soulignons dans les deux citations consécutives.

    3 Suzanne Collins, The Hunger Games, New York, Scholastic Press, 2008 ; Catching Fire, New York, Scholastic Press, 2009 ; Mockingjay, New York, Scholastic Press, 2010 ; The Ballad of Songbirds and Snakes, Scholastic Press, 2020.

    4 Pierre Cadiot, décédé en 2013, avait pourtant commencé à jeter les bases d’une réflexion sur le sujet avec Florence Lautel-Ribstein. Cf. entrée bibliographique commune.

    5 Cf. Charles Albert Cingria, Bois sec, bois vert : « Voilà ce que c'est que les moutons. Ils obéissent aux chiens qui obéissent aux bergers qui obéissent aux astres. » Ou alors : « Mes brebis écoutent ma voix, je les connais et elles me suivent. » (Jean, 10, 27)

    6 « For you were straying like sheep, but have now returned to the Shepherd and Overseer of your souls. » (Pierre, 2:25)

    Auteur

    • Bahareh Ghanadzadeh Yazdi

      Bahareh Ghanadzadeh Yazdi est docteure en traductologie de l’université d’Artois (2019). Elle est traductrice professionnelle et a traduit une vingtaine de romans. Elle enseigne la traductologie à l’université d’Évry-Paris Saclay. Elle a publié plusieurs articles sur la traduction de la littérature américaine de jeunesse.
       

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    1 [http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/analyse_de_du_discours/43835].

    2 C’est nous qui soulignons dans les deux citations consécutives.

    3 Suzanne Collins, The Hunger Games, New York, Scholastic Press, 2008 ; Catching Fire, New York, Scholastic Press, 2009 ; Mockingjay, New York, Scholastic Press, 2010 ; The Ballad of Songbirds and Snakes, Scholastic Press, 2020.

    4 Pierre Cadiot, décédé en 2013, avait pourtant commencé à jeter les bases d’une réflexion sur le sujet avec Florence Lautel-Ribstein. Cf. entrée bibliographique commune.

    5 Cf. Charles Albert Cingria, Bois sec, bois vert : « Voilà ce que c'est que les moutons. Ils obéissent aux chiens qui obéissent aux bergers qui obéissent aux astres. » Ou alors : « Mes brebis écoutent ma voix, je les connais et elles me suivent. » (Jean, 10, 27)

    6 « For you were straying like sheep, but have now returned to the Shepherd and Overseer of your souls. » (Pierre, 2:25)

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    Yazdi, Bahareh Ghanadzadeh. « La métaphore dans les nouvelles sémantiques : quel apport pour la traduction ? ». In Approches linguistiques contemporaines de la traduction, édité par Florence Lautel-Ribstein. Arras: Artois Presses Université, 2022. doi:10.4000/books.apu.26794.
    Yazdi, Bahareh Ghanadzadeh. « La métaphore dans les nouvelles sémantiques : quel apport pour la traduction ? ». Approches linguistiques contemporaines de la traduction, édité par Florence Lautel-Ribstein, Artois Presses Université, 2022, https://doi.org/10.4000/books.apu.26794.

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    Lautel-Ribstein, Florence, éd. Approches linguistiques contemporaines de la traduction. Arras: Artois Presses Université, 2022. doi:10.4000/books.apu.26754.
    Lautel-Ribstein, Florence, éditeur. Approches linguistiques contemporaines de la traduction. Artois Presses Université, 2022, https://doi.org/10.4000/books.apu.26754.
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