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    Plan détaillé Texte intégral Type de communication concernée Propriétés linguistiques générales des productions examinées Bilan Notes de bas de page

    Les mots de la Covid-19

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre 1 - Une communication unidirectionnelle, mais empreinte de dialogisme

    p. 21-48

    Texte intégral Type de communication concernée Une communication contrôlée Une communication essentiellement verbale et qui vise un objectif principal : l’adhésion Une communication unidirectionnelle Propriétés linguistiques générales des productions examinées Des discours empreints de dialogisme : présence de marques linguistiques associées L’omniprésence de l’ethos et sa traduction en termes de positionnements énonciatifs Une forte dimension pragmatique : des actes de langage, des messages implicites La dimension stylistique et rhétorique Bilan Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Avant d’examiner en détail la communication de crise liée à la Covid sous un angle linguistique –  agrémenté de stylistique et rhétorique  – par le biais d’une analyse de discours, notre objectif est dans un premier temps d’établir les caractéristiques générales de cette communication de crise, qu’elle soit politique (sous forme d’allocutions) ou journalistique (le corpus étant composé de presse de qualité, dans sa version en ligne). De fait, ce premier chapitre nous permettra, au-delà de leurs singularités, d’en dégager les dénominateurs communs, les caractéristiques transversales.

    Type de communication concernée

    2Les formes de communication à l’œuvre dans les discours politiques et journalistiques retenus présentent un certain nombre de points communs, malgré la forme oralisée des premiers et écrite des seconds. En effet, la communication est dans les deux cas contrôlée, essentiellement verbale et unidirectionnelle (même si cet aspect sera nuancé). Ce sont ces différentes dimensions que nous allons tour à tour examiner.

    Une communication contrôlée

    3Le corpus retenu, qu’il s’agisse de son volet politique ou de son volet journalistique, correspond dans les deux cas à une forme de communication contrôlée. Concernant les productions journalistiques, cet aspect est manifeste étant donné qu’il s’agit d’une communication écrite. Concernant les allocutions politiques, il s’agit d’oral formel, préparé (et même écrit) à l’avance, contrastant donc fortement avec des productions orales spontanées. Qui plus est, il n’y a pas à lutter pour conserver la parole, ce qui implique que les allocutions consistent en des discours cohérents, structurés, et homogènes, à l’instar du texte écrit. C’est ainsi que les discours politiques à l’étude font intervenir un certain nombre de connecteurs par exemple, qui ne se rencontreraient pas naturellement à l’oral spontané. C’est ce qui est illustré dans les exemples suivants :

    (1) Cependant, mes chers compatriotes, je veux vous le dire ce soir avec beaucoup de gravité, de lucidité mais aussi la volonté collective que nous adoptions la bonne organisation, nous ne sommes qu’au début de cette épidémie. (Emmanuel Macron, 12.03.20)

    (2) Because once you know that you have had it, you know that you are likely to be less vulnerable, you’re less likely to pass it on, and you can go back to work. (Boris Johnson, 19.03.201)

    Parce que, une fois que vous savez que vous l’avez eu, vous savez que vous êtes potentiellement moins vulnérable, que vous êtes moins susceptible de le transmettre, et vous pouvez retourner travailler2.

    4L’emploi de « cependant » n’est pas caractéristique de l’oral spontané en français, de même que la succession de « because » et de « once » (introduisant une phrase complexe) relève davantage de l’oral préparé en anglais.

    5Des indices comparables se retrouvent dans la presse, qui peut quant à elle faire intervenir des structures caractéristiques de productions élaborées :

    (3) Rentrée scolaire, transports en commun : l’avis des experts placés auprès d’Emmanuel Macron érige la santé publique en priorité absolue, quand l’exécutif tient compte des impératifs économiques. (Le Monde, 26.04.20, sous-titre)

    (4) You might be working from home, but your employer most likely still knows what you are up to. (The Telegraph, 30.03.20, sous-titre)

    Vous êtes peut-être en télétravail, mais votre patron sait toujours très probablement ce que vous vous apprêtez à faire.

    6Dans l’exemple (3), c’est la structure complexe adversative faisant intervenir une subordonnée en « quand » (non pas pourvu d’une valeur temporelle ici, mais d’une valeur contrastive) qui témoigne du caractère travaillé de la production. En (4), c’est la structure concessive utilisant corrélativement le modal « might » et la conjonction de coordination « but » qui relève typiquement d’une production préparée et contrôlée.

    7Cependant, si la langue employée s’avère dans les deux cas relativement élaborée (en termes de construction de phrases), il faut qu’elle reste abordable, simple à comprendre de tous, ce qui exclut l’emploi d’un registre de langue trop élevé, ou encore l’emploi de termes techniques. Bien que le discours soit contrôlé, il ne s’agit pas en effet d’une communication entre pairs. Il s’agit au contraire d’une communication publique impliquant un nombre de destinataires multiples, et d’horizons variés. De fait, afin de satisfaire le plus grand nombre, l’objectif pour les énonciateurs (représentants politiques ou journalistes, selon le cas) est de viser un citoyen type, qui correspondrait en somme à une valeur moyenne au sein de la population. Ce citoyen type sera pris comme co-énonciateur, autrement dit comme représentation de l’autre, celui à qui l’on s’adresse, à qui il s’agit non seulement de transmettre des messages, mais qu’il faut aussi convaincre. D’où l’importance capitale d’un ciblage pertinent de la figure du récepteur. Ceci s’avère d’autant plus important que des adresses directes seront effectuées dans toutes les communications concernées, comme l’illustrent tout d’abord les exemples issus des allocutions politiques ci-dessous, employant « vous » ou « you » selon la langue du discours :

    (5) Les entrepreneurs s’inquiètent pour leurs carnets de commandes, et tous, vous vous interrogez pour votre emploi, pour votre pouvoir d’achat. (Emmanuel Macron, 12.03.20)

    (6) And even if you don’t have symptoms and if no one in your household has symptoms, there is more that we need you to do now. (Boris Johnson, 16.03.20)

    Et même si vous n’avez pas de symptômes et même si personne dans votre foyer n’a de symptômes, nous devons maintenant vous demander davantage.

    8Les journaux français comme britanniques recourent également à cette adresse directe au co-énonciateur, qui prend en l’occurrence le visage d’un lecteur :

    (7) Les visites aux personnes malades étant impossibles, comment gérez-vous le rapport avec les proches ? (Le Monde, 22.03.20, sous-titre)

    (8) The antidote: your five favourite reads beyond coronavirus. (The Guardian, 25.03.20)

    L’antidote : vos cinq lectures favorites, au-delà du coronavirus.

    9Naturellement, les énoncés faisant appel au co-énonciateur ne sont pas permanents, mais correspondent à des passages très ciblés, sur des thématiques choisies, et sous un angle qui est prévu, pensé, ajusté. De fait, même ces moments qui pourraient évoquer un échange et une plus grande spontanéité sont en fait totalement contrôlés.

    Une communication essentiellement verbale et qui vise un objectif principal : l’adhésion

    10Le dispositif de communication dont relèvent les allocutions politiques comme les productions journalistiques est un dispositif essentiellement fondé sur le contenu verbal. Il ne l’est pas exclusivement, dans la mesure où les allocutions, filmées, font intervenir une forme de mimo-gestuelle (des expressions de visage ou des mouvements de mains). Toutefois, elles ne font intervenir ni mise en scène avec déplacements dans l’espace, ni projection de diapositives comme c’est le cas lors de conférences de presse, par exemple. Si la mimo-gestuelle est indéniable, elle vient accompagner le canal verbal, fournissant le contenu principal du message, qui est donc premier. Dans le cas des articles de presse, c’est également le canal verbal qui est privilégié, malgré la présence d’images (en nombre limité). Toutefois, étant donné que ce ne sont pas des séries d’images en mouvement, mais une ou quelques images fixes, ces éléments annexes ne retiennent donc pas l’attention en permanence : l’image peut fonctionner en tant qu’accroche, mais c’est ensuite le texte qui prédomine très amplement. Une fois de plus, la dimension paraverbale est finalement secondaire.

    11Or les discours relevant de l’un comme l’autre volet du corpus, à savoir la partie politique et la partie journalistique, se caractérisent par un objectif conjoint. Ce dernier n’est pas purement informationnel – même s’il est indéniable qu’une dose d’information non négligeable est à chaque fois dispensée. L’objectif ultime est en fait la recherche d’adhésion : au message politique transmis (demandant le respect des mesures prises), et au principe même de la lecture d’un journal donné, en ce qui concerne le domaine journalistique. Cette recherche d’adhésion se mesure notamment dans les extraits suivants :

    (9) Mes chers compatriotes, en étant unis, solidaires, je vous demande d’être responsables tous ensemble et de ne céder à aucune panique, d’accepter ces contraintes, de les porter, de les expliquer, de vous les appliquer à vous-mêmes. (Emmanuel Macron, 16.03.20)

    (10) Please, please follow all that advice scrupulously. Work from home if you possibly can.  (Boris Johnson, 19.03.20)

    S’il vous plaît, s’il vous plaît, suivez toutes ces recommandations3 scrupuleusement. Travaillez depuis chez vous dès que vous le pouvez.

    12Dans le domaine journalistique, l’adhésion qui est fondamentalement recherchée s’applique à la ligne éditoriale du journal en question, ses valeurs, son mode de fonctionnement. C’est en définitive tout simplement la fidélisation du lecteur qui est en jeu. D’où des exhortations soit indirectes, soit même parfois directes à la lecture.

    (11) Notre journaliste Chloé Hecketsweiler a répondu à vos questions sur les enjeux et conditions d’un déconfinement, rappelant qu’il ne pourra avoir lieu « que de façon progressive ». (Le Monde, 07.04.20, sous-titre)

    (12) Make sure you’re well prepared for what happens next with our trusted, expert journalism. (The Telegraph, Newsletter, 26.03.20)

    Assurez-vous que vous êtes fin prêts pour la suite, avec notre expertise journalistique reconnue.

    13En (11), l’invitation très forte à la lecture passe par le truchement d’un constat : la journaliste répond aux questions des lecteurs. De fait, c’est une forme de contrat qui est proposé : le journal s’adapte et fait (supposément du moins) du « sur-mesure », en échange de quoi les lecteurs sont censés lire ce qui leur est quasi personnellement adressé. En (12), cette fois, l’invitation à la lecture est encore plus directe (exprimée par le biais d’une forme impérative) et passe par le truchement d’une mise en équivalence entre la lecture du journal et la préparation aux épreuves à venir, dans le cadre de la crise sanitaire.

    14Il apparaît donc que l’objectif principal est à chaque fois de taille : gagner la confiance des co-énonciateurs et les amener à adopter l’attitude souhaitée. Or, comme nous l’avons évoqué, les moyens à disposition pour atteindre cet objectif seront essentiellement verbaux – contrairement à d’autres formes de communication, qui emploient des éléments paraverbaux à l’appui du texte, en tant que catalyseurs de l’adhésion. Si l’on pense par exemple à la communication médiatique caractéristique de conférences destinées à la diffusion d’idées, du type « Ted Talks4 », le dispositif de communication est amplement scénographié, contrairement à une allocution de dirigeant politique. En général, le locuteur, lors de ce type de conférences, n’est pas statique derrière un pupitre mais évolue sur la scène (de façon préparée, et parfois presque chorégraphiée dans certains cas), avec des éclairages appropriés, et une projection de courts films ou diapositives peut accompagner son propos. Le contraste avec les allocutions politiques est donc important. Si l’on compare maintenant les articles de presse avec des reportages télévisés par exemple, un contraste majeur apparaît immédiatement également, car le visuel est au moins aussi important que le discours, dans le cadre télévisuel. Concernant notre corpus, en revanche, seul le texte constitue le moyen de convaincre, ce qui nécessite en premier lieu d’attirer l’attention et de la conserver. Il y a ainsi besoin d’une structuration et de procédés favorisant des effets de saillance, de même que de structures argumentatives incontestables. C’est précisément ce que l’étude qui suivra, dans les chapitres 2 et 3, cherchera à mettre en lumière.

    Une communication unidirectionnelle

    15Naturellement, toute communication implique des interlocuteurs, a minima un émetteur et un récepteur. La communication peut consister en une interlocution véritable, autrement dit un processus interactionnel, ou alors en une situation de transmission unidirectionnelle. Sauf cas spécifiques, la communication politique, lorsqu’elle s’adresse à la population, de même que la communication journalistique (de presse, notamment) sont principalement unidirectionnelles. Dans les discours politiques, les débats font exception (que l’on pense aux « grands débats » organisés par le Président Macron durant la crise des Gilets Jaunes par exemple). Dans le cas des médias, et notamment la presse, des rubriques de questions-réponses peuvent constituer des exceptions, s’inscrivant dans une communication interactionnelle (même si l’interaction est différée). La radio ou la télévision peuvent quant à elles fournir des situations de véritable interaction en direct, mais généralement avec un interlocuteur unique (et non un ensemble de citoyens), qui s’exprime alors en son nom, même s’il peut d’une certaine manière être considéré comme un représentant d’une catégorie socioprofessionnelle donnée. Cela étant précisé, dans la plupart des cas, la communication politique (notamment sous forme d’allocutions) et journalistique adoptent un canal unidirectionnel, en ce sens qu’il n’y a pas de dialogue. Il s’agit d’un dispositif monologal. De fait, on se place – même si ce point va faire l’objet de nuances – dans un cas de figure proche du schéma de communication établi par Jakobson (1963 : chap. XXI), présentant un émetteur et un récepteur.

    Fig. 2. Schéma de la communication, selon la description qu’en effectue Jakobson

    Image

    16Si l’on se réfère à ce schéma de la communication élaboré par Jakobson, lors de toute communication, un destinateur-émetteur transmet un message à un destinataire-récepteur. Pour être opérant, le message nécessite :

    • un contexte auquel il renvoie, contexte saisissable par le destinataire, et qui est de nature soit verbale, soit susceptible d’être verbalisée,
    • un code commun, en tout ou au moins en partie, au destinateur et au destinataire du message,
    • un contact, un canal physique et une connexion psychologique entre le destinateur et le destinataire.

    17Lorsqu’il s’agit de décrire une forme de communication telle que celle des conversations quotidiennes, ce schéma est actuellement remis en cause par les linguistes, car il ne laisse pas la place à la question de l’ajustement (cf. Culioli, 1999) ou à l’accommodation5 (cf. Giles et al., 1991). En situation de conversation ordinaire, ce qui est en effet généralement recherché est en premier lieu l’intercompréhension. L’intercompréhension, que l’on peut définir simplement comme la compréhension mutuelle des énonciateurs, correspond plus précisément à une zone de rencontre entre les subjectivités. Cette recherche d’intercompréhension implique le recours à des processus de régulation, sous forme d’ajustements notamment6. Plus précisément, selon Culioli (1999 : t. III, 91) :

    La relation entre sujets énonciateurs entraîne un ajustement complexe, parce que nous ne fonctionnons pas comme des machines préréglées et synchronisées, qui auraient en commun un stock de représentations fixes. Bref, il n’y a ni préréglage, ni harmonie préétablie. Cela signifie que nous nous accordons, nous nous ajustons les uns aux autres pour que nos représentations subjectives soient à portée d’autrui.

    18Cela explique que la communication, notamment en situation de conversation, ne soit pas aussi simple et unidirectionnelle que ce que montre le schéma de Jakobson.

    19Néanmoins, on s’en rapproche davantage dans le cas des dispositifs de communication monologale que sont les communications politiques et journalistiques. En effet, dans la mesure où une situation d’allocution politique, ou encore de communication par article de presse, n’impliquent pas la co-présence, ni l’interaction de l’émetteur et du récepteur, les ajustements intersubjectifs ne sont pas manifestes7. Ceci est bien entendu lié au caractère unidirectionnel de ce type de situation de communication. Les réajustements, autrement dit les révisions fournies après-coup (à la suite d’une première formulation, considérée comme imparfaite) sont en outre inutiles, du moins en surface, car le discours est préparé en amont. De fait, s’il y a des rectifications, nuances ou précisions à apporter, elles le sont préalablement et ne figurent pas de façon explicite dans le produit fini.

    20La communication politique et journalistique se présente, non seulement de façon unidirectionnelle, mais repose également sur une asymétrie fondamentale, notamment en cas de crise sanitaire. En effet :

    • l’instance jouant le rôle d’émetteur est constituée de personnes en position d’autorité, en raison de leurs responsabilités politiques, ou en raison de leur position médiatique d’instance délivrant de l’information. La population est dans l’ensemble moins précisément informée que l’émetteur, du moins avant la communication en question,
    • l’« émetteur » consiste en une entité qui est supposée protectrice (dans le cas d’une personnalité politique au pouvoir) ou bienveillante (dans le cas des médias) par rapport à une population à protéger,
    • l’« émetteur » est en position de responsabilité (politique ou informationnelle) par rapport à une population qui ne présente pas cette caractéristique, et regroupe même des individus dont le comportement peut être jugé irresponsable par moments, dans le non-respect des consignes.

    21Cette position au moins partiellement surplombante du locuteur, dans le cadre de la communication politique comme journalistique, se vérifie dans divers extraits, dont voici un échantillon :

    (13) À tous ceux qui, adoptant ces comportements, ont bravé les consignes, je veux dire ce soir, très clairement, non seulement vous ne vous protégez pas, vous, et l’évolution récente a montré que personne n’est invulnérable, y compris les plus jeunes, mais vous ne protégez pas les autres, même si vous ne présentez aucun symptôme, vous pouvez transmettre le virus. (Emmanuel Macron, 16.03.20)

    (14) And that’s why we have been asking people to stay at home during this pandemic. And though huge numbers are complying – and I thank you all – the time has now come for us all to do more. (Boris Johnson, 23.03.20)

    Et c’est pourquoi nous avons demandé à la population de rester à la maison durant cette pandémie. Et bien qu’un très grand nombre de personnes s’y conforment – et je vous remercie tous – il est temps maintenant que nous fassions tous davantage.

    22Dans ces deux extraits politiques, il s’avère que des structures permettant de véhiculer tout à la fois des reproches et des exhortations directes ou indirectes à faire mieux sont à l’œuvre. Dans l’extrait français, on remarque ainsi la structure « non seulement… mais » qui permet d’exprimer une surenchère orientée négativement. Dans l’extrait britannique, c’est la structure concessive en « though » combinée à la présence d’un comparatif « do more » dans la principale qui permet d’évoquer une attitude à revoir.

    23Des procédés plaçant la presse dans une position surplombante peuvent également être observés par moments, bien que ce ne soit pas une constante :

    (15) Coronavirus : « Ne partez pas en week-end ! » (Le Figaro, 20.03.20)

    (16) People out in crowds told they are ‘danger’ to others. (The Telegraph, 23.03.20)

    Les gens qui s’amassent dehors sont qualifiés de « danger » pour les autres.

    24On remarque ainsi l’emploi d’un impératif prohibitif (« ne partez pas ») dans le titre français, et celui d’une structure de reproche indirect, empruntant une voix passive et un verbe signalant un discours rapporté (« told they are ‘danger’… ») dans le titre britannique.

    25Des nuances importantes sont toutefois à apporter à la présentation binaire évoquée plus haut (sachants / non-sachants, protecteurs / protégés, en responsabilité / non responsabilisés ou non responsables) : en effet, dans la mesure où il s’agit ici d’une crise de nature sanitaire, ni les politiciens, ni les journalistes ne sont les premiers détenteurs de la connaissance relative au virus et à ses conséquences. Ce sont en effet les médecins qui, fondamentalement, le sont. Ce sont eux qui sont les experts en la matière. Néanmoins, mis à part leurs porte-paroles, ces personnes sont dans l’action plus que dans la communication (du moins, la communication officielle8). Hormis des cas d’interviews (radiophoniques ou télévisuelles) de certains chefs de service notamment, les médecins sont dans une position décrochée, au sein de ce dispositif de communication politique ou journalistique, car ils sont consultés à titre d’experts, leur parole étant ensuite relayée ou prise en compte, incorporée ou évoquée dans les mesures annoncées. C’est ce qui transparaît à longueur de temps dans les discours constitutifs de notre corpus, et en premier lieu dans les discours politiques :

    (17) Un principe nous guide pour définir nos actions, il nous guide depuis le début pour anticiper cette crise puis pour la gérer depuis plusieurs semaines et il doit continuer de le faire : c’est la confiance dans la science. C’est d’écouter celles et ceux qui savent. Les plus grands spécialistes européens se sont exprimés ce matin dans une publication importante. (Emmanuel Macron, 12.03.20)

    (18) Today we need to go further because, according to SAGE, the Scientific Advisory Committee on Emergencies, it looks as though we’re now approaching the fast growth part of the upward curve. (Boris Johnson, 16.03.20)

    Aujourd’hui nous devons aller plus loin parce que, selon SAGE, le Conseil scientifique de crise, il semble que nous nous approchions d’une courbe exponentielle.

    26La presse n’est pas en reste, et les avis des soignants sont également convoqués très amplement, afin de garantir le sérieux des informations données :

    (19) Renaud Piarroux, chef du service de parasitologie à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière, prône un suivi étroit des cas sur le terrain, afin d’éviter une deuxième vague de contamination. (Le Figaro, 09.04.20, sous-titre)

    (20) Staying at home will put a huge strain on children and teenagers but, say psychologists, there are ways to use family lockdown as an opportunity. (The Guardian, 23.03.20, sous-titre)

    Le fait de rester à la maison va créer une très grosse pression sur les enfants et adolescents mais, selon les psychologues, il y a des moyens de transformer le confinement familial en une opportunité.

    27Les références aux positions des personnels soignants sont donc omniprésentes, et cette parole constitue en fait un gage de fiabilité, donné à travers des propos ou points de vue rapportés dans cette communication publique. Il y a toutefois une nuance à apporter à ce dispositif de discours rapporté, tenant aux conférences de presse périphériques qui constituent des prises de parole directes.

    28Cela nous amène à considérer le dispositif complexe de communication politique : en effet, la parole du chef de l’État est, en France comme au Royaume-Uni, assortie de plusieurs prises de parole directes venant l’appuyer, et organisées en parallèle (il n’y a presque pas un jour sans communication de la part du gouvernement ou de ses représentants). Ainsi, en France, les acteurs principaux de la crise aux côtés du Président sont le Premier ministre, Édouard Philippe (durant la période concernée, en mars 2020 notamment), mais aussi le ministre de la Santé, Olivier Véran, et le Directeur Général de la Santé, Jérôme Salomon (ce dernier effectuant des conférences de presse de façon quasi quotidienne durant le premier confinement). Au Royaume-Uni, la communication est également plurielle, et dispensée par plusieurs voix, outre celle du Premier ministre, Boris Johnson. À ses côtés, l’on trouve ainsi le secrétaire d’État à la Santé Matthew Hancock, ainsi que les conseillers scientifiques Patrick Vallance et Chris Whitty. Ce dispositif de communication plurielle étant rappelé, nous allons nous concentrer dans le cadre de cette étude sur les allocutions du Président Macron pour la France, et celles du Premier ministre Boris Johnson pour le Royaume-Uni, étant donné que ce sont eux qui donnent officiellement le cap.

    29Sur le plan médiatique, la communication est bien entendu plurielle également, dans la mesure où la presse est complétée – mais aussi concurrencée – par la télévision, la radio, les réseaux sociaux et autres formes de communication par internet (les « fils-infos » notamment). Nous nous concentrerons ici sur la presse écrite (en ligne), précisément en raison du rôle spécifique qu’elle joue : en effet, la presse écrite est depuis la fin du xxe siècle dans une position particulière, jugée de qualité, mais menacée en raison de l’engouement pour les autres formes de médias, et notamment pour les réseaux sociaux. Néanmoins, l’on peut considérer que la presse – ici dans sa version en ligne – conserve une plus grande garantie de fiabilité (en raison de son inscription dans une forme d’immédiateté moindre), mais aussi de réflexion sur les phénomènes (pour la même raison que celle précitée, assortie d’un objectif d’analyse). De fait, les médias écrits retrouvent une certaine popularité en temps de crise, et notamment en cette période très spécifique du premier confinement, permettant à une certaine partie de la population de s’inscrire dans une temporalité différente. Cela ne signifie pas que les autres sources d’information soient abandonnées par la population, loin de là, mais que le cumul de différents médias se trouve favorisé. Les stratégies de communication relatives à la presse écrite seront particulièrement intéressantes à étudier, afin de voir dans quelle mesure elles se positionnent en termes de référence informationnelle, mais aussi de façon empathique : nous verrons ainsi par la suite quelle forme de proximité elles cherchent à créer par rapport au lecteur.

    Propriétés linguistiques générales des productions examinées

    30Avant de nous pencher sur l’analyse des procédés précis caractérisant le corpus, nous allons tout d’abord dégager les caractéristiques linguistiques générales des discours concernés (caractéristiques transversales aux deux volets du corpus) et mettrons en regard les domaines d’analyse correspondants. La dimension dialogique (et ses marques linguistiques), la présence de l’ethos, via des positionnements énonciatifs, ainsi que les aspects pragmatiques de ces discours seront ainsi mis en lumière, et prolongés par un aperçu de la dimension stylistique et rhétorique à l’œuvre.

    Des discours empreints de dialogisme : présence de marques linguistiques associées

    31Si l’on considère les propriétés communes aux discours politiques et journalistiques, ainsi qu’ils viennent d’être délimités, force est donc de constater que leur communication est principalement monologale, ce qui implique qu’elle ne fasse pas l’objet d’ajustements, du moins au sens où cela se produit d’ordinaire en situation de véritable interlocution (le cas le plus prototypique étant celui du dialogue). Toutefois, peut-on vraiment réduire le schéma à une représentation purement unidirectionnelle, sans nuance ? Nous verrons en fait que la structure de bon nombre de ces discours prend en considération – soit pour l’intégrer, soit pour le moduler ou l’invalider – le point de vue d’autrui, qu’il soit lecteur ou auditeur9. Cette prise en compte du point de vue du « récepteur » est présente à tous niveaux, qu’il s’agisse d’anticiper les réactions ou de contrer les éventuelles réfutations (déjà émises ou à venir, de la part de la population). Il y a donc malgré tout une prise en compte de la réception sous l’angle d’une altérité, et même une intégration de points de vue ou discours allogènes (ceux des co-énonciateurs), autrement dit d’éléments d’origine extérieure au discours produit. En voici déjà quelques exemples, qui seront complétés par les développements qui suivront :

    (21) J’entends aujourd’hui, dans notre pays, des voix qui vont en tous sens. Certains nous disent : « vous n’allez pas assez loin » et voudraient tout fermer et s’inquiètent de tout, de manière parfois disproportionnée, et d’autres considèrent que ce risque n’est pas pour eux. J’ai essayé de vous donner, ce soir, ce qui doit être la ligne de notre Nation tout entière. Nous devons aujourd’hui éviter deux écueils, mes chers compatriotes. (Emmanuel Macron, 12.03.20)

    (22) And if you ask, “Well, why are we doing this now? Why now? Why not earlier or later? Why bring in this very draconian measure?” the answer is that we are asking people to do something that is difficult and disruptive of their lives. (Boris Johnson, 16.03.20)

    Et si vous vous demandez : « Et bien, pourquoi procéder ainsi maintenant ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi pas plus tôt ou plus tard ? Pourquoi introduire cette mesure vraiment draconienne ? » la réponse est que nous sommes en train de demander aux gens de faire quelque chose de très dur et de très déstabilisant pour leur existence.

    32Dans le cadre des discours politiques, cette intégration des points de vue de la population s’effectue généralement de façon marquée, par le biais d’introducteurs de points de vue ou de discours rapportés (qui correspondent en fait à une représentation de ces discours), cumulés avec des emplois de pronoms favorisant leur attribution. C’est ce qui se mesure dans les extraits ci-dessus, faisant intervenir des discours rapportés – ou, du moins, représentés – au style direct, attribuables à la population elle-même, par le biais de « certains nous disent » ou « if you ask ».

    33Concernant la presse, les points de vue des lecteurs, et notamment les questions qu’ils se posent, peuvent être intégrés directement dans les titres, sans qu’il y ait besoin d’introducteurs :

    (23) Faut-il croire le professeur Raoult ? (Le Figaro, 03.04.20)

    (24) Coronavirus vaccine: when will it be ready? (The Guardian, 27.03.20)

    Vaccin contre le coronavirus : quand sera-t-il prêt ?

    34Cette fois, bien qu’il n’y ait plus de verbes introducteurs de discours ou de points de vue rapportés, l’on comprend qu’il s’agit là de questions émanant de la population, et notamment des lecteurs (phénomène qui sera détaillé dans les développements à suivre). Dans d’autres configurations, ce sont des pronoms de première personne du pluriel (« nous » ou « we »), englobant le journaliste et les lecteurs, qui constituent des indices énonciatifs de cette incorporation de points de vue :

    (25) Nous entamons la quatrième semaine de confinement. Que nous a-t-il apporté jusqu’à présent ? (Le Figaro, 09.04.20, sous-titre)

    (26) Is there a risk of being infected by groceries and packages that we have delivered? (The Guardian, 25.03.20, sous-titre)

    Y a-t-il un risque de se faire contaminer par des produits frais et des colis que nous nous faisons livrer ?

    35Dans tous les cas (que l’intégration de point de vue soit marquée, non marquée, ou encore suggérée linguistiquement), si l’on considère cette incorporation de propos ou points de vue allogènes, il est possible, à la suite de Bakhtine (1978 [1975]), de parler de dialogisme, et plus exactement de dialogisme actif.

    36Le concept de dialogisme se décline selon deux angles : le dialogisme passif et le dialogisme actif. Le dialogisme passif désigne le fait que les mots employés par un énonciateur donné sont, en un sens, toujours ceux d’autrui. Il nous est ainsi nécessaire d’utiliser une langue commune, au sein de laquelle nous héritons de mots marqués de l’usage d’autrui. De fait, nous n’employons pas une langue pour les besoins de notre subjectivité, mais pour communiquer avec d’autres locuteurs10. Cette nécessaire mise en circulation des mots des autres constitue un dialogisme passif, au sens où il résulte d’un donné linguistique ; ce type de phénomène relève donc davantage de la langue que de sa mise en discours, et nous ne maîtrisons pas directement cette incorporation.

    37Il existe par ailleurs un dialogisme actif, dans lequel la prise en compte d’autrui est délibérée (comme ici), résulte d’une intention de parole à un moment donné, et concerne un interlocuteur précis. Ce dialogisme actif se traduit en deux axes : il peut s’agir de l’intégration des représentations de l’autre, ou de l’intégration de paroles produites par cet autre. Dans le premier cas, les termes et tournures syntaxiques que l’énonciateur emploie découlent clairement d’une prise en considération du niveau de langue de son interlocuteur. En outre, la structure argumentative de son discours répond par avance aux objections qu’il anticipe de sa part. En ce sens, le discours incorpore les points de vue d’autrui. Mais la présence d’autrui dans le discours peut dépasser la prise en compte de ses représentations pour incorporer précisément les paroles de cet autre. On se situe alors en discours rapporté. Bakhtine, traduisant l’importance de ce phénomène, écrivait à ce sujet : « Parmi toutes les paroles que nous prononçons dans la vie courante, une bonne moitié nous vient d’autrui. » (1978 [1975] : 158)

    38Les phénomènes étudiés ici, relevant du discours, peuvent donc essentiellement être décrits en termes de dialogisme actif : il s’agit majoritairement de la prise en compte des points de vue et réactions d’autrui, en l’occurrence de la population, mais aussi de l’opposition (politique), ou encore des pays étrangers. Nous verrons (outre les premiers exemples déjà fournis) comment cette intégration d’éléments allogènes se produit concrètement dans les discours, notamment politiques, mais aussi dans une certaine mesure journalistiques11, en réponse aux attentes ou réticences des lecteurs. Il est à noter que, dans le cas de la presse en ligne, la communication est sous-tendue par une forme de contrat (cf. Charaudeau, 2003). Plus précisément, ce contrat unit deux instances interprétantes : la première, émettrice et médiatique, se donne pour mission de transformer l’événement brut en un événement interprété. La seconde, réceptrice, procède elle aussi à une interprétation de l’événement et de la communication du média, sur la base de la production qui lui est fournie. De fait, l’instance émettrice prend en compte la réception dès l’encodage. C’est également le cas de la communication politique, à ceci près que la notion de contrat de communication s’avère moins applicable (le lecteur choisit, tandis que l’auditeur, lors d’une allocution, n’est pas dans un principe d’adhésion a priori). Quoi qu’il en soit, le processus de prise en compte de l’instance réceptrice et interprétatrice s’avère comparable dans les discours politiques.

    39L’on peut relier plus fondamentalement ce phénomène à la boucle sémiotique à l’œuvre, telle qu’elle a été décrite par la Théorie des Opérations Énonciatives. En premier lieu, comme le rappelle Mélis (2012 : 65), il s’agit de « produire de l’interprétable (pour autrui) plutôt que de l’exprimé (manifestation d’un contenu latent préexistant à la parole) ». Mais le phénomène ne s’arrête pas là, Culioli (2003 : 144) signalant – d’où l’appellation de boucle sémiotique – que « si je produis du texte, il faut que je produise un texte tel qu’il soit reconnu par autrui comme ayant été produit en vue d’être reconnu comme devant être interprété ». C’est pour cette raison que le destinataire de l’énoncé est désigné, selon cette même théorie, par le terme de co-énonciateur : en effet, il n’est pas seulement le récepteur d’un contenu à transmettre, mais il participe bel et bien à la construction de l’énoncé, en devant l’interpréter.

    40Le dialogisme permet d’aller au-delà de cette boucle sémiotique, pour non seulement prendre en compte la communication sous l’angle de la production d’un énoncé interprétable par l’autre, mais en présentant en supplément une incorporation des points de vue de cet autre, afin de mieux le convaincre, en partant de son propre positionnement. L’objectif est de se saisir de l’altérité, de la prendre en considération et de l’intégrer, pour mieux la moduler. Nous examinerons les formes linguistiques favorisant ces processus de dialogisme, sous l’angle de paramètres tels que les aspects, les modalités12 et les structures complexes notamment, autrement dit nous prendrons en compte les marques énonciatives constituant les indices de cette intégration de l’altérité.

    L’omniprésence de l’ethos et sa traduction en termes de positionnements énonciatifs

    41Une autre dimension importante de ces types de discours est l’ethos, et la façon dont il se manifeste linguistiquement. Cette notion sera particulièrement opérante dans le contexte des discours politiques, mais pourra également trouver une certaine forme de pertinence dans le cadre des discours journalistiques, même si ce sera alors selon une conception plus étendue. Rappelons ce en quoi consiste l’ethos, ainsi que les différentes approches de cette notion complexe. Ce terme provient de la rhétorique grecque, l’ethos étant issu du domaine de l’argumentation. Ce concept réfère à l’image de soi, plus ou moins consciente et plus ou moins élaborée, qu’un locuteur confectionne et véhicule à travers son discours. Cette notion s’avère particulièrement utile dans le champ des sciences du langage, et notamment de l’analyse du discours. Terme à relier à la Rhétorique d’Aristote, l’ethos est corrélé avec celui de logos (désignant les arguments considérés comme pertinents et leur mise en œuvre) ainsi que celui de pathos (la façon d’en appeler à l’affect, aux sentiments du récepteur). Tous trois correspondent aux stratégies employées par un orateur pour convaincre son auditoire. Ainsi que le signale Kerbrat-Orecchioni (2017 : 314), « c’est le public qu’il faut tout à la fois, comme dans la tragédie classique, éclairer et instruire par le logos, séduire par l’ethos ; et toucher par le pathos ».

    42Afin de mieux délimiter l’ethos, qui nous intéressera ici au premier plan, voici tout d’abord, à des fins de contraste, des manifestations du pathos et du logos. Les traductions du pathos sont nombreuses dans les discours politiques, par le biais du lexique notamment. En voici quelques exemples significatifs :

    (27) J’ai, bien entendu, ce soir, avant toute chose, une pensée émue et chaleureuse pour les familles et les proches de nos victimes. (Emmanuel Macron, 12.03.20)

    (28) I know the damage that this disruption is doing and will do to people’s lives, to their businesses and to their jobs. (Boris Johnson, 23.03.20)

    Je mesure les dégâts que cette déstabilisation est en train de causer et causera sur les vies des gens, sur leurs entreprises et leurs emplois.

    43Les pensées empathiques exprimées, face aux difficultés ou drames rencontrés, sont verbalisées de façon particulièrement explicite dans les discours politiques. Si elle ne caractérise pas la presse de la même manière, cette incorporation du pathos s’effectue en revanche par le relais de points de vue internes à la population. En voici quelques exemples, même si ce phénomène sera examiné plus en détail par la suite :

    (29) En confinement, notre pire ennemi, c’est l’incertitude, source de beaucoup d’anxiété. (Le Monde, 09.04.20)

    (30) ‘I’m broken’: how anxiety and stress hit millions in UK Covid-19 lockdown. (The Guardian, 02.06.20)

    « Je suis détruit » : comment l’anxiété et le stress ont touché des millions de personnes au Royaume-Uni durant le confinement lié à la Covid-19.

    44Dans ces extraits, la compassion des journalistes n’est pas verbalisée en tant que telle, mais le phénomène d’empathie passe par la transcription des points de vue de la population elle-même.

    45Les manifestations du logos sont par ailleurs extrêmement présentes dans les discours politiques. Elles se traduisent essentiellement par l’emploi de marqueurs ou structures (qui feront ensuite l’objet d’analyses détaillées), mais dont voici déjà un premier échantillon :

    (31) Nous aurons sans doute des mesures de contrôle, des fermetures de frontières à prendre, mais il faudra les prendre quand elles seront pertinentes et il faudra les prendre en Européens, à l’échelle européenne, car c’est à cette échelle-là que nous avons construit nos libertés et nos protections. (Emmanuel Macron, 12.03.20)

    (32) As we said last week, our objective is to delay and flatten the peak of the epidemic by bringing forward the right measures at the right time so that we minimize suffering and save life, and everything we do is based scrupulously on the best scientific advice. (Boris Johnson, 16.03.20)

    Comme nous l’avons dit la semaine dernière, notre objectif est de ralentir et de diminuer le pic de l’épidémie en introduisant les bonnes mesures au bon moment afin de minimiser la souffrance et de préserver la vie, et tout ce que nous faisons tient scrupuleusement compte des meilleurs conseils scientifiques.

    46On le voit, les manifestations du logos prennent la forme de structures argumentatives cherchant à démontrer le propos, et font intervenir des relations établies par des marqueurs logiques. De fait, dans l’extrait français, les marqueurs de coordination « mais », « et », « car » interviennent tous trois dans une seule et même phrase, permettant de construire une orientation discursive élaborée. Il en va de même dans l’extrait anglais, présentant la préposition « by » (en lien avec l’emploi du terme « objective »), suivie de la conjonction de subordination « so that » puis du coordonnant « and ». Ce déploiement du logos est tout particulièrement caractéristique des discours politiques.

    47Dans le cas de la presse, des relations logiques pourront se rencontrer également, mais elles prendront une forme plus condensée, voire implicite, ainsi que le chapitre consacré à la presse en témoignera. En voici déjà un avant-goût, par le biais de ces deux exemples :

    (33) Coronavirus : « Ne pouvant éliminer le risque de désastre, il faut en limiter le coût économique et social. » (Le Monde, 05.04.20)

    (34) US stimulus package may be massive but it will not be enough. (The Guardian, 25.03.20)

    Le plan de relance américain est peut-être de taille, mais ne sera pas suffisant.

    48Dans le premier cas, celui du titre français, c’est une relation de cause à effet qui est exprimée, mais elle n’est pas marquée explicitement. L’énoncé pourrait néanmoins être glosé par « Étant donné que… il faut… ». Dans le titre anglais, c’est cette fois une relation de concession qui est exprimée, par le biais d’une structure en « may… but ». L’emploi de relations logiques, s’il est loin d’être absent des titres de presse, n’est toutefois pas le paramètre le plus saillant : il emprunte le plus souvent des formes discrètes, voire implicites, et non des connecteurs emblématiques des relations logiques.

    49L’ethos constitue en revanche un dénominateur commun encore plus omniprésent et caractérisant transversalement les discours politiques et journalistiques. Il est possible de différencier deux aspects impliqués par cette notion d’ethos : d’un côté, la construction de valeurs d’ordre moral (par exemple : la bienveillance, la sincérité, la probité, l’intégrité, la loyauté) ; d’un autre côté, des valeurs d’ordre contextuel (telles que la situation sociale du locuteur, ses positionnements, son rapport à autrui). L’ensemble de ces paramètres et leur synergie conduisent à confectionner une représentation du locuteur, qui ne se superpose pas nécessairement à sa personne privée. En outre, cette représentation peut être modulée et reconfigurée au fil du temps. L’ethos réfère ainsi à cette représentation que le locuteur (ou émetteur) projette afin de susciter la confiance des récepteurs. L’acception première de l’ethos s’établit dans un contexte oral, impliquant un réel dialogue entre un orateur et son public (Amossy, 2010). Néanmoins, cette notion peut tout à fait être étendue à des contextes de production discursive non dialoguée. Cette extension est rendue possible par le fait que l’ethos concerne l’image de l’orateur produite à travers le discours, et non l’image de sa personne réelle. L’ethos est en effet fondamentalement une construction discursive (cf. Maingueneau, 2002). Par voie de conséquence, l’ethos peut aussi bien concerner des productions discursives orales que des productions discursives écrites13. Du point de vue des discours politiques, on peut entrevoir que l’ethos consistera à construire une figure protectrice, et à instaurer un lien de confiance suffisant pour que les mesures prises par le gouvernement puissent être mises en application par la population. Voici déjà des exemples donnant un aperçu du phénomène en question, même si ce dernier sera examiné plus en détail lors des analyses à venir. Un premier paramètre qui ressort du côté français comme britannique est le désir d’instaurer une forme de transparence, et de construire une relation inspirant la confiance :

    (35) Régulièrement, je m’adresserai à vous. Je vous dirai à chaque fois, comme je l’ai fait, comme le gouvernement le fait, la vérité sur l’évolution de la situation. (Emmanuel Macron, 16.03.20)

    (36) And so tonight I want to update you on the latest steps we are taking to fight the disease and what you can do to help. And I want to begin by reminding you why the UK has been taking the approach that we have. (Boris Johnson, 23.03.20)

    Et donc ce soir, je veux vous tenir au courant des dernières mesures que nous mettons en place afin de combattre la maladie, et de ce que vous pouvez faire pour aider. Et je veux commencer par vous rappeler pourquoi le Royaume-Uni a adopté l’approche actuelle.

    50Ces extraits manifestent donc un positionnement basé sur la construction d’une relation discursive qui se veut honnête et de qualité (cf. « Je vous dirai la vérité sur l’évolution » ; « I want to update you on the latest steps »). Le deuxième paramètre notable est le positionnement en termes rassurants et protecteurs :

    (37) Nous serons au rendez-vous pour que notre économie soit préservée dans cette période si dure et pour que l’ensemble des travailleuses et des travailleurs puissent avoir cette sécurité aussi en termes de pouvoir d’achat, de continuité de leur vie. (Emmanuel Macron, 16.03.20)

    (38) We’re leading a campaign to fight back against this disease, to keep the economy growing, to make sure that humanity has access to the drugs and the treatments that we all need. And the UK is also at the front of the effort to back our business, to back our economy, to make sure that we get through it. (Boris Johnson, 16.03.20)

    Nous menons une campagne pour combattre cette maladie, pour maintenir la croissance économique, pour nous assurer que l’humanité a accès aux médicaments et aux traitements dont nous avons tous besoin. Et le Royaume-Uni est également en première ligne pour soutenir nos entreprises, pour soutenir notre économie, pour nous assurer que nous nous en sortions.

    51C’est ici un lexique dénotant la protection et la sécurité qui est à l’œuvre (cf. « préserver », « sécurité » ; « keep… growing », « make sure », « back »). Tous ces positionnements relèvent donc, de façon prototypique, de la construction de l’ethos.

    52Du point de vue des productions journalistiques, on peut anticiper cette fois (mais cela restera à confirmer par la suite) que la construction à l’œuvre par les rédactions sera celle d’une figure de référent, donnant des conseils pratiques, expliquant la situation et les mesures prises, dans une démarche pédagogique. Quelques exemples permettent déjà d’entrevoir une telle direction :

    (39) Confinement : cinq conseils d’hygiène numérique pour ne pas devenir fou avec ses écrans. (Le Monde, 20.03.20)

    (40) Our new newsletter, You Are Not Alone, is dedicated to bringing you expert advice from our brilliant writers, as well as tales of optimism and community spirit from across the nation – and beyond. (The Telegraph, Editorial Newsletter, 24.03.20)

    Notre nouvelle lettre d’information, « Vous n’êtes pas seuls », a pour objectif de vous transmettre des conseils d’experts émanant de nos brillants écrivains, de même que des récits faisant preuve d’optimisme et de sens de la communauté, provenant de la nation entière – et même au-delà.

    53Les termes « conseils » et « advice » sont exprimés explicitement et constituent l’affichage de cette démarche de guidage, qui n’est pas seulement sous-jacente, mais au contraire se présente comme telle. Nous vérifierons ensuite, par le biais d’analyses approfondies, s’il est possible de parler à plus grande échelle de construction d’une figure de référent ou même de protecteur, épaulant et donnant des repères, et examinerons sa traduction linguistique.

    54En tout état de cause, la question de l’ethos, qui est finalement celle du résultat visé, sera reliée à celle des positionnements énonciatifs. Lorsque nous produisons un énoncé, il implique en effet une position énonciative. Cette dernière se trouve définie de la façon suivante par Rabatel (2012 : 23) : le « fait que l’énonciateur premier réfère aux objets de discours tout en se positionnant par rapport à eux, en indiquant de quel point de vue, dans quel cadre il les envisage ». La question de la construction de l’ethos est ainsi liée à des positionnements, c’est-à-dire des prises de position par rapport à un contenu discursif donné. Or un positionnement consiste généralement (c’est du moins effectif dans les discours politiques ou journalistiques) en une stratégie délibérée. C’est notamment le cas lorsqu’un discours présente des ajustements à des fins d’argumentation, ou encore lorsqu’un locuteur choisit un positionnement en vue d’une construction identitaire. Comme on l’a vu, cette dernière est ici précisément à relier à la notion d’ethos. L’objectif sera donc d’examiner comment cet ethos se construit linguistiquement, autrement dit de déterminer, au-delà des champs lexicaux employés, quels marqueurs ou structures linguistiques se prêtent à ces positionnements énonciatifs.

    Une forte dimension pragmatique : des actes de langage, des messages implicites

    55Au-delà des aspects dialogiques, c’est également une forte dimension pragmatique qui sera analysée : en effet, chaque discours est sous-tendu par plusieurs objectifs mêlés. Or la pragmatique examine précisément les actes de langage, autrement dit ce qui est concrètement effectué comme actions par le biais du langage, ainsi qu’il a été mentionné en introduction. Le travail d’Austin a, de plus, permis d’identifier comme suit trois fonctions inhérentes à la communication verbale :

    • la fonction locutoire correspond à ce qui est dit littéralement par l’énoncé ;
    • la fonction illocutoire correspond à ce qui est pragmatiquement visé, autrement dit à l’action recherchée, l’acte de langage envisagé (d’où le titre de l’ouvrage d’Austin (1962), How to Do Things with Words, traduit par : « Quand dire, c’est faire ») ;
    • la fonction perlocutoire correspond aux effets (psychologiques, émotionnels, affectifs) que l’on peut chercher à produire chez les interlocuteurs. Les effets perlocutoires restent à bien distinguer du plan illocutoire : en effet, ce dernier correspond nécessairement à l’intentionnalité du locuteur. Les effets perlocutoires (engendrés chez l’interlocuteur, ou le lecteur), s’ils peuvent dans une certaine mesure être recherchés par le locuteur, peuvent aussi amplement dépasser ce qui avait été prévu par ce dernier.

    56Le cumul de ces trois dimensions apparaît par exemple dans l’énoncé ci-dessous :

    (41) Tous, vous avez su faire face en ne cédant ni à la colère, ni à la panique. (Emmanuel Macron, 12.03.20)

    57Dans un tel exemple, sur le plan locutoire, il y a là une description du comportement courageux et responsable de la population qui a pu être observé. Sur le plan illocutoire, c’est un acte de félicitations qui est en fait à l’œuvre, bien que le Président Macron n’indique pas explicitement « je vous félicite ». Sur le plan perlocutoire, l’on peut supposer que l’effet recherché est celui d’une certaine fierté de la population, car son sang-froid est ainsi souligné par le Président lui-même.

    58Remarquons aussi que la dimension illocutoire (l’action visée) peut être en coïncidence avec la dimension locutoire (le contenu littéral). Cela peut se produire notamment lorsque l’on cherche à informer, rassurer, convaincre ou féliciter. C’est par exemple le cas de l’extrait suivant, dans lequel l’acte de félicitation de la population est explicite :

    (42) Je veux aussi saluer chaleureusement les Françaises et les Français qui, malgré le contexte, se sont rendus aux urnes dans le strict respect des consignes sanitaires, des gestes barrières contre le virus. (Emmanuel Macron, 12.03.20)

    59Mais l’on peut aussi, dans certains cas, observer un découplage du plan locutoire et du plan illocutoire, lorsque ce dernier vise un acte qui ne se présente pas clairement, explicitement comme tel. Pour reprendre le cas de l’exemple (41) cité plus haut (« Tous, vous avez su faire face… »), il est très vraisemblable qu’un acte illocutoire dérivé accompagne cet énoncé, à savoir une forme d’exhortation de la population à poursuivre les efforts. L’on parle alors d’illocutoire dérivé, car ce n’est en fin de compte pas uniquement un énoncé servant à décrire (un comportement vertueux) et à féliciter, mais bel et bien une injonction indirecte. La formule de Kerbrat-Orecchioni (2008 : 33) pour décrire ce type de procédé est tout à fait éloquente : « Quand dire, c’est faire une chose sous les apparences d’une autre. » Nous verrons dans quelle mesure ce type d’actes illocutoires indirects peut être produit dans les discours à l’étude. Une chose est certaine, c’est que nous rencontrerons des actes illocutoires, au moins directs, et parmi eux des actes informatifs, mais aussi des incitations et appels très clairs à respecter les consignes de sécurité sanitaire. Les effets perlocutoires visés, quant à eux, relèveront vraisemblablement de l’apaisement de la panique Nous tâcherons aussi de montrer si d’autres types d’effets perlocutoires sont à l’œuvre.

    60Du côté des discours journalistiques, et des actes perlocutoires recherchés, il s’agit manifestement de témoigner de l’empathie, de créer un lien de proximité et de compréhension :

    (43) School closures will lay bare the private struggles so many of us endure. (The Guardian, 10.03.20)

    La fermeture des écoles va révéler les difficultés personnelles que tant d’entre nous endurent.

    61Cet exemple, permettant de verbaliser les difficultés rencontrées au sein de la population (cf. « private struggles », « endure »), aura vraisemblablement un effet perlocutoire auprès des lecteurs, dont certains pourront se sentir écoutés et pris en considération. D’autres ressentiront de l’empathie envers ceux qui éprouvent ces difficultés.

    62Toujours dans le domaine journalistique, l’empathie peut s’exercer par le biais de l’incorporation directe de témoignages, ainsi que l’illustre le titre ci-dessous :

    (44) « Il y aura un avant et un après le coronavirus… si nous restons en vie » : des malades témoignent. (Le Monde, 18.03.20)

    63Ce titre présente l’insertion d’un discours direct, attribué à des malades de la Covid, à qui le journal laisse la parole. C’est une façon de transmettre à la population des informations sur une maladie encore peu connue, et les conséquences physiques comme psychologiques qui en découlent, mais c’est aussi une façon de se présenter comme étant à l’écoute (effet perlocutoire recherché). Bien entendu, il s’agit, ce faisant, de fidéliser le lecteur qui, notamment en cette période, a besoin d’informations, non seulement scientifiques, mais aussi d’un partage d’expérience et d’une compréhension de ses difficultés ou anxiétés.

    64Toutes ces catégories et les modalités de leur mise en œuvre seront bien entendu affinées lors de l’analyse des stratégies énonciatives, discursives et rhétoriques caractéristiques de chaque forme de communication à l’étude : nous verrons quels outils sont employés, et verrons également si d’autres aspects pragmatiques se surajoutent à ceux pressentis ici.

    65De façon corrélative à ces objectifs pragmatiques, la question sera aussi de déterminer dans quelle mesure des contenus non explicites participent aux stratégies mises en œuvre par l’instance énonciative (politique ou journalistique). Une caractéristique remarquable des langues naturelles est en effet l’opportunité qu’elles offrent de confectionner des énoncés permettant, outre leur sens explicite, de transmettre des messages seconds, qui ne sont pas directement attachés à la formulation de l’énoncé. L’on peut ainsi parler d’implicite, pour désigner l’ensemble des messages qui correspondent à une forme de « dit à demi-mot ». On recense traditionnellement deux catégories de messages implicites : les premiers, les présupposés, sont automatiquement (cf. Kerbrat-Orecchioni, 2012), bien qu’indirectement inscrits dans l’énoncé. Si l’on considère les exemples ci-dessous, l’on remarque tout d’abord un présupposé d’existence dans le suivant :

    (45) As we said last week, our objective is to delay and flatten the peak of the epidemic by bringing forward the right measures at the right time […]. (Boris Johnson, 16.03.20)

    Comme nous l’avons dit la semaine dernière, notre objectif est de ralentir et de diminuer le pic de l’épidémie en introduisant les bonnes mesures au bon moment […].

    66Du fait de l’emploi du marqueur de fléchage « the », l’énoncé présuppose qu’un pic doit se produire. Le message qui est posé en discours tient pour acquise l’existence de ce futur pic, et la question est celle des actions à mener pour le retarder et le réduire.

    67Dans d’autres cas de figure, ce sont des relations entières qui peuvent être présupposées, comme dans l’exemple ci-dessous, dont la subordonnée constitue le support de cette présupposition :

    (46) Si nous avons pu retarder la propagation du virus et limiter les cas sévères, c’est grâce à eux parce que tous ont répondu présents. (Emmanuel Macron, 12.03.20)

    68Cet énoncé permet en effet de présupposer la relation « nous avons pu retarder la propagation du virus », qui est présentée comme acquise, et le message posé par cet énoncé consiste à indiquer les raisons qui ont permis la validation de cette relation (supposée déjà connue de tous). C’est ainsi la structure globale de la phrase : « Si X, c’est que Y », qui est en définitive responsable de la présupposition. Le présupposé correspond en fait à l’arrière-plan de l’énoncé, et n’est pas supposé constituer la raison d’être du message. En toute théorie, les présupposés sont reconnus de tous, et le seul problème de transmission qu’ils peuvent susciter tient aux phrases dans lesquelles ils s’accumulent. Dans de tels cas, certains présupposés peuvent ne pas être enregistrés correctement en raison de leur grand nombre.

    69L’exemple ci-dessous, issu de la presse cette fois, fait par exemple intervenir simultanément deux présupposés. Bien que les informations restent gérables cognitivement, la charge interprétative est néanmoins plus lourde :

    (47) Thomas Gomart : « La crise due au coronavirus est la première d’un monde post-américain. » (Le Monde, 08.04.20)

    70Cet exemple présuppose à la fois qu’il y aura plusieurs crises (ce présupposé étant attaché à l’emploi du terme « première ») et présuppose également que nous vivons dans un monde post-américain (cette qualification restant en outre assez floue, du moins au stade du titre).

    71Plus problématiques sont, bien sûr, les sous-entendus, car ils ne sont pas formellement attachés aux énoncés (cf. Kerbrat-Orecchioni, 2012). Ils correspondent à l’ensemble des messages qui peuvent être interprétés suite à la prise en compte d’un énoncé et de son contexte, verbal comme situationnel. Leur reconnaissance est en conséquence fluctuante. Considérons ces exemples :

    (48) Cependant, mes chers compatriotes, je veux vous le dire ce soir avec beaucoup de gravité, de lucidité mais aussi la volonté collective que nous adoptions la bonne organisation, nous ne sommes qu’au début de cette épidémie. (Emmanuel Macron, 12.03.20)

    (49) It goes to that saying, repeat the message, we should all only use the NHS when we really need to, and please go online rather than ringing NHS 111. (Boris Johnson, 16.03.20)

    Ce qui amène à dire, diffusez donc le message, que nous ne devons tous nous tourner vers le NHS [le système de santé publique] que lorsque nous en avons vraiment besoin, et s’il vous plaît faites-le en ligne plutôt que d’appeler le 111.

    72Dans le premier cas, la volonté de mentionner le fait de n’être qu’au début de l’épidémie peut être comprise comme véhiculant un sous-entendu du type : « préparez-vous à vivre une période difficile », même si le Président Macron pourrait toujours nier avoir produit un tel message. Dans le deuxième, le fait de demander à la population de ne faire appel au NHS que lorsque nécessaire sous-entend que ce fonctionnement n’est pas respecté à l’heure actuelle, et que nombre de gens abusent du système. Naturellement, une fois encore, l’énonciateur, en l’occurrence Boris Johnson, pourra toujours se défendre d’avoir émis une telle considération et pourra toujours revenir au simple contenu littéral, à savoir un rappel des bonnes pratiques.

    73La raison de l’émergence éventuelle de ces sous-entendus tient à l’une des lois de discours mises en évidence par Grice (1975). Grice a en effet introduit dans le champ de la théorie pragmatique la problématique des « maximes conversationnelles » ou « lois du discours ». Ces lois consistent en un ensemble de règles que les interlocuteurs sont censés respecter pour assurer la réussite de l’acte de communication. Ainsi, Grice considère que l’échange de parole est régi par un principe fondamental, le principe de coopération, selon lequel les partenaires de l’échange sont censés collaborer à la réussite de cette activité. De ce principe découlent les autres lois, celles de pertinence, de sincérité, d’informativité, d’exhaustivité. Or ici, c’est la loi d’informativité qui peut être considérée comme étant relativement peu suivie, et engendrer l’émergence de sous-entendus pour récupérer de l’information véritable. En effet, dans le cadre de ces exemples, les portions en caractères gras dans les énoncés en question ne sont pas suffisamment informatives, car elles rappellent des faits connus (au moins par certains). Or le co-énonciateur (auditeur ou lecteur) sait que l’énonciateur le sait. Dès lors, le co-énonciateur va chercher à décrypter, sur la base de ces énoncés, une information ayant pu se glisser derrière le sens littéral, et c’est ainsi qu’il va reconstruire interprétativement les sous-entendus évoqués ci-dessus, afin de récupérer de l’information véritable. Malgré tout, ces sous-entendus ne seront jamais imputables à l’énonciateur lui-même, car ils ne sont pas attachés à la formulation de l’énoncé, mais au contexte (celui d’éléments déjà connus). On le voit, l’interprétation des sous-entendus est un processus supposant, par définition, des fluctuations. L’on mesure aussi que ces messages implicites sont autant de façons de transmettre des informations sur le mode du « dire sans dire », ce qui en fait un bon atout dans le domaine des discours politiques. Ces outils linguistiques peuvent également s’avérer utiles dans le domaine journalistique, notamment dans les cas où l’auteur d’un article n’est pas sûr de la véracité d’une information donnée, qui n’est pas vérifiée au moment où il rédige. Nous examinerons par la suite leur mise en œuvre concrète dans le corpus.

    La dimension stylistique et rhétorique

    74Une attention toute particulière sera aussi portée aux figures de style, leur fonctionnement et leurs effets rhétoriques. Comme le signale Prak-Derrington (2019 : § 1), le renouvellement de l’approche des figures de rhétorique est relativement récent. Selon cette linguiste, en quelques dizaines d’années, on est passé d’une approche statique et typologique des figures (l’approche de type inventaire, notamment celle des manuels de Fontanier, que Genette pouvait encore, en 1968, saluer comme « l’aboutissement de toute la rhétorique française »), à une approche dynamique et relationnelle (Bonhomme, 1998), pragmatique (Bonhomme, 2005) et enfin à une approche polyphonique des figures (Rabatel, 2008 ; Calas et al., 2012). À l’heure actuelle, les figures sont fréquemment analysées de façon linguistique dans le rapport qu’elles entretiennent avec la situation de communication (par ex. : Jamet, 2008, Richard, 2014).

    75Concernant les anaphores, leur importance a pu être soulignée par les commentateurs dans le cadre des discours politiques. Par exemple, dans le cas du Président Macron, les journalistes ont repéré les six occurrences de « nous sommes en guerre » lors de l’allocution du 16 mars 2020 ; les anaphores de Boris Johnson ont peut-être été moins commentées, car moins nombreuses (mais elles restent notables, comme nous le verrons par la suite). Les anaphores sont d’autant plus importantes que l’on peut leur attribuer un rôle « mémoriel, régulateur et signalétique » (cf. Bonhomme, 2005 : 41). Bonhomme (2005 : 62) est le premier à avoir opposé deux modes de configuration au sein des figures de rhétorique : « l’émergence singulière » (celle d’une métonymie employée de façon ponctuelle, par exemple) et la « co-émergence régulière », dont relève bien sûr la répétition, et à plus forte raison l’anaphore. Chaque figure de co-émergence régulière se distingue par sa « nature séquentielle » et son « organisation multipolaire ». Toujours selon Bonhomme (2005 : 62), ce second type de configuration (autrement dit, la co-émergence régulière), « tire sa figuralité de sa nature séquentielle. […] Tranchant avec la dimension ponctuelle et microstructurale des figures par émergence singulière, les figures par co-émergence régulière mettent en jeu une organisation multipolaire (un tout fait figure) et une extension très diversifiée ». En effet, d’après Prak-Derrington (2019 : § 21), prise en contexte, toute répétition forme avec ses voisines « un réseau dont l’ensemble forme la charpente du texte ». C’est ainsi, comme nous le verrons par la suite en détail, que les anaphores du Président Macron ou de Boris Johnson, joueront un rôle structurant (tout en favorisant la mémorisation). Étant donné ce rôle de cohésion, l’anaphore peut d’ailleurs être qualifiée de macrofigure. Dans le meilleur des cas, elle peut en outre contribuer au caractère monumental d’un discours, ainsi que le souligne Rossette (2017 : 185-186)14, car elle favorise le fait que certains discours s’inscrivent dans la mémoire collective. Il faut noter toutefois que l’anaphore concerne essentiellement les discours politiques, dans notre corpus du moins.

    76Concernant les métaphores, elles sont en revanche transversales et se retrouvent aussi dans les discours journalistiques. Même si leur nombre reste limité dans le corpus, ainsi que nous le verrons, leur importance est en revanche capitale. Genette (1976 ; 39), qui fait d’ailleurs référence à Proust sur ce point, rappelle que le style est « une question non de technique, mais de vision », et la métaphore est l’expression privilégiée d’une vision profonde : celle qui dépasse les apparences « pour accéder à l’essence des choses ». Il ajoute qu’elle seule permet « en rapprochant deux sensations séparées dans le temps, de dégager leur essence commune par le miracle d’une analogie ». Nous dégagerons dans ce corpus l’importance des métaphores (notamment dans les discours politiques, en lien avec les anaphores auxquelles elles sont associées), et leur effet sur la population sera d’autant plus mesurable que certaines d’entre elles ont pu faire l’objet de polémiques (la métaphore guerrière d’Emmanuel Macron notamment, sachant que Boris Johnson a quant à lui employé celle de l’ennemi, rejoignant la première). Une métaphore plus consensuelle employée conjointement par les politiciens, les journalistes, ainsi que la population elle-même, est par exemple celle de la vague :

    (50) C’est pourquoi, et j’y reviendrai dans un instant, nous prenons des mesures très fortes pour augmenter massivement nos capacités d’accueil à l’hôpital car l’enjeu est de continuer à aussi soigner les autres maladies. C’est aussi de se préparer à une possible deuxième vague qui touchera un peu plus tard, en nombre beaucoup plus réduit, des personnes plus jeunes, a priori moins exposées à la maladie, mais qu’il faudra soigner également. (Emmanuel Macron, 12.03.20)

    (51) Renaud Piarroux, chef du service de parasitologie à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière, prône un suivi étroit des cas sur le terrain, afin d’éviter une deuxième vague de contamination. (Le Figaro, 09.04.20, sous-titre)

    77Cette image, employée initialement par les soignants et relayée par les discours politiques et médiatiques, correspond typiquement à une métaphore ; en effet, la rhétorique traditionnelle range les métaphores parmi les tropes, autrement dit les figures par lesquelles un mot ou une expression sont détournés de leur sens propre15. La métaphore, plus précisément, est une figure de style fondée sur l’analogie et la substitution. L’objectif est de produire une image associant un terme à un autre terme appartenant à un champ lexical différent, et ce, sans que l’outil de la comparaison soit exprimé. Ce procédé permet de traduire une pensée plus riche et plus complexe que celle qu’exprime un vocabulaire descriptif concret. Il s’agit d’une logique intensionnelle, autrement dit indépendante des objets et des valeurs de vérité. Le Guern (2008 : 13-37) cite l’exemple « Achille est un lion », dans lequel il n’y a pas de lion, mais seulement le mot lion. L’auteur précise que « les propriétés caractéristiques de l’animal réel n’ont ici aucune importance ; seuls comptent les traits de sens, les sèmes, qui constituent le signifié du mot ». Il en va de même avec la métaphore de la vague, qui fait sélectionner un certain nombre de propriétés sémantiques associées au terme « vague » pour désigner la propagation de l’épidémie. En l’occurrence, si l’on examine les contextes dans lesquels cette métaphore est employée, il apparaît que les traits sélectionnés sont ceux d’un phénomène qui se déplace (et rapidement qui plus est), d’un phénomène de dimensions variables, qui peut « déferler16 », et de la « submersion possible » qu’il peut engendrer, du fait de la « hauteur » de la vague. C’est ainsi qu’un cardiologue confiait aux médias17 : « La vague est très haute, notre angoisse est que les capacités de réanimation soient complètement submergées. » Étant donné que le processus métaphorique relève d’une logique indépendante de la valeur de vérité (en ne retenant que certains traits, et non l’ensemble des propriétés), on ne peut pas réfuter une métaphore, alors que l’on peut toujours réfuter une comparaison. De façon corrélative également, les métaphores sont rarement conservées telles quelles lorsque l’on passe d’une langue à une autre. Toutefois, dans le cas présent, cette métaphore est également utilisée dans le contexte des discours (politiques et médiatiques) en langue anglaise. En effet, tout comme en français, le terme wave – et la métaphore qui le sous-tend – est employé relativement à l’épidémie dans les discours britanniques, ainsi qu’en témoigne l’exemple suivant :

    (52) What the second coronavirus wave means for the UK’s exit strategy. (The Telegraph, 27.04.20)

    Ce que la deuxième vague de coronavirus signifie pour la stratégie de sortie du Royaume-Uni.

    78À l’instar des emplois de « vague » et de « wave », il s’avère que la métaphore est un trope commun aux productions politiques comme journalistiques, contribuant à la variété des procédés leur conférant une richesse et une force rhétorique. Tout au long de cette étude, nous ne manquerons pas d’examiner les procédés en question, en détaillant non seulement les métaphores ou anaphores, mais en examinant en outre les procédés rhétoriques complémentaires, prenant la forme d’effets rythmiques notamment, éventuellement associés à des phénomènes d’expansion et de concision.

    Bilan

    79Nous le voyons, la communication de crise sanitaire se caractérise par un dispositif spécifique de communication, non seulement unidirectionnel (ce qui correspond à la nature même des allocutions politiques et des articles de presse), mais faisant en outre intervenir des statuts asymétriques, étant donné que l’instance produisant les discours en question est détentrice d’une information que les récepteurs ne possèdent pas. À ce déficit informationnel s’ajoute la position potentiellement surplombante de la source énonciative, qui soit détient une forme d’autorité (dans le cas des dirigeants politiques), soit se positionne comme une instance de référence sur le plan sociétal (dans le cas de la presse écrite). Néanmoins, la communication en question, qu’elle soit politique ou journalistique, incorpore tout de même constamment le point de vue des récepteurs, qu’il faut convaincre, faire adhérer ou fidéliser. De fait, bien que cette communication soit formellement monologale, les procédés qui la composent se distinguent fondamentalement par une dimension dialogique (au sens de Bakhtine, 1978 [1975]), en ce sens qu’ils intègrent les points de vue (avérés, supposés, ou anticipés) des récepteurs afin de les moduler, de façon à réagencer les représentations de l’auditoire ou du lectorat. Ainsi, des phénomènes de négociation du sens sont à l’œuvre, bien que le dispositif de communication ne soit pas interactionnel. La négociation du sens est ici entendue comme un ensemble d’opérations visant à transmettre, faire admettre, ou même imposer un contenu – qu’il soit lexical, propositionnel, ou discursif. Il y a donc une importante composante intersubjective qui caractérise les discours en question, bien qu’elle ne se fonde pas sur une interaction avec des récepteurs présents en chair et en os, mais sur une représentation de ces derniers. Cette représentation des récepteurs, en tant qu’instance collective, fait nécessairement fi des particularités de chacun, mais dessine une résultante supposée correspondre au citoyen type. C’est sur cette base que peut s’établir une forme d’intersubjectivité, bien qu’elle soit amenuisée par rapport à un dispositif de communication directement interactionnel. L’intersubjectivité, notion au carrefour entre linguistique et philosophie, peut se définir comme une rencontre – ou du moins une tentative de rencontre – entre les subjectivités, autrement dit entre les représentations des interlocuteurs. Selon Gadamer (1960), l’intersubjectivité, se traduisant par la confection d’un langage provisoirement commun, est la condition de toute communication véritable. Une telle approche peut toutefois sembler utopiste, et la réalité des interactions verbales montre que, même dans le meilleur des cas, l’intersubjectivité se présente davantage comme un horizon que l’on cherche à approcher par touches successives. Généralement – et à plus forte raison dans le cas des discours politiques – l’intersubjectivité se manifeste, non pas sur un mode congruent, mais sous l’angle d’aspérités et de dissonances configurant elles aussi la relation de communication. Par voie de conséquence, toute une série de stratégies énonciatives et discursives peuvent être mises en œuvre par le locuteur (ou le rédacteur, dans le cas d’un article de presse), afin de négocier le sens de façon plus ou moins explicite, autrement dit de chercher à faire adhérer à son point de vue.

    80De fait, la présente étude va s’intéresser à des formes linguistiques (voire stylistiques) « dont la signification est pragmatique plutôt que descriptive » pour reprendre une formule de Récanati (1981 : 29). L’importance des marqueurs ou structures (argumentatifs ou expressifs), des constructions (favorisant par exemple l’émergence de messages implicites), ainsi que des figures de style, tient à ce qu’elles traduisent des stratégies discursives et rhétoriques. Cela étant, l’analyse tâchera fondamentalement (et ce sera là son soubassement) de s’ancrer dans une perspective énonciative, considérant que les marqueurs employés sont les traces d’opérations de construction du sens. De fait (et corrélativement à cette étude des marqueurs), il sera désormais question, sur le plan terminologique, d’énoncé plutôt que de phrase. Nous parlerons également d’énonciateur, mais aussi dans certains cas de locuteur, et tenons au préalable à expliquer ces termes. Nous considérons en effet – et il s’agit là de la base de notre démarche – qu’un énoncé consiste en un ensemble de repérages, autrement dit de points de vue de la part de l’origine de l’énoncé, qui est de fait à considérer comme un énonciateur. Il faut toutefois bien préciser que le terme d’énonciateur ne renvoie pas à une personne concrète dans une situation d’échange de paroles, mais à une origine énonciative, qui repère les énoncés et construit ainsi un système de valeurs référentielles associées au locuteur, au moment et au lieu d’énonciation18. De fait, l’énonciateur constitue une représentation abstraite, théorique du locuteur. Par conséquent, il nous arrivera aussi largement d’employer le terme de locuteur, dès lors que l’on se penchera sur l’interprétation d’exemples précis du corpus, en faisant référence à la personne concrète responsable de la production discursive. Nous tâcherons de réserver le terme d’énonciateur pour les phases de conceptualisation des procédés à l’étude, afin de respecter le fait qu’il s’agit là d’un construit théorique, et que ce terme ne désigne pas une personne en chair et en os.

    81En tout état de cause, c’est maintenant au détail des procédés linguistiques et rhétoriques en jeu que nous allons nous intéresser. Il ne s’agira plus d’une approche générale et transversale comme ici, mais d’une étude plus spécifique, pour laquelle nous nous pencherons successivement sur les discours politiques, d’une part, puis la communication journalistique (par le biais de ses titres notamment), d’autre part. Le but sera de dégager précisément les propriétés, les marqueurs et structures sur lesquels ces productions se fondent, et de les analyser.

    Notes de bas de page

    1 Les discours de Boris Johnson, contrairement à ceux d’Emmanuel Macron, n’ayant pas fait l’objet d’une transcription écrite simultanée durant ses allocutions, la ponctuation ne peut être considérée comme faisant partie de choix effectués dans le cadre de la communication officielle.

    2 Les traductions fournies ici et pour l’ensemble des exemples du corpus britannique sont celles de l’auteur de cet ouvrage.

    3 Rappelons qu’en anglais, le terme « advice » est un terme au fonctionnement continu, d’où la traduction par « ces recommandations ».

    4 L’organisme TED, dont le lancement s’est effectué en 1984, se présente comme étant consacré à la diffusion d’idées, dans les domaines de la technologie, de l’éducation et du développement (d’où l’acronyme TED). Il s’avère toutefois qu’à l’heure actuelle, les orateurs sont issus de tous horizons, incluant les domaines artistiques ou culturels, ainsi que le milieu de l’entreprise. Les « TED Talks » ayant généralement pour objectif de faire adhérer à une idée, cela justifie la comparaison effectuée ici.

    5 La définition que donnent Giles et al. (1991) de l’accommodation est la suivante : « When people interact they adjust their speech, their vocal patterns and their gestures, to accommodate to others ». [Lorsque les gens interagissent, ils ajustent leur discours, leurs schémas vocaux et leurs gestes pour s’accommoder aux autres (notre traduction)]. Comprise en ce sens, il apparaît que l’accommodation fait intervenir une notion d’adaptation, par le biais d’un phénomène de convergence.

    6 Des procédés de « réajustement » (cf. Ranger, 2012, Filippi-Deswelle, 2012, ou Pennec, 2017) peuvent, plus précisément, compléter les processus d’« ajustement ». Ils en sont assez proches, dans la mesure où une valeur-cible semble à chaque fois être visée. Néanmoins, une différence notable existe, dans la mesure où « réajuster » peut être donné comme synonyme de « refaire », ce qui n’est bien entendu pas le cas pour « ajuster ». De fait, l’ajustement est à considérer comme une première phase, une première étape, tandis que le réajustement est à considérer comme une étape seconde, impliquant un travail après-coup.

    7 Des ajustements de soi à soi (que l’on peut qualifier d’intra-subjectifs) sont en revanche possibles (utilisant par exemple des formules telles que « je veux dire », « j’imagine », « si on préfère », etc.). Concernant les ajustements intersubjectifs, ils ne sont pas forcément totalement absents, mais ils ne résultent pas d’une adaptation en direct, d’un processus de régulation qui se produirait au fur et à mesure de la construction discursive.

    8 On notera tout de même l’émergence d’un certain nombre de blogs de soignants, en cette période de crise, permettant de donner un aperçu de leurs conditions de travail.

    9 Des éléments autres, tels que le registre de langue ou les connaissances encyclopédiques, peuvent aussi être pris en compte.

    10 Selon Bakhtine, l’être humain tout entier est communication avec autrui. Bakhtine le formulait ainsi : « Aucun membre de la communauté verbale ne trouve jamais des mots de la langue qui soient neutres, exempts des aspirations et des évaluations d’autrui, inhabités par la voix d’autrui. » (cité par Todorov, 1981 : 77)

    11 Pour les questions de dialogisme dans la presse, voir aussi le travail de Moirand (2007 : 116).

    12 Ces éléments linguistiques seront définis dans les sections concernées. Leur définition se trouve également dans le glossaire situé à la fin de cette étude.

    13 Concernant la présence de l’ethos dans les productions journalistiques écrites, voir Ringoot (2014 : chap. III).

    14 Rossette effectue ce constat par rapport au discours prononcé par Martin Luther King en 1963, à l’issue de la Marche sur Washington. L’ensemble du discours est riche en métaphores et en répétitions. Toutefois, c’est dans la dernière partie, initiée par l’anaphore rhétorique « I have a dream », que les répétitions se déploient de manière spectaculaire, et ce sont elles qui ont notamment contribué à rendre ce discours si célèbre.

    15 Selon la définition fournie par Le Robert de la langue française en ligne, https://dictionnaire.lerobert.com/ (consulté le 20.03.20).

    16 L’utilisation du verbe « déferler », employé par les soignants, se retrouve notamment dans cet article de La Dépêche : https://www.ladepeche.fr/2020/03/28/coronavirus-la-vague-deferle-sur-la-france-qui-craint-la-saturation,8822683.php (consulté le 15.03.20).

    17 Propos du cardiologue Olivier Milleron (même lien que ci-dessus).

    18 C’est par rapport à cette origine que sont calculés le temps, l’aspect, les références des pronoms. Mais l’énonciateur marque aussi une origine subjective intervenant lors de la construction de l’énoncé et fonctionnant comme source de relations intersubjectives. De façon corollaire, le terme employé pour l’interlocuteur est donc celui de co-énonciateur. Un énonciateur produit en effet des énoncés dans l’optique de leur interprétation par le(s) co-énonciateur(s), en fonction des représentations qu’il a de ce dernier (le co-énonciateur étant ainsi la représentation abstraite de l’interlocuteur).

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    1 Les discours de Boris Johnson, contrairement à ceux d’Emmanuel Macron, n’ayant pas fait l’objet d’une transcription écrite simultanée durant ses allocutions, la ponctuation ne peut être considérée comme faisant partie de choix effectués dans le cadre de la communication officielle.

    2 Les traductions fournies ici et pour l’ensemble des exemples du corpus britannique sont celles de l’auteur de cet ouvrage.

    3 Rappelons qu’en anglais, le terme « advice » est un terme au fonctionnement continu, d’où la traduction par « ces recommandations ».

    4 L’organisme TED, dont le lancement s’est effectué en 1984, se présente comme étant consacré à la diffusion d’idées, dans les domaines de la technologie, de l’éducation et du développement (d’où l’acronyme TED). Il s’avère toutefois qu’à l’heure actuelle, les orateurs sont issus de tous horizons, incluant les domaines artistiques ou culturels, ainsi que le milieu de l’entreprise. Les « TED Talks » ayant généralement pour objectif de faire adhérer à une idée, cela justifie la comparaison effectuée ici.

    5 La définition que donnent Giles et al. (1991) de l’accommodation est la suivante : « When people interact they adjust their speech, their vocal patterns and their gestures, to accommodate to others ». [Lorsque les gens interagissent, ils ajustent leur discours, leurs schémas vocaux et leurs gestes pour s’accommoder aux autres (notre traduction)]. Comprise en ce sens, il apparaît que l’accommodation fait intervenir une notion d’adaptation, par le biais d’un phénomène de convergence.

    6 Des procédés de « réajustement » (cf. Ranger, 2012, Filippi-Deswelle, 2012, ou Pennec, 2017) peuvent, plus précisément, compléter les processus d’« ajustement ». Ils en sont assez proches, dans la mesure où une valeur-cible semble à chaque fois être visée. Néanmoins, une différence notable existe, dans la mesure où « réajuster » peut être donné comme synonyme de « refaire », ce qui n’est bien entendu pas le cas pour « ajuster ». De fait, l’ajustement est à considérer comme une première phase, une première étape, tandis que le réajustement est à considérer comme une étape seconde, impliquant un travail après-coup.

    7 Des ajustements de soi à soi (que l’on peut qualifier d’intra-subjectifs) sont en revanche possibles (utilisant par exemple des formules telles que « je veux dire », « j’imagine », « si on préfère », etc.). Concernant les ajustements intersubjectifs, ils ne sont pas forcément totalement absents, mais ils ne résultent pas d’une adaptation en direct, d’un processus de régulation qui se produirait au fur et à mesure de la construction discursive.

    8 On notera tout de même l’émergence d’un certain nombre de blogs de soignants, en cette période de crise, permettant de donner un aperçu de leurs conditions de travail.

    9 Des éléments autres, tels que le registre de langue ou les connaissances encyclopédiques, peuvent aussi être pris en compte.

    10 Selon Bakhtine, l’être humain tout entier est communication avec autrui. Bakhtine le formulait ainsi : « Aucun membre de la communauté verbale ne trouve jamais des mots de la langue qui soient neutres, exempts des aspirations et des évaluations d’autrui, inhabités par la voix d’autrui. » (cité par Todorov, 1981 : 77)

    11 Pour les questions de dialogisme dans la presse, voir aussi le travail de Moirand (2007 : 116).

    12 Ces éléments linguistiques seront définis dans les sections concernées. Leur définition se trouve également dans le glossaire situé à la fin de cette étude.

    13 Concernant la présence de l’ethos dans les productions journalistiques écrites, voir Ringoot (2014 : chap. III).

    14 Rossette effectue ce constat par rapport au discours prononcé par Martin Luther King en 1963, à l’issue de la Marche sur Washington. L’ensemble du discours est riche en métaphores et en répétitions. Toutefois, c’est dans la dernière partie, initiée par l’anaphore rhétorique « I have a dream », que les répétitions se déploient de manière spectaculaire, et ce sont elles qui ont notamment contribué à rendre ce discours si célèbre.

    15 Selon la définition fournie par Le Robert de la langue française en ligne, https://dictionnaire.lerobert.com/ (consulté le 20.03.20).

    16 L’utilisation du verbe « déferler », employé par les soignants, se retrouve notamment dans cet article de La Dépêche : https://www.ladepeche.fr/2020/03/28/coronavirus-la-vague-deferle-sur-la-france-qui-craint-la-saturation,8822683.php (consulté le 15.03.20).

    17 Propos du cardiologue Olivier Milleron (même lien que ci-dessus).

    18 C’est par rapport à cette origine que sont calculés le temps, l’aspect, les références des pronoms. Mais l’énonciateur marque aussi une origine subjective intervenant lors de la construction de l’énoncé et fonctionnant comme source de relations intersubjectives. De façon corollaire, le terme employé pour l’interlocuteur est donc celui de co-énonciateur. Un énonciateur produit en effet des énoncés dans l’optique de leur interprétation par le(s) co-énonciateur(s), en fonction des représentations qu’il a de ce dernier (le co-énonciateur étant ainsi la représentation abstraite de l’interlocuteur).

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    Pennec, B. (2021). Chapitre 1 - Une communication unidirectionnelle, mais empreinte de dialogisme. In Les mots de la Covid-19. Arras: Artois Presses Université. https://doi.org/10.4000/books.apu.26055
    Pennec, Blandine. « Chapitre 1 - Une communication unidirectionnelle, mais empreinte de dialogisme ». In Les mots de la Covid-19. Arras: Artois Presses Université, 2021. doi:10.4000/books.apu.26055.
    Pennec, Blandine. « Chapitre 1 - Une communication unidirectionnelle, mais empreinte de dialogisme ». Les mots de la Covid-19, Artois Presses Université, 2021, https://doi.org/10.4000/books.apu.26055.

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