L’Islam face au terrorisme
p. 27-52
Texte intégral
Introduction
1La question qu’il m’a été demandé de traiter, à savoir les relations entre l’Islam et le terrorisme, même si elle est d’une brûlante actualité avec les événements du 13 novembre, n’avait a priori pas lieu d’être posée, tant sont connues les prescriptions et les enseignements de l’Islam et son riche patrimoine en matière de paix, de justice et de cohabitation avec les autres.
2Cependant, le sujet est rendu complexe, du fait de l’extension de la civilisation islamique qui, dans son amplitude géographique, ceinture l’Asie, l’Afrique et l’Europe, tandis que son amplitude historique couvre une succession de siècles où s’enchevêtrent des courants de pensées et de civilisations aussi divers et divergents, en dépit de similitudes, tels que les civilisations iranienne, chinoise et hindoue.
3Ma conviction profonde est que le fait terroriste ne peut être abordé comme un simple problème auquel il faut trouver une solution musulmane, chrétienne ou juive. Je comprends le sujet, d’après la manière dont il est posé, comme une interpellation adressée à tous les musulmans qui ont pour devoir de donner une explication à l’utilisation qu’on fait de leur nom et de leur religion. Nous devons ces précisions au monde entier, sans complexe de culpabilité, convaincus que les actes violents perpétrés au nom de l’Islam n’ont aucun rapport avec la religion du Prophète Mohamed.
4Les musulmans sont d’autant plus interpellés que dès le lendemain des attentats de Paris, l’association terroriste État Islamique publia un communiqué qui s’appuie sur les sourates 59 et 63 du Coran dont les versets enseignent :
Allah (Dieu) le Très-Haut a dit :
Et ils pensaient qu’en vérité leurs forteresses les défendraient contre Allah. Mais Allah est venu à eux par où ils ne s’attendaient point, et a lancé la terreur dans leurs cœurs. Ils démolissaient leurs maisons de leurs propres mains, autant que des mains des croyants. Tirez-en une leçon, ô vous qui êtes doués de clairvoyance (sourate 59, verset 2).
Or c’est en Allah qu’est la puissance ainsi qu’en Son messager et aux croyants. Mais les hypocrites ne le savent pas (sourate 63, verset 8).
5C’est un procédé assez connu pour quiconque est familier avec la littérature djihadiste, dont les références scripturaires, sciemment sorties de leur contexte, visent à valider et sacraliser les actes criminels.
6Le communiqué, avec son arrière-plan coranique et son architecture rhétorique, exige une réaction des musulmans qui voient leur patrimoine éthique et spirituel perverti aux yeux du monde entier, situation qui les transforme en cible d’attaques, comme en témoigne la recrudescence des agressions islamophobes.
7Dans un commentaire du communiqué, le philosophe français Philippe-Joseph Salazar souligne :
Cette glose nous vise, nous incroyants enfermés dans la vaine forteresse de la rationalité et des valeurs matérialistes, mais elle vise également les musulmans qui vivent en France et s’efforcent, selon le Califat de concilier le pacte républicain et la Charia… Les infidèles sont sommés de se convertir, les musulmans de rejoindre le Califat sinon nous serons, les uns comme les autres, anéantis. Ce communiqué ouvre la voie à d’autres attentats. Il effraie aussi intellectuellement : le chemin que fraie le communiqué est tout autant celui d’une guerre sur le terrain des idées.1
8Cette « guerre sur le terrain des idées » ne laisse personne indifférent : les islamophobes ont trouvé une justification éloquente à leur appréhension, qui ne date pas d’aujourd’hui et qui trouve sa source dans la condamnation sans appel qu’Ernest Renan a faite au sujet de l’Islam dès le XIXe siècle, quand il disait :
L’Islam est la plus complète négation de l’Europe ; l’Islam est le fanatisme, comme l’Espagne du temps de Philippe II et l’Italie du temps de Pie V l’ont à peine connu ; l’Islam est le dédain de la science, la suppression de la société civile ; c’est l’épouvantable simplicité de l’esprit sémitique, rétrécissant le cerveau humain, le fermant à toute idée délicate, à tout sentiment fin, à toute recherche rationnelle, pour le mettre en face d’une éternelle tautologie : Dieu est Dieu […].2
9Puisque c’est au niveau de la bataille des idées qu’il nous faut montrer le vrai visage de l’islam auquel nous croyons, nous ne saurions résumer mieux que Koffi Annan, les motivations qui sous-tendent ce séminaire et justifient cette contribution :
Pour lutter contre le terrorisme et éviter d’errer dans cette entreprise, nous devons encourager et non brider le débat sur les façons de réagir. Il faut se rappeler que dans la lutte contre le terrorisme, les idées comptent pour beaucoup. Le fléau du terrorisme appelle une réaction inflexible mais cette réaction ne peut être émotionnelle, elle doit être réfléchie. La colère que nous inspirent les attentats terroristes ne doit pas nous empêcher de raisonner. Si nous voulons avoir le dessus, nous devons dans notre propre intérêt essayer de comprendre le phénomène et analyser minutieusement les divers moyens d’action et leur résultat.3
10Jean Jaurès, la figure inaugurale du socialisme français, dont les dirigeants actuels sont les légataires officiels, invitait « à ne pas laisser entre les mains de la force, la solution des conflits que la raison peut résoudre, car le courage est l’exaltation de l’homme et ceci en est l’abdication »4.
11C’est le lieu ici de féliciter l’Université d’Artois pour cette belle initiative qui pouvait se limiter à une réflexion entre juristes. Les organisateurs de cette rencontre ont pressenti qu’il y a d’autres aspects très importants dont il faut tenir compte si nous voulons gagner cette bataille des idées. Et la réflexion sur la religion et en particulier sur l’Islam n’est pas des moindres. Cette préoccupation s’inscrit dans une vieille tradition de l’Université française qui a beaucoup réfléchi sur le monde arabo-musulman. En effet, des recherches, des thèses très riches ont été élaborées par des intellectuels de très grand renom tels que Charles Pellat, Régis Blachère, Jacques Berque, Louis Massignon, Roger Arnaldez, Mohammed Arkoun, Chouemi, Claude Cahen, Henry Laoust qui, avec leurs œuvres, ont investi tous les domaines de la civilisation arabo-musulmane. Mohammed Arkoun par exemple a été le critique le plus acerbe des dérives du monde musulman pendant plus de trente ans.
12Ainsi dans son livre : La Question éthique et juridique dans la pensée islamique, qui traite de la question du droit et du monothéisme, Mohammed Arkoun dit :
Viser ainsi à libérer la pensée d’expression arabe de la prison dogmatique instaurée par les expansions idéologiques de l’islamisme fondamentaliste depuis les années 1970. Le discours islamique, politiquement dominant, veut ignorer les acquis les plus émancipateurs de la modernité, il se prive ainsi des outils de pensée et de connaissance critique pour devenir un acteur positif de la mondialisation. La préoccupation éthique, juridique et spirituelle a sombré avec le renoncement durable aux débats féconds entre les grandes instances du déploiement de la raison critique : le théologique, le philosophique, le juridique, le politique, l’historique, le linguistique, l’exégétique, le sociologique, l’anthropologique.5
13C’est toujours dans la tradition du riche héritage académique français et dans le cadre du « déploiement de la raison » critique qu’un symposium a été organisé du 25 au 29 juin 1956 à Bordeaux et qui avait pour thème : « Classicisme et déclin culturel dans l’histoire de l’Islam ». L’Islam malgré une expansion fulgurante, largement analysée, a également connu une régression terrible qu’il convient de comprendre. Dans une communication présentée à ce symposium et qui avait pour intitulé : « Les facteurs économiques et sociaux dans l’ankylose de l’Islam », Claude Cahen, qui a rédigé l’un des plus beaux textes sur cette fulgurante ascension de l’Islam, met en relief les corrélations entre le fait religieux, ses grandeurs, ses déviations et l’état de la société arabe ou arabophone ou islamique qui perdait sa vigueur et son mordant ; ce qui l’a conduite vers un rétrécissement, une rupture avec le monde occidental, une pétrification et une profonde léthargie. Les participants à ce symposium ont cherché les causes réelles (géographique, historique, religieuse, sociale) de cette ankylose ; ils ont décelé les phases du décrochement et constaté ses lourdes conséquences sur le monde de l’Islam. Il faut remonter à ces « débats féconds » au sein des « grandes instances de déploiement de la raison critique », pour mieux apprécier toute la dimension du sujet que nous sommes en train de traiter.
14Il est donc urgent de renouer avec la tradition académique de la Sorbonne, du Collège de France et d’autres institutions. Oui, il y a l’obstacle de la langue : la langue turque iranienne, mais surtout l’arabe, langue du Coran, dénominateur commun à toute cette aire géographique. Il faut des années d’études pour les maîtriser et en faire un instrument de travail. Mais ce sont des obstacles surmontables. Blachère et Pellat les ont surmontés au point d’être membres des académies arabes. Ils ont accompli une œuvre scientifique considérable. Aujourd’hui, ils sont marginalisés au profit de politologues de tout bord. Mais cette œuvre, il faut la revisiter.
15Nous assistons à une manipulation à grande échelle de l’Islam dans sa première grandeur. Il faut un contrepoids à cette manipulation grâce à la sensibilité et à l’empathie de l’historien qui aime sa matière pour capter et restituer l’esprit et l’ethos de l’Islam matinal qui souffre d’un mélange de représentations mythologiques et de déconstruction /reconstruction du passé pour servir les idéologies nationalistes ou islamistes en cours et qui sont les causes des dérives actuelles. Il y a trop de facteurs qui s’opposent depuis longtemps à l’épanouissement des études arabo-islamiques.
16Le rôle des universités est capital pour mettre à la disposition des études arabo-islamiques la raison critique qui ne lui a jamais fait défaut et qu’il convient de réactiver comme contrepoids aux manipulations présentes.
17Par leur barbarie, leur instantanéité et leur coordination redoutable, les événements du 13 novembre à Paris ont plongé la France dans un traumatisme profond. L’aisance avec laquelle ont circulé les assassins entre Paris et Bruxelles, souligne l’insuffisance des moyens mis au service de la sécurité. La sécurité est la première priorité de l’État qui a le devoir de protection des citoyens. Encore faut-il qu’il le fasse par des mesures appropriées et efficaces en évitant toute entorse aux libertés qui sont d’autant plus regrettables que les attentats ne trouvent pas leur origine dans une insuffisance de lois répressives mais dans les défaillances de services secrets de la police, de la justice dues à un manque de moyens financiers, techniques et humains. Situation que les experts qui participaient au séminaire avaient largement signalée.
18L’acte terroriste a pour but de provoquer la terreur et d’intimider une population. Ses auteurs cherchent à déstabiliser et à fragiliser la démocratie en discréditant les valeurs de liberté et d’humanité. Une analyse raisonnée s’impose pour conduire la lutte anti-terroriste avec toute la fermeté nécessaire mais dans le respect des droits fondamentaux. Malheureusement, « la loi est devenue un simple instrument de communication politique ; elle permet de rassurer non sans démagogie, ni arrière-pensée électorale, une opinion légitimement horrifiée et bouleversée, en restant sur le terrain de l’émotion au lieu de mener la réflexion nécessaire »6. C’est un acharnement thérapeutique ; on double la dose d’aspirine alors que le mal n’est pas correctement diagnostiqué.
19Koffi Annan, alors Secrétaire Général de l’ONU, d’une manière prémonitoire avait déjà averti en 2003 que :
Les droits de l’homme ne peuvent être sacrifiés au profit de la lutte contre le terrorisme. Il n’y a rien d’incompatible entre la défense des droits de l’homme et la lutte contre le terrorisme. Au contraire, le principe moral qui sous-tend les droits de l’homme, celui d’un profond respect pour la dignité de chaque individu est une de nos armes les plus puissantes pour combattre le terrorisme.7
20Il convient de dépasser la situation d’affrontement des deux camps, d’opérer des changements y compris au niveau sémantique, et d’apprendre à mieux se connaitre.
21En effet, des sociétés qui se fréquentent, depuis des siècles, trouvent, soudain, qu’elles ne se connaissent pas assez parce que la raison est absente des relations. Et Mohammed Arkoun de souligner :
La faiblesse et l’absence dans bon nombre de sociétés d’une politique de la raison, de la pensée critique, de la connaissance comparée des cultures, des langues et des religions. Cela veut dire que dans ces mêmes sociétés, les cadres sociaux de la connaissance se sont davantage préparés à consommer les ignorances institutionnalisées avec le support des États.8
22C’est cet appel à la réflexion, à la politique de la raison préconisé par Koffi Annan et Mohammed Arkoun qui inspire la tenue du séminaire à l’Université d’Artois. C’est pour contribuer à cette réflexion que nous présentons, cette intervention – argumentaire pour l’Islam et « plaidoyer contre la stigmatisation croissante de nos compatriotes de culture ou de croyance musulmane, collectivement identifiés à une violence dont ils ne sont pas comptables par essence »9.
23Ainsi, pour aborder la thématique des réponses de l’Islam face au terrorisme il sera intéressant de conceptualiser l’islam et le terrorisme (I). Il conviendra par ailleurs de s’interroger sur les racines du mal (II), avant d’évoquer les solutions face au terrorisme (III).
I. Conceptualisation de l’Islam et du terrorisme
24Les solutions de l’Islam face au terrorisme exigent une conceptualisation au moins de l’Islam et du terrorisme.
1. L’essence de l’Islam : une religion de miséricorde et du vivre ensemble
25On ne peut pas échapper, au vu de toute la confusion créée par les islamistes, de la peur qui en résulte, de l’exploitation qu’en font les islamophobes, à l’obligation de définir à la face du monde le vrai Islam auquel nous croyons. Cet Islam rassembleur, pluraliste, et comme le signifie Rachid Benzine, sous une forme interro-affirmative :
Un ensemble de valeurs et de dogmes dont le Coran constitue le trésor ? Une foi et une spiritualité vécues en des formes individuelles et sociales ? Une pratique historique qu’ont élaborée au cours des siècles des musulmans et leurs sociétés ?10
26L’Islam auquel je crois est une religion de miséricorde qui condamne le terrorisme. Allah dit dans le Coran :
Dieu ne vous défend pas d’être bienfaisants et justes envers ceux qui ne vous ont pas combattus pour la religion et ne vous ont pas chassés de vos demeures. Car Dieu aime les équitables. (Coran, 60 : 8)
27Le discours de Djaffar, devant le Négus en Abyssinie et la charte de Médine élaborée par le Prophète ainsi que le verset ci-dessus mentionné constituent l’essence de l’Islam.
28De l’avis de Mohamed Akroun :
La présence visible des juifs et des chrétiens dans l’espace politique et religieux musulman a longtemps permis des contacts quotidiens, d’échanges culturels et de services citoyens. Ces contacts avaient une fonction éducative pour tous ; le repliement sur sa tradition, ses croyances, ses célébrations n’était pas total. Je fais cette observation pour souligner le prix culturel payé depuis les guerres de libération et les conflits israélo-arabes qui ont brutalement mis fin à un pluralisme fécond et séculaire. Il suffit de comparer les villes comme Bagdad, Ispahan, Kairouan, Fez, Le Caire, Alexandrie, au Xe siècle, puis au début du XXe siècle et après 1967, pour avoir une idée des pertes irréparables des sociétés arabo-islamiques en particulier.11
29C’est la restauration de ce vivre ensemble, ce « pluralisme fécond et séculaire », aujourd’hui perdu, qu’ont tentée les savants musulmans, les leaders religieux réunis à Marrakech les 25, 26 et 27 janvier 2016, au cours du séminaire organisé sur les droits des minorités religieuses dans les pays à prédominance musulmane, en faisant de la charte de Médine le référentiel idéologique de la Déclaration de Marrakech. En effet, trois cents personnalités, oulémas12, intellectuels, muftis et chefs religieux musulmans, de différents rites et tendances se sont réunis en présence de leurs frères représentant les autres religions, ainsi que des représentants des instances et organisations islamiques de plus de cent vingt pays. J’ai eu la chance d’avoir été parmi ces invités, en tant que co-président du Conseil mondial pour la paix. C’était une occasion idéale pour reprendre la réflexion entamée depuis deux mois sur les solutions de l’Islam face au terrorisme. En fait, le séminaire traitait le thème que m’avait confié l’Université d’Artois. En se fondant sur la charte de Médine, un texte qui date du VIIIe siècle, les participants au séminaire, toutes religions confondues, ont pu ouvrir des perspectives très claires pour trouver des solutions aux nouvelles formes de terrorisme.
30En effet, passant en revue les dispositions de la charte de Médine proposée par le Prophète quelques mois après son arrivée dans cette ville, les participants à la conférence constatent qu’elles contiennent de nombreux principes de la citoyenneté librement acceptés, comme la liberté de culte, la liberté de mouvement, la liberté de posséder des biens, le principe d’entraide publique et celui de défense commune. À cela s’ajoute le principe d’égalité devant la loi. Ils constatent que la charte de Médine est un référentiel comme la charte des Nations Unies et ses annexes comme la Déclaration des droits de l’homme, en prenant en considération le respect des règles de l’ordre public. Ils invitent à renforcer la nécessité de coopération entre toutes les religions. Cette coopération enfin doit être fondée sur l’engagement de respecter scrupuleusement les droits, les libertés, avec l’obligation de les inscrire dans les chartes et lois fondamentales de chaque état. Il est important d’édicter des règles relationnelles, mais ce qui est plus important encore c’est d’avoir un comportement civique, qui exclut toutes formes de contraintes, de fanatisme et d’arrogance.
31À la lumière de ces valeurs et principes, les conférenciers ont accepté la Déclaration de Marrakech qui invite :
Les oulémas et les penseurs musulmans à s’investir dans la démarche visant à ancrer le principe de citoyenneté, qui englobe toutes les appartenances en procédant à une bonne appréciation et à une révision judicieuse du patrimoine du fiqh13 et des pratiques historiques, et en assimilant les mutations qui se sont opérées dans le monde.
Les institutions académiques et les magistères religieux à réaliser des révisions courageuses et responsables des manuels scolaires, de sorte à corriger les distorsions induites par cette culture en crise qui, outre l’incitation à l’extrémisme et à l’agressivité, alimentent les guerres et les dissensions, et sapent l’unité des sociétés.
Les politiciens et les décideurs à prendre les dispositions politiques et juridiques nécessaires pour donner corps à la citoyenneté librement consentie et à appuyer les formules et les initiatives visant à raffermir les liens d’entente et de coexistence entre les communautés religieuses vivant en terre d’Islam.
Les différentes communautés religieuses unies par le même lien national à soigner les traumatismes mémoriels nés de la focalisation sélective, mutuelle, sur des faits particuliers et l’occultation de siècles de vie commune sur une même terre. Elles sont également appelées à reconstruire le passé par la revivification du patrimoine commun et à dresser les passerelles de la confiance loin des tentations d’excommunication et de violence.
La communauté internationale à édicter des lois criminalisant les agressions aux religions, les atteintes aux valeurs sacrées et tous les discours d’incitation à la haine et au racisme.
32L’une des raisons qui ont retardé la rédaction de ma contribution était la tenue de cette conférence, où j’ai pu échanger avec des religieux de toutes confessions (bouddhistes, protestants, catholiques, juifs, taoïstes, animistes, fonctionnaires des Nations Unies, ministres des affaires religieuses). Les participants ont montré comment les principes de la charte de Médine ont permis la fulgurante ascension de l’Islam. Cette expansion de l’Islam a été glorifiée, admirée, chantée par bon nombre d’intellectuels, de personnalités de grande renommée qui l’attribuent aux valeurs de l’Islam et au génie du Prophète. Il est de mode de tourner en dérision, cette religion et son dogme. Il ne serait pas inutile de rappeler les appréciations faites sur la grandeur de l’Islam pour mieux maîtriser les causes du déclin.
33Claude Cahen, ancien professeur à la Sorbonne, aujourd’hui disparu, dit dans son livre L’Islam des origines au début de l’Empire Ottoman :
Un peuple jusqu’alors presque inconnu, unifié dans l’élan d’une religion nouvelle, conquiert en quelques années l’Empire Sassanide, une partie de l’Empire Byzantin et de l’Espagne. Il frappe aux portes de l’Inde et de la Chine, de l’Éthiopie et du Soudan Occidental, de la Gaule et de la Constantinople. Les États les plus anciens s’écroulent, les religions établies s’inclinent devant une nouvelle venue qui est aujourd’hui la religion de quelque un milliard deux cent millions d’hommes.
La civilisation issue de ces conquêtes compte parmi les plus brillantes et est, à maints égards, l’éducatrice de l’Occident. Depuis treize siècles, l’histoire musulmane est constamment mêlée à la nôtre, nos civilisations ont grandi sur le même fond original, et si ce que nous en avons fait a fini par diverger profondément, la comparaison ne peut que nous aider à mieux nous comprendre les uns et les autres.14
34Ces propos sont ceux d’un éminent historien d’obédience communiste, ayant tenu la principale chaire, à la Sorbonne, de l’histoire et de la civilisation arabo-musulmane, avec une rigueur scientifique qui a traversé toute son œuvre15. Cette appréciation positive sur l’Islam et l’auteur de la charte de Médine, le Prophète Mouhammad, semble être partagée par celui qui incarne dans l’histoire récente la paix et le pacifisme, Mahatma Gandhi, quand il dit :
Je voulais mieux connaître la vie de celui qui, aujourd’hui, détient indiscutablement les cœurs de millions d’êtres humains. Je suis désormais, plus que jamais, convaincu que ce n’était pas l’épée qui créait une place pour l’Islam dans le cœur de ceux qui cherchaient une direction à leur vie. C’était cette grande humilité, cet altruisme du Prophète, l’égard scrupuleux envers ses engagements, sa dévotion intense à ses amis et adeptes, son intrépidité, son courage, sa confiance absolue en Dieu et en sa propre mission. Ces faits et non son épée lui amenèrent tant de succès et lui permirent de surmonter les problèmes16.
35Les appréciations positives sur le Prophète venant de personnalités hors pair sont nombreuses. Ainsi Lamartine s’extasie :
Jamais homme n’entreprit avec de si faibles moyens une œuvre si démesurée aux forces humaines puisqu’il n’a eu dans la conception et dans l’exécution d’un si grand dessein, d’autres instruments que lui-même et d’autres auxiliaires qu’une poignée de barbares dans un coin du désert.
Si la grandeur du dessein, la petitesse des moyens, l’immensité du résultat sont les trois mesures du génie de l’homme, qui osera comparer humainement un grand homme de l’histoire moderne à Mohamed.17
36Il dira également :
Mohamed ne s’est pas donné pour un dieu, mais pour un homme, loin de l’esprit de Dieu, et n’a prêché qu’unité de Dieu et charité envers les hommes.18
37Même Jean Jaurès, le père fondateur du socialisme français, n’est pas en reste en ce qui concerne la civilisation arabo-musulmane. En 1910, il découvre l’Islam grâce à une rencontre avec des jeunes socialistes turcs et des Égyptiens modernistes opprimés dans leurs pays. Il leur ouvre les colonnes du journal L’Humanité dont il est le fondateur, et grâce à ces jeunes il se forge une vision originale de la civilisation arabo-musulmane, dont il fait la glorification à la Chambre des députés le 1er février 1892, en ces termes :
Vous avez là une civilisation ancienne et admirable, une civilisation qui, par ses sources, tient à toutes les variétés du monde antique, une civilisation où s’est fondue la tradition juive, la tradition chrétienne, la tradition syrienne, la force de l’Iran et toute la force du génie sémitique : et depuis des siècles, cette force est en mouvement : religion, philosophie, science, politique, avec des périodes de déclin, mais aussi des périodes de réveil.19
38Ces éminentes personnalités de l’histoire mondiale, catholiques, indous, athées, agnostiques, partagent cette admiration, si ce n’est cette vénération, avec tous les musulmans, quelles que soient leurs contrées, leurs différences éthiques, culturelles et sociales. C’est le ciment qui les unit et les rassemble. Claude Adass, musulmane convertie, disciple du grand soufi andalou Ibn Arabi, souligne dans son livre, La Maison Mohammadienne :
La vénération qu’ils portent à celui que la révélation considère être « une miséricorde pour les peuples », celui que traditionnellement ils surnomment « Khayral Anam », la meilleure des créatures. Autant dire qu’entre la représentation du Prophète qui s’est forgée en chrétienté et qui hante encore nos manuels scolaires – celle d’un législateur intransigeant, meneur d’hommes rusé, calculateur – et celle d’une figure lumineuse et compatissante qui habite le cœur des fidèles musulmans, il y a un abîme dans les profondeurs duquel germent et croissent depuis des temps immémoriaux des quiproquos et des malentendus que les blessures de l’histoire (croisades, conquêtes coloniales) ont insidieusement métamorphosés en venimeuse rancœur.20
39C’est cet Islam ainsi défini dans ses références scripturaires, et le Prophète dans l’adhésion révérencieuse qu’il suscite, qui nous incitent à rejeter tout lien entre le terrorisme et l’Islam.
2. Le terrorisme et l’Islam
2.1. L’approche juridique du terrorisme
40Après avoir donné une présentation de l’Islam, nous tentons de comprendre le terrorisme. Il a une histoire. Mais c’est un concept très ambigu, qui accompagne notre vie de tous les jours. Il n’a rien d’inédit. Mais le caractère diffère en fonction des motivations des terroristes et selon les périodes. Dans les années 70, il est l’œuvre de l’extrême-gauche, après Mai 68, et de l’extrême droite, ou des mouvements séparatistes qui réclament leur indépendance. C’est à partir des années 80 que des mouvements islamistes recourent à la violence, influencés par la révolution iranienne. Mais le terrorisme n’a pas de définition consensuelle. À la question « qu’est-ce que le terrorisme ? » les États-Unis, Israël et les autres pays ne s’entendent pas. Les manuels de l’armée américaine le définissent comme l’utilisation calculée, à des fins politiques ou religieuses, de la violence, de la menace, de l’intimidation, de la coercition ou de la peur.
41En décembre 1987, l’Assemblée Générale des Nations Unies adopte une résolution contre le terrorisme. Un pays s’est abstenu, le Honduras, et deux autres s’y sont opposés : les États-Unis et Israël. Pourquoi l’ont-ils fait ? À cause d’un paragraphe de la résolution qui indiquait qu’il ne s’agissait pas de remettre en cause les droits des peuples à lutter contre un régime colonialiste ou contre une occupation militaire21. Il suffit de placer cette résolution dans le contexte de l’optique où les Nations Unies soutiennent la lutte de l’ANC contre l’Apartheid et de l’OLP contre l’occupation israélienne. Deux organisations considérées par Israël et les USA comme des organisations terroristes. C’est là où gît toute la difficulté de la définition. Comment distinguer la lutte armée légitime des mouvements de libération nationale du terrorisme ? Dans quels cas ces mouvements sont-ils fondés à recourir à la violence pour atteindre les objectifs de leur lutte (libération de l’oppression étrangère, d’un régime raciste, d’une dictature qui foule aux pieds les droits de l’homme les plus élémentaires) ? Et dans quelles circonstances, en revanche, doit-on condamner le recours à la violence en tant qu’action terroriste ? La question n’est pas simple, la notion est controversée. Ainsi entre 1936 et 1981, pas moins de cent neuf définitions différentes du terrorisme avaient été proposées22. Mais en même temps, on n’a pas besoin d’entraîner le citoyen lambda, à la lumière des récents attentats, dans ce débat sémantique car il a un ressenti charnel de ce qu’est le terrorisme. Pris par la surenchère des menaces, la violence des images, la confusion de l’information, nous ne laissons pas de place à la réflexion et à l’analyse. Il est pourtant urgent de chercher à comprendre ce phénomène terroriste. À cet égard, l’islamisme radical doit être replacé dans son contexte historique. Seule cette profondeur de vue nous permettra de cerner les enjeux. Il convient de répondre, avec sérénité, à des questions aggravées par les polémiques et confusions, les amalgames, les passions, les peurs et les violences nourries par le cycle infernal des agressions et des ripostes, depuis le 11 septembre 2001, jusqu’aux assassinats du 7 janvier et du 13 novembre 2015, en France, sans oublier les crimes quotidiens dont l’Afrique est le théâtre, en particulier au Mali, au Nigéria, au Burkina Faso, en Tunisie et au Maroc. Dans tous ces événements, c’est l’Islam qui est pointé du doigt. Lorsqu’Anders Behring Breivik assassine soixante-dix-sept personnes le 22 Juillet 2011 et le justifie par la défense de la société blanche contre l’invasion musulmane, aucun média ne le présente comme un « terroriste chrétien ». Pourquoi alors, quand Mohamed Merah, Mehdi Nemmouche, Saïd et Cherif Kouachi ainsi qu’Amedy Coulibaly (tous des Français) tuent en série, leurs crimes abominables réagissent sur l’Islam, comme si les cinq millions de musulmans résidant en France portaient la responsabilité des actes abjects et odieux d’une dizaine d’entre eux ? L’Islam avec un I majuscule est présenté comme la raison démiurgique du terrorisme international qui contraint l’Occident, pourtant fauteur de guerres, à sauvegarder la paix mondiale. Il appartient donc à tous de décrire la réalité avec la plus grande objectivité.
42En commençant par comprendre cette violence meurtrière perpétrée quotidiennement sous nos yeux au nom de l’Islam, qui fait dire à Mohammed Arkoun :
La violence politique qui ravage les sociétés dites musulmanes depuis les années 90 est décrite, constatée, déplorée mais pas expliquée dans sa genèse historique, ses références doctrinales, son radicalisme meurtrier, ses objectifs brumeux, ses légitimités fantasmatiques, ses finalités eschatologiques désuètes.23
2.2. Les acteurs aux sources du djihadisme
43Le djihadisme est considéré comme un phénomène multidimensionnel qu’il convient de cerner dans toutes ses déclinaisons. Le concept de djihad est aujourd’hui détourné de son acception initiale, à la faveur d’une manipulation sémantique qui plonge ses racines dans une certaine interprétation de l’Islam. Selon Nabil Mouline :
Le mouvement prétend offrir à la Ummah un nouveau départ, un nouveau mode de vie, pour être heureux dans ce monde et dans l’au-delà ; en somme une vision du monde où le musulman a le beau rôle d’appartenir à quelque chose de plus grand : le groupe d’élus chargés par Dieu de rétablir la vraie religion et de réunifier la Ummah – la communauté des croyants – sous l’égide du Califat, la monarchie universelle islamique avant de se lancer à la conquête du nouveau monde, et d’obtenir le salut.24
44Que ce soient les tours jumelles de New-York, en 2001, le métro de Londres et de Madrid en 2005 ou les attentats de Paris, en 2015, les auteurs ont non seulement la conviction de mourir en héros, mais aussi celle d’aller directement au paradis alors que l’Islam dit que qui tue un être humain a tué l’humanité dans son intégralité (voir Coran, sourate 5, verset 32).
45Tout comme il m’est facile de puiser dans le Coran (sourate du Kafiroune, sourate al ‘Asr) pour justifier la liberté de culte et le message de paix prônés par l’Islam, les djihadistes aussi s’inspirent du Coran pour justifier leurs actes. C’est dire que le problème n’est pas la religion en tant que telle, mais plutôt sa perversion qui la rendrait inapte à faire entendre son message qui est d’abord un message de paix. La citation de Robespierre revêt un éclat tout particulier : « De toutes les passions qui peuvent entraîner la volonté de l’homme, il n’en n’est point de plus incompatible avec la raison et la liberté que le fanatisme religieux », et c’est de cela qu’il s’agit, aujourd’hui.
2.2.1. Les Frères Musulmans
46La plupart des idéologies extrémistes découlent du désenchantement causé par la Première Guerre mondiale. De même, en terre d’Islam, le démantèlement de l’Empire Ottoman par Mostafa Kamal a été ressenti comme un choc, parce qu’il consacrait la domination de l’Occident. Face à cette angoisse existentielle, des intellectuels musulmans virent dans l’Islam originel, l’Islam des premières grandeurs, la solution. Les projets se multiplient, essentiellement en Égypte. Celui d’Hassan Al Banna aboutit à la création des Frères Musulmans en 1928, confrérie dont l’Islam est le socle de son combat contre l’Occident. Le fondateur des Frères Musulmans considérait qu’au-delà de sa forme religieuse, l’Islam est une praxis à engager dans les sociétés musulmanes : « dogme et culte, patrie et nationalité, religion et État, spiritualité et action, Coran et sabre ». D’emblée, Al Banna expose sa stratégie salafiste en cinq « piliers » : « Allah est notre Dieu, le Prophète est notre chef, le Coran est notre Constitution, le Djihad notre voie, le Martyre notre plus grande espérance ». Ce califat islamique qui cherche à préserver l’Ummah des menaces internes et externes réside dans le triptyque : une seule loi (la Charia), un seul parti (les Frères Musulmans) et un seul chef (le Calife). La confrérie étend ses tentacules en Égypte et dans les pays arabes. Et les mêmes thèses continuent de prospérer.
47Cependant la prise du pouvoir devint une difficulté majeure pour la réalisation de ce que Saint Augustin appelle, dans son livre éponyme, la Cité de Dieu (De Civitate Dei). Même si les Frères Musulmans ont participé à la prise du pouvoir par Nasser, ils seront la cible d’une répression de la junte qui forgea leur radicalisme.
48Said Qotb, subjugué par la beauté du texte coranique, adhéra à la confrérie durant la période de crise. Devant les atrocités de son époque, il fait sa mue et considère que le monde est gouverné par l’obscurantisme et la mécréance (la Jahiliyya). Il prône l’exil des musulmans authentiques qui doivent s’isoler des impies. Cette mutation idéologique intervenue en prison aura des conséquences insoupçonnées sur le champ politico-religieux arabo-musulman.
49Mais cette tendance radicale est très minoritaire au sein de la confrérie et de l’Ummah islamique.
50Toutefois, notons que malgré les multiples courants, la confrérie choisit la voie des urnes pour prendre le pouvoir. En empruntant le long chemin de la démocratie, les Frères Musulmans réussirent à installer Morsi au pouvoir. En moins d’un an, ils remportent quatre élections avec un taux de participation plus élevé que du temps de Moubarak. En 2012, les Frères Musulmans gagnent les législatives égyptiennes avec 47 % des sièges et 71 % des sièges avec le parti salafiste. Morsi est élu Président avec 52 % des voix et un taux de participation de 51 %. Alors qu’avec Moubarak le taux de participation était de 10 % en 1999 et 21 % en 2005.
51Dès lors, la légitimité et la légalité de Morsi sont établies.
52John Louis Esposito relève plusieurs facteurs aux succès électoraux des Frères Musulmans, parmi lesquels : l’organisation, l’expérience électorale, l’opposition au régime de Moubarak et la souffrance pour leur engagement. Il ajoute :
Ils font l’objet d’admiration pour leur piété, leur absence de corruption. Les populations bénéficiaient également de leurs réseaux de services sociaux et de leurs œuvres humanitaires.25
53Dans son livre Une histoire du terrorisme, Michaël Prazan fait l’appréciation suivante sur les Frères Musulmans :
Par leur persévérance, leur intégrité et leur sens de l’organisation, ils se sont partout imposés comme la seule alternative réelle au despotisme local.26
2.2.2. Le Wahabisme
54Outre les Frères Musulmans, une nouvelle orthodoxie en Islam prendra le relais du djihadisme : le wahabisme. Excroissance du hanibalisme, le wahabisme est apparu en Arabie dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Cependant sa rampe de lancement fut l’invasion soviétique de l’Afghanistan en 1979. Mohamed Abdulwahab (1703-1792) instaure le wahabisme comme la vraie religion, celle du prophète et des pieux ancêtres (as-salaf salih, qui donnera le Salafisme) seule voie vers le salut et la religion « pure ». Il réactualise la notion primordiale de l’unicité divine et son livre Kitabul tawhid (le livre de la théologie) constitue le bréviaire de beaucoup de mouvements djihadistes. D’après Abdulwahab, en conformité avec la doctrine hanibaliste, le soubassement de cette unicité est l’observance de l’orthodoxie et de l’orthopraxie. La singularité du wahabisme est qu’il se démarque du pluralisme de l’Islam tenaillé par quatre écoles théologico-juridiques, en rejetant le soufisme sous sa forme de culte des saints interprété comme de l’idolâtrie. Nabil Mouline dans son article « La Genèse du Jihad » montre comment la synthèse de l’idéologie des Frères Musulmans et du wahabisme explique la montée du djihadisme :
Forts du projet d’Al Banna, de la feuille de route de Qotb, de l’orthodoxie wahhabite et de la victoire contre les Soviétiques, les djihadistes pensent détenir enfin la formule idéologique idéale pour revivifier le califat et l’âge d’or de l’islam […] Al Qaîda fonde sa raison d’être sur l’idée que l’Ummah est la cible d’agressions intérieures et extérieures incessantes. Les musulmans du monde entier ont l’obligation, selon elle, de porter secours à leurs coreligionnaires en détresse. […] En 1998 Oussama Ben Laden et ses lieutenants […] déclarent le djihad aux puissances occidentales. Une série d’attentats s’ensuit, dont ceux du 11 septembre 2001.
Tirant les conséquences des échecs d’Al Qaîda, l’OEI adopte une démarche globale, c’est-à-dire qu’elle développe sa capacité à penser globalement et à agir localement.27
55Cependant, ni le wahabisme, ni les Frères musulmans ne sont majoritaires en Islam, malgré le soutien financier de l’Arabie à ces deux mouvements. Du moins jusqu’à la rupture engendrée par le « printemps arabe ».
56Aujourd’hui, s’ouvre une nouvelle ère du djihadisme avec son lot de forfaits ignominieux perpétrés au nom de l’Islam. Ce qui contribue à la stigmatisation des musulmans du monde, premières victimes du terrorisme. La particularité de ces djihadistes des temps modernes c’est d’être méticuleux, intelligents, éduqués. Tout le contraire des djihadistes de nationalités européennes qui se distinguent par leur manque d’éducation théologique. Motivés par la frustration, ils sont les cibles des propagandes terroristes.
57Le mouvement des Frères musulmans de vient un mouvement d’intellectuels et d’érudits guidés par une vision du monde comme ce fut le cas pour Mandela, Biko, Tambo qui ont résisté à l’apartheid grâce aux enseignements reçus dans les écoles missionnaires. Les Frères Musulmans actuels sont les enfants de victimes de la colonisation en Égypte et des massacres de Nasser, décidés à continuer le combat de leurs parents, mais pour la méthode pacifique dans leur grande majorité.
58Par rapport à la longue lignée hanibalite, l’Islam soutenu par l’Occident jusqu’au 11 septembre 2001 (celui de la monarchie saoudienne) est appauvri intellectuellement et culturellement. Mohammed Arkoun s’en désole en ces termes :
Même les experts de l’Islam, ou les néo-islamologues se sont contentés de décrire cet islam non pas comme une formation sectaire promue au stade orthodoxe par une dynastie locale, mais comme un prolongement historique de l’école hanibalite. Les stratégies géopolitiques de l’Occident ont ainsi contribué durablement à l’affaiblissement politique des voix critiques et émancipatrices réduites au silence et écartées des instances délibératives et législatives des pays respectifs.28
59Les musulmans ont ainsi le droit de savoir l’usage qui est fait de leur nom. Tout comme il est opportun de trouver une explication profane aux événements qui défraient la chronique. Edwy Plenel dans son livre Pour les musulmans nous y invite :
L’inédit qui nous saisit tous d’effroi, cette violence déchaînée contre une société ouverte et diverse, est porté par des décennies d’erreurs stratégiques, des guerres d’Afghanistan et d’Irak aux compromissions avec des régimes dictatoriaux et des monarchies obscurantistes, sans oublier la maltraitance de la cause palestinienne.29
60Ce sont ces « décennies d’erreurs stratégiques, les guerres d’Afghanistan et d’Irak » que Claude Cahen dénonce à propos de l’opération « Tempête du désert », dans un appel où il attire l’attention sur les dégâts scientifiques de la guerre d’Irak :
Nous voici donc devant la sale guerre où nous ont entraînés les Américains, derrière le voile verbal des Nations Unies. Par conséquent, ils se sont trompés et nous ont trompés. Ce qui par contre est certain est que nous aurons perdu pour longtemps l’amitié des peuples arabes auxquels nous liaient tant d’intérêts scientifiques et culturels.30
61L’émergence du terrorisme obéit à des considérations géostratégiques, et il faut bien maîtriser la situation dans laquelle le monde évolue.
II. Les racines du mal : l’explication profane des conflits
62J’ai été toujours surpris par l’incrédulité de nombreux musulmans qui ne croient pas à l’existence de Daech, de Boko Haram et qui soutiennent que tous ces mouvements ont été créés par l’Occident pour servir ses intérêts. Cette suspicion est d’autant plus répandue que les musulmans considèrent que les pratiques de ces organisations ne sont pas conformes à l’Islam qu’ils connaissent. C’est une explication empirique qui a besoin d’être confirmée ou infirmée par le travail de recherche. Mais toujours est-il que l’Occident s’enferme dans un paradoxe insoluble. Il veut éradiquer le terrorisme et ne veut pas s’attaquer à la racine du mal. Pourtant le mal a été bien circonscrit. Il résulte de problèmes laissés longtemps sans solution. Dès lors il conviendra d’extirper les causes de frustration et de désespoir qui sont les lieux d’épanouissement et les aliments du terrorisme.
63Sommes-nous devant une impuissance à extirper les causes du terrorisme ou une abdication au profit d’intérêts qui font fi des principes élémentaires ? Toujours est-il que le terrorisme se propage. Si utile et efficace que soit l’action policière, elle ne peut éliminer les causes du terrorisme qui sont ce que Abdoul Aziz Mbacké appelle le « terreaurisme ». La capture d’auteurs d’attentats n’y suffit jamais. « Ami si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place » affirmait l’un des vers du Chant des Partisans (considérés comme terroristes par la Gestapo).
64Nous assistons à une véritable manipulation des identités ethniques et religieuses pour maquiller des faits qui n’ont rien à voir avec la religion. Peut-on comprendre la guerre au Mali si on fait fi des difficultés économiques des peuples qui vivent dans la partie malienne du Sahara ? Au-delà du contenu religieux qu’on veut donner à ce conflit, ce sont les données profanes, économiques, sociales et politiques qui, ici, comme au Liban, en Irak, en Palestine ou au Yémen, constituent la motivation centrale des conflits. On met l’accent sur le caractère religieux, ethnique ou tribal de ces affrontements. Cette grille de lecture a eu droit de cité depuis que le politologue américain Samuel Huntington a lancé la notion de « choc des civilisations » qui avance qu’avec la fin de la guerre froide, les différences de valeurs culturelles, morales et surtout religieuses seraient l’origine des conflits dans le monde, réduits à leur dimension anthropologique et culturelle. Les facteurs démographiques, sociaux, historiques, géopolitiques ainsi que les intérêts géostratégiques des structures néo-impériales et des puissances régionales sont négligés. Les vrais enjeux sont cachés et les acteurs sont désignés par leur appartenance ethnique, religieuse et communautaire.
La question palestinienne n’est plus perçue comme une guerre de libération nationale qui pourrait être résolue par la création d’un seul pays où vivraient sur un fond d’égalité juifs, chrétiens et musulmans comme l’a longtemps réclamé l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) ; mais elle est présentée comme un refus arabo-musulman opposé à la présence juive en Palestine. Donc pour beaucoup de bons esprits comme le signe d’une permanence de l’antisémitisme contre laquelle il faudrait sévir. Un peu de bon sens suffit pourtant pour comprendre que si la Palestine avait été envahie par des bouddhistes, ou si la Turquie post-ottomane avait voulu la reconquérir, la résistance aurait été aussi constante et violente.31
65Il convient de faire cesser cette manipulation des identités ethniques et religieuses et les analyses simplistes qui cachent honteusement la nature profane des conflits. C’est un impératif catégorique surtout au Proche-Orient si l’on veut efficacement combattre le terrorisme.
66Notre mal vient de plus loin.
67Alain Badiou nous propose une autre grille de lecture profane quand il déclare que :
Sur la trame générale de l’Occident, patrie du capitalisme dominant et civilisé, contre l’islamisme, référentiel du terrorisme sanguinaire apparaissent : d’un côté des bandes armées meurtrières ou des individus surarmés brandissant pour se faire obéir le cadavre de quelque Dieu et de l’autre au nom des droits de l’homme et de la démocratie des expéditions militaires internationales, sauvages, détruisant des états entiers (Yougoslavie, Irak, Libye, Afghanistan, Congo, Mali, Centrafrique) et faisant des milliers de victimes sans parvenir à rien d’autre qu’à négocier avec les bandits les plus corruptibles, une paix précaire autour des puits, des mines, des ressources vivrières, et des enclaves où prospèrent de grandes compagnies. Les troupes et les polices de la guerre anti-terroriste, les bandes armées qui se réclament d’un Islam mortifère et tous les états sans exception appartiennent aujourd’hui au même monde, celui du capitalisme prédateur.32
68Revenant à la charge après les attentats du 13 novembre, il publie un petit livre plus détaillé dans lequel il explique :
Il y a donc depuis des années voire des décennies une activité militaire incessante des états occidentaux. Il faut rappeler que les interventions militaires de la France en Afrique s’élèvent depuis quarante ans, à une cinquantaine.33
69On peut dire qu’il y a eu un état de mobilisation militaire quasi chronique de la France pour maintenir son pré carré africain, vu la dimension des intérêts capitalistes en jeu surtout au Mali : uranium, pétrole, diamants, bois précieux, métaux rares, cacao, café, bananes, or, charbon, aluminium, gaz, etc.
70Ce texte d’Alain Badiou et celui qu’il a publié dans Le Monde du 29 janvier 2015 sont, à mon avis, les études les mieux élaborées pour qui veut réellement connaître les racines du mal du terrorisme international, à cause de la manière à la fois scientifique et désintéressée avec laquelle il l’aborde. De façon inédite, il fait apparaître tout le cynisme des puissances impériales à travers un nouveau phénomène qui consiste en la suppression pure et simple des États.
71De même, il explique la raison de l’impunité dont bénéfice Daech par le fait que Daech est une puissance commerciale engagée dans une série de trafics de toutes sortes : pétrole, œuvres d’art, coton, etc. Daech trouve des débouchés à son commerce juteux. À l’instar de Daech, les puissances impériales entendent remplacer au Moyen-Orient et en Asie les États par des zones infra-étatiques qui sont en réalité des zones de pillage non étatisées.
72On devrait s’attarder sur les nouvelles pratiques impériales si on veut toucher à la racine du mal. Mohammed Arkoun a la même préoccupation, dans le texte mentionné plus haut, quand il s’interroge sur l’absence d’explications satisfaisantes au terrorisme qui sévit en terre musulmane.
73Il suffit de réfléchir sur la situation de la Syrie, du Liban, du Yémen, du Mali, de Centrafrique pour constater un dépeçage et un anéantissement systématique des états. C’est dans ce contexte, comme par hasard, qu’apparaissent les bandes armées à coloration religieuse. À la suite de cette démonstration, ma conviction est faite qu’il faut une lecture profonde des conflits. La religion est ici un prétexte, une couverture rhétorique instrumentalisée par les bandes armées qui n’ont rien de religieux.
74J’ai cité à plusieurs reprises Alain Badiou, intellectuel reconnu pour l’immensité de sa production qu’on ne peut pas soupçonner de fanatisme religieux parce qu’athée, dont les idées prennent le contrepied de l’idéologie dominante.
75En effet, l’Islam a mauvaise presse du fait des intégristes qui font le jeu des islamophobes et massacrent des innocents. On parle beaucoup de l’Islam mais on écoute très peu ce que disent les musulmans. Leurs propos sont dilués dans le flot ininterrompu des déclarations, des discussions, des débats, des séminaires auxquels ils ne sont pas conviés. Et pourtant, ils sont considérés, virtuellement, comme une menace sur laquelle tout le monde se prononce en donnant, généralement, une interprétation à contre-sens des réalités musulmanes.
76Régulièrement, les médias européens et français notamment, bruissent d’alarmes sur le danger intégriste ou tout simplement sur les travers de la deuxième religion mondiale. Plus généralement, les enquêtes d’opinion signalent une méfiance exacerbée à l’égard de la religion musulmane, ce qu’a très bien compris l’extrême-droite européenne qui a largement abandonné son antisémitisme traditionnel au profit d’une islamophobie plus porteuse.
77Cette islamophobie, comme toute construction idéologique, existe sous une forme vulgaire et simplifiée donnant lieu à des polémiques intéressées sur la nourriture hallal ou sur la question du voile, mais connaît aussi une version plus raffinée. L’Islam devient alors une religion inconciliable avec la civilisation occidentale car elle se révélerait totalement incompatible avec ses éléments fondateurs : la modernité, la rationalité et l’économie de marché.
78Les écrits d’Alain Badiou, d’Edwy Plenel, ou encore de Raphael Liogier, de par leurs esprits scientifiques, proposent une démarche plus conforme à la réalité.
III. Les solutions face au terrorisme
79Dans la guerre contre le terrorisme, il faut se départir des considérations nationalistes ou ethniques et des généralisations simplistes, comme le dit si bien Mohammed Arkoun, qui a introduit le concept des « forces interactives du triangle anthropologique », c’est-à-dire les puissances occidentales, les régimes autoritaires des pays musulmans et les mouvements intégristes :
Il ne suffit pas en effet de s’indigner contre une violence intolérable dans un monde où s’amplifient les problèmes de l’exclusion, de la domination arbitraire, de la misère collective, de l’économie prédatrice, des inégalités scandaleuses, des ignorances institutionnalisées, des déculturations, des dépossessions des citoyens et des peuples, des états voyous, des menaces écologiques, etc. Il faudrait beaucoup de recherches, de travaux librement conduits, d’explorations urgentes mais sciemment différées, pour dépasser la tyrannie des émotions, l’emprise des médias, les non-dits du politiquement correct à propos du fait terroriste comme protagoniste à d’autres facteurs puissants qui installent une violence systémique dans le monde.34
1. Le soufisme comme remède à la fracture islamique
80Il est temps de redonner tout son sens à la pensée de Marx sur la religion quand il disait : « la détresse religieuse, est pour une part l’expression de la détresse réelle, et, pour une autre la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature accablée, la chaleur d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit de conditions sociales où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple »35. En effet, cette citation est interprétée en général, par ignorance ou par convenance, comme une condamnation sévère de la religion. Mais il suffit de la replacer dans son contexte pour savoir qu’à l’inverse, elle évoque le rôle positif que la religion peut jouer dans la société. Il s’y ajoute qu’au XIXe siècle, l’opium était un médicament couramment utilisé dans les officines, comme analgésique. Comparer la religion à l’opium, c’est simplement évoquer les vertus apaisantes et les consolations apportées par les représentations religieuses aux peines humaines ; argument dont l’apologétique chrétienne a largement usé pour son propre compte.
81Il est important de rappeler, comme nous l’avons dit plus haut, que le problème n’est pas la religion en tant que telle, mais plutôt sa perversion qui la rendrait inapte à faire entendre son message qui est d’abord un message de paix. La signification du mot Islam en est une parfaite illustration. Il dérive de la racine salam, qui signifie paix en arabe. Mais au milieu de la confusion et des contresens, de la peur et de la méfiance, il existe des formes de spiritualité qui peuvent, aujourd’hui, révéler et confirmer l’apport positif de la religion dans la société. Nous pensons particulièrement au soufisme, une forme de spiritualité propre à l’Islam, qui est le mode d’existence de cette religion au Sénégal.
82Nul ne peut douter du rôle que les ordres soufis ont joué dans la stabilité et la cohésion sociale et religieuse qui ont toujours fait la fierté du Sénégal. Cependant cette influence reste peu documentée et n’a pas, jusqu’ici, reçu une attention particulière de la part des chercheurs. En effet, en dehors de quelques exceptions notables36, les sciences politiques restent très timides sur le sujet. Pourtant, les expressions contemporaines du soufisme sont au centre d’une importante problématique politique. Je suggère, alors, qu’on réfléchisse sur le « soufislamisme », une nouvelle catégorie inventée par Alix Philippon, une Française effectuant des recherches sur l’islam pakistanais. Ce concept est la dernière mutation en date d’une scène islamique confrontée maintenant plus que jamais, au défi de la modernité. Philippin pose la problématique suivante, pour rejoindre une des préoccupations de ce symposium :
Le réveil islamique est une formule fréquemment utilisée de nos jours pour qualifier principalement les expressions souvent réactives d’un Islam dit fondamentaliste. En science politique, les islamologues se sont surtout penchés sur les phénomènes d’instrumentalisation de l’Islam à des fins politiques. L’Islamisme a constitué un objet privilégié d’étude. Les dimensions de l’Islam, comme foi vécue et spiritualité ont été laissées aux investigations des anthropologues qui pourtant, depuis des années, n’ont pas manqué de soulever le fait que « ce réveil islamique » concernait également, contre toute attente, les expressions les plus populaires et mystiques de la religion musulmane.37
83Dans cette perspective, le Sénégal est le lieu d’invention, toute paradoxale, d’une nouvelle démarche en politique empruntant au référentiel du soufisme un répertoire inédit d’actions collectives. Il est aisé de voir comment la forme confrérique traditionnelle s’est réinventé une forme d’intervention sous les effets contradictoires et conjugués de la modernité occidentale et de l’Islam politique. Il serait indiqué de montrer comment le soufisme, en tant que révolution spirituelle et démocratique, peut constituer un antidote à la situation actuelle d’un monde musulman marqué par une violence aveugle, et ouvrir de nouvelles perspectives à la sécurité partagée.
84Le Sénégal, pays de démocratie et de coexistence religieuse, peut servir de laboratoire dans ce domaine pour des raisons historiques d’une part, et à cause des mutations inattendues que les confréries sont en train de subir pour s’adapter à la globalisation d’autre part. En effet, se dessine la tendance générale d’un Islam séculier dans tous les domaines de la société y compris le politique, qui transforme profondément le système confrérique sénégalais actuel. Ainsi on peut remarquer comment ses différentes facettes – enjeu théologique, réservoir symbolique et ressource politique – font du soufisme un lien ambivalent d’une identité musulmane en quête de repères et un élément déterminant dans l’établissement de sociétés démocratiques comme le Sénégal, mais surtout, de sociétés ouvertes, respectueuses des cultes et garantes de ce respect.
85Véritable école de construction de soi, le soufisme, doctrine majoritaire au Sénégal et qui se manifeste à travers les confréries, a su puiser dans l’immense richesse doctrinale de la mystique musulmane les éléments les plus conformes au génie négro-africain : la notion de mahaba (amour) qui se focalise sur la personne du Prophète et qui est une modalité qui insiste plus sur le développement de l’affect que celui de l’intellect.
86Ce que l’actualité nous montre du soufisme comme phénomène prédominant au Sénégal, n’est qu’un épisode d’une très longue histoire. Cette épaisseur historique du soufisme sénégalais est un point de référence important pour qui veut comprendre la situation de ce pays dans la période contemporaine.
2. L’enseignement du fait religieux à l’école
87Immédiatement après les événements de 2001, Jack Lang, alors Ministre de l’Éducation Nationale, avait demandé à Régis Debray de se pencher sur l’enseignement du fait religieux dans l’école de la République. L’exigence d’une information religieuse adéquate se fait partout sentir dans le monde y compris dans les sociétés occidentales. En effet, Régis Debray souligne dans ses conclusions que
Ces sociétés doivent faire face à la menace de plus en plus sensible d’une déshérence collective, d’une rupture de chaînons de la mémoire nationale européenne, où le maillon manquant de l’information religieuse, rend strictement incompréhensibles, voire sans intérêt, les tympans de la cathédrale de Chartes, la crucifixion de Tintoret, le Don Juan de Mozart, le Booz endormi de Victor Hugo et La Semaine Sainte d’Aragon.38
88Cette prise en charge de la dimension religieuse dans l’éducation suppose qu’on ait du concept de la laïcité une approche positive, comme celle de Léopold Sédar Senghor qui en 1963 déjà, à l’occasion de l’inauguration de la grande mosquée de Touba (un des principaux foyers religieux du Sénégal), soutenait que définir la laïcité supposait d’abord de dire ce qu’elle n’est pas, à savoir ni athéisme, ni volonté de refouler hors de la sphère publique, par une agressive propagande, les religions, pensées dans leur pluralisme et leur entente.
89La laïcité ne saurait, pour nous, être considérée comme un concept qui met la Religion et l’État dans une opposition binaire désuète. La séparation de la Religion et de l’État doit être considérée comme une position de principe, devant être adaptée au contexte socioculturel. Un état laïc adopte une neutralité positive à l’égard des religions et reconnaît toutes les religions sans aucun parti pris. S’il est reconnu à chacun le droit de prêcher pour sa paroisse, l’État a le devoir de transcender les confessions pour la prise en charge effective des aspirations de tous, dans le respect des différences.
90C’est cette philosophie qui a toujours été poursuivie au Sénégal où la qualité des hommes qui l’ont dirigé a de tout temps permis une cohabitation harmonieuse entre les différentes religions. L’exercice de la foi, dans le dogme et le culte, se déroule dans une parfaite symbiose des cœurs et des âmes, dans une convivialité citoyenne et dans le respect strict des croyances.
91Cependant, une pratique rationnelle de la religion exige la formation des fidèles des différentes confessions. L’absence de formation religieuse est un terreau fertile au fanatisme et à l’intolérance qui sont le fait d’individus qui ignorent les enseignements de leur religion. L’un des objectifs des autorités religieuses et politiques est de protéger les enfants des dangers de l’intolérance religieuse en leur inculquant une formation bâtie sur des valeurs universellement reconnues. La transmission de la connaissance ne saurait compromettre l’esprit de la laïcité ; mais la relégation du fait religieux hors des enceintes de la transmission rationnelle et publiquement contrôlée des connaissances peut, elle, favoriser le fanatisme et l’irrationalisme.
Conclusion
92À la lumière de ce qui précède, je voudrais réitérer ma gratitude à l’Université d’Artois, à son président, à ses professeurs et au collectif des doctorants de la faculté de droit Alexis Tocqueville de Douai, pour m’avoir associé à cet espace de dialogue et d’échanges sur un sujet d’une brûlante et tragique actualité, et pour l’hospitalité à la fois exquise et avenante dont ils m’ont entouré.
93Un partenariat est donc nécessaire aujourd’hui plus que jamais, entre le monde musulman, les autres religions, le milieu universitaire, les institutions politiques et les organisations basées sur la foi, pour y trouver l’énergie et les synergies permettant d’élaborer les solutions de sortie de crise pour un monde en quête de sens et d’identité. Il est vrai que des voix discordantes dans les universités américaines, parlent de choc des civilisations. Cette idée qui fait son chemin dans les cercles académiques où elle est dispensée est reprise par les médias. Il faut faire preuve de sagacité et de prudence, et se rappeler que c’est en Allemagne – où les universités rivalisaient de découvertes scientifiques, où les brevets succédaient aux brevets, où les plus incroyables productions de la raison bouleversaient nos connaissances – que fut inventée la Shoa. Ce sont les étudiants qui sortaient les professeurs juifs des salles de classes et des amphithéâtres des universités allemandes.
94C’est pourquoi l’interdiction à Tariq Ramadan de donner des conférences dans les universités françaises m’inquiète au plus haut point, alors qu’il est accepté dans plus de quatre-vingts universités américaines et qu’il est à la fois Professeur à Cambridge et Oxford, ainsi que dans les universités canadiennes. Son message est limpide et pose depuis vingt ans, dans le cas d’un débat interreligieux, les problèmes qui s’ils étaient pris en charge à temps, auraient évité à la France de connaître la situation actuelle.
95Face au conflit des civilisations, notre cœur pressent, et notre raison impose, la communion des civilisations parce que telle est la vérité cachée derrière les mots et les images multiples des diverses spiritualités qui forment la sagesse des nations. Derrière les grandes spiritualités, je lis le même message : celui des droits de l’Homme, le même impératif catégorique : les défendre comme l’ont fait El Hadj Oumar, Mandela et tant d’autres, le même moyen : l’éducation par la morale, la même finalité : la paix juste et durable, garante de la prospérité et du bonheur des hommes, et du respect de l’humanité de l’homme.
96Je vais conclure avec Mohammed Arkoun qui a admirablement défini la feuille de route des chercheurs et des universitaires pour une meilleure prise en compte dans l’enseignement des études arabo-islamiques, à la mesure du parcours des orientalistes et de leur riche expérience acquise au cours de leur carrière. Il dit avec un brin de nostalgie :
Il demeure plus nécessaire que jamais d’encourager les études historiques en réfléchissant davantage sur les chantiers qui restent à ouvrir sur les liens et lieux de partage entre les divers domaines découpés pour les besoins de la spécialisation, sur les nouveaux questionnements, les stratégies d’intervention du chercheur pour contrebalancer par une prise en charge scientifique du passé, les manipulations à grande échelle auxquelles se livrent des millions de militants nationalistes et/ ou islamistes hantés par des « identités » à restaurer, des « valeurs » religieuses à réactiver face au matérialisme athée de l’Occident impérialiste.39
97Ce regard scientifique est un impératif catégorique dans un domaine qui intéresse, aujourd’hui, plus de quinze millions d’émigrés installés définitivement en Europe.
98Sans ce regard scientifique, sans respect mutuel, sans dialogue, sans écoute, sans la conscience d’une nouvelle essence humaine, l’Humanité convole dans des noces de sang avec l’Humanité, dans une haine interhumaine. Puisse le débat du séminaire contribuer à conjurer ce danger.
Notes de bas de page
1 P.-J. SALAZAR, « La terreur va-t-elle nous changer ? », in Philosophie, décembre 2015-janvier 2016, p. 50-51.
2 E. RENAN, Discours au Collège de France « De la part des peuples sémitiques dans l’Histoire de la civilisation », 1862.
3 K. ANNAN, « Combattre le terrorisme pour l’humanité : Conférence sur les racines du mal » tenue le 22 septembre 2003, http://www.un.org/press/fr/2003/SGSM8885.doc.htm (consulté en décembre 2015).
4 J. JAURÈS, Discours à la jeunesse prononcé au Lycée d’Albi, en 1903.
5 M. ARKOUN, La Question éthique et juridique dans la pensée islamique, Paris, Vrin, 2010.
6 P. BAUDOUIN, « Dans l’engrenage de la terreur : perdre en liberté sans gagner en sécurité », in Le Monde diplomatique, décembre 2015, p. 16-17.
7 K. ANNAN, « Combattre le terrorisme », 22 septembre 2003, www.un.org/press/fr/2003/ SGSM8885.doc.htm. (consulté en décembre 2015).
8 M. ARKOUN, ABC de l’Islam. Pour sortir des clôtures dogmatiques, Paris, Grancher, 2007, p. 328-329.
9 E. PLENEL, Pour les musulmans, Préface inédite « Contre la haine », Paris, La Découverte, réédité en 2015, p. 11.
10 R. BENZINE, « Islam(s) aujourd’hui », in La Pensée, janvier 2016, n° 384, p. 13.
11 M. ARKOUN, ABC de l’Islam. Pour sortir des clôtures dogmatiques, op. cit., p. 111.
12 Docteurs de la foi.
13 Droit musulman ou jurisprudence, Dictionnaire du Coran, Paris, Laffont, p. 822.
14 C. CAHEN, L’Islam des origines au début de l’Empire Ottoman, (réédition), Hachette Littérature, 1997.
15 Le cas de C. CAHEN est très intéressant. Médiéviste, historien, écrivain, professeur à la Sorbonne, spécialiste de l’histoire de l’Islam, en particulier le Moyen Âge islamique. Militant communiste convaincu, il fait créer à la Sorbonne, avant 1968, une chaire d’histoire de l’Orient qu’il a dirigée jusqu’à sa retraite. Il crée au sein du Parti communiste, en 1957, le groupe de travail des historiens communistes et milite dans la Cellule du 5e arrondissement. Il participe au GRAPP (Groupe de réflexion sur le règlement du problème palestinien), créé par M. RODISSON et Jacques BERQUE. Appartenant à la communauté juive, il a été d’une parfaite objectivité dans l’histoire de l’Islam. Ayant été l’un de ses anciens élèves, à la Sorbonne, dans les années 70, je garde le souvenir vif d’un grand professeur, normalien et fier de l’être, pour sa rigueur, sa gentillesse et son humour, en un mot son humanité. Un autre de ses disciples, M. ARKOUN, qui était également mon professeur à la Sorbonne, rend hommage à l’honnêteté intellectuelle de C. CAHEN et lui reconnaît une éthique ascétique du travail méticuleux, exhaustif, irréprochable, sur des sujets, des thèmes, un temps, un espace bien définis.
16 M. GANDHI, extrait du journal Young India, cité dans The Light, Labore, 16 septembre 1924.
17 A. de LAMARTINE, « La vie de Mahomet » in Histoire de la Turquie, Librairie du Constitutionnel, 1854, Vol. 1, p. 277-278.
18 A. de LAMARTINE, Voyage en Orient, Paris, Charles Gosselin, Furne et cie, 1835.
19 Œuvres de Jean Jaurès, Le pluralisme culturel, Fayard, tome 17, 2014.
20 C. ADASS, La Maison mohammadienne, Paris, Gallimard, 2015, p. 9.
21 N. CHOMSKY, « Terrorisme l’arme des puissants », in Le Monde diplomatique, décembre 2001, p. 10-11.
22 W. LAQUEUR, « Reflexions on terrorism » [Réflexions sur le terrorisme], in Foreign affairs, automne 1986, p. 88.
23 M. ARKOUN, ABC de l’Islam. Pour sortir des clôtures dogmatiques, op. cit., p. 112.
24 N. MOULINE, « Genèse du Djihadisme », in Le Monde diplomatique, décembre 2015, p. 14-15.
25 J.-L. ESPOSITO, T. SONN, J.O. VOLL, Islam and Democracy after the arab spring [Islam et Démocratie après le printemps arabe], Oxford University press, 2016.
26 M. PRAZAN, Une histoire du terrorisme, Paris, Flammarion, 2012.
27 N. MOULINE, « La Genèse du Djihadisme », in Le Monde diplomatique, décembre 2015, p. 14-15.
28 M. ARKOUN, ABC de l’Islam. Pour sortir des clôtures dogmatiques, op. cit.
29 E. Plenel, Pour les musulmans, op. cit., p. 18.
30 C. CAHEN cité dans M. Cahen, « Engagement politique et pensée scientifique chez C. CAHEN. Réflexion et quelques souvenirs d’un fils sur son père », in Itinéraire d’Orient, Hommage à C. Cahen Res orientales, vol. 4 (dir. R. Gyselen), Peeters publishers, Leuven, 1992, p. 385-443.
31 G. CORN, « Sortir de l’analyse religieuse des conflits », in Manière de voir, février-mars 2016, n° 145, p. 20.
32 A. BADIOU, « Le rouge et le tricolore », in Le Monde, 29 Janvier 2015.
33 A. BADIOU, Notre mal vient de plus loin. Penser les tueries du 13 novembre, Fayard, 2016.
34 M. ARKOUN, ABC de l’Islam. Pour sortir des clôtures dogmatiques, op. cit., p. 11.
35 K. MARX, Introduction à la Critique de la philosophie du droit de Hegel. Ajoutons que cette expression n’est pas une invention de Marx, mais de Kant (dont la foi religieuse ne fait mystère pour personne) dans La Religion dans les limites de la simple raison où ce terme désigne les consolations que les prêtres apportent aux chevets des mourants.
36 L. A. VILLALON, Islamic Society and State Power in Sénégal : Disciples and Citizens in Fatick, Cambridge University Press, 1995 ; A. H Nimtz, Islam and Politics in East Africa, the Sufi Order in Tanzania, University of Minnesota Press, 1980 ; C. Coulon, Le Marabout et le Prince, Pedone, réédition numérique, collection IEP de Bordeaux, 2015
37 A. PHILLIPON, « Le soufislamisme : l’invention paradoxale d’une nouvelle modernité politique en Islam ? Le cas pakistanais du Minhaj-ul Quran », DEA de science politique contemporaine à l’IEP d’Aix, sous la direction de F. Burgat (CNRS, IRENAM), 2004.
38 R. DEBRAY, L’Enseignement du fait religieux dans l’école laïque, Paris, O. Jacob, 2002 : rééd. octobre 2015, p. 25.
39 M. ARKOUN, Humanisme et Islam, combats et propositions, Paris, Vrin, p. 81.
Auteur
-
Mansour Sy Djamil
Co-président de la Conférence mondiale des religions pour la paix
Vice-Président de l’Assemblée Nationale du Sénégal
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
2001-2010. Dix ans de transparence en droit des sociétés
Edith Bary-Clément et Jean-Christophe Duhamel (dir.)
2011
Qui suis-je ? Dis-moi qui tu es
L’identification des différents aspects juridiques de l’identité
Valérie Mutelet et Fanny Vasseur-Lambry (dir.)
2015
Le renforcement de la limitation du cumul des mandats et des fonctions
Regards sur les lois ordinaire et organique du 14 février 2014
Patricia Demaye-Simoni (dir.)
2016
Explorer le champ lexical de l’égalité femme/homme
Patricia Demaye-Simoni, Valérie Mutelet et Fanny Vasseur Lambry (dir.)
2022
