Conclusion
p. 199-204
Texte intégral
1Dans cet ouvrage, nous avons tenté d’analyser la formation au métier de footballeur professionnel. Notre enquête décortique les trajectoires des jeunes joueurs pour parvenir à la signature d’un contrat professionnel. Que doit-on retenir alors ? D’abord que la formation dans ce domaine est exigeante sur le plan corporel. Elle est aussi sélective, concurrentielle, jalonnée d’évaluations multiples et demande un contrôle sur soi de tous les instants. Mais la mutation d’un jeune joueur de douze ans aux étoiles plein les yeux en un professionnel déjà aguerri aux réflexes professionnels durablement intégrés, demande du temps. Nous avons pu mettre en évidence trois périodes clés dans cette construction identitaire. Le premier moment marquant correspond à la période de préformation entre treize et quinze ans. La préformation représente le premier pallier dans l’accès au métier de footballeur. Sur un nombre important de postulants initiaux, seuls quelques-uns seront retenus pour entrer dans un centre fédéral de préformation ou dans une structure « élite » d’un club professionnel. Comme nous l’avons évoqué au début de cet ouvrage, c’est sans doute le travail de persuasion des cadres fédéraux et des personnels des clubs professionnels associé à la surestimation de leurs chances (Menger, 2009) par les jeunes footballeurs qui provoque cet afflux massif de candidats1. La sélection à l’entrée dans une structure de préformation est donc à la fois complexe, compte tenu du grand nombre de candidats et, dans le même temps, relativement aisée puisque les meilleurs s’extraient presque naturellement de la masse. Les « différences intrinsèques de qualité entre les individus, dans l’accomplissement des activités […] génératrices de classements hiérarchiques et de segmentation » (Menger, 2009) peuvent alors être renforcées par le repérage, l’élection – Goffman parlerait d’étiquetage (1968) – d’un jeune en particulier par un éducateur et le faire, effectivement, devenir supérieur à ses collègues qui n’auront pas été retenus. L’entrée dans une structure de préformation représente souvent le tout début de la carrière du footballeur (Becker, 1963). C’est le premier tournant majeur dans la longue et intense socialisation professionnelle qui se dessine devant lui (Dubar, 2000). Alors que l’on aurait pu s’attendre à ce que cette insertion dans une formation d’élite soit vécue comme un rêve, notre travail montre que cette étape est souvent synonyme de choc pour les jeunes. C’est l’équivalent du « choc initial » décrit par Davis à propos des infirmières (Davis, 1966), par Hughes quand il étudie la fabrication d’un médecin (Hughes, 1955) ou par Jelen et Nuytens à propos des enseignants débutants d’Éducation Physique et Sportive (Jelen et Nuytens, 2011). Il s’agit d’une période où leurs croyances et leurs certitudes sur le football professionnel ainsi que sur leur propre niveau vont s’effondrer. Si les jeunes apprentis sont autorisés (licence) à porter le maillot d’un club professionnel et à se définir en société comme membre d’un centre de formation prestigieux, ils doivent (mandat) surtout se plier à un certain nombre de règles ou d’attentes qu’ils n’imaginaient pas forcément (respect des consignes de l’éducateur, soumission au règlement intérieur du centre, etc.). En plus de ces enseignements, l’analyse des structures de préformation au métier de footballeur professionnel, nous a également permis de mettre en évidence une certaine forme de diversité dans les mécanismes de fabrication des jeunes footballeurs. Deux voies sont effectivement possibles pour accéder au plus haut niveau (la structure fédérale ou la structure professionnelle) et les éducateurs ne peuvent plus être considérés comme une profession unique et soudée (purs éducateurs d’une part, anciens joueurs de haut niveau d’autre part). Cette « séparation » des structures et des segments professionnels (Bucher & Strauss, 1961) laisse présager l’existence d’un modèle de formation beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît.
2À l’issue de la période de préformation, les jeunes footballeurs entrent en formation. Ils ont alors quinze ans et vont entrer dans un centre de formation d’un club professionnel. Généralement, il est désormais trop tard pour espérer une grande carrière pour les jeunes footballeurs qui n’ont pas su prendre le bon wagon. Mis à part quelques destins exceptionnels qui échappent à l’analyse sociologique, ceux qui n’ont pas eu l’occasion d’entrer dans un centre de formation sont alors exclus de la course au contrat professionnel. C’est l’illustration concrète du modèle de l’avantage cumulatif développé par Merton (Merton, 1968) et repris par Menger (Menger, 2009) : « un individu, un groupe, une firme dont toutes les caractéristiques sont très proches de celles de leurs concurrents, en viennent à disposer d’un avantage minime [le repérage puis l’entrée en centre de préformation ou de formation dans notre cas précis]. Cet avantage peut être une aptitude particulière, une opportunité d’investissement, la bonne fortune d’une invention, ou l’intervention du hasard pur et simple. Cet avantage ne les favorise d’abord que très légèrement, mais va s’amplifier au point de provoquer une inégalité considérable dans la distribution des bénéfices qu’il permet d’obtenir (revenus, profits, prestige, pouvoir de marché) ». Il s’agit donc de ne pas être écarté du wagon. Pour autant, les jeunes qui ont eu l’opportunité d’intégrer un centre de formation ne disposent d’aucune garantie d’accès au plus haut niveau : ils doivent faire face à un certain nombre d’épreuves qui rendent les parcours incertains. Nous pensons notamment ici à la crise identitaire qu’ils traversent. Si l’entrée dans une structure de préformation se caractérisait par le choc initial de la découverte du monde du haut niveau, cette période entre quinze et dix-sept ans correspond à une identité professionnelle « en train de se faire » (Dubar, 2000). Nous pouvons affirmer qu’il s’agit avant tout d’une période de tension entre plaisir de la pratique et perspective professionnelle, entre l’identité d’expert et celle de profane (Davis, 1966), entre rêve et réalité, entre école et football, etc. Cette tension, très forte en début de formation consécutivement au choc vécu en préformation s’amenuise au cours des deux ans alors que les apprentis footballeurs commencent à intégrer un certain nombre de réflexes et de pratiques professionnelles conformes aux attentes du haut niveau et se conforment au « mandat » attendu (Hughes, 1958). L’analyse de cette période de la formation entre quinze et dix-sept ans renforce le constat de la fragmentation du modèle de fabrication des footballeurs français. Ainsi, des différences assez marquées tendent à apparaître entre différents segments professionnels (Bucher & Strauss, 1961), dorénavant aussi bien du côté des éducateurs (entre anciens joueurs professionnels et purs éducateurs) que des joueurs (postes différents, promotions différentes). Cette différenciation des points de vue sur la fabrication des footballeurs s’accompagne également d’un effet de club. La socialisation professionnelle au métier de footballeur dispose d’une base commune (le fameux modèle « à la française »), elle est teintée par la philosophie du lieu dans laquelle elle se déroule et cela nous amène, par conséquent, à penser que les jeunes pensionnaires des centres du Sporting, de l’Étoile ou de l’Union ne sont pas tous fabriqués de la même manière. Alors que les savoirs techniques et tactiques fondamentaux ont été intégrés et que les plus « mauvais » éléments ont été écartés du processus de formation au métier de footballeur, l’évaluation du potentiel des acteurs devient paradoxalement de plus en plus délicate. L’incertitude est permanente. Le bon joueur existe-t-il ? Rien n’est moins sûr. Sa caractérisation dépend comme nous venons de le mentionner d’un triple effet : effet éducateur, effet joueur et effet club. Les deux premières années de formation correspondent ainsi à une montée en puissance des subjectivités et de l’importance des relations interpersonnelles qui vont littéralement exploser au cours de la dernière phase de la formation.
3De dix-sept à dix-neuf ans, le maître mot qui guide la formation et la sélection des jeunes footballeurs en fin de formation est « optimisation ». Les principes de fonctionnement, les contenus abordés, les attitudes souhaitées ne sont en effet pas bien différentes entre les catégories U16 / U17 et celle de U19 et CFA. Il convient « simplement » d’être plus efficace et surtout plus efficient dans l’ensemble de ces domaines. Arrivés au terme de cette troisième phase de la formation, les jeunes footballeurs en herbe ont passé avec succès l’ensemble des épreuves, aussi bien humaines que sportives, qui leur ont été infligées. Ils ont su mener leur barque pour poursuivre leur carrière et faire les bons choix à chaque « turning-point » (Hughes, 1967) qui s’est présenté à eux. Ils savent s’appuyer et utiliser les personnes qui les entourent qu’elles appartiennent à d’autres segments professionnels (les joueurs aux postes différents ou de catégories d’âge différentes) ou d’autres mondes professionnels (les éducateurs, les médecins, les administrateurs). Ils connaissent également finement leurs droits et leurs devoirs (licence et mandat, Hughes, 1958). Pour autant, ils sont toujours trop nombreux et, en moyenne chaque année, seuls trois d’entre eux par club accèderont à un contrat professionnel. Mais qui ? Quels sont ces joueurs qui vont se voir proposer un essai dans le groupe professionnel voire un contrat ? Les éducateurs en fin de formation se trouvent bien en peine pour le dire. Alors qu’ils recherchent des joueurs capables d’innover, de surprendre, de créer, ils se trouvent face à des jeunes apprentis très appliqués, performants mais qui se ressemblent. S’ils ont leur part de responsabilité, leur statut d’ancien footballeur et de formateur actuel fait d’eux à la fois un produit et un producteur de cette formation qui standardise, ils font face à de jeunes footballeurs qui auront passé, au cours de leur formation, tellement de temps à répéter des gammes et à éviter la moindre erreur technique ou de positionnement qu’ils se retrouvent, à la sortie, bien en délicatesse quand il s’agit de faire preuve de spontanéité et d’originalité. Alors que dans les mondes de l’art, l’entorse au modèle et l’exception sont la norme (Mauger, 2006), dans le cas de la formation au métier de footballeur, l’exception serait de ne pas être dans la norme (Becker, 1963). Éloignés de l’École de manière précoce pour se consacrer au football, obligés de s’engager de manière totale pour réduire l’incertitude qui pèse sur leurs carrières et soumis à des logiques évaluatives qui renforcent leur individualisation, les joueurs n’ont ni les moyens, ni l’envie, de faire évoluer une telle situation. Nous sommes alors en droit de nous demander quel type d’Homme produit ce type de formation extrêmement exigeante. Confiant en apparence puisqu’il a passé un ensemble d’épreuves et de barrières, il sait également qu’il peut perdre sa place à tout moment. Derrière le sentiment d’être unique, il sait que sa place vaut cher et que la concurrence extrême sera son lot quotidien tout au long de sa carrière (Roderick, 2006 ; Rasera, 2016). Acteur de sa carrière, il est surtout dépendant d’un collectif de joueurs et d’entraîneurs. Ultra spécialisé dans son domaine professionnel, il est également la plupart du temps totalement assisté dans sa vie de tous les jours. Encensé en cas de bonnes performances dans les équipes de jeunes, il peut également tomber très bas en cas d’échecs répétés ou d’exclusion2. Compte tenu des sommes engagées dans le football moderne, des enjeux économiques, la plupart des clubs cherchent à produire des « professionnels » du ballon, au sens péjoratif du terme, c’est-à-dire des joueurs propres mais insipides, rigoureux mais peu imaginatifs et dont l’absence de prises de risques met le club à l’abri de toute déconvenue sportive et donc économique. En effet, la fabrication de joueurs substituables permet d’entretenir le principe d’incertitude du résultat sportif. Elle participe à l’entretien du renouvellement important des joueurs en fin de premier contrat professionnel et les signatures des nombreux et juteux transferts de footballeurs interchangeables. Si elle ne risque pas de modifier l’image aseptisée de la plupart de certains matchs de Ligue 1 et de Ligue 2, la standardisation de la production des footballeurs français représente une solution efficace pour un club ou un président de club en recherche de rentabilité économique. On comprend alors un peu mieux le succès de certains joueurs atypiques, par leurs qualités physiques, leurs styles de jeu, leurs prises de parole ou par leur enracinement au long cours dans un club et qui représentent alors de puissants leviers d’identification. Mais ce sont là des cas à part, comme les joueurs vedettes d’ailleurs, dont une analyse sociologique à part entière trouverait sans doute sa place dans un ouvrage spécifique.
Notes de bas de page
1 « Chacun peut supposer que c’est une combinaison des facteurs de travail, de chance et d’aptitude intrinsèque qui permet la réussite, mais la spécification très imparfaite des facteurs et de leur dosage pousse chacun à surestimer ses chances ». (Menger, 2009, p. 361). Cette citation utilisée pour la période de préformation s’applique en réalité à l’ensemble du parcours des joueurs : la structuration de la formation cache un fonctionnement incertain qui renforce son attrait, son intérêt et donc son existence.
2 Yann, un ancien joueur du Sporting, confesse hors micro lors de l’entretien qu’il a très mal vécu sa mise à l’écart du club professionnel. Peu soutenu après son exclusion, il avoue ainsi « avoir mis des mois à sortir la tête de l’eau » et même « avoir pensé à se foutre en l’air ».
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