Chapitre 5. « On est sûr de lui ? » Évaluation et incertitude dans la formation au métier de footballeur professionnel
p. 151-198
Texte intégral
5.1. Détecter les meilleurs joueurs en préformation
1L’évaluation est omniprésente dans la formation au métier de footballeur professionnel, et ce dès les deux premières années de préformation. Elle est d’abord un outil pour préparer les joueurs aux nombreux regards qui seront portés sur eux et sur leurs prestations tout au long de leur carrière. Jean, le directeur du centre fédéral de préformation reconnaît par exemple que « le métier de footballeur professionnel, c’est super dur. Tous les week-ends, c’est quarante mille fusils braqués sur toi ». Mais cette évaluation est aussi un moyen. Un moyen de jauger les jeunes apprentis footballeurs, d’estimer leurs éventuels progrès et de s’assurer qu’ils correspondent aux attentes fixées par les encadrements techniques des instances de (pré) formation.
2Pour l’ensembledes structures de préformation, fédérale ou professionnelle, c’est d’abord le directeur du lieu qui occupe une place importante dans le jugement porté, que la cible soit d’ailleurs les jeunes footballeurs ou même les éducateurs en poste :
- Tu te sens évalué ici ?
- Ouais. Par tout le monde, ouais, tout le monde, mais bon, on sait bien que, au final, celui qui décide, c’est le coach mais avec l’avis du directeur du centre au-dessus, hein.
Jésus, joueur du Sporting, U16.
- Tu te sens évalué ici ?
- Oui. Tout le temps. Mais c’est normal hein, c’est le jeu. Chaque année on fait un bilan avec le directeur. Et puis voilà, on sait comment ça se passe. S’il est content de nous, ça roule. Sinon… [Rires].
Woody, éducateur du Sporting, U15.
3La manière dont est vécue cette pratique de l’évaluation par les éducateurs dépend de deux variables : l’ancienneté dans la carrière d’éducateur et la structure d’appartenance :
- Il y a des choses qu’un éducateur doit faire ?
- Euh, faire je sais pas mais euh, après des choses qu’il faut pas faire c’est euh, faut pas se griller euh. C’est-à-dire euh, vis-à-vis du staff, vis-à-vis des jeunes. Donc il faut être capable d’argumenter. Donc faut être capable de justifier. Donc il faut pas se griller sur ce que tu fais par rapport aux coachs, par rapport aux joueurs, et puis par rapport à tous ceux qui sont à côté. On dit les joueurs mais moi je suis évalué tous les jours aussi quoi.
Joachim, préparateur physique et éducateur de l’Union, U15.
4Cet extrait est symptomatique des attitudes d’éducateurs ou des membres de l’encadrement technique présentant encore peu d’expérience. Ces jeunes éducateurs sont sensibles à une grande variété de regards (les joueurs, les coachs, mais également la direction ou les parents) portant sur leur activité en train de se faire (la plupart utilise le présent de l’indicatif et décrive des pratiques professionnelles concrètes, précises en cours de réalisation). À l’inverse, plus le formateur apparaît expérimenté, plus il s’évalue personnellement et sur des registres différents : ce sont davantage ses performances (sportives et de formation), les résultats de ses pratiques professionnelles qui sont mises dans la balance.
5Cette variable expérientielle se double d’un effet de structure. Les éducateurs de la préformation en club professionnel mentionnent de manière récurrente dans les entretiens l’importance des résultats en compétition et du nombre de jeunes capables d’évoluer en centre de formation. Au pôle, l’évaluation porte davantage sur le long terme, les deux ans de préformation devant bien évidemment servir à envoyer des jeunes en centre de formation mais également, à « les éduquer en tant que futur citoyen »1. L’aspect compétitif n’est pas totalement négligé puisque nous avons pu observer lors des échanges entre les jeunes et les éducateurs du pôle des questions sur les résultats du week-end. Cependant, ce registre évaluatif apparaît plutôt comme un « baromètre » de la préformation que comme une fin en soi :
Alors ici, la différence avec un club professionnel, c’est qu’ici on n’a pas la pression des résultats. On n’a pas la pression du résultat euh, du résultat du, du match, on a la pression par rapport au pourcentage de gamins qui vont rentrer en centre de formation par contre. Là on se met la pression, ‘fin on se met la pression, c’est ça la pression. C’est le résultat, c’est là-dessus qu’on est attendu au tournant quoi, on sait que là-dessus on a intérêt à, et c’est pas un, c’est sur le long terme quoi,
c’est dans la projection on a intérêt à être bon et à être performant.
Ken, éducateur du centre fédéral de préformation, responsable de l’internat et des joueurs de première année (U15).
6Dans les entretiens effectués auprès des éducateurs de préformation, en club ou en pôle, tous mentionnent que leur évaluation est permanente. Subissant cette forme de jugement quotidiennement, ils transmettent cette culture de l’évaluation à leurs jeunes joueurs. Si elle dérange en début de préformation, elle est progressivement intégrée par les jeunes apprentis footballeurs. L’exemple du nettoyage des chaussures illustre tout à fait ce propos :
C’est comme avec leurs chaussures, je leur dis en début d’année, c’est à ça qu’on voit un vrai footballeur. Alors au début, t’es obligé de gueuler tout le temps pour qu’ils les nettoient, leurs shoes elles sont déguelasses et tout, et pis au fur et à mesure, bah c’est de mieux en mieux. On regarde tout. C’est aussi à ça qu’on voit les progrès et si ce sont de vrais footballeurs. Moi je viens pas au boulot habillé n’importe comment, Jean il me dirait quoi sinon ?
André, éducateur du centre fédéral de préformation, responsable technique des joueurs de deuxième année (U16).
Les coachs ils nous le disaient tout le temps avant de nettoyer nos crampons. Ouais, bon, c’est sûr, ça saoule au début mais bon, ils regardent tout, tout le temps, ouais, tes chaussures… Si tu veux pas te prendre un taquet ou une réflexion, bah… Pis de toute façon, c’est mieux, ils notent ça, toi tu progresses, pis après de toute façon, tu les laves sans y penser, c’est vrai, c’est rigolo.
Alexandre, joueur du centre fédéral de préformation et de l’Étoile, U16.
7En s’appuyant notamment sur le protocole ARC présenté plus tôt, l’évaluation au centre fédéral de préformation concerne des domaines variés et se focalise sur les processus d’acquisition. Cela permet, certes, de former des joueurs capables de réfléchir aux résultats de leurs actions mais également aux causes, conséquences et manières dont ces actions ont été menées. En club professionnel, les regards sont en grande partie braqués sur ce qui se passe sur le terrain : certaines sanctions prises par d’autres intervenants (et donc disposant d’entrée de moins crédit aux yeux des jeunes) sont parfois contournées ou diluées par les éducateurs. Ce type de pratique concourt à former des joueurs dépendants du résultat de leurs actions dans le cadre compétitif. La constante majeure entre toutes les structures de préformation reste tout de même le fait que les joueurs sont évalués de manière continue et intensive.
8Les procédures d’évaluation en préformation sont basées sur des critères objectifs. Cela est d’autant plus efficace que la masse énorme de joueurs facilite le classement des jeunes les uns par rapport aux autres. Les statistiques et autres tests menés régulièrement sont centraux pour déterminer qui pourra poursuivre une carrière en centre de formation et qui verra son parcours stoppé. Ce sont d’abord les résultats aux tests physiques qui constituent un premier filtre de sélection :
On a tout normalisé. Euh, par génération d’âge, on a établi quatre critères, c’est excellent, c’est correct, c’est moyen ou c’est médiocre. Ces quatre critères-là et on a ça dans toutes les euh, sur tous les tests, sur la vitesse, sur la VMA, sur la détente, et par année d’âge. Sur les cinq ou six dernières années, on a repris toutes les valeurs de tests et en fonction de ça on a dit, on a, allez, deux cents valeurs, si on est dans les dix pour cent des meilleures valeurs, c’est excellent, si on est entre soixante-dix et quatre-vingt-dix, c’est correct, si on est entre quarante et soixante-dix c’est moyen et si on est dans les quarante pour cent vers la fin, c’est médiocre. Et ça, j’ai ça de la préformation à la CFA.
Joachim, préparateur physique et éducateur de l’Union, U15.
9Les qualités physiques de vitesse, de détente, d’endurance, de souplesse (mesure d’angulations segmentaires) et de coordination (parcours avec ou sans ballon) sont ainsi mesurées. Les clubs et le pôle prennent également en compte le développement staturo-pondéral des jeunes footballeurs. Une radiographie du poignet et du coude est réalisée lors des tests de sélection pour déterminer l’écart entre l’âge calendaire et l’âge osseux. Si les jeunes en avance sur le développement pubertaire ne sont généralement pas retenus en centre fédéral, la logique peut parfois être différente en club où l’impact physique de l’individu plus mature pourra être décisif dans la victoire de certaines compétitions importantes. Par contre, dans la majorité des cas, même si les discours se modifient quelque peu compte tenu des bons résultats obtenus à très haut niveau par des équipes alignant des gabarits peu imposants, la prévision d’une taille inférieure à un mètre soixante-quinze en fin de croissance demeure actuellement en France un frein au recrutement du joueur. Le dernier élément mesuré directement par l’intermédiaire du corps du joueur est son poids. En fonction des structures les jeunes sont pesés de manière hebdomadaire à mensuelle. Cette évaluation qui permet de suivre le développement de la croissance des jeunes joueurs est également utilisée comme révélateur de compétences footballistiques plus larges relatives notamment à la gestion de l’alimentation.
On les mesure, on les pèse chaque quinzaine. Ça permet de contrôler leur développement staturo-pondéral par rapport à une moyenne et entre eux aussi. Pis le coach nous demande souvent les résultats. Comme ils disent, c’est vrai que si le mec il prend dix kilos alors qu’il n’a pas pris un centimètre, il va falloir faire une descente dans sa piaule pour trouver les bonbons qu’il planque sous son pieu. [Rires].
Responsable du suivi médical des jeunes de l’Étoile. Retranscription entretien informel.
10Le deuxième registre objectif d’évaluation mobilisé pour classer les joueurs concerne les résultats sur le terrain. C’est en quelque sorte la traduction concrète, en action, du potentiel physique et des aptitudes des jeunes. On retrouve alors l’ensemble des tests de jonglage, la réalisation de gestes techniques ou de parcours nécessitant une construction des différentes surfaces de contact avec le ballon. Ces tests sont utilisés au cours de la première année après chaque période de vacances scolaires. Même s’ils sont encore présents en deuxième année de préformation, ils perdent de leur valeur au profit d’une observation in situ des qualités du jeune. Autrement dit, les éducateurs observent précisément de quelle manière le jeune utilise ses qualités pour être efficace en match ou du moins sur le terrain. Les réponses motrices espérées ou apportées par les joueurs vont déterminer pour l’entraîneur les titulaires et les remplaçants du match du week-end, les postes occupés, les temps de jeu, bref l’ensemble des statistiques de matchs. C’est dans la lecture que les joueurs font de ce registre d’évaluation que se situe sans doute la principale différence entre le pôle espoir et la structure professionnelle.
- Tu accordes quelle importance au match ?
- Bah c’est vachement important quoi, c’est là où on voit si on a appris des trucs la semaine. En fait, les coachs ici, ils nous le disent, c’est sûr que c’est bien de claquer et tout, de faire des bons stats, mais bon, faut savoir pourquoi aussi, et si ça marche plus, on peut savoir pourquoi.
Ian, joueur du centre fédéral de préformation et de l’Union, U16.
- Tu accordes quelle importance au match ?
- C’est vachement important. ‘Fin c’est le plus important. C’est ça que l’entraîneur il regarde à la fin pour savoir si on va être gardé ou pas. Déjà faut être dans l’équipe, faut jouer, faut du temps de jeu. Si tu joues pas, bah c’est que t’es pas bon. C’est ça qui compte, le reste on s’en fout en fait.
Julien, joueur du Sporting, U16.
11Certains joueurs sont donc sensibilisés aux résultats concrets de leurs actions. Les critères qu’ils jugent dominants pour la poursuite de leur carrière sont alors les temps de jeu, le nombre de buts, de passes, etc. Il s’agit ici des joueurs de club. À l’inverse, l’évaluation au pôle se centre davantage sur les processus. Si les mesures chiffrées tiennent une place déterminante dans l’esprit des jeunes en centre fédéral de préformation, ils semblent, plus que leurs homologues du club professionnel, en mesure de réfléchir à la manière dont ils ont réalisé de bonnes performances et aux moyens à mettre en œuvre pour encore les améliorer encore par la suite.
12L’évaluation sur la base de critères objectifs se double également d’un registre subjectif que les joueurs ne maîtrisent pas. Pire, les jeunes apprentis n’ont, pour la plupart, même pas conscience de ce registre d’évaluation d’autant plus que les éducateurs ont du mal à le définir :
Regarde-le, lui, il est là avec ses longs cheveux, toujours en train de remettre sa mèche là, il se cache on dirait. Je supporte pas ça. Rien que pour ça, je lui foutrais mon pied au c**. Bref. Les autres sont pas comme ça quand même. Rhô… pis du coup tu dirais qu’il est mou, mais il est mou, regarde-le, qu’est-ce que tu veux faire avec un mec pareil, rien qu’à sa tête ça se voit qu’il veut pas y arriver.
Note de terrain du mardi 20 janvier, observation au centre de formation du Sporting, entraînement des U15 et U16.
13L’apparence physique, l’attitude corporelle ou l’engagement sur et en dehors du terrain apparaissent alors comme des critères mobilisés pour mesurer l’investissement des jeunes et donc leur capacité ultérieure à réussir dans le métier :
Le jeu ça se sent aussi, ça se transmet aussi dans, dans les passes quoi. Je dis toujours de toute manière, le caractère du joueur, il se voit dans la passe. [Silence]. Un mec qui fait des passes molles, machin et tout, euh… si, c’est un… Voilà quoi. Alors qu’à côté, regarde, c’est plus solide, plus dur. Il a peut-être une super technique, mais tu feras jamais d’un mou, un joueur professionnel, c’est sûr, ça se sent ces choses-là. Woody, éducateur du Sporting, U15.
14De manière récurrente, l’ensemble des éducateurs ou des recruteurs font appel au registre de l’expérience pour justifier leurs critères d’évaluation. Dès lors, l’évaluation bascule dans le registre de la sensation personnelle et les outils discriminants deviennent « l’œil », « le nez », « la patte de l’expert » que ne pourrait posséder l’observateur débutant. Si nous ne pouvons nier l’intérêt de ce registre argumentaire, ce type de discours est d’abord typique d’une rhétorique professionnelle qui vise avant tout à se différencier du profane. Seuls les éducateurs diplômés ou en tout cas expérimentés seraient alors capables de différencier la perle rare ou le futur joueur présentant des aptitudes du joueur lambda.
Tu sais, la qualité de l’éducateur ou du recruteur, elle se fait pas sur les super joueurs, tout le monde peut les voir les super joueurs. Non, non, le vrai professionnel, c’est le mec qui est capable de repérer comme ça, qui sent, mais attention, il faut vachement d’expérience pour ça, le gars qui semble être comme les autres mais qui en fait a un talent en sommeil. Tu vas le voir de façon fugace, sur une ou deux gestes, tu sais, une passe de génie. Mais c’est là que quand t’es un bon, tu sais les repérer ces gamins là et les faire venir. Mais c’est comme les joueurs, tout le monde ne l’as pas ça… Moi je l’ai par exemple [Rires].
Discussion informelle avec un recruteur de l’Union.
15Cette rhétorique professionnelle est surtout présente en structure professionnelle. En même temps qu’elle permet à ces éducateurs de se différencier des autres collègues, elle instaure une sorte de flou, de brouillard sur les critères réellement retenus pour faire passer un joueur au niveau supérieur. Ce mode de fonctionnement, renforçant ainsi l’incertitude, amène les joueurs des sections « élite » des clubs professionnels à essayer de faire toujours plus, toujours mieux que leurs camarades pour se faire remarquer et renforce ainsi la socialisation au risque et la compétition. Au pôle, les critères d’évaluation se veulent les plus objectifs possibles, même s’il est utopique de penser que la subjectivité de l’éducateur est absente. Les critères choisis et présentés aux pensionnaires du centre leur permettent ainsi d’améliorer la connaissance qu’ils ont d’eux-mêmes et des résultats de leurs actions.
16Qu’elle soit objective ou subjective, l’évaluation en préformation concerne le joueur en tant qu’acteur unique et beaucoup moins le collectif. C’est une constante quelle que soit la structure analysée. Cela est plutôt évident et facile à mettre en œuvre en première année puisque l’aspect technique est parfaitement individualisable. Mais même en seconde année, où nous affirmions que c’est l’aspect tactique qui passe au premier plan dans les contenus de formation, les regards se focalisent d’abord sur la maîtrise des principes tactiques par le joueur, surtout au centre fédéral.
17L’un des débats récurrents dans les discours de l’ensemble des éducateurs concerne également la nécessité d’être bon c’est à dire d’être performant le jour de la compétition. Une césure classique est faite dans les paroles des formateurs entre le joueur d’entraînement et le joueur de compétition.
- Tu peux m’en dire un peu plus sur ce que tu regardes chez tes joueurs ? - Ouais, ouais, bah euh, leurs apprentissages, ce qu’ils apprennent quoi. Pis le match, ouais, le match c’est super important. Même à treize ou quatorze ans quoi, faut qu’ils le comprennent. Alors t’en as, ça va, ils vont sur le terrain la bave aux lèvres. Mais t’en as beaucoup chez les petits, je te dis les petits, c’est chez nous, hein, en préformation quoi… Bah, ils craquent, ils font des super trucs dans les séances, et puis dès qu’ils mettent le maillot, t’as plus personne, c’est comme on dit, des joueurs d’entraînements quoi, alors là, pour le moment, ça veut trop rien dire hein, mais quand-même, faut faire attention, ça va vite…
Woody, éducateur du Sporting, U15.
18En réalité, cette nécessité de la performance en compétition n’est pas comprise par les joueurs lorsqu’ils entrent en préformation. Le match du week-end ne leur apparaît pas comme un moment plus important que les autres. Au pôle, cela est sans doute dû à la dissociation des structures de formation et de compétition qui ne permet pas aux joueurs de comprendre l’intérêt d’être performant lors du match de fin de semaine alors qu’ils passent toute la semaine dans un lieu différent. En club, la logique est différente. La titularisation ou la présence sur la feuille de match sont déjà vécues comme des récompenses. L’objectif n’est alors pas pour eux d’être bon pendant le week-end mais déjà d’être retenu dans l’équipe qui va le jouer, ce qui ne conduit pas à la réalisation de performances satisfaisantes pour l’éducateur. Le nouveau rapport avec le match de la fin de semaine se construit par la répétition des expériences et des remarques de l’encadrement technique. Les joueurs de deuxième année de préformation sont ainsi plus investis d’une volonté de briller pendant les matchs du week-end.
19Une autre différence entre le pôle et la structure professionnelle se situe au niveau du joueur qui ne parvient pas à optimiser et traduire effectivement ses compétences supposées en actes concrets sur le terrain. Il sera davantage accompagné au pôle où l’on va considérer que ce joueur est là pour apprendre et qu’il lui faut du temps alors qu’il sera mis en difficulté au club où il sera catalogué comme quelqu’un au « mental » friable. Le rapport au match peut en quelque sorte représenter la quintessence de la philosophie de chacune des structures : moment de formation en priorité au pôle (même si la compétition est présente), il constitue plutôt un temps d’évaluation et de recherche de la performance en club (même si les apprentissages des jeunes sont également pris en compte).
20Le match du week-end, la compétition, représentent un puissant révélateur des apprentissages footballistiques pour l’encadrement technique. Cependant, les modes de préparation à l’affrontement de cette compétition varient en fonction de la structure de préformation observée :
Une bagarre éclate à l’entraînement entre deux joueurs. L’éducateur arrête le jeu. « Alors, qu’est ce qui se passe ? » demande l’éducateur. « Bah, il a traité ma mère. » répond l’un des deux joueurs. « Ah ouais, il a traité ta mère. Bon venez tous ici » reprend l’éducateur. Il réunit les joueurs en cercle : « Alors il a traité ta mère ? Et si je te traite de *** [insulte sur la couleur de peau], tu dis quoi ? Hein ? Et toi [s’adressant à un autre joueur] ? Et toi le *** [insulte sur la couleur des cheveux] ? Et toi la *** [insulte sur l’orientation sexuelle] ? Et toi le *** [insulte sur l’apparence physique] ? Bah ouais les mecs, ça va être ça le haut niveau ? Vous allez passer votre temps à vous faire insulter. Pourquoi tu crois qu’il craque Zidane. Il aurait pas dû, jamais il aurait dû. Je sais que vous en voulez comme des chiens, mais faut tenir vos nerfs les mecs, c’est à vous de faire craquer l’autre, pas l’inverse. Allez, serrez-vous la main, on en parle plus ».
Note de terrain du jeudi 11 mars, observation au centre de formation du Sporting, entraînement des U15.
La psychologue, elle n’est pas d’accord avec ça mais bon, moi j’en joue pédagogiquement. J’adore dire, regardez-le. La plupart du temps c’est regardez-le, il fait bien et le gamin il prend le ballon et quand il démontre, il se plante. Ça, faut leur expliquer après. Elle me dit arrêtez de faire démontrer devant tout le monde. Je dis : « bah sûrement pas ! ». Sûrement pas parce que ça c’est une sorte de mise à l’étalage comme ça, vas-y, mets-le en vitrine et pis montre, ‘tin je me plante. Mais c’est quoi leur métier ? Qu’est-ce qu’ils veulent en faire leur métier ? Quarante-mille jurés tous les week-ends, tu vois ce que je veux dire. Faut les préparer à ça et un petit peu à la fois on les prépare à ça. Alors elle me dit, il y en a qui recommencent à faire pipi au lit tellement ils ont peur. Mais c’est parce qu’ils sont trop petits encore, mais faut leur apprendre, ça va venir. Ils ont du temps. Mais on ne peut pas ne pas le faire.
Jean, directeur du centre fédéral de préformation.
21D’après les discours des formateurs, les dispositions compétitives des joueurs de clubs sont très développées, profondément ancrées et à fleur de peau comme s’ils possédaient déjà en eux une envie d’en découdre, une faim de l’affrontement que les éducateurs devraient presque brider, refreiner, en tout cas canaliser. À l’inverse, ces qualités de compétiteurs seraient en sommeil chez les pensionnaires du pôle espoir et l’objectif serait de réveiller ou d’éveiller un goût pour le combat. En réalité, les comportements de ces jeunes ne sont que le reflet des contenus qui leur auront été apportés pendant les deux premières années de préformation. L’incertitude, l’esprit de compétition, la concurrence produisent leur effet en club comme le développement corporel plus global et la réflexion sur les apprentissages font les leurs au pôle.
22Pour entrer dans une structure de préformation, qu’elle soit fédérale ou rattachée à un club à statut professionnel, il existe plusieurs filtres mis en place pour s’assurer que seuls les meilleurs éléments seront conservés. Nous avancions en premier chapitre que seul 1 % des licenciés de moins de treize ans étaient d’ailleurs retenus dans ce type de parcours. Le fait d’être recruté en préformation engage les jeunes dans un cercle vertueux (Chambliss, 1989). Cela tend à valider et même à accroitre des différences parfois initialement peu significatives en termes de compétences footballistiques ou d’aptitudes physiques. Les multiples évaluations dont nous venons de faire état sont d’ailleurs là pour s’assurer de la progression croissante des jeunes joueurs. Pour autant, aucun d’entre eux n’est certain d’apposer un jour ses initiales au bas d’un contrat professionnel. Ce doute sur la poursuite d’une carrière de haut niveau frappe l’ensemble des joueurs, qu’ils soient en structure professionnelle ou fédérale, dès les premiers instants de leurs carrières :
- Et comment ça se passe tes débuts ici [section « élite » du Sporting] ?
- Bah ça fait un peu peur en même temps, tu sais pas trop. Les autres ils sont forts et tout, c’est là que tu t’en rends compte en fait. Je pensais qu’en entrant ici, on était tout de suite pro au début [rires].
Julien, joueur du Sporting, U15.
23Confrontés à des joueurs de même niveau, parfois même meilleurs qu’eux, ils prennent conscience rapidement que leur accès au haut niveau ne va sans doute pas se dérouler de manière aussi idyllique qu’ils avaient pu le rêver, d’autant plus s’ils sont en structure professionnelle et que cette prise de conscience n’est pas autant préparée qu’au pôle espoir.
24Cette première forme d’incertitude évolue rapidement et se décline différemment au cours des deux premières années de préformation :
- De quoi tu as peur ici ?
- Bah euh, de pas jouer le samedi.
- C’est tout ?
- Ouais, ouais, c’est tout.
Dylan, joueur du Sporting, U15.
- De quoi tu as peur ici ?
- C’est pas que j’ai peur mais bon, on se demande plein de trucs. Si on va jouer, si on a ce qu’il faut pour être gardé l’année prochaine, pleins de trucs comme ça quoi. On sait pas.
Kyllian, joueur du Sporting, U16.
25Dans les discours et les comportements observés à l’entraînement, la première année se caractérise par une incertitude quant à la présence sur la feuille de match du week-end comme si les jeunes footballeurs ne parvenaient pas à se projeter davantage dans le temps et n’envisageaient leur carrière ultérieure qu’à travers leur présence en match officiel. Au cours de la deuxième année, les doutes s’accentuent, touchent davantage de domaines et couvre une zone temporelle plus importante : les inquiétudes par rapport à la présence en match se doublent par exemple de doutes sur leurs capacités à répondre aux critères attendus (déclenchement de la puberté pour combler un retard statural, révélation des qualités de force ou de vitesse, etc.) et donc sur leurs chances de poursuivre leur carrière en centre de formation.
26Le principe d’incertitude se décline différemment en structure fédérale et en club ; il est présent néanmoins de manière plus euphémisée au pôle espoir. Deux raisons président à cela. La sélection plus rude pour l’entrée en pôle espoir fait que ce sont les « vingt meilleurs » joueurs de la région qui intègrent cette structure et qu’ils le restent à l’issue des deux années de préformation. Les formateurs le savent. Les joueurs le savent également. Les statistiques le prouvent2 : la plupart des joueurs issus du pôle sont quasi-certains d’intégrer un centre de formation de club l’année à l’issue de leur période de préformation. Cela permet d’apporter de la sérénité à l’ensemble des acteurs. De plus, les joueurs sont également sécurisés par la signature précoce de contrat ou d’ANS (Accord de Non Sollicitation) qui leur permettent d’envisager sereinement l’avenir. À l’inverse, le principe d’incertitude se fait sentir de manière plus marquée en club. D’abord parce que les niveaux de pratique sont beaucoup plus hétérogènes. Et comme les critères de sélection sont présentés de manière parcellaire aux joueurs, ils se retrouvent dans l’incapacité de savoir si leur manière de jouer convient pour le moment, et surtout pour le futur, aux attentes du coach, et si un joueur aux aptitudes radicalement différentes ne va pas plaire davantage à l’encadrement. Ensuite, l’organisation d’un centre de formation et de préformation d’un club professionnel fait que les plus jeunes éléments sont au contact direct des plus âgés. Avantage ou inconvénient, ils sont en tout cas confrontés directement aux parcours d’échec et à l’exclusion de certains « anciens » :
- Quelle est la meilleure structure de préformation selon vous ?
- J’en sais rien, j’en sais rien. Ce que je peux te dire c’est que, euh, ici, les gamins, ils sont dans le vrai, dans la vérité du métier de footballeur. T’as beau dire, de toute façon, des fois, tu leur dis des trucs, ils t’écoutent pas et tout, mais quand en fin de saison, ils voient des grands gaillards de dix-huit ans pleurer parce qu’ils sont pas conservés, je peux te dire que ça leur fait tout drôle et que après ils écoutent. Il y a qu’en club où ils peuvent connaître ça.
Woody, éducateur du Sporting, U15.
27L’autre facteur permettant de comprendre l’incertitude à l’œuvre dans les structures professionnelles est le recrutement social des éducateurs de club professionnel. Ils sont, pour la majeure partie, plus âgés que leurs homologues de structure fédérale. Ils ont donc été socialisés plus longuement à l’incertitude, au risque. Anciens joueurs pour la plupart, ils ont connu ce mode de fonctionnement sur les terrains dans leur jeunesse. Ils l’ont vécu et le vivent encore en tant qu’éducateur. Certains s’en nourrissent et apprécient cette sensation provoquée par l’incertitude. Puisqu’ils y ont « survécu »3, ils tendent à perpétuer ce mode de fonctionnement auprès des jeunes dont ils ont la responsabilité.
28Les jeunes du pôle ou du club connaissent donc un début de socialisation professionnelle différent en fonction de leur structure d’appartenance principale. La concurrence, la compétition, l’incertitude sont abordées, intégrées progressivement au pôle. A contrario, le mode d’appropriation est beaucoup abrupt et direct en club, comme s’il fallait éliminer les éléments fragiles sur lesquels subsistent encore des doutes. Il s’agit probablement de l’une des raisons pour lesquelles à quinze ans, les échecs sont plus nombreux en club. Mais nous pouvons également supposer que les jeunes des clubs qui parviennent – le terme est sans doute excessif mais reflète bien la réalité des choses – à « survivre » dans un tel monde, sont vraisemblablement mieux armés pour supporter la pression des évaluations que leurs homologues du monde fédéral. Moins nombreux mais plus résistants. C’est une socialisation professionnelle initiale qui valorise l’affrontement, qui met en avant l’égo, la réussite, sans forcément permettre aux jeunes d’en comprendre les mécanismes.
Ici [au pôle espoir], on pourrait penser que c’est pas une structure qui va les améliorer dans cette notion d’agressivité, de combat, de guerre, par l’opposition, par l’adversaire. Parce que c’est ça, ce sont des mots belligérants, l’adversaire, l’agressivité, un combat, on entend les gamins, ouais aujourd’hui c’est la guerre, c’est le derby, bon voilà. Forcément ici, ils ne vivent pas au quotidien avec ces mots-là. Il y a l’éducateur qui va jouer un match important le samedi, déjà le lundi à l’entraînement, il y a un match important le samedi. Ici ils n’entendent pas ça jusqu’au vendredi euh, c’est le samedi quand ils arrivent dans leur vestiaire au club, on entend dire que c’est un match important aujourd’hui. Les gamins qui ont vécu dans le club, toute la semaine ils ont été conditionnés par ça. En plus, en club, tu sais pas si tu joues, si tu joues pas. T’as les boules. Ici, c’est pas le problème. Au pôle, tu joues. T’es là, de toute façon, pour développer des compétences de footballeur. On verra dans deux ans. De toute façon, ils sont sécurisés, ils savent, d’après les statistiques, que s’ils ne font pas n’importe quoi, ils vont passer en centre. Alors…
Jean, directeur du centre fédéral de préformation.
29Cette incertitude ne touche pas que les joueurs. Elle touche également les éducateurs et, en premier lieu, la construction et la poursuite de leur carrière professionnelle. Il pèse en effet une lourde incertitude sur les trajectoires des éducateurs qui peuvent se retrouver en rupture de contrat si leurs résultats sont jugés insuffisants par la direction du club. Cependant, les modes de décision qui président à la conservation ou à l’éviction d’un éducateur sont différents en fonction de la structure de préformation étudiée. Au centre fédéral de préformation, ils sont majoritairement dépendants des relations (de travail mais également humaines) que l’éducateur va nouer avec ses collègues et sa direction. Les résultats des éducateurs de la préformation fédérale n’étant pas immédiatement disponibles comme ils peuvent l’être en club par les performances en matchs, c’est avant tout la cohésion de l’équipe qui est visée. En club professionnel, la qualité des relations de travail est également prise en compte mais ce sont avant tout le nombre de joueurs préformés en mesure d’intégrer le centre de formation et les résultats des équipes engagées dans les compétitions de jeunes, facteurs davantage soumis aux aléas sportifs, qui sont retenus pour évaluer le travail des formateurs.
30L’incertitude se construit et se vit donc de manière différenciée en fonction de la structure d’appartenance. Cette première variable se double de l’ancienneté de l’éducateur dans sa carrière :
J’ai à l’idée de vivre de ma passion, ça c’est primordial, je vais pas dire à n’importe quel prix mais peu importe, je préfère travailler dans le football et gagner euh modestement ma vie plutôt que de gagner des millions et pas faire ce que j’aime. […] Maintenant, euh, je vais passer les concours, je continue à passer les concours, parce que j’ai remarqué que, là c’est l’expérience que je me fais à travers l’observation et puis l’échange avec les gars qui sont déjà dans le milieu, c’est que tous ont une stabilité quoi. Le football c’est pas un milieu qui est stable, euh, c’est pas parce que t’as un CDI dans le football que du jour au lendemain tu peux pas te retrouver à la porte4 euh, parce que t’as des pressions, t’as des philosophies de travail différentes, t’as des attentes différentes de la part des gens. Ça fait peur quoi, ça fout vachement les boules de te dire ça. Il suffit que tu sois dans un club, à la tête euh, responsable de la préformation, et que le directeur du centre de formation change, du jour au lendemain le mec qui arrive dise euh, bah voilà, lui il est pas dans mes plans, j’en veux pas, j’ai pas la même philosophie de travail, euh, ça me plait pas, je veux pas travailler avec un gars comme ça, donc tu dois t’attendre du jour au lendemain à être mis à la porte, et de retrouver autre chose, et j’ai envie aussi à côté d’avoir une vie de famille stable, et qui dit vie de famille stable dit sécurité. Et la sécurité de l’emploi c’est les concours. Donc l’objectif c’est ça, mon projet professionnel c’est là-dessus que je le base quoi. C’est à la fois vivre de ce que j’aime mais à la fois de façon sécurisante.
Ken, éducateur du centre fédéral de préformation, responsable de l’internat et des joueurs de première année (U15).
31Les jeunes éducateurs vivent difficilement cette incertitude professionnelle. Ken, qui n’est pas encore trentenaire et ne dispose que peu d’expérience au moment de l’entretien en est une bonne illustration. Ces jeunes éducateurs, sortis depuis peu de la formation initiale, n’ont pas encore l’habitude d’être confrontés à ce mode de fonctionnement qu’ils croyaient sans doute réservé au monde des joueurs qu’ils ont pu côtoyer pendant un certain temps. Ils cherchent dès lors comme l’éducateur de l’extrait ci-dessus à minimiser cette situation inconfortable en recherchant des voies de sortie extérieures au football plus sécurisantes. Une autre stratégie consiste à réorienter son identité professionnelle dans un monde professionnel toujours en lien avec le football mais présentant moins de concurrence ou d’incertitude :
Tu sais, moi, je vois très bien que je suis barré en tant qu’éducateur. ‘Fin, je veux dire euh, j’ai pas fait une grande carrière de joueur professionnel, je sais pas vraiment comment ça se passe au très haut niveau, ‘fin j’apprends en ce moment, mais bon, les seuls moyens de percer en tant qu’entraîneur pour moi, c’est de prendre une équipe bas et de la faire monter ou alors de faire un coup en coupe de France. Bon, c’est long. Je pense que j’ai beaucoup plus d’avenir dans une carrière de préparateur physique. C’est moins aléatoire.
Joachim, préparateur physique et éducateur de l’Union, U15.
32Les éducateurs plus âgés, ou en tout cas plus anciens dans le métier acceptent davantage cette incertitude :
- Tu as peur de te faire virer du Sporting ?
- Tu sais, j’ai bientôt quarante balais et plus de dix ans de club pro, alors de toute façon, je risque pas grand-chose. Non, non, tu sais, on sait que ça peut s’arrêter n’importe quand, c’est le jeu, c’est normal.
Nicolas, éducateur du Sporting, U15 et U16.
33Les éducateurs expérimentés vivent mieux ce principe d’incertitude car ils ont progressivement été socialisés au risque inhérent au déroulement de leur carrière. Comme leurs jeunes collègues, du pôle notamment, ils sont conscients que leur carrière peut être stoppée du jour au lendemain – ils en ont déjà eux-mêmes fait l’expérience ou disposent de quelqu’un dans leur entourage qui a connu cette situation – mais ils savent qu’ils peuvent rebondir professionnellement. Étant éducateurs dans une structure de préformation à l’élite au moment de l’enquête, ils en sont d’ailleurs une preuve vivante. Ayant déjà connu un ou plusieurs coups d’arrêt dans leur carrière, ils disposent d’outils pour vivre mieux la situation (ils ont généralement mis un pécule financier de côté en prévision des moments de creux) et en sortir plus rapidement (notamment au niveau de l’expérience accumulée et de l’épaisseur de leur curriculum vitae qui leur permettent de retrouver un club). Cette incertitude devient même un élément constitutif essentiel de leur identité professionnelle :
- Tu as peur de te faire virer ?
- Non, plus maintenant, tu sais, on a l’habitude [rires], on sait que ça peut arriver. Pis justement, c’est ça notre métier, être toujours sur la corde raide, c’est ça qui met le piment aussi, sinon, tu te fais ch***. Si ça s’arrête, ça s’arrête, c’est tout, basta.
Woody, éducateur du Sporting, U15.
34Au-delà des aspects contractuels, l’incertitude des éducateurs concerne également leurs pratiques professionnelles. La détection des jeunes joueurs en est un exemple frappant :
Je peux te dire sans problème qu’un phénomène il va réussir, enfin, s’il ne se blesse pas. Un mec comme ***, même ma grand-mère elle le verrait qu’il est au-dessus du lot. Les pas bons, c’est pareil. Tu sais aussi bien que moi qu’un mec qui va pas vite, t’en feras jamais un sprinter. T’as pas de fibres rapides, tu peux développer un peu mais tu rattraperas jamais la génétique. Après le problème c’est pour tous les autres au milieu. T’en prends vingt. Qu’est ce qui te dit que t’as pas pris le bon et que c’est pas le vingt et unième ou le vingt cinquième ou même le trentième qui va sortir ? T’en sais rien du tout à cet âge-là.
Jean, directeur du centre fédéral de préformation.
35Cette incertitude dans les procédures de sélection et d’éviction se poursuit au cœur même des apprentissages :
- Comment tu fais pour mesurer la portée de tes contenus ou de tes interventions ?
- Ouais, alors ça c’est frustrant ça. C’est quand même frustrant. De te dire quelle responsabilité, quelle part de responsabilité j’ai dans la progression du joueur. Sachant que Ken intervient, sachant que Cyprien intervient, sachant que Antoine intervient, sachant que Ahmed et Raoul viennent faire les spécifiques, quelle part de responsabilité on a ? Et est-ce que je fais partie des entraîneurs qui les marquent ? Qui, comment, qu’est ce qui dit que depuis quatre ans j’ai pas servi à rien ?
André, éducateur du centre fédéral de préformation, responsable technique des joueurs de deuxième année (U16).
36À la différence du club où un éducateur intervient auprès d’une seule tranche d’âge, l’organisation du pôle en synergie de compétences ne permet pas d’individualiser la portée de ses interventions en tant qu’éducateur. Les moyens pour se rassurer sur son niveau de compétence vont alors se différencier. L’éducateur de club va rechercher une gestion de l’incertitude ainsi que des gratifications symboliques à travers les résultats de son équipe à court terme et à travers le nombre de ses joueurs qui parviennent à franchir l’entrée dans la catégorie supérieure à moyen ou long terme. À l’inverse, les éducateurs du pôle vont chercher de la reconnaissance et de la sécurité auprès des instances fédérales (passation des diplômes, encadrement de formation) ainsi qu’au travers des remarques laudatives sur leur travail par le directeur du centre – d’autant plus qu’ils sont tous jeunes dans la carrière. Cette manière de gérer l’incertitude est dictée par l’organisation structurelle de la préformation fédérale qui, en ne proposant pas de compétition sous le maillot du pôle, prive les éducateurs de résultats immédiats de leurs actions. Mais elle dépend dans le même temps d’une philosophie, d’une conception du métier d’éducateur propre à ce lieu qui s’instille dans les esprits des formateurs amenés à se mettre au service du jeune qu’il préforme :
On était à un match à Reims, je me suis effacé, je me suis rendu compte que mon encadrement prenait le match à son compte. Il y a quand même un égo-là qui existe. Le lendemain matin j’ai réuni tout le monde et je leur ai dit. J’ai dit vous avez enlevé les gamins du centre d’intérêt de tout le monde qu’il y avait là pour vous y mettre, inconsciemment ou consciemment, j’en sais rien. Et ça a été de la cacophonie pendant une demi-heure heure. Parce qu’il y avait du recruteur, parce qu’il y avait du monde pro sur le côté, parce qu’il y avait des parents, parce que ceci, cela. La grande différence entre l’entraîneur qui a un vécu là-haut et celui qui vient du monde amateur c’est qu’encore une fois euh, on a du mal à s’effacer pour que euh, l’apprenti soit au centre de l’apprentissage.
Jean, directeur du centre fédéral de préformation.
37Cette capacité à s’effacer au profit des jeunes joueurs qui doivent être formés prônée au pôle espoir représente une compétence attendue pour pouvoir être recruté et évoluer dans cette structure. Toujours est-il que ces modes opposés de gestion de l’incertitude au pôle et en club induisent des conséquences différentes sur la socialisation des jeunes joueurs que ces éducateurs encadrent en préformation. Au pôle, les attentes de résultats se fondent sur une perspective à long terme, non référencées à la compétition mais plutôt à un niveau de compétence footballistique qui permet d’atteindre un nouveau palier de formation. L’apprentissage se fait à partir d’une multitude de sources différentes et les joueurs prennent conscience que leurs éducateurs ne se mettent pas personnellement sur le devant de la scène, qu’ils se sacrifient presque pour eux : ils se sentent en quelque sorte redevables de leurs formateurs et de la structure fédérale qui leur a permis d’atteindre un tel niveau. Pour émettre cette hypothèse nous nous appuyons sur les contenus des différents entretiens menés avec les jeunes de la structure de préformation fédérale et sur l’analyse de discours d’anciens pensionnaires du pôle, maintenant professionnels, venus saluer les jeunes apprentis à l’occasion des fêtes de Noël. Ceux-ci établissent une distinction assez nette entre l’affirmation de leurs qualités personnelles au sein d’un centre de formation d’un club professionnel et le rôle joué, presque le don d’eux-mêmes, des éducateurs fédéraux dans « mise sur les rails »5 de leur carrière ultérieure. En club, nous ne pouvons certes pas nier l’existence d’une visée sur le long terme mais la prise en charge d’un groupe de jeunes par un seul adulte (contrairement au pôle où une promotion est encadrée par un pool de formateurs) associée au poids que prennent les résultats dans les compétitions de jeunes dans la carrière de l’éducateur rendent les évaluations plus nombreuses et plus incertaines. Par transitivité, l’incertitude et la compétitivité, composants essentiels des carrières d’éducateurs en club professionnel, deviennent des principes structurants de l’identité footballistique des jeunes apprenants de club.
5.2. L’incertitude de l’évaluation des jeunes footballeurs entre quinze et dix-sept ans
38Entre quinze et dix-sept ans, les éducateurs basent les évaluations de leurs joueurs sur l’ensemble des quatre registres suivants : technique, tactique, physique et mental. Les tests hors du jeu (jonglages, parcours techniques, test de vitesse, de détente) prennent progressivement moins d’importance au cours de ces deux premières années de formation. Cela n’est guère surprenant. Ces protocoles d’évaluation ne peuvent mesurer que des valeurs figées et indépendantes les unes des autres et dont l’importance décroit au fil des années. Ils sont primordiaux dans les premiers temps puisqu’il est indispensable de différencier un joueur rapide d’un joueur lent, un joueur endurant d’un joueur à la fatigabilité extrême, un joueur puissant d’un joueur frêle ou encore un joueur agile techniquement d’un joueur aux « pieds carrés » (Nuytens, 2006). Les moins bons éléments sont écartés du groupe. Ne restent alors que les joueurs présentant des valeurs jugées suffisantes par les formateurs pour poursuivre une carrière. Si tous sont plus ou moins rapides, forts et endurants, la différence doit se faire selon un autre registre évaluatif : celui du jeu. Autrement dit, il s’agit de savoir si et comment les joueurs sont capables d’utiliser leurs qualités en ayant la balle au pied et en étant confrontés à des adversaires de même niveau. Voici la question qui guide les formateurs dans leurs évaluations. Tout au plus les tests peuvent-ils encore servir dans le cadre d’un suivi longitudinal (repérage d’une période de fatigue, d’une blessure qui serait dissimulée, d’une hygiène de vie douteuse lorsque les valeurs s’écroulent). Il s’agit donc, pour les joueurs qui souhaitent être conservés, de passer d’une technique pure à une technique en situation, d’un principe tactique à son application en contexte.
39L’évaluation du registre physique, moins fondamentale, connaît pourtant quelques bouleversements. En préformation, les éducateurs ne pouvaient faire que des suppositions sur la taille et la stature des joueurs à partir des radiographies osseuses. L’entrée, voire la sortie, de certains joueurs de la période pubertaire apporte des réponses sur ce point : les joueurs ont quasiment atteint leur taille adulte et les petits gabarits restants sont alors en grand danger s’ils ne compensent pas par d’autres points forts dans le jeu. Comme pour les performances aux différents tests, le gabarit du joueur prend moins d’importance au cours de ces deux premières années de formation car les éléments les plus chétifs sont écartés de la course au haut niveau. L’évaluation du domaine physique se déplace dès lors sur la capacité du joueur à supporter la répétition des efforts (essentiellement en U16) et sur sa faculté à résister à l’impact physique imposé par les adversaires (essentiellement en U17).
40Tout comme en ce qui concerne les autres registres évaluatifs, l’appréciation du domaine psychologique tend à s’affiner lors des deux premières années de formation. S’il semble important pour les joueurs de toujours faire preuve de combativité, cela se double d’une exigence de réflexion. Il ne suffit plus simplement de se montrer agressif sur le terrain. Dès lors, il convient de faire preuve de justesse et de rigueur : les éducateurs deviennent par exemple beaucoup plus vigilants sur les comportements de leurs jeunes dans ce qu’ils nomment « les zones de vérité », c’est-à-dire les zones de vingt mètres se situant devant les buts. Il faut y faire les bons choix permettant de conclure une action offensive de son équipe ou de faire avorter celle des adversaires. Le don de soi est certes un critère essentiel pour la réussite ultérieure mais il doit commencer à rimer avec efficacité. Mal dosé, il peut représenter un frein à l’avancée du joueur qui, incapable de gérer l’alternance des temps forts et des temps faibles dans le jeu, sera rapidement étiqueté comme impulsif et incontrôlable.
41Au cours de l’étape précédente, en préformation, les meilleurs éléments sortaient presque automatiquement du lot de postulants ; rappelons-nous la citation de Jean, le directeur du centre fédéral de préformation mobilisée dans le premier chapitre de l’ouvrage à propos de la facilité à repérer les quinze meilleurs joueurs parmi les trois mille candidats à l’entrée en centre de préformation fédéral. Désormais, lors des deux premières en centre de formation, les niveaux se resserrent et les écarts entre les joueurs s’amenuisent. Il n’est pas rare qu’un même joueur soit évalué de manière différente par deux éducateurs :
L’année dernière, un garçon comme Tom, il est pas bon, ‘tin Tom c’est une catastrophe, Tom ceci, Tom cela. Cette année, ‘tin Tom c’est un bon joueur, voilà. Je… moi je reste, je m’interroge. Bon alors il a pu passer un cap, ok, d’accord mais comment, s’il était pas bon du tout l’année dernière, il peut être bon maintenant ? Juste parce qu’il change de coach ? Mais put***, c’est quoi un bon joueur ?
Yaël, éducateur l’Étoile et responsable de la préformation, U16.
42Cela illustre en tout cas le fait que l’évaluation des jeunes apprentis footballeurs devient de plus en délicate pour l’éducateur en charge des jeunes âgés de quinze à dix-sept ans. Cela entraîne deux conséquences. La première est que, moins capable de discriminer directement les meilleurs éléments dans la masse réduite de joueurs qui lui font face, le formateur mobilise des cadres de référence qui lui sont beaucoup plus personnels. Même si cette modalité de classement n’est pas dominante, nous constatons dans les entretiens que ceux qui sont définis comme étant les bons joueurs sont souvent ceux qui disposent d’une ou plusieurs qualités qui ont justement manquées à l’éducateur en question pour percer au plus haut niveau :
- Qu’est-ce qu’il vous a manqué pour passer professionnel en tant que joueur ?
- Qu’est ce qui m’a manqué ? Bon je dirais déjà un pied droit, sur le plan technique. J’avais un bon pied gauche mais j’avais pas de pied droit. Après, bon je pense qu’il me manquait quand même des qualités athlétiques qui font que, pour pouvoir aller au-dessus… physiquement, le fait d’être capable de répéter les matchs, hein, mais surtout le manque de la vitesse. […]
- Qu’est-ce que vous aimez chez un bon joueur de U17 ?
Déjà, il faut qu’il soit complet quoi, techniquement, c’est la moindre des choses maintenant pour passer. Si t’as pas les deux pieds déjà… Pis bon après, le football maintenant, faut aller à deux mille à l’heure, si t’as pas de qualité de vitesse, c’est pareil, tu grimpes pas là-haut.
Francesco, éducateur de l’Union, U176.
43La seconde conséquence liée à la complexification de l’évaluation du joueur est celle de l’instauration d’un flou autour des critères d’appréciation des niveaux footballistiques. Les critères devenant davantage dépendants de l’entraîneur, ils sont à la fois moins objectivables (l’éducateur ne verbalise ou n’objective pas nécessairement ses attentes) et moins stabilisés puisque variables en fonction de la personne qui va porter le jugement. L’appréciation du niveau des joueurs est brouillée. De fait, le degré d’opacité varie également en fonction du club considéré.
44Au sein du club du Sporting, en masquant les domaines évalués et les critères mobilisés, les éducateurs créent un climat d’incertitude amenant les jeunes joueurs à une remise en question personnelle constante et à une méfiance vis-à-vis de leurs homologues. Ajoutons à cela que les éducateurs du Sporting, davantage engagés dans des logiques de carrière individuelle que leurs homologues des autres clubs, sont davantage enclins à protéger leurs recettes personnelles qu’à les partager et nous comprenons que les futurs footballeurs cherchent à se rassurer de manière individuelle. L’information sur son niveau et sa progression étant difficilement disponible auprès des éducateurs et des autres joueurs, cela induit une forme d’individualisation du joueur du Sporting en formation.
45L’évaluation dans le club de l’Étoile est également floue mais pour des raisons différentes. D’abord parce que le centre est récent et que les éducateurs, ne disposant pas d’outils de mesure de qualité, n’ont pas les moyens d’être précis dans leurs jugements. Ensuite, parce que, même lorsqu’ils disposent de données stabilisées, ils ne les communiquent pas aux joueurs. Mais contrairement à ce qui se passe au Sporting, il ne s’agit pas ici d’une stratégie de mise en concurrence des acteurs mais plutôt d’une volonté de préservation de l’effectif. Les écarts entre la perception des joueurs et celle des éducateurs sur la qualité du football proposé sont parfois tellement importants que ces derniers préfèrent s’abstenir de toute remarque pour ne pas démobiliser et démotiver totalement leur effectif7. Mais si ce décalage, parfois perçu par les joueurs, présente l’inconvénient de séparer les acteurs du centre en deux groupes – les éducateurs d’un côté et les joueurs de l’autre – il permet dans le même temps de créer ou de renforcer une cohésion de groupe entre les jeunes apprentis. Les indicateurs de niveau et de progression sont donc recherchés de manière collective. Contrairement au Sporting, nous avons pu observer à de nombreuses reprises des joueurs de U16 ou de U17 se donnant des conseils sur les placements ou les déplacements à adopter ou encore sur des aspects techniques. D’un autre côté la dichotomie joueur / entraîneur, très forte au moment des matchs notamment, n’est pas toujours systématique et permet par moment à certains joueurs de venir solliciter les entraîneurs pour obtenir des indices sur le niveau de jeu personnel. Ce rapprochement est l’œuvre des meilleurs éléments. Les moins bons éléments, moins en confiance, hésitent à solliciter l’avis de l’éducateur ce qui fragilise davantage leurs positions :
- Qu’est-ce que vous recherchez chez un joueur ?
- J’aime bien les joueurs matures, tu vois les mecs qui savent ce qu’ils ont à faire et tout ça quoi. Le gars qui reste dans son coin et tout, qui attend que ça tombe tout seul, ça me saoule. Non, non, je préfère un mec qui vient discuter et tout, mature. Regarde, encore un exemple, la fois dernière, on a deux joueurs, ils font tous les deux un match pourri, mais attention pourri, que t’as envie de te cacher pendant six mois quoi, bah tout de suite après Tom [considéré comme un bon joueur] il vient me voir, coach, et tout, je comprends pas, qu’est-ce que je peux faire et tout. L’autre là, [il s’agit de Barney, considéré comme étant en difficulté], il te regarde avec ses yeux de pleureuse et tout, il attend. Il a rien compris, c’est pour ça qu’il est mal en ce moment.
Éric, éducateur de l’Étoile, U17.
46Ce mode de fonctionnement fait prendre conscience aux jeunes joueurs que c’est avant tout collectivement qu’ils trouveront la réponse à leurs interrogations même si, en cas de doutes persistants, les éducateurs peuvent être présents pour apporter quelques précisions supplémentaires. L’organisation du centre en général et de l’évaluation en particulier produit ainsi des joueurs moins individualistes et anxieux que leurs homologues du Sporting.
47Le club de l’Union se caractérise, quant à lui, par une incertitude réduite dans les processus d’évaluation. La rigueur, la précision et la transparence sont de mise, à la fois dans les outils utilisés, dans les mesures récoltées et dans la diffusion auprès des joueurs. Même s’il est évident que tous les résultats ne sont pas transmis aux joueurs qui ne peuvent être considérés comme les égaux des éducateurs, ce sont les principes de transparence et de confiance qui guident la relation entraîneur / entraîné en U16 et U17 au sein du club de l’Union :
Quand je signe de *** à l’Union, ils me mettent tout de suite en confiance, ils me font comprendre qu’ils ont un vrai truc pour moi, un vrai projet. Je le sais, les autres le savent et tout, pas de problème. Là-dessus, je fais une pubalgie la dernière année, donc je suis éloigné des terrains toute la deuxième partie de saison. Ils me disent que ça va être difficile, honnête tu vois, mais on va te garder un an, tu vas venir compléter l’équipe et aider les autres à progresser. Je dis : « pas de problème, moi ça me permet de rester en course ». Et l’année-là, je reviens bien et tout, ils me disent c’est pas mal et tout, et là, je me pète encore. Mais j’ai pas de rancœur tu vois, je le savais, ils me l’avaient dit, c’était clair.
Sam, ancien joueur de l’Union, exclu en CFA.
48Dans la majorité des échanges entre deux personnes ou entre deux groupes d’individus, le contrat représente l’un des moyens permettant de créer de la confiance et donc de diminuer le sentiment d’incertitude (Frémeaux et Baudry, 2006). À quinze ans, les jeunes footballeurs peuvent se voir proposer différents contrats mais qui, comme nous allons le voir, ne participent pas à une réduction de l’incertitude sur les trajectoires professionnelles ultérieures.
49D’après le cadre réglementaire fixé par la Charte du Football Professionnel, les jeunes joueurs de football peuvent signer trois types de contrats lors des deux premières années en centre de formation dans un club professionnel :
- un contrat d’apprenti pour une durée de deux ans si le joueur est âgé de plus de quinze ans et de moins de seize ans (articles 300 à 310 de la Charte)
- un contrat d’aspirant pour une durée de trois ans si, encore une fois il est âgé de plus de quinze ans au moment de la signature et n’atteindra pas seize ans avant la fin de l’année civile (articles 352 à 356 de la Charte)
- un contrat stagiaire de trois saisons si le joueur est, au moment de la signature, en train d’effectuer un contrat d’apprenti ou d’aspirant (401 à 405)
50Les premiers entretiens exploratoires menés auprès des différents directeurs des centres de formation ainsi que les premières recherches sur l’organisation du monde du football – notamment lecture d’un grand nombre de textes législatifs comme de la Charte du Football Professionnel – ont pu nous faire croire initialement que les contrats occupaient une place fondamentale dans les carrières des joueurs de football. Si cela se révèle en partie correct pour la période de fin de formation, il en va autrement pour les éducateurs et les joueurs de U16 et U17 :
- Tu es sous contrat en ce moment ?
- Tss, ouais, ouais, j’ai un petit quelque chose.
- Quoi ?
- J’ai signé un p’tit truc là, aspirant là, ouais, c’est ça aspirant, mais bon, ouais, voilà, c’est bien, mais c’est pas pro non plus hein, faut pas s’enflammer, c’est rien du tout ça.
Jean-Paul, joueur du Sporting, U18.
51Nous pourrions voir dans cet extrait d’entretien une certaine forme de pudeur à parler d’un contrat amenant une rémunération. Nous pourrions également y déceler une socialisation professionnelle encore fragile dans le sens où ce joueur ne tiendraient pas compte de l’importance des étapes qui jalonnent le parcours entre l’amateur débutant et le professionnel aguerri. La poursuite de cet entretien et son croisement avec ceux réalisés auprès de camarades de promotion nous montre qu’il n’en est rien. La grande majorité des joueurs de quinze et seize ans – nous n’irons pas jusqu’à dire qu’ils s’en moquent – n’accordent pas une très grande importance au contrat8. C’est la même chose en ce qui concerne les éducateurs qui considèrent même parfois que la signature d’un contrat peut être néfaste à la poursuite d’une carrière de haut niveau
- Vos joueurs sont tous sous contrat ?
- Non, non, Dans l’effectif que j’avais l’an dernier, il y en a quatre sur quinze quoi qui ont un contrat. Et les autres ils ont euh, une convention. Donc là voilà, une convention de formation donc là, un an, ils peuvent dégager voilà. Nous on s’engage, ‘fin on s’engage, on a un contrat moral avec eux en disant que si dans le foot ça va, il y a pas de, voilà. Maintenant, après, on est quand-même là pour former des joueurs de haut niveau, voilà. On veut pas non plus garder des gamins et que euh, pour pas les changer de structure et que à la limite, c’est le chien qui se mord la queue c’est-à-dire que s’il joue pas en match, euh, il va traîner, il va pas être bien euh, il vaut mieux qu’il soit chez lui quoi. Donc un an c’est bien, ça les oblige à se remettre toujours en question. Après c’est trop long et tu t’endors. Contrat, trois ans, la première année tu fais rien et tu te réveilles trop tard.
Nicolas, éducateur du Sporting, U15 et U16.
52Le fait que ce type de discours soit tenu par un éducateur de club professionnel, et du Sporting en l’occurrence, n’est sans doute pas anodin. Toujours engagés dans la logique de création d’incertitude et de mise sous pression de leurs stagiaires, les formateurs du Sporting ne peuvent considérer autrement que comme un frein un mécanisme qui tendrait à sécuriser les jeunes apprentis sur une période longue.
53Alors que le contrat est parfois présenté dans les médias comme un outil pour mettre la pression sur les clubs9, ce qui est dans doute vrai pour les meilleurs joueurs, ceux que Bourg et Gouguet nomment les « vedettes » (1998) et qui se situent dans le registre de l’offre, pour les autres, « intermédiaires » ou « porteurs d’eau », substituables du football qui se situent davantage dans le registre de la demande sur le marché des footballeurs professionnels, la marge de négociation est beaucoup plus ténue. Ce sont alors les entraîneurs, en position de domination, qui vont utiliser cet outil fourni par l’institution en proposant ou non des contrats et construire ainsi des manières diversifiées d’envisager l’avenir chez les joueurs.
Des fois, tu fais signer des mecs, des talents j’veux dire, hein, pas des brelles quoi, des gars en pleine bourre, et boum, juste après la signature, ils s’endorment, ils se croient arrivés. Plus rien. Et c’est fini. Ou des fois ça les met en confiance, ça leur donne du temps, puis ils explosent. Et d’un autre côté, quand tu fais pas signer, des fois ça leur met un coup de pied au c***, tu vois, ça les réveille, les mecs se disent : « pu****, j’ai chaud aux fesses, ça se trouve, dans deux mois, ma carrière elle est finie ». Bam, sous pression, les mecs ils se réveillent. Et des fois, quand je dis non, non, celui-là, faut pas le faire signer Président, bah le gars, ça le met en difficulté, il commence à flipper, ça lui met le doute, ça le décourage, et basta. Ça dépend vachement en fait.
Williams, éducateur du Sporting, U17.
54Au-delà de son versant évaluatif - pour le joueur comme pour l’éducateur, le contrat représente un moyen d’évaluation qui discrimine ceux qui sont jugés aptes à poursuivre dans des conditions facilitées des autres postulants - le jeu autour du contrat constitue surtout un outil de fabrication de manières plurielles d’envisager l’avenir d’un joueur à l’autre : dans l’urgence en cas de non-signature ou dans un temps plus élargi en cas de signature.
55Mais dans la succession des contrats possibles au cours d’une carrière d’apprenti footballeur, rares sont les « phénomènes » qui seront toujours jugés aptes à continuer sans encombre à chaque étape. La plupart des jeunes joueurs se retrouvent à un moment ou à un autre, parfois plusieurs fois dans leur parcours, dans l’urgence, dans un temps raccourci, dans une carrière virtuelle qui peut s’arrêter à tout instant. Au final, le contrat apparaît aussi et peut-être surtout comme un outil de formation à l’incertitude sur l’avenir. Les footballeurs sont ainsi socialisés de manière précoce à l’incertitude (Menger, 2009) de leur futur marché du travail renforcée par exemple par la concurrence féroce entre les joueurs et le jeu auquel se livrent leurs agents (Frenkiel, 2014).
Tu sais jamais où t’en es en fait, c’est ça qui est super chaud tu vois… Regarde, par exemple, on fait signer Jean en tant que stagiaire pro alors qu’il est nul. ‘Fin, nul, j’veux dire, l’an dernier, à l’entretien de fin d’année, les coachs lui ont mis la pression quoi, il était en difficulté, ‘fin. Même cette année, ils le défoncent tout le temps à l’entraînement. On sait très bien qu’il ira pas chez les pros. Et à côté de ça, Williams, un vrai phéno, tu l’as vu toi, le coach, il lui dit tout le temps : « ouais, tu verras, chez les pros, tu feras ceci, tu feras cela » et ils lui proposent rien, que dalle, zéro contrat… Ouais, c’est chaud, on sait jamais ce qui peut se passer, mais c’est le jeu, on le sait maintenant.
Olivier, joueur de l’Étoile, U17.
56Mis en danger de manière récurrente par leurs entraîneurs, la plupart des apprentis footballeur intègrent qu’un contrat professionnel ne se décroche qu’en enchaînant un ensemble d’étapes contractuelles, autrement dit, qu’une perspective de carrière sur le long terme est indissociable d’une succession de réussites sur le court terme et que la clé du succès se trouve dans la combinaison de ces différentes temporalités.
57On peut se demander pour quelles raisons les entraîneurs se comportent-ils de cette manière ? Pourquoi ont-ils recours à cette pression, à cette incertitude sur l’avenir et sur les critères d’évaluation dans leurs pratiques professionnelles ? Sans doute parce qu’ils forment de futurs joueurs professionnels de football et que cette incertitude constitue un principe structurant du futur marché professionnel de leurs apprentis (Menger, 2009). Mais nous pouvons poser comme autre hypothèse qu’ils agissent de cette manière parce qu’ils souhaitent connaître, anticiper et s’assurer d’une valeur sportive et donc économique de leurs joueurs :
C’est sûr qu’ils en veulent nos jeunes, attends, tu voudrais pas devenir footballeur pro toi ? Ils sont au taquet, c’est clair, mais nous, notre boulot, c’est de les pousser. Faut les pousser, les pousser, les pousser. Faut toujours trouver des trucs pour les motiver. Alors, ouais, des fois, on s’amuse, on leur fait des trucs, on sait que c’est pas important, mais on joue, on leur fait croire juste pour voir ce qu’ils ont dans le ventre et voir ceux qui en veulent vraiment plus que les autres quoi, ceux qui méritent.
Nicolas, éducateur du Sporting, U15 et U16.
58La difficulté de la position des éducateurs vient, en réalité, du fait qu’ils sont pris dans un paradoxe entre le court et le long terme source de pression constante : les éducateurs en centre de formation doivent former de jeunes joueurs amenés à fréquenter la catégorie supérieure ou le monde professionnel, mais dans le même temps, ils sont également évalués à partir des résultats immédiats de leurs équipes respectives lors des compétitions du week-end.
Échange verbal entre l’éducateur U17 et l’éducateur U19. Lundi matin. 10 h 30. Salle de détente.
- (U19) Alors, t’as encore perdu ce week-end ?
- (U17) Ouais, ouais, un but casquette juste avant la pause alors qu’on dominait. Bon, le groupe progresse, c’est le principal. Et puis, hé, je suis formateur moi, pas entraîneur de la première, hein…
- (U19) Ouais, ‘fin sur le coup, t’es surtout un gros looser… Allez, va former va !
Note de terrain du lundi 12 octobre 2009.
59Cette évaluation se fait aussi bien par les collègues – participant à la réputation de l’éducateur (Chauvin, 2011 ; Goffman, 1973) – que par la direction du club qui cherche à maintenir ses équipes dans les plus hautes divisions pour l’ensemble des catégories d’âge permettant ainsi de renforcer le prestige du club et d’attirer de nouvelles recrues potentielles. Pris constamment dans cette tension entre court terme et long terme, il n’est donc pas étonnant que les éducateurs cherchent à la fois à transmettre et à évaluer la capacité de leurs jeunes à maîtriser de plus en plus finement cette alliance du court et du long terme.
60À l’image de ce que vivent les éducateurs, les jeunes apprentis footballeurs, formés et évalués de la sorte, sont également pris dans cette double contrainte de réussite dans le temps court et dans le temps long et donc dans cette pression constante. En ce qui les concerne, le paradoxe pourrait se résumer de la manière suivante : ils se doivent de briller à très court terme lors du match du week-end pour faire état de leurs qualités de compétiteur mais au risque de se blesser ou de se « griller »10 tout en gérant une carrière sur le long terme au risque de trop s’économiser et de ne pas se faire repérer par l’éducateur de la catégorie supérieure ou celui du groupe professionnel.
61Cette tension entre le « ici et maintenant » difficilement opposable au « ailleurs et plus tard » montre bien comment la pression est permanente : le long terme ne peut se construire que sur des réussites à court terme mais la réussite à court terme ne peut faire l’économie d’une projection dans le long terme (Juskowiak, 2016).
62Certaines garanties apportées aux joueurs permettent de réduire l’incertitude. D’après les entretiens menés aussi bien avec les éducateurs qu’avec les joueurs exclus ou en cours de formation, la possibilité de surclassement en est une. Le fait d’être sélectionné pour s’entraîner et matcher avec des joueurs plus âgés d’un ou deux ans constitue un marqueur positif dans l’évolution d’une carrière, aussi bien pour les formateurs que pour les joueurs.
63Cependant, des politiques différentes de sur-classement se développent en fonction des clubs étudiés et impactent de manière différenciée le rapport à l’avenir des apprentis footballeurs. Le club de l’Union engage ses jeunes dans des périodes de sur-classement plutôt longues. L’analyse de certaines feuilles de matchs montre en effet que ce sont systématiquement les mêmes joueurs qui sont surclassés dans les équipes supérieures. Il se trouve que ce sont aussi les joueurs signataires d’un contrat. Ce sont les profils, les joueurs en qui la direction du centre fonde de grands espoirs qui se voient proposer les contrats et les possibilités d’évolution dans l’équipe supérieure. Même en cas de baisse de régime, les joueurs surclassés sont maintenus dans l’effectif :
- J’ai des joueurs de mon effectif que je vois très peu hein. Les mecs ils sont surclassés en U19 et ils passent la plupart de leur temps dans le groupe du dessus.
- Vous ne les récupérez jamais ? Même quand ils sont dans le trou ?
- Bah, rarement en fait, mais ça, c’est le choix du club, on se dit que, même dans les moments difficiles, et on sait qu’il va y en avoir, sinon c’est pas normal, il faut qu’il continue à jouer avec les meilleurs quoi. C’est comme ça qu’ils vont progresser.
Francesco, éducateur de l’Union, U17.
64Cela représente à la fois un confort et une forme de confiance qui permet aux jeunes footballeurs de se développer sereinement. Mais il ne faut pas que la période de troubles se prolonge au-delà de plusieurs mois : l’objectif n’est pas, comme cela a été mentionné à plusieurs reprises dans les entretiens, « de faire du social ». Toujours est-il que la période offerte aux jeunes de l’Union pour faire leurs preuves est longue. Elle est au contraire plus réduite au sein du club de l’Étoile comme si les éducateurs, n’étant pas certains du niveau de prestation que pourraient fournir leurs joueurs tentaient des coups et espéraient faire une bonne pioche en permettant à l’un des jeunes de se révéler. La politique du Sporting est, encore une fois, intermédiaire. Si un nombre réduit de profils sont présents de manière plus ou moins récurrente dans les catégories supérieures, nous avons pu noter un turn-over relativement important dans les feuilles de matchs, le rendement effectif immédiat en match étant pour les éducateurs du Sporting une variable d’ajustement permanente. Par le climat d’incertitude et de concurrence que crée ce mode de fonctionnement, il s’agit là d’un outil supplémentaire de création de dispositions compétitives chez les jeunes joueurs du Sporting :
Les coachs nous le disent, et pis de toute façon, tu le vois très vite. Faut toujours être à fond. Quand t’es à bloc, tu vas jouer en U17, ‘fin moi c’était comme ça. Mais c’est pareil pour tout le monde. Si tu travailles, que tu te donnes à fond, que t’en veux à l’entraînement et tout, tu montes. Si tu es plus cool et tout, un peu fatigué une semaine, bah tu joues pas au-dessus et tu risques même de pas jouer du tout. Faut en faire plus que les autres en fait.
Gabin, ancien joueur du Sporting, exclu en U16.
65Quel que soit le club concerné, les sélections nationales, même si elles ne concernent que très peu de joueurs, représentent également un indicateur d’une carrière qui se développe plutôt correctement. Les joueurs sont alors jugés d’autant plus positivement que l’évaluation est portée par un cadre fédéral extérieur censé disposer d’un haut degré de compétence et détenteur, en tout cas, d’un capital symbolique conséquent.
66Le contrat, le sur-classement sont des indicateurs d’une progression vers le haut niveau. Les moyens pour décrocher ces gratifications sont nombreux et nous en avons évoqués un certain nombre dans les chapitres précédents : l’amélioration technique qui doit se mettre au service du jeu, la complexification tactique, la progression physique, etc. Il existe un autre registre fondamental dans lequel les jeunes apprentis footballeurs se doivent de développer un certain nombre de compétences : celui de la communication. Sur le terrain, dans le cadre du jeu, il est attendu des joueurs qu’ils soient capables de s’exprimer un maximum : l’utilisation des expressions « seul » et « ça vient » pour prévenir un coéquipier de la présence ou de l’absence d’un adversaire constituent ainsi, pour le formateur, un indicateur de l’intégration de la problématique collective par le joueur. En utilisant ce type d’expression, le joueur montre à la fois qu’il est capable de se décentrer et de se mettre au service de l’équipe pour la conservation du ballon. Cette compétence à s’exprimer sur le terrain peut même constituer un prérequis pour certains postes : le gardien de but est en effet évalué sur sa capacité à dialoguer avec sa défense et à la placer sur le terrain autant que sur ses sorties aériennes ou ses dégagements au pied. Cette sacralisation de la parole dans le cadre du jeu par les éducateurs amène parfois les jeunes à développer des stratégies pour montrer qu’ils ont bel et bien intégré les attentes du haut niveau :
Après c’est pas difficile hein, quand t’as compris ce que le coach il veut euh, voilà, tu rentres à fond dedans. Il y en a qui l’avait très bien compris, mieux que moi en tout cas. Moi j’aime pas trop me mettre en avant et tout, mais il y en a… Le coach par exemple, il nous demandait tout le temps de parler entre nous, de dire « seul », « ça vient », des trucs comme ça. Bah moi je vais pas le dire n’importe quand, si je vois que le mec il a vu qu’il était tout seul, je vais pas lui gueuler « seul ». Bah, il y en a qui le faisait, même quand ça servait à rien. On aurait dit ils sont au théâtre quoi, ils faisaient leur cinéma. Ils en rajoutaient à fond quoi, ça se voyait trop. Ils gueulaient et tout, ils parlaient quand il y avait pas besoin, mais le coach il aimait ça alors… Au final c’est eux qui avaient raison hein, moi je suis dehors.
Gabin, ancien joueur du Sporting, exclu en U16.
67Les joueurs s’adaptent aux exigences et aux attentes des entraîneurs. Volontairement pour les plus stratèges, inconsciemment pour les autres. Pour l’instant, entre dix-sept et dix-neuf ans, cette adaptation se fait par intermittence. En pleine période de troubles, de construction identitaire liée à l’adolescence et à l’exigence de la formation de footballeur, les jeunes joueurs s’inscrivent parfois pleinement dans les attentes de l’encadrement alors qu’à d’autres périodes ils retrouvent leurs comportements « anciens » en tout cas inadaptés au football de haut niveau.
68Par exemple, pour devenir footballeur professionnel, il faut parfois savoir se taire. Et Gabin ne semble pas trop avoir compris quelles étaient les règles dans la prise de parole au centre de formation. Discret quand il fallait parler, il se manifestait quand, au contraire, il aurait mieux valu se taire :
Un coup comme ça, je sais plus trop, je rate un contrôle ou une passe, ‘fin une connerie comme ça et le coach me fait une remarque. Et j’étais, c’était une salle période, j’étais crevé. Je lui dis un truc du genre « ouais, c’est bon… ». Mais juste ça hein, pas plus, tout bas en plus. Là il a commencé à s’enflammer, à me dire que de toute façon je savais toujours tout mieux que tout le monde, mais que j’avais qu’à continuer à faire mon malin et qu’on verrait bien ce qui m’arriverait. Bah j’ai vu hein, c’était ma dernière année.
Gabin, ancien joueur du Sporting, exclu en U16.
69Au centre, tout le monde ne peut pas prendre la parole. Il existe en général des relais, des canaux institués, qui sont à mobiliser. Si pour une remarque concernant le fonctionnement du centre de formation il faut s’adresser en premier à l’éducateur de référence qui transmettra alors la requête au directeur de la structure, il en va de même en ce qui concerne l’aspect du terrain : un joueur mécontent d’un aspect du jeu ne peut le faire remarquer directement à l’entraîneur au risque d’être étiqueté comme un joueur incontrôlable, rebelle, insoumis. Le relais par le capitaine de l’équipe ou, le cas échéant, le leader du groupe – les deux fonctions étant généralement confondues – est indispensable. Les joueurs apprennent que la contestation est plus ou moins acceptée en fonction des domaines concernés. Nous avons pu constater lors de nos observations en club que les éducateurs acceptaient volontiers des remarques sur des choses anodines (comme la diminution du nombre de répétitions dans un exercice pour cause de fatigue) mais beaucoup moins sur d’autres domaines qui touchent davantage à leur identité d’éducateur / entraîneur (comme les organisations tactiques ou les feedbacks moteurs).
70Enfin, la prise de parole est dépendante du club dans lequel évolue le joueur. Pour illustrer cela, nous prendrons l’exemple de la blessure. Le fait de conserver secrète une blessure au Sporting est plutôt bien vu :
Nicolas me montre un joueur en particulier : « Tu vois lui, il est blessé. Ça se voit. Mais il veut pas me le dire. Je le sens, il est moins bon, il va moins vite, il met la main sur le bas du dos un coup de temps en temps, on le voit ça nous ». Quand je lui demande si ce n’est pas ennuyeux de traîner cette blessure pendant longtemps, il me répond que la blessure est relativement récente, pas si grave que ça, sinon il ne jouerait plus du tout et qu’il va de toute façon intervenir rapidement si cela se prolonge. Il précise tout de même « mais tu vois, j’aime bien des mecs comme ça, au moins tu sais que c’est pas une pleureuse quoi ». À la fin de la séance il se rapproche du joueur concerné et lui demande s’il a mal quelque part. Le jeune garçon lui répond que non. Il lui tapote alors la tête en rigolant : « c’est bien, t’es un bon toi mon gars ».
Note de terrain du jeudi 25 mars, observation au centre de formation du Sporting, entraînement des U16.
71Le joueur passe ainsi pour un élément courageux, résistant, dur au mal, prêt à toute sorte de sacrifices corporels pour poursuivre une carrière. La philosophie de formation installée au centre de formation du Sporting n’est pas étrangère à cela. Mettant en avant les valeurs de courage, d’abnégation, de volonté, cela pousse les joueurs, d’autant plus qu’ils sont tout à fait conscients d’évoluer dans un climat incertain et concurrentiel, à masquer leurs faiblesses. À l’Union, la logique s’inverse. Il est réellement mal vu de dissimuler une blessure. La logique de transparence, de confiance, que tente de mettre en place l’équipe du centre est alors violée par le joueur quand il tente de cacher ou d’amoindrir un pépin physique : « ce n’est pas un comportement professionnel et ça peut porter préjudice à son intégrité physique »11.
72S’il convient d’être attentif à son corps et à ses performances individuelles au sens large, la période couvrant les catégories U16 et U17 constitue un moment fort de tension entre individualité et collectif12. Cela se retrouve à nouveau lorsque l’on questionne la thématique de l’évaluation.
73L’objectif d’un centre de formation demeure bel et bien la fabrication de talents individuels capables d’évoluer dans le milieu professionnel. Pour autant, ce type de structure ne peut, dans le même temps, se passer de l’obtention de bons résultats dans les compétitions de jeunes au risque de voir s’effondrer le niveau de l’opposition proposé aux stagiaires dans les rencontres officielles. Si cette dualité dans la formation peut être vue comme une contrainte, elle représente également un atout dans le sens où elle permet d’inculquer le sens de la responsabilité collective aux futurs professionnels. En ne concentrant les efforts que sur quelques éléments, le risque serait grand, en effet de ne former que des individualités incapables de s’investir dans une recherche de rendement collectif. Etant donné que, d’un côté, les principaux outils moteurs ont été donnés aux joueurs en préformation et que, d’un autre côté, la concurrence pour signer professionnel n’est pas encore à son apogée, la période entre quinze et dix-sept ans représente un moment optimal de formation individuelle dont la finalité est une insertion dans un collectif. L’évaluation du joueur prend nécessairement en compte ce double enjeu de formation :
- Qu’est-ce que vous recherchez chez un joueur ?
- [Rires] J’aime bien les joueurs intelligents. Qui réfléchissent. C’est pas le tout d’être bon avec le ballon, t’en as plein des comme ça, il faut que ça serve l’équipe. Après c’est sûr, si le mec il est vraiment au-dessus du lot, les grosses, grosses individualités tu peux pas les manœuvrer pareil, bon, c’est un autre registre. Mais sinon c’est ça, faut pas que le mec se cache dans le groupe, mais faut pas non plus qu’il s’en sépare, tu vois ce que je veux dire. Voilà, j’aime les joueurs intelligents, ceux qui comprennent que c’est à travers l’équipe qu’ils vont s’en sortir.
Yaël, éducateur l’Étoile et responsable de la préformation, U16.
74Il existe cependant à nouveau une déclinaison de cette tension entre individu et collectif en fonction des centres de formation. Ce que nous affirmions juste ci-dessus est par exemple visible au sein de l’Union. La focale principale de l’évaluation de l’éducateur apparaît bien être celle de l’individu dans le collectif :
Notre objectif, c’est de former trois professionnels par an. À quinze ans, j’estime qu’on a cinquante pour cents de chances de se tromper sur qui va devenir professionnel ou pas. Donc au recrutement à et ma préformation, je demande six profils pour en sortir trois dans trois ans. Les autres, ce sont des joueurs qui sont, par principe, des rampes de lancement, des accompagnateurs de joueurs talentueux, mais ils le savent, on leur dit dès le début. Charge aux six d’utiliser les autres.
Michel, directeur du centre de formation de l’Union.
75En ce qui concerne le club de l’Étoile, l’hétérogénéité du groupe, l’absence de période de préformation de haut niveau, la jeunesse du groupe de formateurs induisant une moindre connaissance des éléments de l’effectif en formation font que le curseur évaluatif se déplace vers le pôle collectif. C’est à partir de l’expression de l’ensemble du groupe sur le terrain que les entraîneurs s’attendent à voir germer une ou plusieurs bonnes surprises qui pourront alors être injectées dans les équipes supérieures.
76Le centre de formation du Sporting occupe une position intermédiaire entre les clubs de l’Union et de l’Étoile. Les attentes du groupe de formateurs sont dirigées vers la maturation de profils intéressants au travers du groupe mais, dans le même temps, ils accordent de l’importance aux résultats collectifs jouant à la fois le rôle de vitrine pour le club et de garantie dans la trajectoire professionnelle personnelle. Cette variation dans les modalités d’évaluation des joueurs n’est guère surprenante. Elle reprend en réalité la manière dont les éducateurs sont eux-mêmes évalués par leur direction : dominante du nombre de sortants dans l’équipe première à l’Union, sortants et performances dans les compétitions de jeunes au Sporting et espérance de formation de quelques professionnels d’ici trois ans pour le club de l’Étoile.
77Nous affirmions que l’évaluation des joueurs de ces catégories d’âge se faisait dorénavant en situation concrète. Cette situation c’est le match. S’il était encore considéré lors des deux années de préformation comme un moment de formation (surtout dans le cadre du centre fédéral de préformation), et qu’il sera un réel aboutissement en U19 ou en CFA rythmant les semaines de travail, il constitue avant tout en U16 et en U17 un moment d’accomplissement. Autrement dit, le match du week-end ne représente pas une finalité ultime mais les jeunes joueurs y sont fortement attendus, notamment pour savoir si, dans le cadre d’une opposition intense, ils sont capables d’être efficaces dans les contenus abordés à l’entraînement. En préformation, les éducateurs attendaient des joueurs qu’ils remobilisent certains gestes techniques ou certaines configurations tactiques sans que cela débouche nécessairement sur des résultats chiffrés quelconques. Cette conception du temps de jeu du week-end n’a plus cours lors des deux premières années de formation. Il s’agit maintenant d’être efficace :
- Toi qui a la dernière de préformation et la première année de formation, quelles différences fais-tu entre les deux promotions ?
- Des U16 j’attends qu’ils se comportent euh, avec un esprit de compétition plus acéré, ce qui est pas vrai avec les U15. Les U16, j’attends qu’ils soient plus rigoureux, qu’ils fassent le… Maintenant l’étape, en se disant bah voilà, euh, je suis dans la zone de vérité, c’est-à-dire dans ma défense, dans mes trente derniers mètres ou dans les trente derniers mètres adverses, on m’a donné dans le cadre de la préformation des outils, des outils techniques, des outils mentaux, tactiques maintenant faut que je les utilise, et bien. Faut que ça serve quoi, que ça amène des trucs. Faut plus simplement tenter, tu vois. Voilà ça doit amener des résultats concrets, voilà, qu’ils puissent parfaire et qu’ils aient une grosse année de travail.
Nicolas, éducateur du Sporting, U15 et U16.
78Les éducateurs n’évoquent pas encore le terme d’efficience – qui sera utilisé plus tard, en U19 notamment – mais les comportements des joueurs ne peuvent plus se cantonner à des déclarations d’intentions ; il ne s’agit plus de vouloir montrer et de vouloir essayer certaines actions mais bien de les mettre en place pour qu’elles aient un poids sur le résultat du match.
79Au cours de la saison, l’importance prise par les matchs officiels dans l’évaluation des aspirants professionnels varie en fonction du club étudié :
- Comment vous voyez le match du week-end ?
- C’est sûr, c’est un moment important. […] Bon certains plus que d’autres. Il y a quelques matchs comme ça où on attend nos joueurs, les derbys, contre l’Union et tout ça, ce sont des moments très importants. Williams, éducateur du Sporting, U17.
- Comment vous voyez le match du week-end ?
- Comme un révélateur de ce qui est fait pendant la semaine. À chaque match, on doit voir ce qui a été travaillé et que ça paye.
- À chaque match ?
- Oui, oui, tous les matchs sont intéressants, que tu joues contre ***, *** ou des petits clubs, tout ça, le haut niveau c’est aussi la régularité. Francesco, éducateur de l’Union, U17.
- Comment vous voyez le match du week-end ?
- C’est aussi un moment où les joueurs doivent se transcender. Alors, ils n’y arrivent pas toujours, des fois c’est pas terrible, des fois c’est mieux. On a des bonnes surprises aussi des fois, des mecs qui se réveillent en match, tu te dis, tiens, finalement, celui-là pourrait être intéressant.
Éric, éducateur de l’Étoile, U17.
80Une présence sur les matchs les plus importants, une régularité au plus haut niveau ou l’espérance de performances intéressantes à certains moments, voici les logiques d’évaluation en compétition respectivement pour les clubs du Sporting, de l’Union et de l’Étoile. Il est intéressant de remarquer comment l’appréciation, par le formateur, du rendement en match du joueur est en lien étroit avec celle de la cinématique de la progression des jeunes. Si les éducateurs du Sporting sont plutôt friands d’un accroissement rapide des performances, le groupe de l’Union est davantage sensible à une certaine forme de linéarité dans l’amélioration des prestations. La conception à l’œuvre dans le club du Sporting peut se comprendre lorsque que l’on garde à l’esprit le mode de gestion des éducateurs par la direction du centre : engagés dans des perspectives de carrières individuelles, les éducateurs ont tout intérêt à mettre en avant des joueurs ayant explosé sous leur responsabilité, ils sont donc amenés à préférer les trajectoires fulgurantes. Au contraire, les éducateurs de l’Union, considèrent que l’éclosion d’un joueur puise sa source dans un enchaînement d’apports successifs : ils sont enclins à remarquer les parcours ascendants. La progression constitue alors, en plus du match un indicateur mobilisé par les éducateurs pour ordonner les joueurs. Dans tous les cas, qu’elle soit rapide ou un peu plus lente, régulière ou en dents de scie, touchant tous les compartiments du jeu ou seulement quelques-uns, il faut, quel que soit le club, que le joueur connaisse une progression au cours de ses deux années de préformation et lors des deux premières années de formation s’il souhaite être conservé. Chose surprenante, plus sa transformation aura été grande entre son entrée au centre et le moment présent, plus les éducateurs seront persuadés que la marge de progression du joueur est importante, ce qui est de bon augure pour le reste de la carrière du jeune footballeur :
- Qu’est-ce que vous recherchez chez un joueur ?
- Le talent ! Bah ouais, le talent ! Le potentiel quoi…
- Vous faites quelle différence entre le talent et le potentiel ?
- Bah, t’as des joueurs ils arrivent chez nous, ils sont super forts quoi. Des talents. Et t’en as, c’est des besogneux, des potentiels, ces mecs-là, ils grimpent en flèche au centre. Bah ceux-là, en général, ils percent… - Peut-être parce qu’ils partent de plus loin aussi. C’est plus facile de progresser quand on part de plus loin, non ?
- Ouais, t’as raison… Mais non en fait. Ça veut dire des choses un mec qui progresse, quand ça stage, c’est pas bon… Même pour un très bon. Williams, éducateur du Sporting, U17.
5.3. « Peut-il faire un bon pro ? »
81L’évaluation connait des variations dans le temps. Uniquement centrée sur le joueur en préformation pour s’assurer des acquisitions techniques et tactiques de base, elle s’oriente ensuite, lors des premières années de formation sur l’implication, sur le rôle du joueur dans le bon fonctionnement du collectif. Lors de la dernière étape qui nous intéresse dans cette sous-partie, le rendement de l’apprenti footballeur dans le collectif d’une équipe de jeune demeure, certes, toujours important, mais le curseur bascule à nouveau en faveur de l’aspect individuel en se concentrant sur les capacités supposées de l’acteur à intégrer une équipe professionnelle. Cependant, l’évaluation du joueur de U19 ou de CFA n’est plus uniquement référencée au temps présent comme elle pouvait l’être dans les premiers temps de préformation. Alors qu’à quinze ans, les habiletés techniques et tactiques au moment précis de l’évaluation constituaient des facteurs primordiaux dans la poursuite d’une carrière de footballeur, l’appréciation du niveau d’un joueur se dilue et s’élargit dans le temps à mesure que l’on s’approche du contrat professionnel. Dans les entretiens menés avec les formateurs du Sporting, de l’Union et de l’Étoile, les responsables des catégories U19 et CFA, mentionnent que différentes dimensions sont mobilisées pour juger de la probabilité dont dispose un individu de réussir au niveau supérieur : les résultats des années précédentes et leur évolution, les performances de l’année en cours, le comportement du joueur et la croyance en la réussite au haut niveau. Dans les entretiens, tous les éducateurs, sans exception, mobilisent l’ensemble de ces dimensions. Par contre, nous pouvons mettre en évidence un effet club dans la mesure où l’un de ces critères prend plus d’importance que les autres en fonction de la structure concernée et de la politique de formation qui s’y développe.
82L’un des aspects les plus importants pour les éducateurs de l’Union est le bilan établi à partir des années précédentes. C’est-à-dire que les profils jugés comme étant les plus intéressants sont ceux qui présentent un niveau élevé de performance associé, si possible, avec une régularité de saisons en saisons. Cette modalité d’évaluation est dictée par la philosophie de la formation de l’Union qui s’inscrit dans un temps long et sélectionne en amont les éléments qui seront favorisés pour leur éclosion à haut niveau :
- Je tenais à vous rencontrer pour évoquer les échecs dans la formation des footballeurs…
- Ah non, là je vous arrête tout de suite. Il y a pas d’échec chez nous dans la formation. C’est n’importe quoi de dire ça. T’as des mecs, t’imagines qu’ils vont sortir chez les pros et qui sont ciblés depuis longtemps, OK. Mais tous les autres qui accompagnent vont trouver un bon club amateur grâce à nous et vont faire du football leur vie. C’est un échec ça ? Non, mais, je vous demande, c’est un échec ça ? Faut arrêter de dire des conneries aussi. J’en ai vu passer des mecs moi hein, je sais ceux qui peuvent passer et ceux qui vont rester sur le carreau, c’est l’expérience ça, bah oui, mais on voit venir ceux qui vont couler, et largement en amont quoi, ça nous laisse le temps d’être sûrs qu’ils auront une vie avec le foot et ce qu’on leur apporte ici. Faut arrêter aussi…
Judas, éducateur de l’Union, CFA.
83Au Sporting, ce qui va faire penser aux éducateurs que tel ou tel joueur présente des dispositions intéressantes pour passer une étape supplémentaire dans la carrière de joueur est lié aux résultats du moment présent, c’est-à-dire de l’année en cours. Les statistiques en matchs officiels ou les sélections régionales ou nationales lors de la dernière saison sont autant d’indicateurs pour les éducateurs du Sporting de la possible réussite d’un jeune au plus haut niveau. Dans un club qui cherche parfois à justifier l’existence d’une structure de formation ultramoderne étiquetée comme étant inefficace et qui fabrique ses joueurs dans un contexte d’incertitude et de compétition permanente, c’est le registre de la performance instantanée qui est mobilisé pour discriminer les joueurs capables de se frotter à l’excellence.
- Il y a des indicateurs qui vont vous alerter dans la progression d’un jeune et vous faire douter de sa capacité à aller plus haut ?
- Hé, je vais te dire, à un moment, faut arrêter de tortiller du *** hein, ce qui compte, c’est le mec qui est bon quand on le regarde et pis basta. T’es quand même là pour sortir des mecs pour le haut niveau quoi. Si tu commences à dire, ouais, lui il est pas bon mais euh, il y a deux ans, il a fait une super saison, ouais, mais c’était il y a deux ans. Là, ça se trouve, il joue comme une brique. Tu prends le mec qui arrive à maturité à la fin et pis c’est tout. Moi c’était pareil hein, si je marquais pas, bah à la fin de la saison, je savais que ça allait être dur quoi. Alors comment tu veux faire passer des mecs qui déjà en 19 ou en CFA ne font pas trembler les filets ? Tu te dis, mais si je les mets là-haut, ils vont se prendre le bouillon.
Dove, éducateur du Sporting, U19.
84Au niveau du club de l’Étoile, c’est « l’attitude », le comportement du joueur qui se révèlent centraux. Face à des joueurs que les éducateurs estiment moins bons, moins compétents que leurs homologues du Sporting ou de l’Union, ils sont d’autant plus exigeants sur les compétences méthodologiques :
- Qu’est-ce que vous recherchez chez un joueur ?
- Non, non, mais euh, bah, comme je te le répète depuis le début, ici on n’a pas la qualité. Bon, c’est un fait euh, voilà, il faut faire avec. Ils doivent, euh, de fait euh, être irréprochables sur les autres points. Notamment euh, sur le comportement. On peut pas former des Zidane ou des Benzema, bah on en fera au moins des fourmis, des besogneux qui seront quand même utiles. Euh, je suis passé par là euh, c’est ça qui m’a sauvé moi, en quelque sorte. Quand tu vois des mecs qui sortent des vestiaires avec dix minutes de retard, qui rentrent sur le terrain et qui préfèrent taper dans les ballons plutôt que de commencer l’échauffement, tu te projettes euh, comment dire, un peu chez les professionnels et tu te dis, mais comment ils vont faire ? C’est pas possible hein, c’est pas possible.
Joël, éducateur de l’Étoile, CFA.
85Les extraits d’entretiens mobilisés ci-dessus font apparaître une certaine forme de singularité des clubs par rapport aux critères utilisés quand il s’agit de repérer les futurs footballeurs professionnels. Cependant, l’analyse des entretiens montre que tous les éducateurs, qu’ils soient issus du Sporting, de l’Union ou de l’Étoile, y ajoutent un élément : celui de la projection imaginaire du jeune postulant dans le groupe professionnel et de la croyance en ses probabilités d’enracinement. Trois formulations dans les extraits d’entretiens précédents sont symptomatiques de cela : « T’as des mecs, t’imagines qu’ils vont sortir chez les pros » (Judas, éducateur CFA, Union), « Tu te dis, mais si je les mets là-haut, ils vont se prendre le bouillon » (Dove, éducateur Sporting, U19), « Tu te projettes euh, comment dire, un peu chez les professionnels » (Joël, éducateur CFA, Étoile). Mais cette projection de l’apprenti footballeur dans un groupe plus aguerri ne se fait pas « sur du vent », sans cadre de référence. Elle est sans cesse mise en relation avec le parcours personnel de l’éducateur : « T’as des mecs, t’imagines qu’ils vont sortir chez les pro […] J’en ai vu passer des mecs » (Judas, éducateur CFA, Union), « Moi c’était pareil […] Tu te dis, mais si je les mets là-haut, ils vont se prendre le bouillon » (Dove, éducateur Sporting, U19), « Je suis passé par là […] tu te projettes euh, comment dire, un peu chez les professionnels » (Joël, éducateur CFA, Étoile). L’évaluation est donc teintée par le jugement de l’éducateur de référence. En effet, contrairement aux premières années de préformation ou de formation, la masse de joueurs permettant de classer les apprentis les uns par rapport aux autres s’est considérablement réduite. Privés de référents extérieurs, de grille de lecture objective, les formateurs utilisent leur parcours personnel (dans le cas des anciens joueurs de haut niveau) ou leurs expériences de formation (dans le cas des éducateurs) pour ordonner les joueurs restants et déterminer celui ou ceux qui auront le plus de chances d’intégrer le haut niveau13.
86L’envoi d’un joueur dans la catégorie supérieure engage, certes, le joueur qui joue une grosse partie de la suite de sa carrière mais, dans le même temps, l’éducateur de la catégorie U19 ou CFA dont il provient. Si le formateur a tout intérêt à promotionner un joueur qu’il apprécie, il sait par ailleurs qu’il sera évalué sur le nombre de jeunes du centre de formation grimpant dans le groupe professionnel et cela peut modifier ses critères de sélection :
- Quel poids avez-vous dans la sélection des joueurs pour le haut niveau ?
- Ça se décide en commun hein, à la fin de l’année, ‘fin, tout au long de l’année avec le coach des pros, avec le directeur du centre, voilà.
- Et pour envoyer un joueur chez les pros, qui décide ?
- Ah là, c’est moi. ‘Fin pareil hein, le coach des pros il me dit ouais, j’ai besoin d’un attaquant par exemple, bon, il y en a qui me plaisent hein, mais je le connais le coach des pros, hein, bon, t’envoies pas les mêmes à *** qu’à *** si tu vois ce que je veux dire. Je sais un peu ce qu’ils attendent aussi.
Albert, éducateur du Sporting, CFA.
87Être appelé dans le groupe professionnel constitue donc une reconnaissance pour les jeunes apprentis footballeurs. Mais le danger guette ceux qui considèrent cet appel comme un aboutissement :
- Tu peux me décrire ton parcours ?
- […]. Et en fait, je m’entraînais toute la semaine avec les pros, et le week-end, j’allais en CFA. Donc j’ai accepté deux, trois matchs au début, pis après j’acceptais plus quoi. Donc je me suis un peu mis en conflit avec le coach que j’avais en CFA et le coach des pros, quoi. Je me voyais déjà chez les pros, quoi, le contrat, le pognon, tout ça. Tsss. Je me suis euh, je me suis mis à dos le coach des pros parce que je jouais pas et qui me faisait toujours redescendre. […] En CFA, quand je redescendais, parce que j’étais énervé, moi ça m’énervait. Donc après mon comportement lui plaisait pas, ce qui est normal dans son groupe, donc après il voulait plus de moi non plus en CFA quoi, parce qu’il a dit ouais, dès qu’il redescend il est désagréable, et tout ça quoi, donc euh. Mais si j’avais changé ça je pense que, si j’avais respecté l’année de CFA que j’aurais dû faire, quand j’étais en CFA la première année, si je l’avais respecté, j’aurais peut-être fait une grosse saison, et après j’aurais fait mon année normale en pro. Je me suis vu trop beau trop tôt. Yann, ancien joueur du Sporting, exclu en CFA.
88Alors que les catégories U19 et CFA engageaient déjà le joueur dans une logique d’optimisation de son potentiel, un nouveau palier est encore franchi dans le niveau d’exigence attendu pour se maintenir dans le groupe professionnel. Les baisses de rendement sur le terrain ou les sautes d’humeur sur et en dehors du terrain qui pouvaient encore être tolérées aux niveaux inférieurs se doivent d’être réduites à la portion congrue pour qui souhaite maintenir une présence dans le groupe d’élite. Le nombre de deux tentatives d’insertion dans le groupe professionnel représente d’ailleurs une constante quel que soit le club concerné :
La première fois que je suis allé en pro, je m’y attendais pas en fait, j’étais pas prêt. ‘Tin à l’entraînement, ça va vite quoi, tu dois être à fond. J’étais pas prêt quoi. Bon, normal, je redescends. Mais la deuxième fois, je comprends pas quoi. J’étais prêt et tout, j’étais à fond dedans. J’ai fait quelques séances et tout, et pis le coach il m’a dit comme quoi fallait que je murisse et tout. Mais là, ça me fout les boules parce que ça fait six mois que j’y suis pas allé, c’est un autre gars à mon poste qui monte quoi. Pis bon, la fin de l’année elle approche quand même quoi… Benjamin, joueur de l’Étoile, CFA.
89Le droit à l’erreur est donc réduit pour les jeunes joueurs surclassés dans l’effectif professionnel. Cela nécessite des compétences footballistiques de haut niveau (en termes d’exécution, de régularité, d’adaptation) ainsi que des facultés de résistance à la pression très développées (gestion de l’enjeu de la montée chez les professionnels, obligation de faire ses preuves). Mais l’immersion dans un collectif de joueurs met également en jeu les habiletés relationnelles du jeune postulant. La logique de concurrence à l’œuvre dans le monde de la formation ne disparaît pas. Alors que les jeunes apprentis footballeurs luttent pour parvenir au sommet, les joueurs professionnels se livrent également une concurrence féroce mais, cette fois, pour rester au plus haut niveau. Certains peuvent donc voir d’un mauvais œil l’arrivée de nouveaux challengers, d’autant plus si l’entraîneur de l’équipe première utilise les nouveaux arrivants comme moyen de pression et de motivation pour mener ses troupes :
Je m’en souviendrai toujours de mon premier entraînement chez les pros. Je me suis fait déchirer. Nan mais, les mecs, t’avais l’impression qu’ils voulaient me casser en deux quoi. Pu****, je comprenais pas moi, je jouais et tout, j’étais là, tranquille, et eux, t’as l’impression, quoi, ils voulaient me désosser. Après ils me passaient pas le ballon, ‘fin bon, ils m’ont tout fait voir quoi. Comme je la ramenais pas, pis je crois qu’il y en a deux, trois, ils ont compris que je faisais pas ch***, ils sont venus me voir après l’entraînement et tout, ils sont venus me parler. Et en fait c’est euh…, leur coach il avait dit « ouais, euh, il y a Antoine qui monte et tout, c’est un phénomène ». Du coup, je crois qu’ils avaient peur en fait. La deuxième fois, ça a été mieux.
Antoine, joueur de l’Étoile, CFA.
90Lorsque le jeune joueur intégré dans le groupe n’est ni présenté comme une menace, ni comme un outil pour mettre les anciens professionnels sous pression, il doit tout de même chercher à nouer des relations avec ses nouveaux partenaires pour s’intégrer dans le collectif. Toute la difficulté réside alors dans le choix des individus dont on veut s’entourer. Si certains professionnels sont tout à fait enclins à aider les plus jeunes entrants et à les prendre sous leur aile, d’autres, en fin de carrière et décrochant de la rigueur exigée au plus haut niveau ou en pleine force de l’âge et désirant éliminer la concurrence poussent les recrues à céder aux tentations qui leur tendent les bras en même temps que le premier contrat professionnel. Pourquoi, en ayant suivi une formation identique, en ayant eu à respecter jusque-là une hygiène de vie drastique, en ayant intégré certains principes de fonctionnement rigoureux et connaissant la fragilité des carrières, certains joueurs, alors qu’ils touchent du bout des doigts leur objectif de devenir professionnel, se laissent emporter par les tentations ? L’augmentation rapide du capital financier, les sollicitations médiatiques, l’envol brutal de la popularité du joueur, l’accroissement des enjeux sportifs sont autant de nouvelles barrières à franchir pour le tout jeune professionnel. L’entourage joue un rôle fondamental dans le fait de garder ou non les pieds sur terre. L’entourage familial, amical ou professionnel, l’étendue et la nature du réseau social jouent un rôle dans le comportement de l’acteur désireux de poursuivre une carrière de haut niveau, dans le sens où il éloigne des turpitudes pouvant conduire à une fin de carrière précoce. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui expliquent les mariages précoces des footballeurs professionnels. Les joueurs de l’Union et de l’Étoile sont attachés à signer leur contrat professionnel initial dans leur club formateur. Les premiers, car ils ont intégré un mode de fonctionnent basé sur la promotion interne et la valorisation de la fidélité, et les seconds car ils se sentent redevables d’un club qui, selon les éducateurs, aurait comblé leurs lacunes. Les jeunes du Sporting, quant à eux, ne sont pas enthousiasmés à l’idée de passer professionnels dans ce club étant donné que la perception d’un climat incertain et compétitif se double jusque-là d’une relative absence de joueurs issus des rangs de la formation dans l’équipe première.
91Mais au final, la volonté des joueurs importe peu. Ce sont les clubs qui, en dernier ressort, choisissent les individus qu’ils vont faire signer. L’article 261 de la Charte du football professionnel précise les nouvelles modalités de signature des contrats professionnels. Si le club fait une proposition de signature de contrat avant la date du 30 avril de l’année en cours, que cette proposition soit anticipée ou non14, le joueur est obligé d’accepter la demande du club. Dans le cas contraire, son nouveau club devra verser une indemnité de formation dépendante de la durée de formation, du classement du centre formateur et de la carrière ultérieure du jeune joueur. À titre d’exemple, le montant de cette indemnité pour un joueur formé depuis l’âge de seize ans dans un centre de catégorie 1 et qui se verrait proposer un contrat à l’âge de vingt ans s’élèverait à 360 000 euros. Si le club formateur ne fait aucune proposition contractuelle au joueur avant le 30 avril, ce dernier est libre de s’engager avec le club de son choix pour la durée qu’il souhaite.
92L’accès au monde professionnel nécessite de nombreuses compétences auxquelles les jeunes joueurs n’ont pas été formés. Il faut en effet, en plus de s’occuper de la signature du contrat de travail, gérer l’augmentation, parfois brutale, de son capital financier, gérer les relations avec la presse, avec les sponsors, avec les supporters, etc. L’entrée dans le monde du football professionnel présuppose un certain nombre de savoirs supplémentaires dont l’acquisition constituera alors un nouveau critère d’évaluation des professionnels ainsi qu’une condition pour persister dans ce monde professionnel. Dès lors, le recours à un agent représente la solution la plus communément choisie par les jeunes joueurs même si elle demande d’être prudent et précautionneux dans le choix de la personne qui va gérer l’essentiel de la carrière de futur footballeur (Frenkiel, 2014). L’incertitude continue d’être un principe structurant des carrières de joueurs, même au plus haut niveau, puisque plus d’un tiers des premiers contrats de joueurs professionnels ne sont pas renouvelés au terme des trois ans que dure obligatoirement un premier contrat.
93Alors que les éducateurs responsables des catégories U19 et CFA sont les plus confrontés à l’incertitude et à la difficulté de choisir lequel des joueurs sera élu au niveau supérieur, ce sont eux qui verrouillent le plus les marges de liberté des joueurs et qui apparaissent comme les plus tranchés dans leurs décisions et dans leurs interventions.
T’as des mecs plus ou moins souples hein dans le milieu. Bon, on prend souvent l’exemple de Judas, bon, c’est un mec dur hein, sale réputation et tout. On dit souvent qu’avec lui ça passe ou ça casse. Bon, pas de bol, pour moi c’est pas passé. Non mais je veux dire euh, c’est quand même quelqu’un quoi, il en a sorti plus d’un. Et les mecs qui se sont pas fait broyer par lui, bah derrière, c’est costaud quoi. Mais c’est sûr qu’il faut résister hein, c’est pas donné à tout le monde.
Cédric, ancien joueur de l’Union, exclu en CFA.
94Les éducateurs en fin de formation sont dotées d’égos très forts et font ainsi résonner les propos de Jean, le directeur du centre fédéral de préformation qui affirmait avoir quitté le haut niveau « pour exister enfin, pour ne plus avoir à s’écraser ou plutôt à se faire écraser par des mecs aux égos surdimensionnés ». En guise d’illustration, il est amusant de constater combien la dimension personnelle refait surface pour s’adjuger les mérites de la fabrication des joueurs alors que tous les éducateurs prônent les bienfaits du travail en équipe :
À un moment donné euh, bon attention, je n’ai rien contre Rocco hein, mais euh, je pense que les joueurs reconnaissent quand même ma compétence euh, de joueur hein, ils connaissent euh, ma carrière. Bon. Je peux leur apporter cette connaissance du haut niveau et ils le savent quoi.
Joël, éducateur de l’Étoile, CFA.
Après c’est pareil, t’as toujours des mecs qui vont te reprocher de pas avoir fait de carrière de joueur. Mais bon, j’ai quand même mon vécu qui parle pour moi quoi, je viens pas de nulle part. Pis bon, ça fait pas de mal, des fois, des mecs capables de réfléchir un peu. Les jeunes reconnaissent quand même ta compétence d’éducateur. T’as qu’à voir comment je tiens le groupe hein, j’en fais ce que j’en veux quoi. C’est pas donné à tout le monde.
Rocco, éducateur de l’Étoile, U19.
95Egos forts, aux principes de fonctionnement et d’évaluation relativement rigides, les entraîneurs en fin de formation disposent d’un poids important dans le choix des individus proposés au passage dans la catégorie supérieure :
Alors des fois, ‘fin souvent en fait, quand le coach des professionnels il a un manque, il me demande ouais, Joël, j’aurais besoin euh, je sais pas moi, d’un arrière droit. Bon, voilà, je connais mes joueurs euh, pis j’ai une marge de manœuvre aussi, attention hein. C’est-à-dire que euh, c’est pas forcément du poste pour poste. Je m’explique, si le gars au-dessus il a besoin d’un arrière droit, je vais pas forcément envoyer mon arrière droit si je sais qu’il va se lourder hein. Attends, ça m’engage aussi moi, hein. Donc j’envoie le mec que j’estime le plus à même de satisfaire le coach des pros. Après euh, c’est plus moi qui décide hein, d’autres facteurs entrent en jeu que, euh, on ne maîtrise pas toujours.
Joël, éducateur de l’Étoile, CFA.
96Au-delà du passage intéressant sur la logique de carrière de l’éducateur engageant sa crédibilité dans la proposition de postulants au niveau supérieur, l’aspect important de cet extrait d’entretien est de montrer que l’éclosion d’un joueur est en partie conditionnée par l’entraîneur de sa catégorie mais que ce-dernier n’est pas forcément l’unique détenteur de la clé de la réussite. Différents types d’acteurs peuvent en effet intervenir dans les procédures de sur-classement ou de reconnaissance du jeune footballeur. Il peut s’agir de l’entraîneur du groupe professionnel qui, lors d’une observation volante, repère un joueur qui lui plaît :
Quand tu me demandais tout à l’heure euh, la réussite, ouais, c’est vrai que ça tient vraiment à peu de choses hein. La fois dernière, alors ça c’est gros aussi hein, on a un mec, put***, mais à la rue, complet, quoi, au niveau physique. Mais attention hein, à la rue de chez à la rue quoi. La bedaine, il sait pas mettre un pied devant l’autre. Et bah, la fois dernière, on fait une opposition, hop, tu sais pas pourquoi, le mec, en cinq minutes, il te fait trois passes décisives, il claque deux buts, dont un où il remonte tout le terrain balle au pied et il te l’enchaîne avec une frappe en lucarne. Bah coup de bol pour lui, le coach des pros était venu taper la discut’ avec Rocco, bah le lendemain ce gars-là il s’entraînait chez les pros.
Joseph, préparateur physique de l’Étoile.
97Même si, pour un joueur, l’essentiel n’est pas tant d’être appelé de manière épisodique au plus haut niveau mais bel et bien de se sédentariser dans le groupe de l’équipe première, toujours est-il qu’avant de durer, il faut être appelé une première fois. Le regard furtif de l’entraîneur professionnel peut parfois être l’élément déclencheur d’une carrière. C’est aussi le cas de la direction du club qui peut accélérer le parcours des joueurs. Ces derniers sont conscients du poids que la direction peut avoir dans les décisions de l’éducateur même si leurs analyses sont souvent lacunaires et liées au fait de ne pas être surclassé ou d’avoir été exclu :
- Tu penses que tu aurais pu aller plus loin ?
- Attends, mais tu rigoles ou quoi. Bien sûr que j’aurais pu, bien sûr… C’est les pourris là, pff, ça me dégoûte. De toute façon, c’est bien connu hein, au Sporting, les décisions elles viennent d’en haut hein, le coach, bah ouais, tu souris, mais c’est clair, le coach c’est un pantin, je te le dis comme je le pense, le coach c’est un guignol, ma parole, c’est un pantin. Le président, ou le directeur sportif, il veut placer un mec ou quoi, bah t’inquiètes, il va jouer le gars. Toi, t’as beau prouver, être meilleur que lui et tout, bah non, c’est ta g*** en réserve tous les week-ends. C’est politique je te dis.
Kévin, ancien joueur du Sporting, exclu en CFA.
98La direction peut effectivement intervenir dans les carrières de joueurs mais sur la base de critères plus objectifs que ce que laisse présager le discours de Kévin. La nécessité de titulariser un joueur pour rentabiliser son contrat en cours ou le fait de faire signer un joueur de manière anticipée parce que d’autres clubs le convoitent ou qu’il brille en sélection interrégionale ou nationale sont autant d’éléments objectifs qui montrent qu’une direction de club peut intervenir dans les temps de jeu et dans les possibilités de carrières des apprentis footballeurs. Toutefois, le discours de Kévin n’est pas à rejeter puisque, parfois, la direction fait appel à des critères empiriques pour favoriser la présence de tel ou tel joueur dans l’équipe :
- Tu te sens évalué ici au centre de formation ?
- Tout le temps, mais tout le temps. Mais bon, c’est normal hein, structure de haut niveau quoi…
- Par qui ?
- Mais pareil, tout le monde, tout le monde, les collègues euh, les jeunes, Patrice [le directeur du centre], la direction…
- La direction ?
- Bah ouais.
- Ils viennent sur le terrain ?
- Non, non, jamais.
- Bah alors, comment ils font pour t’évaluer s’ils ne te voient jamais ?
- Bah euh, sur les résultats. Pis euh, des fois sur des conneries euh, tu sais bon, t’es poli, quand tu les croises, tu fais le tour pour les saluer, ils aiment bien tout ça. Faut pas les faire ch*** toutes les cinq minutes pour ceci et pour cela quoi. Voilà. Mais pour les joueurs c’est pareil hein, le mec qui a compris ça, il a tout compris, bien se faire voir par les gars en haut, être gentil, poli, et tout, bonjour Monsieur, serrer une main, un sourire, enlever la casquette, des fois, ça peut faire la différence, ça marque, les gars en haut, ils se souviennent de ça, surtout s’ils connaissent pas grand-chose au foot hein…
Joseph, préparateur physique de l’Étoile.
99Au final, l’éducateur de référence dispose, pour la sélection et la proposition des joueurs au niveau supérieur, de la place qu’on veut bien lui laisser. Elle est plutôt faible à l’Union car les attentes de l’encadrement professionnel sont fortes, précises et préfigurent en amont les caractéristiques de la fabrication des jeunes pousses. L’éducateur devient alors le porteur, le relayeur, d’un message dont il n’est pas le créateur.
100Elle est un peu plus importante au Sporting car la définition plus souple du projet du club sur le long terme laisse une certaine marge de manœuvre au formateur. Cette forme de flottement dans les directives conduit les formateurs du Sporting à entrer dans des logiques de carrières basées sur la production de profils de joueurs malléables et capables d’évoluer dans n’importe quel club professionnel français pour valoriser leur travail. Mais dans le même temps, cela permet à la direction de se dédouaner de ses responsabilités en cas d’échec en rejetant l’entièreté de la faute sur ses éducateurs.
101Quant à la place laissée à l’éducateur de l’Étoile dans la proposition de joueurs susceptibles d’intégrer l’effectif professionnel, elle est importante car les membres du groupe professionnel et les responsables administratifs du club interviennent peu dans les pratiques professionnelles des éducateurs de CFA et de U19. Ce mode de fonctionnement est à la fois un indicateur de la jeunesse du centre de formation de l’Étoile – les échanges entre la formation et le groupe élite ne sont pas encore entrés dans les mœurs – et de l’évaluation en demi-teinte du centre de formation portée par le staff de l’équipe première qui préfère recruter à l’extérieur plutôt que dans les jeunes pousses du club.
102Pour estimer qu’un joueur fait preuve d’un niveau suffisant pour être présenté au groupe professionnel, les éducateurs mobilisent donc différents outils. Lors de la période précédente, entre quinze et dix-sept ans, ils utilisaient notamment le jeu avec le contrat pour tester la résistance et la motivation de leurs joueurs. Au cours de cette dernière période de dix-sept à dix-neuf ans, l’encadrement technique met en place un mécanisme de banalisation et de superposition des temps d’évaluation pour réduire l’incertitude sur le niveau de leurs joueurs. Autrement dit, plus les apprentis footballeurs progressent dans les catégories et s’approchent du groupe professionnel, plus les éducateurs attendent d’eux qu’ils soient performants souvent et dans de nombreux domaines :
Ce qu’ils ont du mal à comprendre, c’est qu’il n’y a jamais rien d’acquis, faut qu’ils comprennent ça, tu vois. Ça marche comme ça dans le haut niveau, et plus vite ils le comprennent, mieux c’est pour eux. Bah ouais, chez les pros, tu fais une mauvaise saison, même pas, deux ou trois mauvais matchs, t’es en difficulté. Bah ici, c’est pareil, c’est tout le temps, tout le temps, en match on te regarde, à l’entraînement on te regarde, même pendant la sieste on te regarde, presque (rires), faut qu’ils comprennent que c’est jamais gagné.
Albert, éducateur du Sporting, CFA.
103Même si l’ensemble des critères d’évaluation sont mobilisés dès les plus jeunes catégories15, les entraîneurs n’accordent pas la même importance à tous ces indicateurs en début de formation. À l’âge de douze ans, faire la démonstration de certaines qualités techniques et/ou physiques peut suffire à attirer le regard et s’assurer une place dans les filières d’accès au haut niveau. Mais à l’aune de la signature du contrat professionnel, les discours et les pratiques des éducateurs mettent en évidence que les périodes d’observation sont plus étendues et les évaluations plus élargies. Il s’agit alors, pour le joueur, de faire état de son investissement et de son efficacité dans des domaines et des espaces variés : à l’entraînement, en salle de musculation, en salle de soins, en ce qui concerne l’alimentation, en match officiel, dans la succession des matchs, sur les matchs à enjeu, sur l’ensemble de la saison, devant la presse, etc.
104De la même manière que pour le jeu avec les contrats, ce phénomène de banalisation et de superposition des temporalités de l’évaluation participe d’une socialisation à l’incertitude, même s’il s’agit davantage ici d’une incertitude liée aux critères d’évaluation. Les joueurs en formation sont ainsi confrontés de manière précoce aux règles du jeu de leur futur métier puisque la nature et le contenu des attentes conduisant à la signature ou à la prolongation de contrat d’un joueur ne sont pas dénués d’opacité chez les professionnels (Roderick, 2006 ; Rasera, 2012, 2016).
Ouais, mais c’est ça qui est super dur, c’est que tu sais jamais trop ce qu’ils regardent. Et ils te le disent pas en plus, quoi. Moi je vois, le mois dernier, je fais des super entraînements et tout, je me déchire sur le terrain, le coach, il me dit « ouais, c’est bien, vas-y, continue, et tout », tu vois, j’ai l’impression qu’il me trouve bon quoi, et je suis pas titulaire le week-end. Je comprends pas. Alors je demande au coach et tu sais ce qu’il me dit ? « Ouais, euh, j’ai vu avec les autres coachs, tout ça, ils te voient pas souvent en salle de muscu ou faire tes étirements… ». Là tu te dis : « attends, c’est sur ça qu’ils te jugent en fait ? ». C’est dingue, faut être à fond tout le temps quoi… En même temps, comme ils [les entraîneurs] disent, c’est comme ça chez les pros… Maintenant je le sais.
Ibrahim, Joueur U19 en centre de formation d’un club professionnel.
105En intégrant le principe d’une évaluation permanente et multicritériée proposée par leurs éducateurs, les futurs professionnels comprennent que pour être performants et optimiser ainsi la gestion de leur carrière, il existe une articulation entre les différentes tâches et qu’une réussite à long terme est dépendante d’un investissement multipolaire dans le très court terme.
106Comme les éducateurs ne communiquent pas sur les domaines évalués ni sur les critères retenus à l’intérieur de chaque domaine – soit volontairement, soit parce qu’ils ne sont pas conscientisés – les apprentis ne comprennent qu’au fur et à mesure de l’avancée dans la carrière que le rendement sur le terrain ne représente pas la totalité de leur évaluation, et que d’autres apprentissages ou preuves de compétences sont attendus.
107L’une d’elles concerne la capacité d’innovation des jeunes footballeurs en formation. Mais dans quels domaines faut-il être innovant ? Comme les normes en termes de comportement attendu sur et hors du terrain ne sont pas définies et varient en fonction de l’éducateur qui les édicte, les joueurs ne savent pas dans quels domaines ils peuvent et doivent innover, ni jusqu’à quel point :
- Tu te sens évalué ici ?
- Tu fais plus attention à force hein. Mais je pense que c’est tout le temps, ouais, tout le temps. Mais c’est chaud hein, tu fais les trucs bien, t’es à fond et tout, et pis tout le temps je me fais reprendre de volée quoi. Je sais plus quoi faire. Bah là, j’ai eu mon entretien de bilan de milieu d’année et euh, c’est chaud quoi…
- Pourquoi ?
- Bah pour moi, pour être gardé quoi. Ils me disent, ouais, euh, bon joueur machin, mais on sait pas et tout. Tu fais tout bien, mais il nous manque un truc. On te voit pas trop plus haut. Tu fais ce qu’on te demande mais tu nous surprends pas. Ils sont marrants euh, comment on fait ?
Laurent, joueur de l’Étoile, CFA.
108La perturbation des cadres d’évaluations jusque-là en vigueur brouille les repères des joueurs en formation et rend le franchissement de la dernière marche – l’entrée dans le groupe professionnel – compliquée. Alors qu’ils ont passé tout un tas d’épreuves, de barrages, de sélection, l’ajout de nouvelles variables réinjecte, dans l’esprit des apprentis footballeurs, de nombreux doutes et rend leur avenir à nouveau incertain. Nous disons bien « à nouveau » parce que l’incertitude constitue l’un des principes fondateurs de la formation au métier de footballeur comme nous avons tenté de le montrer depuis le début de cet ouvrage.
109Pour espérer franchir les derniers paliers de sélections. Il faut donc savoir innover. Sortir du lot. Sortir des cadres de référence. Cela est valable dans le jeu comme dans le comportement :
Moi, je connais un entraîneur de CFA, il peut pas rester longtemps dans un club, il te pondait des trucs… En début de saison, quand il arrive, il fait quarante-cinq minutes de course tous les jours, premier, deuxième, troisième jour. T’avais les mecs devant à fond, les milieux qui faisaient, et les contestataires. Alors il dit si je dois aller à la guerre demain, ceux de devant, certainement, ils font ce que tu demandes. Ceux du milieu c’est sûr que non, c’est des c*** molles, ils se positionnent pas, mais tu vois ceux qui sont derrière, bah eux, c’est peut-être avec eux que j’irais parce que eux, ils affirment. Et ça se retrouve après dans les saisons dans les moments où il faut y aller, le mec qui fait les tours en marchant, qui gueulait, il s’en battait les c*** mais tu pouvais aller à la guerre. Alors que ceux au milieu, ils osaient pas, bah tu pouvais pas y aller, avec eux t’es mort. Ça a de valeur ce que ça a, mais c’est pas mal hein. À haut niveau, c’est pas des agneaux qu’il te faut hein. Il te faut des mecs qui aient des c***, parce qu’un jour ou l’autre tu joues le maintien ou la victoire, il te faut des mecs qui ont du caractère. Alors des tests, il y en a certainement, mais à un moment donné, est ce que il y a pas des choses plus terre à terre qui vont te… moi les mecs à l’entraînement je pense que de temps en temps il faut les provoquer.
Rocco, éducateur de l’Étoile, U19.
110Mais comment fait-on pour innover ? Comment fait-on pour faire évoluer les codes et les normes en vigueur des années précédentes et qui, jusqu’alors suffisaient ? Depuis le début de la (pré) formation, on demande aux joueurs d’être de bons soldats, de respecter les règles du jeu, d’être dociles, d’être conformes aux attentes. Mais alors qu’ils sont presque arrivés au sommet de la pyramide, la poursuite de leur carrière passe dorénavant par une capacité d’innovation et de surprise qu’ils ont justement appris à mettre de côté. Socialisés depuis de nombreuses années au respect des codes sur le terrain (respect des exigences de l’éducateur dans les placements et les déplacements par exemple), lors des moments de vie au centre ou dans les rapports qu’il convenait d’entretenir avec l’entraîneur, la plupart des joueurs se retrouvent en difficulté quand il s’agit de sortir des cadres. Ils ont côtoyé différentes structures, différents clubs, différents entraîneurs, et sont parvenus à s’adapter aux attentes de l’encadrement à chaque fois. Difficile alors pour les éducateurs de CFA ou les entraîneurs professionnel de faire un choix entre le joueur « caméléon », devenu avant tout un professionnel de l’adaptation, ou le joueur « terre glaise » modelé une bonne fois pour toutes selon un schéma moteur et cognitif dont il éprouvera les pires difficultés à sortir :
Nan mais, j’vais te dire, la dernière marche comme on dit, c’est celle qui est la plus dure à franchir. Pour les joueurs mais pour nous aussi hein… Des fois, tu sais pas trop quoi envoyer, bon si, ça dépend du coach de la première des fois, des postes qu’il a besoin, mais t’as pas mal de mecs en CFA qui peuvent faire l’affaire. Ils ont tous plus ou moins le niveau quoi, c’est qu’on a bien fait notre boulot en somme.
Albert, éducateur du Sporting, CFA.
111Ce n’est pas un hasard si ce type de discours se développe au sein du Sporting. C’est dans ce club que l’incertitude sur les individus à envoyer dans le groupe professionnel est la plus forte. Pourquoi ? Parce que le Sporting trouve son équilibre budgétaire dans la vente aux autres clubs français des joueurs issus de son centre de formation. Les éducateurs n’ont donc aucun intérêt à trop spécialiser ou « contextualiser » leurs jeunes joueurs qui éprouveraient alors des difficultés à s’épanouir dans d’autres environnements divers et variés. Pour l’anecdote, relevons qu’Albert se demande « quoi » et non pas « qui » envoyer dans le groupe professionnel comme s’il s’agissait d’objet plutôt que d’individus quasiment arrivés au terme d’une formation aussi exigeante.
112Mais contrairement à ce qu’on aurait pu penser, cette incertitude sur les éléments à présenter sous le feu des projecteurs ne touche pas que le club du Sporting. L’Union qui prépare pourtant quelques éléments bien identifiés depuis longtemps au monde professionnel se heurte également parfois à cette (il) logique :
Tu te souviens, je te disais tout à l’heure qu’on a les « top joueurs » et qu’on met à côté des rampes de lancement, je dis souvent, des gars qui accompagnent. Bah, des fois, t’as des surprises. Faut pas croire. L’an dernier c’est ça, c’est le second couteau qui est passé. C’est un mec qu’on a gardé il y a deux ou trois ans de justesse, pour accompagner son pote justement, et pis, bah, trois ans plus tard, c’est lui qui est le plus mature et qu’on peut amener là-haut. T’as des surprises aussi des fois. Des bonnes surprises.
Michel, directeur du centre de formation de l’Union.
113Ce qui est extraordinaire dans ce modèle de formation est que, plus on s’approche du terme, plus les enjeux sont importants, plus le nombre de postulants est réduit et plus les individus qui sélectionnent sont censés être des experts de la formation et de l’évaluation, plus il semble difficile de savoir ce qui se passe dans le processus de sélection. L’incertitude est forte. Permanente. Pour quelle(s) raison(s) est-il si difficile de choisir les meilleurs éléments alors que nous sommes au terme du parcours de formation et qu’il ne reste que les meilleurs ? L’incompétence des formateurs est un argument inenvisageable. Leur volonté de conserver une certaine dose de mystère, et donc de pouvoir, sur cette procédure ne constitue pas davantage une piste plus féconde. Nous faisons l’hypothèse que les formateurs sont sincères quand ils affirment être en difficulté pour trancher entre différents profils, et que cette hésitation est à mettre en relation directe avec le fonctionnement même du système de formation des footballeurs français. Ils ne peuvent trancher car les joueurs formés présentent des profils similaires, construits sur le même modèle, répondants aux mêmes exigences. Les derniers joueurs restants ont surmonté des épreuves et des sélections sur le terrain comme en dehors, ils ont appris à se taire ou à se faire entendre quand il le faut, ils ont appris à ménager les différentes sensibilités au sein du club, ils savent se faire remarquer ou, au contraire, se faire discrets aux moments opportuns. Bref, ces jeunes joueurs sont des professionnels de l’adaptation. Ce sont des experts du système de la formation qui se ressemblent tous. Formatés sur le même moule. En réalité, la formation fabrique des joueurs qui se ressemble. Elle standardise. Et c’est sans doute pour ça que les éducateurs en fin de formation ont autant de mal à choisir les éléments qu’ils vont pouvoir présenter à l’entraîneur du groupe professionnel.
114Quelles sont alors les conséquences d’un tel mode de fabrication des élites footballistiques ? La principale est sans doute la mise en place d’un jeu stéréotypé sur les pelouses de Ligue 1 et de Ligue 2 qui rend ce spectacle sportif assez peu attractif :
Aujourd’hui euh, pour parler vulgairement et j’assume mes paroles, aujourd’hui, ‘fin pas qu’aujourd’hui mais les dernières années, au niveau du jeu de l’équipe première, on se fait ch***. On se fait ch***. Pourquoi ? Bah, il y a pas de fond de jeu, il y a pas de jeu collectif, on se repose sur des individualités, sur les erreurs des autres, on provoque pas assez l’erreur des autres. Il y a pas de fond de jeu, il y a pas de notion d’enchaînement collectif, pas de solutions, c’est ch***. Faut retrouver ces valeurs de partage, d’effort en commun, de jeu quoi. […] Et vous pouvez pas, et moi je peux comprendre euh, parce que je suis peut-être déjà un premier supporter du football, quand je vais voir un match de foot, j’ai envie de b*****. Mais je b**** que quand je vois du football. Si c’est pour voir toujours la même chose, je me casse, je veux dire, je prends aucun plaisir. Et si on inculque ça aux jeunes dans le cadre d’un projet commun au club… Et pis des mecs qui jouent quoi, qui créent des trucs, c’est eux qui vont nous sauver.
Dove, éducateur du Sporting, U19.
115La seule chose qu’oublie Dove quand il prend ce type de position, c’est qu’il est en partie responsable de ce système. Parce qu’en tant qu’ancien joueur professionnel, il est un produit de cette formation à la française (même si la standardisation des joueurs était sans doute moins importante lorsqu’il se trouvait lui-même en formation). Parce qu’en tant qu’entraîneur, il sait également que les places d’éducateurs sont chères et que son maintien au poste dépend en grande partie des résultats de ses jeunes joueurs en compétition. On comprend alors que la sécurité soit préférée au risque, le formatage à l’innovation, la répétition à la création.
Notes de bas de page
1 Entretien avec Ken, éducateur du centre fédéral de préformation, responsable de l’internat et des joueurs de première année (U15).
2 Trente-neuf joueurs sur quarante sur les deux dernières promotions ont en effet intégrés le centre de formation d’un club professionnel. Le dernier fréquente une section scolaire second cycle mais est, au moment de l’étude, en pourparlers avec un club professionnel de la région Parisienne.
3 Citation extraite d’un entretien informel avec un éducateur du centre de formation de l’Union intervenant auprès des U15.
4 Au moment de la rédaction, cet éducateur du centre fédéral de préformation a d’ailleurs été écarté. Ses résultats professionnels n’ont pas été remis en cause, ce qui corrobore l’argument de l’importance des relations de travail dans la construction de l’équipe d’encadrement au pôle espoir.
5 Expression employée par un ancien pensionnaire maintenant professionnel au Sporting venu saluer les jeunes joueurs du centre fédéral de préformation.
6 Le même type de stratégie d’évaluation est également développé, par exemple, par Yaël (responsable de la préformation et des U16 au club de l’Union) à propos du « mental ». Lui qui concède ne pas avoir réussi dans le sport de haut niveau car se considérant comme incapable de tenir la pression liée aux matchs importants, note plus tard dans l’entretien que « les qualités mentales de compétiteur sont aujourd’hui un facteur indéniable dans la réussite d’une carrière de footballeur professionnel ». Les anciens professionnels mobilisent également ce registre évaluatif mais en piochant dans les critères et les qualités leur ayant permis de percer au plus haut niveau.
7 Lors de la semaine d’immersion, nous avons pu assister à un match entre les U17 et une équipe locale. Si, à la fin du match, les commentaires sur la prestation entendus de la bouche des joueurs étaient plutôt positifs, ceux des éducateurs en revanche pointaient des carences dans de nombreux secteurs du jeu.
8 Seuls quelques-uns sont convaincus du poids du contrat dans la réussite d’une carrière. Ce sont les joueurs en difficulté sur le plan du jeu et qui considèrent la relation contractuelle comme un moyen de se sécuriser, de se donner une bouffée d’oxygène dans un avenir qui s’annonce plutôt sombre pour eux. Ce sont les joueurs qui mènent un double projet sportif et scolaire et pour qui, le contrat permettrait de poursuivre sereinement leurs deux activités de front.
9 Dans un article du 17 août 2015, le site internet de L’Équipe rapporte ainsi comment « Thiago Motta met la pression » sur son club du Paris-Saint-Germain pour réévaluer son salaire alors qu’il est sous contrat jusqu’à juin 2016. http://www.lequipe.fr/Football/Actualites/Psg-thiago-motta-met-la-pression/582545. Page consultée le 5 octobre 2015.
10 Lors des séances d’entraînements observées, les noms de joueurs précoces mais usés par une sollicitation corporelle prématurée et intensive comme Laurent Paganelli ou Olivier Roussey ont parfois été mobilisés par le staff technique. Ils servent à mettre en garde les joueurs quant à une mauvaise gestion de leur capital corporel en utilisant des exemples concrets. Plus près des joueurs, en termes d’âge du moins, ce sont plutôt des joueurs comme Anthony Le Tallec ou Abou Diabi qui sont cités par les apprentis footballeurs.
11 Entretien avec Judas, éducateur de l’Union CFA.
12 Consulter à ce sujet la seconde partie de la thèse de Julien Bertrand : « Une formation individuelle dans un sport collectif ». Bertrand, J. (2008), op. cit., p18.
13 Les formateurs qui régulent l’accès à la dernière marche avant le statut de joueur professionnel sont tous des hommes d’expérience, soit parce qu’ils ont derrière eux une carrière de joueur (Dove, éducateur Sporting, U19 : près de trois cents matchs en Ligue 1, et plus de cents matchs en Ligue 2 / Édouard, éducateur Sporting, CFA : plus de cinq cents matchs en Ligue 1 / Joël, éducateur Union : plus de cents matchs en Ligue 1 et trois cents matchs en Ligue 2 / Albert : plus de deux cents matchs en Ligue 2), soit parce qu’ils sont des formateurs aguerris (Rocco est titulaire du BE1 football depuis l’âge de vingt ans et a été entraîneur en Ligue 2 pendant seize ans. Judas est éducateur à l’Union depuis près de vingt ans). Leur présence à cette place bien précise nous permet d’apporter un argument supplémentaire par rapport à ce que nous tentons de montrer depuis le début de ce travail, à savoir que peu de choses sont laissés au hasard dans l’organisation des politiques de formation des clubs et que chaque éducateur et/ou que leur agencement joue un rôle bien précis défini par la direction du centre dans la fabrication des futurs joueurs d’élite.
14 Nous entendons par proposition anticipée une proposition de contrat faite par un club à un joueur qui n’est pas en fin de contrat stagiaire. Il peut donc être amateur, apprenti ou aspirant.
15 Par exemple, les capacités cognitives et le comportement des joueurs sont observés pour l’entrée en préformation à travers le l’analyse du dossier scolaire. C’est également le cas de l’hygiène de vie puisque nous avons pu observer plusieurs « descentes » d’éducateurs dans les chambres des jeunes joueurs du centre fédéral de préformation pour confisquer des sucreries cachées dans les chambres.
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Rugby : un monde à part ?
Énigmes et intrigues d’une culture atypoque
Olivier Chovaux et William Nuytens (dir.)
2005
50 ans de football dans le Pas-de-Calais
« Le temps de l’enracinement » (fin XIXe siècle-1940)
Olivier Chovaux
2001
L’Idée sportive, l’idée olympique : quelles réalités au XXIe siècle ?
Olivier Chovaux, Laurence Munoz, Arnaud Waquet et al. (dir.)
2017
Un pour Mille
L'incertitude de la formation au métier de footballeur professionnel
Hugo Juskowiak
2019
