Chapitre 4. Peut-on se fier à « l’autre » ? Alliance et concurrence dans la fabrication des footballeurs
p. 131-150
Texte intégral
4.1. La découverte d’une étrange relation à l’autre en préformation
1Lorsque l’on mobilise le terme de concurrence à propos de la formation ou de la préformation, nos pensées se dirigent vers les joueurs. Si nous aborderons cet aspect dans un second temps, il faut également avoir en tête que ce principe de concurrence touche l’ensemble des mondes professionnels impliqués dans la fabrication des joueurs de demain. Aussi bien les recruteurs – pour qui il s’agit de repérer et de faire signer les meilleurs éléments pour son club – que les parents – qui espèrent voir leur progéniture réussir mieux et plus vite que celle des autres – sont soumis à cette logique concurrentielle. Mais nous nous attarderons plus particulièrement dans un premier temps sur la concurrence qui touche directement les acteurs formant les jeunes footballeurs. Et les éducateurs sont d’abord concurrencés par des éléments extérieurs à la structure :
- Tu ressens de la concurrence ici entre les éducateurs ?
- Comme coach, comme coach, oui, c’est certain. Déjà tu vois, chaque semaine, il y a des CV qui arrivent, tu le sais, comme préparateur physique un peu moins mais comme coach, oui, c’est sûr, tu sais comment ça fonctionne, les mecs ils envoient leurs CV pour avoir ta place, ‘fin pour avoir une place quoi.
Joachim, préparateur physique et éducateur de l’Union, U15.
2Cependant, les arrivées de nouveaux éducateurs restent rares. Que ce soit pour le club de l’Union, club réputé pour favoriser la promotion interne, ou pour les autres clubs, la concurrence provient surtout de l’intérieur, des « insiders » comme dirait Becker (1963, 1985) :
- Il y a de la concurrence entre vous ?
- Non, non, je dirais, bon pas une bande de potes parce qu’il y a du boulot à faire et des postes à prendre quand même mais non, il y a pas de concurrence, on est tous d’anciens joueurs hein.
Woody, éducateur du Sporting, U15.
3Même si dans les entretiens, tous minimisent l’existence d’un rapport de concurrence entre eux, le prestige et la rémunération associée dépendent de l’équipe entraînée. Cela crée nécessairement des convoitises. Deux domaines sont alors mobilisés pour fragiliser un collègue / concurrent et accéder à l’encadrement d’une équipe supérieure : son statut et ses résultats en compétition.
4La dernière partie de l’extrait ci-dessus marque le premier domaine concurrentiel : le statut. Ce statut concerne d’abord le vécu antérieur de l’éducateur. Dans les clubs présentant une majorité d’anciens joueurs professionnels en préformation, les éducateurs passés par le milieu amateur et les formations diplômantes sont fragilisés, moins crédibles. À l’inverse, dans les structures où la préformation regroupe plusieurs éducateurs « pure souche », les anciens professionnels seront critiqués pour leur allégeance au haut niveau et leur carence dans le domaine éducatif. Mais le statut, indépendamment du vécu de joueur, est également fonction du parcours d’éducateur au sens large. Celui qui reste longtemps en charge d’une équipe de préformation risque de se voir cantonner à l’image d’un entraîneur de « petits », incapable d’assumer les responsabilités du haut niveau. Il se retrouvera en difficulté pour progresser dans la hiérarchie du club alors même qu’il serait en possession des diplômes requis pour exercer au niveau supérieur. La réputation est tenace (Chauvin, 2013).
- Dans la répartition des équipes, il y a de la concurrence ? Moi je veux prendre telle équipe et pas celle-là…
- Non, si, ‘fin ça peut se passer ça, ça peut, mais après, il faut que chacun reste à sa place. C’est ce que je leur dis-moi aux éducateurs. À chacun sa spécialité. L’autre jour, bon je l’ai dit, moi aussi j’aimerais bien prendre un jour une équipe en formation, pour voir ce que c’est, pour me détacher un peu de tout ce travail de préformation. Parce que bon euh, ça va un moment quoi, mais euh…
Woody, éducateur du Sporting, U15.
5Le second domaine où s’exprime la concurrence entre les éducateurs de club concerne les résultats de l’équipe entraînée :
Bah lundi on m’a charrié parce que, on a fait un test lundi matin avec les petits, on a mis en place un test avec les petits, et sur quarante-cinq enfants, il y avait deux tests, sur quarante-cinq, il y en a trois qui ont amélioré un test et huit sur quarante-cinq qui ont amélioré les deux. C’est vraiment faible. Et j’ai aucune explication. Parce qu’on a tracé au mètre près et il y a des écarts de quatre dixièmes sur un test, j’ai pas d’explication. Donc j’envoie les résultats au… ouais je sais pas, d’habitude, il y a toujours un truc mais là, il y a rien qui explique les… mais bon Christophe [Le responsable de la préformation] m’envoie un mail, deux possibilités, soit virer quatre-vingt-dix pour cent des joueurs, soit virer le préparateur physique, et je réponds à tout le monde euh c’est plus facile de virer le préparateur physique que de changer quatre-vingt-dix pour cent de l’effectif. Donc voilà, je me fais allumer mais bon…
Joachim, préparateur physique et éducateur de l’Union, U15.
Là, il y a qu’une équipe qui est dernière de son championnat, bon, c’est la mienne, bah, tous les lundis, j’y ai droit, je me fais charrier là-dessus, mais bon, on est en préformation, je leur dis quoi, alors, bon, c’est sûr que c’est important, faut les maintenir pour avoir une adversité suffisante, mais attention hein, on fait pas que de la compétition, c’est pas là l’essentiel, ils sont là pour apprendre, pour aller au charbon, pour se rebiffer aussi quand on est menés […] Bon, j’ai eu le même cas il y a quelques années, Jérôme [l’éducateur de la catégorie inférieure] je lui dis maintenant toi tu fermes ta g***, ton meilleur joueur je te le prends quand je veux, donc ce match je le prends, ce match-là je le prends, ce match-là je le prends. L’autre il m’a fait gagner trois, quatre matchs euh, décisifs, voilà, boum, c’est réglé. Je me maintiens.
Woody, éducateur du Sporting, U15.
6Le cas de ce dernier formateur est exemplaire dans les stratégies discursives mises en place pour minimiser la fragilisation de son statut à cause de résultats médiocres en compétition. S’il affirme n’accorder qu’une place minime aux résultats, il ne peut envisager une descente dans la division inférieure. Notons d’ailleurs qu’il emploie plutôt l’expression « je me maintiens » et non pas « l’équipe se maintient ». Dans le même temps, pendant qu’il met en avant une formation qui ne met pas la compétition au centre de ses apprentissages, il vante les comportements de guerrier attendus de la part de ses joueurs. Ce jeu autour d’une dialectique compétition / formation permet à l’éducateur de se réfugier dans un domaine quand l’autre tendrait à le fragiliser. La mise en avant de la formation se met en place quand les résultats ne sont pas convenables et réciproquement, les résultats en compétition sont valorisés lorsque les apprentissages moteurs stagnent. Cela permet à l’éducateur d’assurer une cohérence identitaire tout en préservant sa crédibilité et ainsi ses perspectives ultérieures de carrière.
7Cette thématique de la concurrence entre éducateurs se développe au sein des structures professionnelles. Nous n’avons, en effet, pas relevé ce même mécanisme au sein du pôle espoir. Quelles raisons pouvons-nous avancer pour expliquer cela ? Premièrement, les différences de salaires ne sont pas dues à l’équipe de référence entraînée mais à l’ancienneté dans la structure. Il n’y a alors aucune raison objective de convoiter le poste de son collègue procurant autant de gratifications symboliques et financières. De la même manière, le directeur du centre, ancien préparateur physique dans un club de l’élite, revenu par choix dans le monde de la préformation et dans le giron de la fédération ne souffre d’aucune contestation de la part de son équipe. Le fait d’avoir choisi de jeunes éducateurs, issus du monde amateur et de les faire évoluer au sein d’une structure d’élite porteuse de perspectives de développement de carrière intéressantes, y est sans doute également pour quelque chose dans cette acceptation de l’ordre établi. Le modèle du pôle s’apparente à un gouvernement avec un chef et une équipe qui exécute alors que le club se rapproche davantage du modèle pyramidal où les meilleurs éléments sont amenés à grimper dans l’organigramme de la structure.
8Les éducateurs intégrés dans tel ou tel mode de fonctionnement vont transmettre à leurs jeunes un rapport différent à la carrière et à la manière dont elle peut et doit se développer. Elle sera alors davantage basée sur une logique concurrentielle et compétitive au sein des clubs professionnels.
9C’est en effet au sein des clubs professionnels que la logique concurrentielle entre les joueurs est la plus visible. Toute la semaine les jeunes côtoient ceux avec qui ils sont en compétition pour jouer le week-end. Les jeunes au centre de préformation sont en ce sens protégés de cette forme particulière de concurrence. L’argument récurrent mobilisé par les éducateurs est alors que le pôle ne prépare pas à la compétition, qu’il met les jeunes dans une bulle, qu’il ne prépare pas à ce qu’ils nomment le « monde réel » :
- Vous faites une différence entre les jeunes du pôle et ceux d’ici ?
- Non, deux jambes, deux bras, une tête. Ouais, bon, il y a cet aspect-là qui intervient plus parce qu’ici tous les jours ils sont avec les grands donc ils ont cette notion de compétition, cette euh, cette vie, un petit peu cette pression que tu as pas au pôle quoi si tu veux. Parce que là au pôle t’as pas de, l’entraîneur il est pas là, machin.
Nicolas, éducateur du Sporting, U15 et U16.
10Cet argumentaire est dénoncé par l’encadrement du pôle espoir :
- Comment se passe la relation entre les joueurs ici au pôle espoir ?
- Ouais, il y a une grosse pression quoi. Ouais quand même. Déjà faut jouer le week-end. Toi tu joues, moi je joue pas. Euh, nous on joue, eux jouent pas, en club, ou eux jouent et nous on joue pas, deuxième oppression. Et puis quand ils sont dans leur club ils sont grands chez les petits ou grands chez les moyens. Mais quand ils arrivent ici, ils sont grands parmi les grands et pour eux ils sont même petits parmi les grands d’un seul coup. Ça, ça leur met une put*** de pression. C’est pour ça que je peux pas entendre l’éducateur qui me dit ouais le fait qu’ils vivent avec nous, on les prépare plus à la compétition. Non, ici il y a de la compétition tous les jours. Entre eux, il y a de la compétition tous les jours hein.
Jean, directeur du centre fédéral de préformation.
11En réalité, c’est la visibilité de la concurrence qui fait la différence entre les joueurs du pôle et ceux de la structure professionnelle. Ne pas côtoyer au quotidien ceux qui sont à la fois partenaires dans l’équipe mais également adversaires pour jouer en fin de semaine ne signifie pas que l’on n’y pense pas. Au contraire, nous pourrions même affirmer que la concurrence est accrue pour les jeunes du pôle qui disposent d’informations plus réduites sur leurs concurrents directs que leurs camarades de club. Cela oblige sans doute les jeunes du pôle espoir à se concentrer sur leur propre progression plutôt que sur celle des autres. Au pôle, les jeunes prennent progressivement conscience que c’est en améliorant son niveau que l’on gagnera sa place de titulaire. Dans le club, les jeunes se persuadent au fur et à mesure que c’est en étant meilleur que son vis-à-vis que l’on sera retenu. Les deux logiques sont vraies mais construisent un rapport à soi et à autrui différent.
12Un autre élément permet de différencier le pôle et la structure professionnelle à propos de la concurrence, c’est celui des modalités d’entrée dans une structure de préformation. Si l’affrontement entre les meilleurs joueurs est antérieur à l’entrée en ce qui concerne le centre fédéral et habitue ainsi les joueurs à être confrontés à meilleur que soi, l’opposition à des joueurs de meilleur niveau ne débute qu’une fois intégré dans l’équipe pour le club. Ce modèle plus abrupt perturbe davantage les joueurs. Les éducateurs de club en sont également convaincus. Mais ils sont également persuadés que les survivants, ceux qui résistent à ce coup de pression brutal n’en supporteront que mieux toutes les oppositions et toutes les épreuves à venir.
13Ce sont là les deux principales différences entre le pôle et le club professionnel à propos de l’apprentissage progressif de la concurrence. Mis à part cela, les mécanismes demeurent similaires entre les différentes structures. Les jeunes connaissent une brusque rupture entre la vie avant et après la préformation. Ils passent d’un environnement où ils étaient les meilleurs dans leur « petit » club amateur à un milieu très concurrentiel regroupant les éléments les plus performants du département voire de la région.
14Cet affrontement interindividuel ne concerne pas que l’aspect sportif. L’école est également un lieu de compétition, d’affrontement, de classement. Entre les pensionnaires du centre d’abord :
En cours d’anglais de dix heures à onze heures, l’enseignante rend les notes du contrôle de la semaine précédente. Je pensais qu’ils n’y accorderaient aucune attention à ces notes. Tous sont extrêmement attentifs. Bizarre. Quand les premières notes tombent, ils manifestent vivement leurs émotions. Les jeunes footballeurs bien notés serrent le poing, crient « Yes ! », ce qui leur vaut une réprimande de la part de l’enseignante, et se lèvent pour aller comparer leur note avec celle de leurs camarades du pôle. Ensuite, ils cherchent à savoir qui a eu la meilleure note dans la classe. La comparaison des notes les occupe le reste de l’heure (une bonne vingtaine de minutes). Certains sortent leur calculette pour estimer leur moyenne. « Je m’en fous, t’as eu une meilleure note que moi mais je reste devant au niveau de la moyenne » dis l’un, l’autre lui répond « ouais, mais ça compte pas, ce contrôle-là, il était plus dur, tu as gagné des points avec les verbes irréguliers, c’est facile ».
Note de terrain du mardi 12 décembre, observation au centre fédéral de préformation.
15Mais la concurrence scolaire se développe aussi et surtout vis-à-vis des autres collégiens. Souvent ensemble dans la cour de récréation, les apprentis footballeurs, qu’ils soient du pôle ou d’un club professionnel s’attirent fréquemment les foudres de leurs camarades de classe ou de collège :
C’est pour ça qu’ils étaient pas aimés les jeunes du Sporting, parce que c’est pas possible de s’occuper d’un seul jeune du Sporting. Si vous touchez à un du Sporting, vous touchez les gars du Sporting. Il s’imagine même pas mais, des fois, il nous a raconté, ‘fin, des petites tracasseries entre gamins quoi, je veux dire les mecs ils sont venus, il y avait une fois les gars qui avaient la réputation de casser tout le monde, ils sont venus faire les kékés, les plus balèzes du club sont arrivés, tu touches pas aux gars du Sporting. Et ça s’est terminé. Une fois, il y a eu une bagarre générale et tous les jeunes du Sporting étaient dedans. C’est impossible. Et ils s’en rendent pas compte. Il y avait toujours un joueur du Sporting pour s’occuper d’un autre. Ils étaient fort solidaires quand même hein. C’est une famille quoi, c’est ce que eux ils veulent parce qu’en fait si on touchait à lui, on touchait à moi, ‘fin en gros c’était ça. Si tu le touches euh… Bah de toute façon ils sont vingt-quatre heures sur vingt-quatre ensemble quoi.
Père de Marc, ancien joueur du Sporting, exclu en U16.
16Issus d’une structure d’élite, les jeunes apprentis footballeurs se distinguent de la masse des collégiens. Compte tenu des rythmes subis et des attentes qui pèsent sur eux, ils sont, pour la plupart, plus matures que leurs camarades. De la même manière, ils sont porteurs d’un capital symbolique supérieur à la moyenne. Ils sont donc rapidement reconnus par les enseignants mais également par les jeunes filles du collège. Cela amène des frictions avec les autres collégiens envieux ou en tout cas en soif de reconnaissance et qui ne peuvent lutter ni sur le plan scolaire ni sur le plan sportif. Ce mécanisme induit un rapport à autrui, un mode de socialisation particulier qui associe reconnaissance et concurrence, comme si, dans leur carrière future de joueur il faudrait affronter ou dépasser l’autre pour exister et être reconnu.
17Cette logique de concurrence se propage également aux autres domaines de la vie sociale. Même dans ce que les éducateurs nomment les temps calmes au centre de préformation, les comportements des jeunes sont portés par des logiques d’affrontement. Au baby-foot, au tennis de table, à la console vidéo, tous les moyens sont bons pour affirmer sa supériorité sur autrui. Même les espaces de vie constituent un lieu constant de confrontation :
À la fin de l’étude, juste avant le repas, les 96 se précipitent dans la salle de détente. Ils prennent immédiatement possession des canapés situés devant la télé et la console de jeux. Quelques minutes plus tard, les 95 arrivent dans la salle. Très vite, ils viennent s’asseoir à côté des plus jeunes. S’ensuit un temps de pseudo-bagarre où les plus jeunes sont rapidement dominés, exclus et relégués au baby-foot. D’autres 95 arrivent dans la salle et voyant que la télé est prise, se dirigent vers le baby : « bon les mecs de l’Union, ils vont dégager là » [les jeunes 96 au baby-foot sont effectivement tous des joueurs de l’Union alors que les 95 sont des joueurs du Sporting].
Note de terrain du lundi 11 décembre, observation au centre fédéral de préformation.
18À l’image des postes sur un terrain, les lieux de vie sont réservés à certains jeunes. Les prétendants sont pourtant nombreux à tenter de renverser les normes en vigueur en essayant régulièrement de conquérir de nouveaux espaces. Pourtant, l’un des moyens de reconnaissance et d’intégration les plus efficaces dont disposent les joueurs de première année pour se faire accepter des plus grands demeure la compétence footballistique :
Un 96 retardé en étude entre dans la salle alors que tous les joueurs (95 et 96) sont déjà là. Les canapés et les deux télés sont occupés par des 95. Je m’attends à ce que le jeune joueur aille rejoindre ses camarades au baby ou au tennis de table. Les « grands » l’interpellent : « Hé ! Phéno, t’as encore claqué ce week-end, vas-y, viens, viens, montre-nous si t’es aussi bon avec une manette gros ». Et ils l’invitent à jouer avec eux. J’apprends par la suite que c’est un des meilleurs joueurs de la promotion des 96 en ANS avec le club de l’Union.
Note de terrain du lundi 11 décembre, observation au centre fédéral de préformation.
19Les modalités et les cibles des remarques sont donc différenciées. On taquine plus souvent les bons joueurs que les moins bons et davantage sur le ton de la plaisanterie, comme s’il était risqué d’attaquer les meilleurs éléments ou qu’il fallait trouver une porte de sortie au cas où le joueur visé n’appréciait pas la raillerie. Les joueurs jugés les moins performants par leurs pairs sont moins moqués ou concurrencés mais quand ils le sont, les remarques se font plus acerbes.
20La concurrence, comme les contenus abordés, évolue dans le temps. Si elle se borne à la conquête des places de titulaires et de remplaçants pour le match de la semaine dans les premiers mois et lors de la première année (cette logique ne disparaît jamais), elle se double par la suite d’une volonté de figurer dans les sélections départementales et/ou régionales mais surtout d’entrer en centre de formation. Au cours de la seconde année de préformation, en même temps que ce mécanisme de concurrence s’élargit dans le temps (il ne s’agit plus à court terme de jouer le match, mais en quelque sorte, à moyen terme, de jouer une partie de la continuité de sa carrière), il s’élargit dans l’espace. L’entrée en centre de formation ne va pas seulement se jouer entre les acteurs présents à l’instant T dans l’équipe de référence. D’autres joueurs d’autres clubs professionnels ou même des éléments issus des rangs amateurs peuvent venir vous concurrencer. Cette logique est moins présente en centre fédéral de préformation où les statistiques confirment chaque année un passage en centre équivalent à plus de 90 %. De cette manière les jeunes apprentis footballeurs sont rapidement socialisés à un environnement hautement concurrentiel et donc incertain.
21Mais la logique de concurrence que nous venons de mettre en évidence ne doit pas faire oublier que, dans le même temps, le football demeure un sport collectif et que chaque acteur éprouve le besoin de nouer des liens avec autrui pour avancer.
- Il y a des gens avec qui tu te sens proche ici ?
- Oh oui, oui, j’ai des vrais amis ici hein. On rigole bien et tout. Non, c’est sûr. Pis des fois c’est dur et tout, alors heureusement que les autres sont là. ‘Fin, ceux du pôle je veux dire hein, parce que bon, les amis que j’avais en dehors, bah attention hein, je les vois encore, je suis pas Rémy sans famille non plus hein, mais bon, ils savent pas trop ce qu’on fait ici et pis je leur en parle pas de trop. Il y a qu’avec ceux qui sont ici qu’on peut parler de ça et tout, quand c’est dur, qu’on fait tout le temps la même chose, que des fois on a pas envie. Les autres ils peuvent pas savoir.
Karim, joueur du centre fédéral de préformation et de l’Union, U15.
22Les expériences vécues en préformation, que ce soit au club ou au centre fédéral, rapprochent les joueurs qui y sont engagés en même temps qu’elles les éloignent de leurs connaissances antérieures. Au final, en préformation, les jeunes se considèrent davantage comme des amis que comme des concurrents, même si comme nous venons de le voir ci-dessus, il ne faut pas négliger les logiques d’affrontement qui peuvent se mettre en place. Cette hypothèse concerne les jeunes joueurs de première année. En effet, dans les entretiens comme dans les observations, nous avons pu remarquer la mise en place de petits groupes de joueurs qui se considèrent comme étant des amis et qui passent effectivement beaucoup de temps ensemble. Au pôle comme en club, la variable de séparation (ou de réunion) est le niveau de compétence footballistique. Les bons joueurs se retrouvent entre eux, tout comme les joueurs plus en difficulté. Au pôle, cet effet de niveau se double d’un effet club (les joueurs de l’Union se regroupent entre eux par exemple) alors qu’en club, c’est davantage l’origine géographique qui prévaut (les joueurs d’origine parisienne par exemple qui restent au centre le week-end tissent des relations privilégiées et se regroupent le restant de la semaine).
23Les affinités ne se créent donc pas par hasard :
- Il y a des gens avec qui tu te sens plus proche ici ?
- Oui, bah c’est bizarre, hein, en fait, je suis bien tombé, c’est celui qui est avec moi dans la chambre en fait. Mais bon, on s’entend bien entre nous hein, les 95 moins, mais c’est normal, on s’entraîne pas avec eux et tout, on les voit moins en fait.
Benoît, joueur du centre fédéral de préformation et de l’Union, U15.
- Il y a des gens avec qui tu te sens plus proche ici ?
- ouais, ceux qui sont avec moi dans ma chambre.
- Pourquoi eux ?
- Bah, je sais pas, au début on connaît personne alors on traîne avec eux et pis on apprend à les connaître et pis c’est tout.
- Et des gens de ton club ?
- Mouais, bof en fait, on les voit pas trop souvent, en fait après c’est plus les autres de notre promo pis les 95 aussi un peu.
Karim, joueur du centre fédéral de préformation et de l’Union, U15.
24D’après les discours des jeunes apprentis footballeurs, nous avons pu relever trois mécanismes communs aux différentes structures dans la création des liens d’amitié. Les liens les plus forts et les plus faciles à nouer, se font avec les camarades de chambrée. Dans un second et dans un troisième temps, ce sont le reste de la promotion d’appartenance puis l’ensemble des autres joueurs de la structure qui sont approchés.
25Les liens d’amitié ou de confiance entre deux joueurs d’une structure différente sont rares, surtout lors de la première année de préformation. À nouveau, deux modèles se développent. Au pôle, les promotions de joueurs, moins nombreuses, apparaissent plus soudées. Groupe d’appartenance et groupe de référence sont alors souvent confondus. Dans une structure professionnelle, la variable « Promotion d’appartenance » discrimine moins. Les jeunes joueurs de préformation côtoient en effet régulièrement les plus âgés. Ils disposent alors d’une variété de contacts, de sources d’informations, d’une multitude de modèles en termes d’expériences individuelles, qu’elles soient positives ou négatives. Le jeune joueur de club peut, dès lors, plus facilement se projeter dans l’avenir et prendre comme modèle les joueurs des catégories supérieures, qu’ils soient ou non professionnels. Le rôle des anciens, à l’image de la fabrication du médecin de Hughes (1954, 2003) ou du voleur de Sutherland (1937) est alors fondamental. Ils peuvent leur apprendre un ensemble de « trucs », d’astuces, pas forcément et même rarement donnés par les éducateurs, mais acquis par leur propre pratique, et que les plus jeunes peuvent intégrer pour éviter certaines erreurs ou progresser plus rapidement :
- Il y a des joueurs avec qui tu te sens plus proches ici ?
- Ouais, bah forcément, les gars de ma piaule quoi, on a un peu les mêmes délires tu vois, mais bon, je m’entends bien avec tout le monde ici. Moi je traîne plus souvent avec les plus vieux tu vois. Ils me disent des trucs et tout, c’est bon pour moi.
- Comme quoi ?
- Bah par exemple, l’année prochaine, si j’ai monsieur *** coach, les autres ils me disent ce qu’il aime bien comme style de jeu et tout, comment il faut jouer pour se faire voir, ‘fin des trucs comme ça quoi.
Kyllian, joueur du Sporting, U16.
4.2. Entre apprentissage sur le tas et concurrence exacerbée : l’ambivalence du rapport à l’autre
26La concurrence entre les joueurs n’est pas l’apanage de la préformation. Lors des deux premières années en centre de formation, elle est toujours présente mais elle prend d’autres formes et germe pour d’autres raisons. Il y a, par exemple, des rivalités pour figurer sur la feuille de match voire même pour poursuivre une carrière vers le haut niveau. Elles peuvent alors se développer à trois niveaux. Le premier concerne l’opposition à des joueurs de la même génération. En effet, les postes sont parfois doublés au sein même d’une catégorie d’âge et cela engendre déjà une certaine forme de concurrence quant à la place sur le terrain pour le match du week-end. La seconde forme de compétition entre les jeunes implique les joueurs de la catégorie d’âge supérieure. Ce mécanisme est alors très bien expliqué par Michel, le directeur du centre de formation de l’Union :
Comment on bâtit une équipe ? Je vais te le dire. Tout part de l’équipe première, c’est pas difficile. On sait qu’on a un effectif à un moment donné et que dans un an, deux ans, ou trois ans, machin va partir en retraite, l’autre va arriver en fin de contrat, etc. Donc voilà, bon, à part quelques surprises de dernière minute, un mec qui veut partir et tout, ça on peut pas prévoir, mais sinon, tout est prévu à l’avance. Là par exemple, je sais que lui, dans deux ans, il est parti de l’effectif pro. Et ben, on en a un en U19 qui va arriver à maturité juste à ce moment-là pour prendre la place. Suffit de prévoir comment boucher les trous. Alors oui, ça veut peut-être dire qu’après, pendant cinq ans, on ne formera plus d’arrière gauche. Bah non, et les générations suivantes d’arrière gauche, s’il y a pas de pépin pour ce joueur-là, bah c’est foutu pour elles. Ils iront voir ailleurs. Mais on est pas bête, on en recrute moins en formation du coup…
Michel, directeur du centre de formation de l’Union.
27Cette forme de concurrence, même si elle est difficile est encore celle qui est la mieux acceptée par les joueurs. Elle se situe, pour eux, dans la logique des choses. Les joueurs des catégories supérieures étant plus âgés, il ne leur paraît pas anormal que de fait, ils soient considérés comme meilleurs sur le terrain. La concurrence par un « camarade » de promotion est plus dure à vivre. Mais elle le sera toujours moins que celle mettant en jeu un joueur d’âge inférieur. En effet, la logique de surclassement fonctionne dans les deux sens pourrions-nous dire : un joueur de U17 peut monter concurrencer les joueurs de U19 mais, dans le même temps, il peut, lui aussi, être amené à défendre sa place contre un U16 enchaînant les bonnes prestations.
28La manière dont les jeunes footballeurs vivent la concurrence dépend donc essentiellement de deux facteurs : l’âge du concurrent et son niveau de compétence. Plus le joueur avec qui l’on est en ballotage est âgé, plus la comparaison est acceptée facilement par le joueur : il est en effet dégagé de tout type de pression puisque le joueur plus âgé est censé être meilleur. Mais cela se double d’un effet de niveau. Ainsi la titularisation d’un joueur plus ancien mais considéré comme étant moins bon que soi sera considérée comme une injustice. À l’inverse, un joueur plus jeune mais présentant un rendement meilleur que le sien atténuera l’amertume de l’éviction :
- Il y avait de la concurrence entre vous, les joueurs ?
- Avec ceux de l’équipe pas trop en fait, à mon poste, ça allait, ‘fin, ça tournait. Non, le pire c’est ceux qu’il y avait en dessous, ‘fin le pire… Moi à mon poste, j’avais ***, donc bon, c’est un phénomène hein. Il monte, il prend ta place, bon, toi, tu peux trop rien dire quoi, tu vois que le mec il est hors-norme, il est largement au-dessus de toi. C’est normal. Heureusement qu’il est parti, je serai plus là sinon [rires].
Joffrey, joueur du Sporting, CFA.
29Mais comme en ce qui concerne la période de préformation, la relation à l’autre entre quinze et dix-sept ans ne se structure pas uniquement dans l’opposition et l’adversité. Les apprentis footballeurs ont également besoin des autres, notamment pour tout un tas de petites « ficelles » (Becker, 2002 [1998]) qui leur permettent de prolonger leur parcours de formation. Cet apprentissage sur le tas qui se transmet d’apprenti footballeur en apprenti footballeur, généralement des plus « anciens »1 vers les plus jeunes et sans passer nécessairement, ni explicitement, par l’éducateur se déploie dans quatre registres principaux.
30Le premier concerne la gestion et le développement du capital corporel des plus jeunes. Dans les observations que nous avons pu mener ainsi que dans les entretiens réalisés auprès des différents encadrements techniques des clubs professionnels, les éducateurs ne conseillent jamais aux joueurs des catégories U16 et U17 d’ajouter des séances de musculation supplémentaires. Pourtant ces joueurs le font. Pourquoi ? Parce que ce sont les joueurs plus âgés qui incitent orientent les plus jeunes vers l’ajout de séances de gainage et de renforcement musculaire le soir ou le week-end. Il s’agit là d’un savoir développé sur le tas. La dimension physique prenant une importance considérable dans les catégories U16 et U17, les joueurs expérimentés, ayant passé cette étape dans la carrière, amènent les jeunes à prendre conscience du poids pris par ce nouveau critère dans la sélection des joueurs, même s’il n’est jamais mentionné comme tel par les différents évaluateurs, et des moyens pour combler les manques éventuels. Les outils méthodologiques distillés par les anciens peuvent concerner les techniques de récupération : ajout de temps d’étirement dans la journée, achat de poches de froid pour faciliter l’élimination des toxines et le drainage musculaire, allègement de l’alimentation et notamment la charcuterie pour éviter les problèmes tendineux, allongement du temps de sommeil et respect des siestes, etc.
31Le second registre est davantage lié à des considérations techniques ou en tout cas centrées sur le football en train de se faire :
- Qu’est-ce que tu fais quand tu as du temps libre ici au centre ?
- Bah euh, je regarde des films sur l’ordi, tout ça, l’ordi ouais. Sinon, j’aime bien aller embêter les plus vieux quoi [rires]. Non mais, quand je dis embêter, je rigole quoi, on discute et tout, c’est cool.
- Et vous discutez de quoi ?
- Bah euh, un peu de tout en fait. Bah, comme je suis défenseur, et tout, je discute pas mal avec ***, je sais pas si vous connaissez, il a fait quelques apparitions en pro là, il est défenseur aussi. Et pis bah euh, je lui demande des conseils et tout.
- Comme quoi ?
- Bah euh, il me dit par exemple comment on fait pour presser l’attaquant sur la ligne de touche, tout ça, comment il faut orienter la ligne d’épaule.
- Le coach te le dit aussi ça, non ?
- Ouais mais bon, il y a d’autres trucs aussi après euh, genre euh, après lui, ce qu’il fait aussi, il m’a dit, il regarde toujours le mec qu’il va avoir en face à l’entraînement. Comme ça, s’il le connaît pas déjà d’avance, il voit un peu c’est quoi son meilleur pied, tout ça, s’il est droitier ou gaucher, si le gars il va vite, s’il est costaud, comme ça il me dit que ça lui permet d’adapter son jeu quoi. C’est vachement important de regarder les mecs avant en fait, je savais pas.
Albert, joueur de l’Étoile, U17.
32Le joueur que nous avons prénommé Albert met ici en évidence une transmission souterraine de certains savoirs footballistiques, passant d’une génération de stagiaires à une autre sans l’intervention directe de l’éducateur. Ces « trucs », ces ficelles sont, de manière générale, issus de l’expérience des joueurs plus âgés. Pourquoi ces savoirs, qui permettraient de former de manière plus efficace les futurs footballeurs ne sont-ils pas donnés par les éducateurs ? L’argument selon lequel les entraîneurs ne maîtriseraient pas ces connaissances est irrecevable. Si tous n’ont pas été d’anciens joueurs professionnels, la majorité d’entre eux ont tout de même pratiqué le football à un très bon niveau et connaissent la plupart des astuces pour être le plus performant possible. Nous pensons qu’en réalité, les entraîneurs ne délivrent pas ces recettes de manière volontaire. Cela incite alors les joueurs à les découvrir par eux-mêmes ou bien, le cas échéant, à solliciter d’autres personnes ressources pour y avoir accès. Les plus anciens sont alors les acteurs indispensables à la transmission de ces savoirs « inédits ». Mais les plus jeunes joueurs du centre de formation mentionnent que les anciens peuvent également servir à appuyer et à relayer le discours des entraîneurs sur différents domaines liés au terrain : l’importance de l’échauffement, la nécessité de libérer rapidement son ballon et de jouer simple lors des périodes de fatigue, etc.
33Le troisième registre s’organise autour de la vie au centre. Les plus petits font souvent appel aux plus anciens pour savoir comment négocier des heures de sorties plus tardives, quel surveillant plutôt que tel autre est à solliciter pour obtenir une heure de coucher plus avancée dans la soirée, quels sont les enseignants plus laxistes laissant passer les devoirs scolaires non fait, etc. Ce domaine concerne en fait l’amélioration du cadre de vie.
34Le dernier registre concerne l’ensemble des pistes données pour gérer de manière optimale sa carrière de footballeur. Il s’agit par exemple des manières de faire pour se faire bien voir par l’éducateur en charge de la catégorie d’âge :
- Joueur B : ‘tin mais t’es tout le temps à la machine à café toi, tu vas jamais en cours ou quoi ?
- Joueur A : Ouais c’est ça fout toi de ma g***** p’tit c** va [rires]
- B : Non mais sérieux…
- À : Bah faut que je parle au coach. Et en fait euh, j’ai pas trop envie d’aller dans le bureau, t’as tous les autres coachs et tout. Là ça fait moins bizarre en fait tu vois quoi. Pis en même temps, tu te montres et tout, les coachs ils voient que t’es là, tu t’intéresses et tout, on sait jamais, ça peut toujours être bon quoi.
- B : Et mais t’es un vrai crevard toi, en même temps, c’est pas c**, je vais faire ça aussi, peut-être que j’aurai ma place de titulaire comme ça [rires].
Note de terrain du jeudi 25 Mars, retranscription d’une discussion entre deux joueurs du centre de formation du Sporting, Joueur A : CFA, Joueur B : U16.
35Dans le cadre des entretiens, les éducateurs reconnaissent apprécier les joueurs qui « savent se présenter » ou « se mettre en avant », Mais de telles compétences dans la mise en scène de soi ne sont jamais données directement par les éducateurs eux-mêmes (nous ne l’avons en tout cas jamais entendu ni observé) ou par l’Institution puisqu’il n’existe pas, au moment de l’enquête, de modules de formation spécifiquement centrés sur les enjeux communicationnels ou présensationnels du joueur de football de haut niveau.
36Les ficelles données par les anciens peuvent aller encore plus loin et porter sur des domaines que les éducateurs eux-mêmes seraient dans l’incapacité de verbaliser comme par exemple l’adaptation du style de jeu du joueur aux attentes de l’entraîneur :
- Tu fréquentes les autres joueurs au centre ?
- Ouais, ouais, je connais pas mal de gens. J’aime bien traîner avec ceux de U19 ou quoi.
- Et de quoi vous parlez ?
- Bah euh par exemple euh, il me dit euh, ce que les coachs ils aiment bien. Par exemple euh, là j’ai Monsieur ***, bah euh, je sais qu’il aime bien le physique et tout ça.
- Et ça te sert de savoir ça ?
- Bah ouais, du coup, j’essaie de faire attention à ça. L’an prochain, par exemple, si je suis gardé, je sais qu’avec Monsieur ***, il faut plus parler et tout, se montrer quand on fait des appels, il aime bien les trucs tactiques en fait.
Hughes, joueur du Sporting, U18.
37Les échanges entre joueurs permettent alors d’améliorer leurs capacités d’adaptation aux attentes de l’éducateur de référence. D’autres aspects de la carrière sont également balayés lors des discussions entre les plus jeunes et les plus expérimentés comme la manière dont il faut choisir un agent ou négocier un contrat. Mais il serait vain de croire que les « grands » ne sont que des bons samaritains. Ils peuvent servir de contre-modèles s’ils sont eux-mêmes sur une pente glissante en termes de carrière ou, option plus vicieuse, ils peuvent entraîner les plus jeunes ou leurs donner de mauvais conseils les plaçant dans une position délicate s’évitant ainsi une éventuelle concurrence dans l’avenir :
Hier on a eu le cas d’un joueur de dix-huit ans [U19] qui est rentré à vingt heures. Alors pour lui, c’est ok, c’est tout bon, c’est pile l’heure de rentrée. Par contre, le souci c’est qu’il avait emmené avec lui des petits de *** [joueurs de U15] qui devaient normalement rentrer à dix-huit heures au plus tard. Et lui, ça le fait marrer. Du coup, ça décale tout pour les plus petits et tout, ils vont se faire taper sur les doigts en plus. Lui, il rigole, comme s’il était content de son coup.
Retranscription d’un entretien informel avec Mylène, Assistante « vie au centre » du Sporting.
38Ce dernier extrait, axé sur l’exemple des permissions de sortie, illustre l’impact négatif que peuvent avoir les « grands » sur les « petits ». Dans le même temps, il pose la question du degré d’ouverture des centres de formation sur le monde extérieur.
39Sur ce sujet, le positionnement des éducateurs des catégories d’âge U16 et U17 est, quel que soit le club, ambivalent. Ils ne souhaitent fabriquer ni des joueurs désirant s’ouvrir totalement sur le monde extérieur – au risque, au mieux de le voir quitter le club, au pire, de le voir quitter le football – ni des jeunes totalement reclus, repliés uniquement sur l’espace du centre de formation. C’est dans ce sens que nous souhaitons comprendre les discours des éducateurs de ces catégories d’âge dans lesquels reviennent fréquemment la formation conjointe du « footballeur et de l’homme » en général :
C’est sûr, notre de but c’est de former des footballeurs, et c’est comme cela que nous devons voir notre mission au sein d’un centre de formation. Mais je n’oublie pas qu’à la base, je suis également enseignant d’EPS, et je ne peux pas mettre un mouchoir sur la transmission des valeurs éducatives qui sont aussi mon pain quotidien, si je puis m’exprimer ainsi [rires]. Non, ce que je veux dire, c’est qu’on doit former en même temps des footballeurs et des hommes. Je dis bien « et » des hommes.
Yaël, éducateur l’Étoile et responsable de la préformation, U16.
40Derrière ce type de discours, il existe des logiques que nous ne pouvons pas faire l’économie de discuter. La première est une logique de recrutement. Le discours proposé par le responsable de la préformation peut être lu comme un moyen d’élargir le vivier de recrutement aux familles qui ne souhaiteraient pas voir mises de côté les valeurs éducatives dans la fabrication des sportifs de haut niveau. La seconde logique est davantage une logique de carrière. Ce ne sont pas en effet l’ensemble des formateurs qui insistent sur cette nécessité de coupler éducation sportive et citoyenne. Seule la moitié d’entre eux le font systématiquement et ils se trouvent qu’aucun d’entre eux n’est un ancien joueur professionnel. Ces « purs » éducateurs, ne pouvant rivaliser en matière de transmission de contenus footballistiques avec les anciens pratiquants de haut niveau reconvertis comme entraîneurs, ont donc un vif intérêt à mettre en avant un petit supplément d’âme dans la fabrication des futurs footballeurs. La dernière logique qui préside à ce type de discours est davantage une logique de formation. N’étant ni l’école républicaine, ni une mission laïque, l’objectif d’un centre de formation d’un club professionnel demeure avant tout la formation des footballeurs. Pour autant, si l’on ne forme que des compétiteurs, que de purs acteurs orientés vers l’efficience sur le terrain, le risque de la perte de valeurs et donc de la formation d’un groupe ingérable dans l’avenir est grand. Les éducateurs poussent donc les jeunes à adopter une position intermédiaire à ces deux extrêmes.
41Le rapport à l’école est d’ailleurs symptomatique de cette recherche de pseudo ouverture sur le monde extérieur. Deux profils sont ainsi fuis par les éducateurs. Le premier est celui du « bon élève ». « Trop poli », « trop sérieux », « trop bien élevé », « trop intelligent » ou « pas assez investi dans le projet sportif »2, ce type de joueur pose problème aux éducateurs car trop ouvert sur le monde extérieur. Le second profil est celui du « cancre ». En échec scolaire total, ce type de joueur ne mise que sur le football pour espérer sauver son avenir professionnel. Au-delà de la baisse des statistiques de réussite aux examens mis en avant par les différents centres, ce type de joueur est rapidement étiqueté par les éducateurs comme instable. Voici le type de rhétorique qui se développe dans les entretiens menés auprès des éducateurs à propos de ce type de joueur : s’il a tiré aussi rapidement un trait sur le versant scolaire, « il ne doit pas être très intelligent », il risque d’éprouver certaines difficultés à comprendre ce qui va lui être dit. De plus, « s’il baisse les bras aussi vite en ce qui concerne l’école, rien ne garantit qu’il n’en sera pas de même en ce qui concerne le football ». Cette analyse du rapport à l’école et au monde environnant concerne, rappelons-le, la majorité des joueurs en formation. Le « phénomène » dont le niveau sportif est largement supérieur à celui de ses camarades échappe à ces logiques compte tenu des bénéfices sportifs et financiers qu’il peut ou pourra apporter au club. Dans tous les autres cas, il n’est jamais très judicieux pour un jeune apprenti footballeur de sur investir ou de délaisser l’école. Les éducateurs recherchent en effet un profil intermédiaire : un joueur encore tiraillé entre école et football mais penchant vers le deuxième aspect. La plupart des joueurs ont bien compris ce jeu, cette tension, entre école et football qu’il n’est pas encore très urgent de résoudre à cet âge :
- L’école pour toi, c’est un frein ou une aide ?
- Pff, bah euh, une pff, bah ça peut euh, c’est un frein quand même parce que bon, au lieu d’avoir entraînement, on a école. ‘Fin par exemple, on pourrait avoir entraînement du matin, et entraînement du soir, donc ça nous ferait un entraînement en plus, donc ça serait euh, bien pour nous améliorer. Mais bon maintenant euh, l’école c’est important quoi. Il pourrait y avoir dans la saison ou quoi, une blessure et maintenant euh, malheureusement, si on vous dit euh, vous ne pouvez plus jouer euh, ‘fin plus au football, faudra quelque chose derrière quoi.
- Tu y penses ?
Ouais, ouais. C’est euh… Donc euh, je fais, je me donne à fond à l’école, ‘fin au football et à l’école euh, je fais aussi mon boulot quoi…
Albert, joueur de l’Étoile, U17.
42Cette tension qui s’installe entre l’École et le football explique sans doute le fait que, contrairement à ce qui se mettait en place lors de la période précédente de préformation, nous n’avons pas pu observer de concurrence scolaire entre les jeunes apprentis footballeurs. Alors que les résultats scolaires et les bonnes notes constituaient un espace de compétition entre treize et quinze ans, deux ans plus tard, le lycée, sans dire qu’il est un mal nécessaire, ne représente plus, en tout cas, un lieu d’affrontement privilégié dans la construction des carrières des jeunes footballeurs.
4.3. « Tu es mon meilleur ennemi » : associés et rivaux dans la formation au métier de footballeur
43Dans les chapitres précédents, lorsque nous avons abordé les thématiques de la sélection, des apprentissages moteurs et du rapport au corps, nous avons employé le terme « d’optimisation » pour caractériser la période formation s’étalant de dix-sept à dix-neuf ans. L’emploi de ce terme pour caractériser l’évolution des relations entre les pensionnaires des centres de formation ne nous paraît pas des plus adapté même si l’idée générale reste la même. Nous assistons à l’intensification des rapports entre les joueurs, qu’ils concernent des procédures d’inclusion ou, au contraire, d’exclusion. Et cela concerne en premier lieu le rapport que les plus anciens entretiennent vis à vis des plus jeunes. Il serait erroné de croire que les relations sont cordiales, voire protectrices entre les pensionnaires les plus anciens et les pensionnaires les plus jeunes. Il existe ainsi une concurrence entre les joueurs des différentes catégories. Certains n’hésitent pas à afficher ouvertement leur animosité, voire même leur haine envers de potentiels concurrents, d’autant plus si le joueur le plus âgé est en difficulté et que le plus jeune, surclassé, est en réussite. D’autres développent des stratégies plus fines et tentent de prendre le pouvoir sur les jeunes arrivants de manière plus voilée :
Après voilà, faut être malin je vais te dire. De toute façon, c’est un monde de pu*** le football, voilà, c’est la règle hein, moi le premier euh, j’ai fait des crasses comme euh… ’Fin bon, je vais pas tout te raconter non plus mais bon euh, voilà. T’utilises les autres aussi hein, il y a un jeune qui monte et tout, ouais, ceci, cela, il est bon, t’en entends parler depuis deux ou trois ans, et pis, là, il est surclassé, il arrive dans ta catégorie. Bah t’as deux solutions là quoi. Soit tu le fracasses. Mais bon, si c’est le p’tit espoir du club et tout et que tu l’abîmes, tu vas être mal vu… Alors t’essaies de te le mettre dans la poche. Bah ouais, mais c’est ça. Tu sais jamais, ça peut toujours servir, tu lui montres deux, trois trucs et tout, il t’aime bien, les coachs voient que tu t’occupes de lui, ça peut te servir, et pis lui aussi, il peut te défendre, on sait jamais ce qui va se passer, faut être malin je te dis.
Georges, ancien joueur du Sporting, exclu en CFA.
44Lors des dernières étapes de formation, la concurrence est forte entre les plus jeunes et les plus âgés. Elle l’est aussi à l’intérieur d’une même tranche d’âge. Souvent, dans ces catégories, les postes sont doublés et la bataille fait rage aussi bien pour être titulaire le week-end que pour se positionner favorablement par rapport aux éducateurs pour la suite de la carrière :
De toute façon, je savais que c’était lui ou moi hein, tous les week-ends c’était comme ça. Il y avait deux latéraux, voilà. Ce qui est rigolo, c’est que c’était un de mes meilleurs potes quoi. Bon en même temps, on avait fait quasiment toutes nos classes ensemble hein, depuis treize ans, donc voilà, c’était mon meilleur pote mais bon, si j’aurais dû lui casser la jambe pour passer, je l’aurais fait quoi [rires]. Non, bon, pas volontairement attention hein, mais c’est pour dire euh, sur le terrain euh, c’est chacun sa g***** quoi.
Cédric, ancien joueur de l’Union, exclu en CFA.
45Cédric, au-delà de rappeler la logique d’individualisation du joueur qui a cours dans les dernières étapes de formation et qu’il a tout à fait intégrée, met en avant un aspect important de la relation à l’autre : en même temps qu’il constitue une contrainte à la poursuite de la carrière il représente un soutien très fort. Dans la suite de l’entretien, Cédric met d’ailleurs en avant à comment son concurrent, qui est aussi son meilleur ami et son camarade de chambre, a pu représenter un soutien dans les moments difficiles. La raréfaction du nombre de joueurs en fin de formation tend à rapprocher les joueurs les uns des autres. Mais dans le même temps, se profile à l’horizon un éventuel contrat professionnel qui, et les joueurs l’ont bien compris, ne sera pas proposé à tout le monde. Se met alors en place une dialectique constante entre attraction et répulsion dans « les relations qui s’établissent entre les partenaires, qui deviennent à la fois une menace dans la compétition interne pour les places à obtenir mais peuvent aussi constituer une ressource permettant de faire face aux aléas de l’apprentissage et au pouvoir des formateurs » (Bertrand, 2008). Cela n’est pas différent de ce qui se passe dans les catégories inférieures mais intensifié parce que les joueurs se rapprochent du terme de la formation. Les manifestations d’entente et d’amitié ou celles de défiance, voire de haine, sont en effet plus vives que lors des étapes précédentes, tout comme les passages de l’un à l’autre de ces états émotionnels.
46L’intensification des relations d’amitié et d’inimitié, de soutien et de concurrence, concerne tous les centres de formation observés. Cependant, la concurrence est exacerbée au Sporting et à l’Étoile car les profils susceptibles d’être amenés à haut niveau par la signature d’un contrat professionnel ne sont pas prévus de manière aussi précoce et rigoureuse que dans le club de l’Union et cette incertitude amplifie les tensions. Ce n’est pas pour autant que les jeunes de l’Union sont à l’abri de ce type de relation ambivalente, comme nous avons pu le constater dans l’extrait d’entretien de Cédric. Nous faisons l’hypothèse que si les jeunes de l’Union mentionnent moins facilement et moins intensément cette ambivalence dans la relation à autrui, c’est parce qu’ils ont intégré le fait que leur réussite dans ce club dépendait en partie de leur faculté à intégrer et à respecter une hiérarchie décidée par le club. C’est sans doute ce mode d’organisation qui permet aux joueurs de l’Union de diminuer – un peu – l’incertitude dans la relation à l’autre qui se développe dans la formation pour les joueurs entre dix-sept et dix-neuf ans et qui fait de l’autre tantôt un ami sur lequel on peut compter pour construire sa carrière, tantôt un ennemi qu’il faut à tout prix éliminer.
Notes de bas de page
1 Pour les joueurs dont il est question dans cette sous-partie, les anciens sont les joueurs des catégories U19, CFA et les joueurs professionnels.
2 Florilège d’expressions utilisées dans les entretiens par les différents éducateurs des différents centres de formation pour définir le joueur de football en grande réussite sur le plan scolaire. Les joueurs en réussite sur le plan scolaire dans ces catégories d’âge U16 et U17 sont tout à fait conscients qu’un investissement trop marqué dans la scolarité pourrait constituer un frein à leur carrière future, et ce, pour deux raisons : une moins grande disponibilité et une moins grande malléabilité à l’image du discours de Gabin, Ancien joueur du Sporting, Exclu en U16 : « Pour réussir faut peut-être pas être trop intelligent pour que le coach ait le monopole sur le joueur. Et pas non plus avoir trop d’heures de cours, justement pour les avoir quand on veut, à l’entraînement, pour… parce que moi, y avait pas beaucoup d’élèves en terminale S, et ceux en TS, c’était un casse-tête pour le Sporting de se dire mince, à ce moment là il a école, faut aller le rechercher pour qu’il puisse s’entraîner, ah bah non, là tiens, bon ça, ça leur plaisait pas trop non plus ».
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