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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral 3.1. « Rien ne sera plus jamais comme avant » : l’impact de la préformation sur la gestion de soi 3.2. La formation professionnelle des jeunes footballeurs entre quinze et dix-sept, entre déviance et conformité 3.3. Se forger un « mental » à toute épreuve : une condition nécessaire pour « survivre » ? Notes de bas de page

    Un pour Mille

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    Table des matières

    Chapitre 3. Que se passe-t-il en dehors du terrain ? Impact de la formation au métier de footballeur sur les pratiques alimentaires, de sommeil et d’hygiène

    p. 99-130

    Texte intégral 3.1. « Rien ne sera plus jamais comme avant » : l’impact de la préformation sur la gestion de soi 3.2. La formation professionnelle des jeunes footballeurs entre quinze et dix-sept, entre déviance et conformité 3.3. Se forger un « mental » à toute épreuve : une condition nécessaire pour « survivre » ? Notes de bas de page

    Texte intégral

    3.1. « Rien ne sera plus jamais comme avant » : l’impact de la préformation sur la gestion de soi

    1Quelle que soit la structure de préformation intégrée, les trois premiers mois sont difficiles à vivre pour l’ensemble des apprentis footballeurs. Le point sensible, remarqué aussi bien dans les discours des jeunes que dans celui des éducateurs, reste la séparation familiale. Même si la plupart y avaient été préparés, par les futurs ou anciens éducateurs ou par leurs parents eux-mêmes, le choc de la réalité peut parfois être rude.

    Ce sont encore des petits, c’est sûr. Alors, on leur avait dit pendant les sélections et pendant le stage que ça allait être dur, mais bon, tu sais comment ils sont aussi bien que moi hein, tant que tu vis pas le truc, tu te rends pas compte. Au début, on leur dit ça, ouais ok, ça rentre par une oreille, mais le soir, ils retrouvent papa et maman. Déjà pendant le stage, c’est une autre affaire, tu vois ceux qui peuvent tenir une semaine sans les parents. Mais bon, ceux qui sont retenus, normalement ils le savent, ils sont préparés, et ben pourtant, c’est super dur pour eux, mais c’est normal hein, attention, il faut le savoir, c’est tout.
    Ken, éducateur du centre fédéral de préformation, responsable de l’internat et des joueurs de première année (U15).

    2Dans les discours des jeunes footballeurs, cette première épreuve de séparation est moins rude à vivre pour ceux qui intègrent le centre de préformation. Trois raisons principales permettent d’expliquer cela. La première est à rechercher dans le mode de recrutement que nous avons présenté un peu plus tôt dans l’ouvrage. Ayant été sensibilisés à cette rupture, ayant vécu une semaine d’éloignement lors du stage probatoire, les jeunes sont plus armés pour vivre cette première expérience de séparation qui prend davantage la forme d’une transition entre deux modes de vie plutôt que celle d’une cassure nette.

    3La seconde explication tient en la présence extrêmement forte de l’encadrement du pôle qui joue en quelque sorte le rôle de parents de substitution :

    - Et du coup t’as des relations particulières avec les joueurs ?
     - Alors pour moi c’est une force, parce que le gamin je le côtoie, comme je suis ici vingt-quatre heures sur vingt-quatre, après c’est un choix hein, je pourrais très bien rentrer chez moi le matin et… Mais je suis ici vingt-quatre heures sur vingt-quatre ce qui me permet de voir le gamin à l’internat, là où j’en suis responsable, sur le terrain, et dans le scolaire parce que comme je donne une étude notamment… Et donc pour moi c’est une force parce que je les vois sur tous les plans, et j’arrive à regrouper les données en disant, j’arrive à faire l’amalgame, et à mettre des relations entre les…, j’arrive à me dire, tiens aujourd’hui il a fait un mauvais entraînement, ah ouais mais à l’école ça s’est mal passé. Tiens ce soir euh, il fait un peu la tête, bah ouais mais à l’entraînement euh, il a pas été bon. ‘Fin c’est toutes ces choses-là qui me permettent de, pour moi c’est une force…
    Ken, éducateur du centre fédéral de préformation, responsable de l’internat et des joueurs de première année (U15).

    4Qu’il s’agisse du responsable d’internat, des assistants techniques ou du responsable de la scolarité, tous insistent sur leur omniprésence dans les locaux du pôle qu’ils considèrent presque comme une seconde famille :

    Que ce soit Roger, Ken, Cyprien, André, je vois qu’ils rigolent beaucoup avec eux dans le couloir, ils rigolent beaucoup avec eux à la cantine, dans leur chambre. Je sais que Ken quand il passe avec Roger ou Cyprien le soir, je les entends des fois des grands éclats de fou rire dans les couloirs, ‘fin ils se marrent avec eux.
    Jean, directeur du centre fédéral de préformation.

    5Le troisième facteur qui facilite l’insertion des apprentis footballeurs dans cette nouvelle structure que constitue le pôle fédéral de préformation réside justement dans le maintien d’un lien avec la cellule familiale. Le juste équilibre est pourtant difficile à déterminer entre des parents inexistants et des parents surinvestis. À terme, l’objectif de l’encadrement du pôle espoir est de faire comprendre aux parents que si leur présence est souhaitable jusqu’à décembre, ils doivent progressivement s’effacer au profit des éducateurs du centre. Il s’agit en quelque sorte du premier marqueur de la fin de « l’innocence initiale » (Davis, 1968). Quitter ses parents et ses amis représente le premier effort, le premier prix à payer si l’on veut poursuivre une carrière de footballeur :

    - Comment ça s’est passé l’arrivée ici ?
     - Ouais, bah c’est sûr que partir de la maison, et tout, laisser les parents, c’est pas évident. Les premiers jours c’est difficile. Mais bon, on les retrouve le week-end hein, et pis on peut téléphoner. Pis bon, après c’est une habitude aussi quoi, c’est comme tout hein.
    Jessy, joueur du centre fédéral de préformation et de l’Étoile, U15.

    6Certains jeunes joueurs parviennent en quelques semaines à se détacher de leurs parents. D’autres se retrouvent plus en difficulté. La psychologue du centre confesse ainsi que la période d’acclimatation de certains enfants a été brève alors que d’autres « arrivent encore en larmes au début du mois de décembre » à cause de l’éloignement parental. Pour autant, lors de nos entretiens réalisés justement au mois de décembre avec ces jeunes joueurs, aucun d’entre eux ne mentionnait une quelconque difficulté dans le vécu de cette séparation. Si le choc initial lié à la rupture du cadre familial habituel est vécu par tous les pensionnaires, chacun d’entre eux a compris qu’il ne fallait pas afficher, passé un certain délai, un attachement affectif persistant vis-à-vis des parents. Cela serait contraire aux comportements dominants qui se mettent en place dans le groupe et risquerait de conduire à leur mise à l’écart.

    7Le vécu de la séparation parentale est, par contre, plus diversifié au sein d’une structure professionnelle.

    - Bah, ça va en fait, ‘fin au début c’est dur mais tu sais que tu vas les retrouver pour le samedi et le dimanche donc ça va, c’est dur mais ça va, ‘fin là maintenant ça va mieux, c’est un truc à prendre. Pff, ça me gêne pas, je me dis, je les vois le week-end et pis ça va.
    Winfried, joueur du Sporting, U16.
     - Bah en fait euh, je rentre tous les soirs, donc ça va en fait, c’est comme avant, sauf que d’aller à *** bah je vais au Sporting. Je vais au collège avec les autres et pis mes parents viennent me chercher au centre et ils me ramènent le lendemain matin à l’école. Comme avant quoi.
    Julien, joueur du Sporting, U15.
     - Alors, tu peux me raconter comment tu vis ton arrivée ici, c’est comment de quitter les parents pour la première fois ?
     - Ouais, c’est sûr, au début c’est chaud quoi, mais bon, de toute façon, tu les vois pas, ‘fin que pendant les vacances, alors de toute façon tu vois, quoi, t’es obligé de faire avec. C’est comme ça que t’apprends quoi. T’es forcé. Pis après, bah t’as les autres ici, les copains, les grands.
    Jésus, joueur du Sporting, U16.

    8Tous les pensionnaires ne sont donc pas logés à la même enseigne. Trois modalités de prise en charge par le club coexistent et chacune induit un rapport différent au milieu familial d’origine.

    9La première modalité – c’est le cas de Winfried – ressemble à ce que peuvent connaître les joueurs du pôle fédéral de préformation. Logés la semaine à l’internat du collège, ils retrouvent leurs parents le week-end. La seconde possibilité – le cas de Julien – concerne les joueurs qui habitent à proximité du centre de préformation du club et qui peuvent retourner chez eux tous les soirs. La dernière – celle de Jésus – est la moins fréquente. Elle concerne les jeunes joueurs dont les parents habitent dans une autre région et qui ne retournent dans leurs familles que pendant les congés scolaires. Ce dernier cas est celui où la rupture avec le milieu familial est la plus franche, la plus rapide et la plus importante. Elle met d’emblée le joueur au pied du mur. D’après les entretiens informels menés avec les éducateurs des différents centres, ce sont les joueurs qui se trouvent dans ce type de configuration qui « craquent » et décident de quitter le centre. Pour autant, ceux qui résistent à cet éloignement sont ceux qui réussissent le mieux la nécessaire séparation entre la vie au centre d’un côté et la vie dans la famille de l’autre. Les joueurs qui ne logent pas au centre et qui retournent chaque soir au domicile parental sont ceux qui souffrent le moins de l’entrée dans une structure de préformation de club professionnel. Pour autant, ce sont également les joueurs qui mettent le plus de temps à se rendre compte qu’il existe un fossé entre ce qui est attendu et ce qu’ils s’imaginent quant à la carrière d’un joueur de football professionnel, ceux pour qui plane le plus longtemps l’innocence initiale. Ainsi, dans les entretiens, ce sont eux qui mentionnent de manière récurrente la nécessité de concevoir le football comme un jeu, comme un plaisir, ou qui valorisent les pratiques footballistiques de loisir qu’ils peuvent avoir en dehors du centre.

    10Si la séparation avec le milieu parental est moins bien vécue dans les discours des jeunes apprentis footballeurs des clubs professionnels par rapport à ceux du centre de préformation fédéral, nous pouvons avancer deux hypothèses. La première serait d’ordre géographique et matérielle. Pour les jeunes du pôle, l’internat se situe au sein même de la structure de préformation, à proximité à la fois des écoles et des terrains. Ceux du Sporting, de l’Union ou de l’Étoile sont, au contraire, dispatchés entre deux endroits : ils vivent la majeure partie du temps sur le lieu de leur scolarité et ne retournent au club que pour l’entraînement en fin d’après-midi. La multiplication des lieux de vie constitue une difficulté qui vient se greffer à l’éloignement du milieu familial, ce qui ne facilite pas la première étape de la construction d’une l’identité professionnelle de joueur de football. La seconde raison est davantage liée au mode d’encadrement : les éducateurs du pôle sont en quelque sorte multitâches (encadrement technique, internat, scolarité) et omniprésents au sein de la structure alors que les éducateurs des clubs professionnels se cantonnent, pour la majorité d’entre eux, aux apprentissages footballistiques et laissent les tâches d’accompagnement scolaire et du quotidien à des personnels spécifiques :

    Nous on a entraînement tous les jours à, on va dire 16 h 15 quoi. 16 h 15- 18 heures, tous les jours. Et après ça, après 18 heures, on est libres, on est libres quoi. Moi je fais juste, comment, le mercredi, je fais toutes les détections en supplément […] Et pis bah, par exemple, le jeudi, je fais le futsal, et à 19 heures je pars pas de l’internat quoi, parce que eux ils dorment là-bas, ils sont scolarisés là-bas, ils viennent ici qu’à 16 heures, que pour le foot, l’étude surveillée et le repas du soir et après ils repartent. Donc le jeudi j’en profite, bah après, je mange avec eux, et après je reste avec eux pour la soirée juste 21 h 30 – 22 h, jusqu’à temps qu’ils sont couchés quoi. Sinon, les autres jours, bah, c’est les personnels exprès pour ça quoi.
    Woody, éducateur du Sporting, U15.

    11C’est sans doute cet éclatement des lieux et des personnes qui rend complexe, intense et précoce, bref, difficile à vivre et donc incertaine, la séparation du cocon familial en ce qui concerne les jeunes joueurs des clubs professionnels. Mais dans le même temps, cette organisation inscrit d’emblée le joueur dans la réalité d’une carrière naissante et amène immédiatement le jeune joueur à prendre conscience de la nécessité d’une rupture entre sa vie d’avant et sa future trajectoire de joueur d’élite.

    12L’entrée dans une structure de préformation, qu’elle soit fédérale ou au sein d’un club à statut professionnel, marque donc une rupture nette avec ce que connaissait le jeune dans ce que nous pourrions nommer « sa vie d’avant ». Cela se traduit par une séparation avec le milieu parental comme nous venons de le voir, mais induit également des répercussions sur le rythme de vie des jeunes joueurs. Le tableau ci-dessous présente une partie du cadre de vie imposé aux joueurs du centre fédéral de préformation.

    Tableau 1 : Emploi du temps théorique des pensionnaires du centre fédéral de préformation

    Image

    Source : Dossier de présentation du fonctionnement du centre remis à la Fédération Française de Football par le Centre fédéral de préformation

    13Quelle que soit la structure concernée, les joueurs constatent une plus grande rigueur dans leur rythme de vie. Les entraînements, jusque-là bihebdomadaires deviennent quotidiens. Les temps d’étude et de repas sont réglés et calibrés dans le temps tout comme les moments de détente.

    - Comment tu trouves le rythme ici ?
     - Put***, c’est dur hein, bon surtout au début. Avant, on n’avait pas tout ça à faire. ‘Fin je veux dire quoi, mes devoirs, bon ben euh, bon attention, ça veut pas dire que je les fais hein [rires] mais t’as une heure ou deux dans la journée où t’es obligé d’être là à ton bureau et bosser. Pis après tac, tac, tac, tout est réglé dans la journée, On a euh, entraînement bah euh, lundi, mardi, mercredi et vendredi. Donc euh, on finit les cours à 15 h 30, il y a le bus qui vient nous chercher, il nous emmène ici. Euh, on s’entraîne, à 16 h 30 on est sur le terrain. Après l’entraînement euh, on finit vers 18 heures, on va en étude et pis vers euh, 19 heures, on va manger. Et pis le lendemain pareil, tous les jours. - Comment tu le trouves ce rythme ?
     - Ça va, c’est fatigant mais euh… bah ça devient une habitude en fait.
    Dylan, joueur du Sporting, U15.

    14Lors de la première année, et surtout des trois premiers mois, le stéréotype du joueur de football doué, profitant de son temps, dégagé des obligations de la vie courante vole en éclat. Les jeunes se rendent compte que la réalité est tout autre. Dans les discours, l’adaptation est plus délicate pour les joueurs des structures professionnelles qui doivent jongler entre différents lieux et subir de nombreux déplacements. Pour autant, les différences ne sont pas significatives et tous remarquent ces nouvelles habitudes de vie. Si certains trouvent cela « fatiguant », voire même « saoulant », le fait d’avoir été repéré, sélectionné, pour entrer dans une structure d’élite constitue un garde-fou efficace contre l’abandon volontaire de la carrière. Dans les entretiens, les joueurs de deuxième année ne mentionnent que rarement cette difficulté à suivre un rythme de vie exigeant que même la plupart des adultes auraient des difficultés à supporter. Ils s’amusent même des errements et des incompréhensions des pensionnaires de première année. La rigueur et l’immuabilité du cadre de vie font progressivement leur œuvre et structurent un nouveau rapport au temps et aux tâches quotidiennes à accomplir. Les routines à accomplir sont toujours les mêmes et ancrées dans des tranches horaires spécifiques :

    - Mes parents, ça me fait marrer, ils g*** tout le temps en fait. Avant, ils g*** parce que je traînais au lit. Maintenant, le week-end, ils g*** parce qu’ils peuvent plus dormir.
     - Pourquoi ils ne peuvent plus dormir ? À cause des matchs qui sont tôt ?
     - Ouais. Des fois. Mais en fait, même quand j’ai pas match, je me lève tôt. C’est comme au pôle en fait. Je me lève, la douche, je mange, tout ça, je fais mes petites corvées, comme au pôle, et après je peux y aller.
    Jean-Pascal, joueur du centre fédéral de préformation et de l’Union, U15.

    15La différence principale entre les jeunes intégrés dans une structure fédérale et ceux du club professionnel ne concerne donc pas la mise en place d’un nouveau cadre de vie en lui-même mais plutôt les modalités de son appropriation.

    Tableau 2 : Domaines d’évaluation de l’ARC

    Image

    Source : Document Centre fédéral de préformation

    16L’apprentissage des nouvelles habitudes de vie des jeunes présents dans le centre de préformation fédéral où s’est déroulé l’enquête repose sur une sorte de permis à points mis en œuvre par les éducateurs : l’ARC (pour Autonomie, Responsabilité, Citoyenneté).

    17Il se décline dans les trois domaines où interviennent les principaux bouleversements, à savoir la vie à l’internat, la scolarité et l’aspect sportif. Chaque amélioration du comportement du jeune – dans le sens où il se rapproche des attentes de l’encadrement – lui apporte un certain nombre de points qu’il peut convertir, par exemple pour retarder l’heure de coucher, accéder à l’espace détente de manière moins réglementée, etc. À l’inverse, un comportement jugé déviant par l’encadrement entraînera une restriction de ces libertés. Mais l’intériorisation progressive des « bons » comportements fait que les marges de manœuvre acquises ne soient en réalité que rarement investies. En fonction de chaque individu, la durée passée sur un apprentissage précis est suffisamment longue pour qu’une fois accordée la possibilité de contourner la règle initiale, les jeunes n’en voient plus l’intérêt. Par exemple, un jeune qui aurait pris l’habitude d’aller au lit à une heure avancée de la nuit serait repris et sanctionné pour adopter un comportement de couche-tôt à tel point que, lorsque celui-ci serait intégré et que des largesses pourraient lui être accordées dans son heure de coucher, il n’en verrait plus l’utilité et refuserait de lui-même ces nouvelles libertés.

    18Ce qui se passe à l’intérieur de la structure professionnelle est quelque peu différent et s’axe davantage sur un mécanisme répressif. Par exemple, les écarts de comportements à l’internat sont réprimandés sur place par le personnel de surveillance du collège selon une échelle de sanctions figurant dans le règlement intérieur du collège (punition, travail supplémentaire) et la plupart du temps, trois sanctions sévères (points sur le carnet de correspondance, observation, heure de retenue) peuvent conduire à des sanctions sportives de la part de l’éducateur.

    19La modalité de construction et d’application de la règle construit donc un rapport à la norme différent en fonction de l’appartenance à telle ou telle structure de préformation. Cela pourrait sans doute expliquer, en partie, la tendance des jeunes insérés dans les structures professionnelles à craindre davantage les règles imposées par leurs éducateurs tout en ayant plus envie de les contourner. Il s’agit d’une régulation du groupe par la sanction et non par la compréhension de l’intérêt de la règle.

    20Au final, le cadre et les habitudes de vie sont progressivement intégrés par les jeunes apprentis mais selon des modalités d’incorporation différentes. Si la valeur de la sanction est construite, comprise et intégrée dans le cadre du pôle, elle apparaît davantage comme imposée par une autorité supérieure, inscrite dans un système répressif et fait beaucoup moins sens dans l’esprit des jeunes de la structure professionnelle. D’autant plus que cette règle présentée comme immuable peut être contournée en fonction des besoins sportifs de l’éducateur :

    Ouais, on nous dit que si on a genre trois croix, tu vois une croix ça peut être une heure de colle ou un truc du genre, et bah si on a trois croix, le coach il peut nous interdire de nous entraîner ou bien de pas jouer le week-end. ‘Fin, ça c’est ce qui est dit en début d’année quoi, parce que la fois dernière, Arnaud il avait eu trois heures de colle en quinze jours et pis du coup il devait pas jouer, mais bon, comme c’est le meilleur de l’équipe, bah le coach il a dit que c’était pas grave ou un truc du genre et pis il a joué quand même, ‘fin c’est dégueulasse quelque part. Mais bon, faut l’accepter, faut être fort dans la tête, avoir du mental quoi… Winfried, joueur du Sporting, U16.

    21Winfried note, à la fin de l’extrait ci-dessus, que pour survivre à cette formation il faut « avoir du mental »… Pas un seul acteur participant à la formation des footballeurs de demain, qu’il soit éducateur ou lui-même footballeur, qu’il appartienne à un club professionnel ou à une structure fédérale, n’oublie de mentionner l’impact de ce qu’ils nomment « le mental » dans la réussite au plus haut niveau. La possession ou l’expression de ce « mental » constituerait même un élément central pour survivre à la période de préformation et, au-delà, espérer développer une carrière de haut niveau. Pour autant, chacun développe une définition toute personnelle de cet aspect des choses :

    - Vous venez de me dire « il a du caractère mais il a moins de mental ». Quelle différence vous faites ?
     - On peut avoir du caractère de, être sur la défensive, euh, tu vas me filer un coup je vais vouloir te, je vais m’arracher pour te rendre un coup et tout. Ça pour moi, c’est plus le caractère quoi. Tu me piques, je te pique. Par contre, le mental, c’est de pouvoir euh, euh, avoir du mental c’est aussi déborder et centrer, mettre derrière le but. Déborder et devoir centrer, si j’ai le mental de le refaire, je vais le refaire, si j’ai pas de mental et que je commence à trembler, euh, ... C’est un peu la différence que je fais entre le mental et le caractère moi. Disons, c’est moi ça hein. C’est pas les livres hein, c’est… Voilà, ma façon de voir c’est ça. C’est-à-dire que le mental c’est de faire trois, quatre courses et il faut en faire une cinquième, je la fais, je la fais pas, je la fais à fond, je reviens, machin… Que le caractère ça va pas t’amener à te faire… mouais, j’ai du caractère… Voilà. Pour moi le caractère c’est plus dans les interventions, ou dans des trucs comme ça. Le mental c’est plus dans le don de soi, euh, voilà… j’suis cuit, j’suis mort, mais je vais le faire quand même. Donc le caractère c’est je vais arracher le ballon dans un « un contre un » voilà. Il montre du caractère quoi. Bon moi je le retranscris comme ça.
    Woody, éducateur du Sporting, U15.

    22« La différence se fait surtout dans la tête », « il a du mental », « pour percer, il faut avoir du mental », etc. sont des expressions récurrentes dans les discours relevés qui confirment les données de Didier Demazière et Benoît Csakvary (2002). Nous ne nous risquerons pas à donner nous-mêmes une définition de ce que pourrait être le « mental ». Au contraire, l’intérêt réside dans ce que les acteurs de la formation mettent derrière ce terme. Et sur ce point, une scission nette apparaît de nouveau entre les structures professionnelles et le centre fédéral de préformation. Lorsque nous abordons la question du « mental » dans les entretiens avec les éducateurs du pôle, il arrive que le comportement du jeune sur le terrain soit abordé : « se faire mal sur le terrain », « tacler, se relever », etc. Pourtant, la plupart des expressions relevées mentionnent un aspect plus global et plus orienté sur le long terme.

    Pour moi, le mental ça va être la résistance au stress, la résistance au manque affectif, mais ça peut aussi être l’envie de progresser, la volonté de réussir, la faculté à mener à bien son double projet scolaire et sportif.
    Jean, directeur du centre fédéral de préformation.

    23À l’inverse, même s’ils mobilisent parfois le même registre d’arguments que les éducateurs du pôle, les formateurs des clubs professionnels envisagent davantage cet aspect « mental » comme quelque chose de plus spécifique, de plus ancré dans le court terme : « Le mental, c’est être un chien sur le terrain », « il faut avoir la niaque, en vouloir », « dès qu’il rentre sur le terrain, le mec il a le mental quoi, il en veut, il est à fond ».

    24Si le « mental » semble être un contenu incontournable dès l’entrée en préformation, il prend des formes différentes en fonction de la structure considérée. Visant la réalisation du double projet sportif et scolaire au pôle, il se centre davantage sur l’efficacité en action dans les clubs professionnels. Cela structure l’identité des apprentis footballeurs qui seront amenés à développer une appétence accrue pour la compétition et l’affrontement en club alors que les jeunes du pôle s’orienteront sur les notions de développement des compétences et d’investissement sur le long terme dans le travail à fournir, les deux modèles pouvant tout à fait coexister :

    Entretien d’évaluation d’Alain, U16, Centre fédéral de préformation et Sporting
    Jean dit à Alain que ce que les éducateurs apprécient chez lui c’est son engagement, qu’il est toujours à fond sur tout. Mais qu’en même temps, ça pose un problème sur la gestion des temps forts et des temps faibles et que surtout, il ne faut pas qu’il ne développe que ça. Le jeune lui répond qu’au club, justement, ils aiment bien quand il se donne à fond sur tous les ballons. Jean lui répond alors, que « c’est sûr, que c’est important », mais que d’abord il ne parle pas que du terrain, il y a tout ce qu’il y a à côté, et qu’il ne faut pas négliger d’autres stratégies. « Ce ne sont pas les bourrins, les mecs toujours à fond qui réussissent, il faut aussi réfléchir » à ce qu’il y a à apprendre.
    Note de terrain du vendredi 15 décembre, observation au centre fédéral de préformation.

    25Les structures fédérale et professionnelle s’opposent également quant à la vision du développement – ou non – de ces qualités mentales :

    - Tu me parlais du mental tout à l’heure, c’est facile à développer ?
    Non. T’as ou t’as pas. Moi j’ai des défenseurs, euh, j’ai, ils ont beau être bons techniquement et tout, ils ont pas cette euh, agressivité, cette méchanceté qu’ils doivent avoir quoi. Et là… Là c’est compliqué.
    Nicolas, éducateur du Sporting, U15 et U16.
     - Le fait de vivre ici, ce sont des gamins qui mentalement sont particulièrement costauds quoi. On les prend avec une motivation forte. Et à travers cette motivation forte, cette motivation intrinsèque, cette envie de venir là, ça va encore le faire devenir meilleur, s’il l’a pas je pense que ça peut quand même leur apporter euh, quelque chose. On a des gamins qui sont très bien, ou trop bien éduqués, quand ils sortent d’ici, les parents se disent, c’est plus le même. C’est plus le même.
    Jean, directeur du centre fédéral de préformation.

    26L’innéité supposée des qualités mentales prônée au club s’oppose au développement de celles-ci en centre fédéral de préformation. Cette variété dans la conception du « mental » et de son éventuel développement va induire des conséquences différentes sur l’évolution des jeunes footballeurs. En club, ceux qui sont retenus pour franchir un palier supplémentaire sont alors convaincus d’avoir en eux, depuis le début, des qualités parfois insoupçonnées que leur formation fait éclore. La préformation en structure professionnelle constitue alors un simple révélateur des compétences enfouies. Cela construit un sentiment de toute-puissance et gonfle l’ego des jeunes apprentis. À l’inverse, les discours et les pratiques du pôle font prendre conscience au jeune que cet aspect des choses se structure dans le temps, que cela s’apprend. La préformation fédérale est constructrice de compétences. Les jeunes du pôle apparaissent, sur ce point, plus humbles que leurs homologues de clubs et, dans le même temps, plus armés pour solutionner d’éventuels problèmes à venir. En effet, les apprentis footballeurs des clubs sont moins dotés d’outils de réflexion, d’analyse et de moyens de construire de nouvelles réponses lorsque la situation exige des compétences qu’ils ne possèdent pas déjà.

    27L’un des moyens que nous pourrions mobiliser s’il fallait encore différencier structure fédérale et structure professionnelle en ce qui concerne le « mental » pourrait s’appuyer sur le recours au psychologue. Au pôle, la psychologue intervient en partie dans le recrutement pour écarter ce que le directeur nomme lui-même des cas « pathologiques » : il s’agit d’enfants qui ne présenteraient pas d’aptitudes à la vie en collectivité (agressivité, refus de la séparation parentale, comportements de fuite ou d’évitement). Cependant sa mission principale concerne l’accompagnement et le développement de l’équilibre psychologique des jeunes au cours des deux ans de préformation : savoir prendre la parole en public, oser affirmer son point de vue, se confronter à quelqu’un avec des arguments, différencier leader positif et leader négatif, etc.

    28À l’inverse, le psychologue de l’Union n’intervient que de manière très ponctuelle pour accompagner les jeunes dans leur vie au centre. Le noyau dur de son travail se situe davantage dans le recrutement des futurs joueurs. Il s’appuie sur la passation de tests supposés quantifier la résistance au stress, l’extraversion, l’anxiété, l’envie de réussir. Par ce biais, il tente de dresser une cartographie psychologique – au même titre que ce que pourrait faire le préparateur physique sur la vitesse ou la détente – qui serait prédictive d’un niveau de performance.

    29Tous les éducateurs mentionnent que cet aspect mental ne se limite pas au terrain et que doit se mettre en place ce qu’ils nomment un « entraînement invisible ». Deux éléments relatifs à l’hygiène de vie sont alors abordés de manière récurrente : la gestion du sommeil et l’alimentation. Là encore, l’entrée en préformation marque une rupture nette dans les habitudes de vie par rapport à ce que pouvaient connaître les jeunes apprentis et ce, quelle que soit la structure concernée. Les heures de coucher et de lever sont fixées et stables. Seuls quelques points gagnés avec l’ARC peuvent permettre aux jeunes du pôle de moduler ces frontières mais la marge de manœuvre reste restreinte d’autant plus qu’elle apparaît à un moment où les jeunes ont déjà intégré pour la plupart la nécessité d’un coucher précoce. Les éducateurs sont les premiers initiateurs de ces nouvelles normes :

    La fois dernière on leur a passé un sacré savon. On a fait une descente dans les chambres et on a ramassé un sac-poubelle entier de bonbons et de conneries comme ça. Je peux te dire que les mecs, ça leur a soufflé dans les bronches. Bon, en même temps, c’est des premières années, hein, ça peut se comprendre aussi, mais bon, c’est pas une excuse.
    Nicolas, éducateur du Sporting, U15 et U16.

    30Cette forme de contrôle se double d’une régulation par les joueurs eux-mêmes (Reynaud, 1988), les anciens se faisant les porteurs du discours et des attentes des éducateurs en venant réprimander ou dénoncer les plus jeunes :

    La fois dernière, j’arrivais pas à dormir parce qu’il y avait du bord***. Le coach il nous le dit assez, c’est les heures avant minuit qui sont les plus importantes. Et moi, j’ai toujours du mal à m’endormir. Mais là euh, c’est parce que dans le couloir il y en a qui faisaient le bor***. ‘Fin, ça s’entendait jusque dans le couloir. En fait, bon, les mecs c’est normal aussi, ils viennent d’arriver cette année, ils le savent pas encore, ce sont que des premières années, ils faisaient leurs devoirs au lieu de dormir. Ils sont pas organisés en fait. Pendant l’étude ils font rien, ou pas assez vite, du coup, ils doivent finir le soir avant de dormir. C’est pas bon ça. Mais ils vont finir par comprendre.
    Éric, joueur du centre fédéral de préformation et de l’Union, U16.

    31Si les sautes de rigueur sont présentes en première année1, elles le sont de moins en moins au cours des deux années de préformation. Les remarques fréquentes des éducateurs ainsi que les mesures de contrôle (pesée régulière, sieste obligatoire le mercredi) amènent les jeunes à intégrer une gestion contrôlée de leurs habitudes alimentaires et de sommeil.

    3.2. La formation professionnelle des jeunes footballeurs entre quinze et dix-sept, entre déviance et conformité

    32L’une des « tâches développementales » les plus importantes que traversent notamment les adolescents concerne, sans doute, le détachement vis-à-vis des parents (Claes, 1995). Les jeunes footballeurs ne font pas exception à la règle. Comme nous avons pu le voir dans le chapitre précédent, cette séparation peut parfois prendre le visage d’une épreuve douloureuse et nécessitant un certain délai d’acclimatation pour les jeunes qui entrent dans une structure de préformation à treize ans. Les footballeurs qui entrent pour la première fois en centre de formation à l’âge de quinze ou seize ans ont, la plupart du temps, bénéficié de deux ans supplémentaire dans leur milieu familial2 d’origine et ne sont alors pas autant marqués par cette « tâche développementale » que représente l’éloignement parental.

    33Mais les auteurs travaillant cette question de la construction adolescente notent que cette prise de distance vis à vis des parents s’accompagne en parallèle du renforcement de l’importance du groupe de pairs dans la construction de l’identité du jeune. Se pose alors, pour tous les joueurs, qu’ils soient issus d’une structure de préformation ou entrant pour la première fois dans un espace de fabrication des footballeurs, la question de la séparation avec les amis, à la fois extérieurs à la sphère du football du haut niveau mais aussi fréquentés en préformation et qui auront été écartés.

    34Deux groupes de joueurs apparaissent en difficulté sur ce point. Le premier regroupement que nous avons constitué est celui des joueurs éloignés de manière précoce et intense des parents et des amis. Ce sont les joueurs qui ne sont pas issus de la région et qui ne rentrent chez eux que lors des congés scolaires. Notre hypothèse initiale était que ces jeunes, ayant été pris en charge précocement par une instance de formation au métier de footballeur professionnel3, n’auraient aucune difficulté à surmonter cette épreuve de la séparation avec les amis d’enfance. Coupés précocement de leur environnement d’origine, insérés pour le coup dans une structure prenant la forme d’une « institution totale » (Goffman, 1968), nous nous attendions à trouver des relations amicales centrées sur les autres jeunes du centre de formation. La réalité est quelque peu différente. Si ces jeunes ont effectivement perdu la majorité de leurs amis d’enfance, ils présentent, par intermittence et de manière très intense, une volonté de se retrouver avec leurs anciens camarades :

    - Comment ça se passe la séparation avec tes parents quand tu viens ici ?
     - Bah ça va, c’est cool, tu vois. Bon voilà, ça fait de la peine un peu au début, quand t’es jeune et tout mais bon. Non à onze ans c’est normal. Non, non, le plus chaud quoi, j’vais t’dire, c’est euh, c’est les potes en fait. J’ai deux trois potes que j’étais avec en primaire et tout, ils sont de mon quartier tu vois, eux ils sont pas dans le foot mais on claquait des bons délires et tout avant, et des fois je me dis, ‘tin, ça me manque quoi, ça me manque trop. Quand je les vois pendant les vacances, j’vais t’dire, j’suis trop content, c’est clair. On retrouve les mêmes délires.
    Jean-Paul, joueur du Sporting, U18.

    35D’après les éducateurs, ce sont des joueurs qui, bien qu’ayant intégré de manière plutôt stable le fonctionnement dans un centre de formation, peuvent parfois présenter des sautes d’humeur et des dérives comportementales de manière épisodique, notamment à l’approche des vacances. Ce type de comportement que nous n’avons pu observer de manière concrète tend, d’après les discours des éducateurs, à s’estomper au cours des deux premières années en centre de formation.

    36Le second groupement de joueurs présentant des difficultés à vivre cette séparation avec le groupe d’amis extérieurs au football est celui des jeunes retournant chez eux tous les jours. La logique de fonctionnement est ici totalement inversée par rapport à celle du groupe précédent. Ce sont justement des joueurs qui, ne logeant pas au centre, retrouvent leur milieu d’origine de manière fréquente. En grande difficulté à treize ans, à l’entrée en préformation, pour se défaire de la pression parentale, ils sont dans la même position deux ans plus tard vis-à-vis de leurs camarades d’enfance. Cette tension entre volonté de se fonder dans le moule attendu par les éducateurs d’un joueur dévoué « corps et âme » (Wacquant, 2000) à son futur métier d’un côté et la liberté et l’amusement avec les amis extérieurs au football d’un autre côté constitue un frein à la socialisation professionnelle du jeune apprenti footballeur.

    37La mise en évidence de ces deux groupes de joueurs – ceux qui sont de manière continue au centre et ceux qui n’y sont presque jamais – ne signifie pas pour autant que les joueurs qui occupent une position intermédiaire – ceux qui sont en internat la semaine mais qui retournent dans leur famille le week-end – ne présentent aucune difficulté dans le franchissement de cette étape de la période adolescente. Même si, globalement, ces joueurs retournant en fin de semaine dans leur milieu parental manifestent de manière moins intense cette volonté de ne pas quitter leurs amis d’enfance, eux aussi adoptent parfois un comportement pouvant mettre leur carrière en danger :

    - Je vois que tu es blessé, ce n’est pas trop grave ?
     - Non, non, c’est une petite entorse. ‘Fin, elle est pas mal quand même, j’en ai pour trois mois d’après le doc, je me suis arraché ou tendu les ligaments, je sais plus.
     - Tu as fait ça comment ?
     - Bah c’est pas ici en fait. Le week-end dernier, je suis rentré chez moi quoi, et pis je suis allé faire un foot avec mes potes. Je savais que je devais pas y aller, en plus, j’avais pas mes affaires, j’étais en basket de ville et tout, mais bon, les copains, vous voyez ce que c’est, ils ont insisté. Et pis, bah c’est con hein, y en a un, pour rigoler, il fait style il me tacle et tout, moi je saute, et en fait je suis retombé sur son pied et crac. Pis comme un con, j’ai continué à jouer, je sentais rien au début hein, pis en plus j’ai bousillé mes godasses [rires].
    Scottie, joueur de l’Étoile, U18.

    38La période du début de formation correspond à une mise en tension entre, d’un côté, des pratiques professionnelles rigoureuses que les jeunes apprentis ont tout à fait comprises et dont ils ressentent la nécessité pour aller plus haut et, d’un autre côté, des désirs de liberté, de relâchement, de procrastination, qu’il faut combattre au quotidien. La relation avec le groupe d’amis extérieurs au centre de formation en constitue un excellent révélateur. Mais des questions persistent sur le moment, la durée et l’intensité des phases de « déconnexion » ou de « régression ». Si elles ne sont qu’épisodiques, courtes et de faible intensité, elles ne portent pas vraiment préjudice au déroulement de la carrière. Il est cependant impossible de prévoir leur apparition ce qui augmente l’incertitude chez les joueurs comme chez les éducateurs. Signe que le centre de formation fonctionne si l’on se place du point de vue de la socialisation au métier de footballeur professionnel – certains parleront de conversion4 - il n’est pas étonnant de constater que ce sont les joueurs exclus qui sont les plus amers quant à ce qu’ils ont pu vivre pendant leur jeunesse ; jeunesse qu’ils estiment parfois gâchée à cause des privations qu’ils ont dû endurer :

    - Quelles différences tu fais entre le milieu pro et le milieu amateur ?
     - Bah déjà au niveau du jeu, des installations et tout, c’est pas du tout la même chose. Les terrains, c’est carrément mieux au Sporting. Mais bon, c’est sûrement la seule chose quoi. Bah ouais, là-bas tu vis pas quoi. Les mecs ils sont sur ton dos pour l’école, pour la bouffe, pour tes chaussures, pour ceci, pour cela, t’as pas le droit de sortir, tu peux pas voir tes potes, pas ceci, pas cela. On dirait des moines. Attends, c’est bon quoi. C’est la prison là-bas. Franchement, si c’est pour finir comme ça, c’est pas la peine quoi. Je suis beaucoup mieux cette année, au moins, je peux voir qui je veux et tout. Faire ce que je veux.
    Justin, ancien joueur du Sporting, exclu en U16.

    39A contrario, les joueurs jugés par les éducateurs comme étant les meilleurs éléments sont ceux qui parviennent à régler au plus vite cette tentation du groupe extérieur pour se recentrer sur le microcosme du centre de formation.

    40Le rapport qu’entretiennent les joueurs en début de formation avec leur sphère amicale permet de mettre en évidence une tension entre identité professionnelle idéale et identité de joueur en formation. Quatre autres aspects cristallisent cette ambivalence : la gestion du sommeil, la gestion de l’alimentation, la gestion des loisirs et enfin la gestion du capital corporel. Les pratiques professionnelles attendues (manger en quantité suffisante et de manière équilibrée, se reposer, ne pas sortir, etc.) sont en cours de construction. En effet, les deux premières années dans un centre de formation correspondent, en termes d’avancée dans la socialisation professionnelle, à la transition entre ce que Davis (168) nomme « la simulation du rôle » et « l’intériorisation anticipée ». Les jeunes joueurs adoptent donc des comportements tantôt conformes aux pratiques professionnelles attendues, tantôt des comportements jugés déviants. Cela est renforcé par le fait que les joueurs se situent en pleine période d’adolescence : la volonté de se confronter aux normes en vigueur, de jouer avec elles, de les contourner, pour mieux les cerner se trouve alors d’autant renforcée.

    41Les jeunes footballeurs sont tout à fait conscients des comportements optimaux à adopter. Ainsi, lorsqu’il leur est demandé, dans le cadre des entretiens, ce qu’est pour eux un joueur professionnel, tous dressent le portrait de quelqu’un maîtrisant notamment son temps de sommeil. Mais les comportements qu’ils mettent en place sont parfois contraires à cette gestion des heures de repos. Les deux extraits ci-dessous présentent d’abord le discours qu’un gardien de but du centre de formation de l’Étoile tient par rapport au comportement à adopter au plus haut niveau, et ensuite une note de terrain précisant la réaction d’un éducateur du centre face à un comportement de ce même joueur, contraire aux principes qu’il évoquait en entretien :

    - Tu peux me dire ce que c’est pour toi un joueur professionnel ?
     - C’est quelqu’un de sérieux, d’appliqué. Déjà c’est quelqu’un qui sait jouer au football. Après bon euh, voilà, il gagne de l’argent, il peut avoir des belles voitures et tout, mais faut pas voir ça tout de suite, c’est d’abord le travail, le sérieux, surtout pour un gardien de but.
    Jacques, joueur de l’Étoile, U18.
    Joseph, le préparateur physique raconte l’anecdote d’un joueur [Jacques] qui s’est fait prendre la veille [Le jeudi soir, trois jours après l’entretien avec ledit joueur] en train de téléphoner à sa copine après l’extinction des feux. « Il perd du temps avec des conneries et ça l’empêche de dormir. Du coup il est crevé pour l’entraînement ». Joseph précise que ce joueur du groupe élite a fait illusion en début d’année. « Il vient de Clairefontaine et tout, le mec tu dirais qu’il fait super rigoureux, super propre sur lui, mais en fait il fait illusion, tu t’en rends bien compte après un truc comme ça. Il donne l’impression d’être propre sur lui, de vouloir bien faire, mais en fait, c’est du vent, il est en train de partir en vrille ».
    Note de terrain du vendredi 22 janvier, observation au centre de formation de l’Étoile.
    Lors de l’entretien avec le joueur, celui-ci confessait « ne pas avoir assez de temps » entre les cours et les entraînements pour donner des nouvelles à ses proches, il prenait ainsi sur son temps de sommeil pour communiquer avec eux tout en sachant que ce comportement pouvait nuire à son rendement sur le terrain. Malheureusement pour lui, en plus d’induire éventuellement une baisse effective du niveau footballistique, cet écart de conduite relevé par les éducateurs le catégorise comme un joueur sournois, manipulateur dont il faudra à l’avenir se méfier.

    42Cette tension entre le comportement prescrit, du moins attendu, et les conduites effectives des joueurs se retrouve également au niveau de la gestion de l’alimentation :

    Après les mecs le savent pu****. Ils savent ce qu’ils ont à faire, ils nous le disent, on leur dit, tout le monde leur dit, mais je sais pas, des fois on dirait que c’est plus fort qu’eux. Je vais te donner un exemple. La dernière fois, juste avant les vacances de Noël, on avait eu une grosse partie de saison, en plus les terrains sont gras, sont lourds et tout. Ils sont fatigués. Donc bref. Donc avec les autres coachs, on se dit qu’on va les laisser tranquilles pendant les vacances, on leur file pas de programme précis mais on leur dit quand même de courir et tout, de faire attention quoi, normal hein, t’es d’accord ? Bon, ben quand ils reviennent, on fait un pesée, pu****, mais t’as des mecs qui ont pris trois kilos quoi. Trois kilos. En quinze jours. Pu**** mais je leur dis vous avez bouffé quoi ? Vous devez être professionnel tout le temps quoi. Moi je mangeais pas comme ça, je sais pas, franchement, je sais pas.
    Éric, éducateur de l’Étoile, U17.

    43Bien conscients des comportements alimentaires à respecter, certains joueurs se trouvent pourtant dans l’incapacité de se maîtriser. Comme si le processus de rationalisation de la gestion des ressources alimentaires n’était pas encore totalement construit, achevé. Le récit de l’anecdote ci-dessus dans le cadre des entretiens avec les joueurs provoque d’ailleurs systématiquement une gêne ou des rires masqués comme s’ils se sentaient coupables d’écarts de conduite. Le travail d’inculcation des normes professionnelles effectué par les éducateurs n’y est sans doute pas étranger : l’extrait ci-dessus illustre bien la manière dont ils s’y prennent pour transmettre des comportements à respecter sous couvert d’une apparente liberté laissée au joueur.

    44La période entre quinze et dix-sept ans correspond, dans la population adolescente classique, à l’âge des premières cigarettes, des premières sorties, des premières prises d’alcool. Pour la plupart des jeunes footballeurs interrogés, le trio cigarette, sortie, alcool représente un réel danger. Même si certains avouent « boire une bière de temps en temps » ou « tremper les lèvres pendant les fêtes de famille », neuf joueurs interrogés sur dix marquent une nette distance avec ce type de distraction. Certains, par contre, sont attirés par ces pratiques et regrettent leur appartenance à un centre de formation les privant de ces activités. Ils mettent alors leur carrière éventuelle en danger, d’autant plus s’ils se font prendre par leurs éducateurs :

    Justin, c’était un joueur talentueux, mais feignant. C’est le genre de mec qui se fait facilement embringuer dans les histoires qu’il faut pas. Il a fait pas mal de conneries la dernière année. Des bagarres, des vols, des trucs comme ça. Il fumait comme un sapeur en plus, il puait la clope quand il revenait de sortie en ville. On fait comme si on ne les regardait pas, mais tu sais, on regarde tout ça, ce genre de choses. Comme en plus il y avait des gros joueurs dans sa promo cette année-là, on a décidé de ne pas le conserver.
    Dove, éducateur du Sporting, U19.

    45Le dernier point mettant en tension comportement attendu et comportement réel concerne la gestion du capital corporel. Face à l’augmentation du nombre d’entraînements et à la prise de masse musculaire, les éducateurs demandent à leurs joueurs de réaliser des exercices d’étirements, le soir, au calme, dans leurs chambres. Tous les joueurs entendent les remarques des éducateurs et se disent conscients du bien-fondé des conseils qui leur sont prodigués. Pour autant, lors des entretiens auprès des joueurs, seuls six joueurs sur dix reconnaissent s’étirer effectivement tous les soirs avant d’aller dormir. De la même manière, tous les joueurs de centre de formation savent (nous verrons dans le paragraphe suivant comment se diffuse ce type de connaissance) que des exercices de gainage et de renforcement musculaire supplémentaires sont nécessaires à la fois pour éviter tout risque de blessure mais également pour progresser en termes d’impact physique sur le terrain. Quatre joueurs sur dix s’y adonnent au moins deux fois par semaine alors que tous, sans exception, notent la nécessité de telles pratiques de renforcement.

    3.3. Se forger un « mental » à toute épreuve : une condition nécessaire pour « survivre » ?

    46Dans les discours de l’encadrement technique, le « mental » prend une importance fondamentale dans la dernière période de formation et dans l’accès au premier contrat professionnel. Dans leur article de 2002, Didier Demazière et Benoît Cskavary présentent notamment les registres évaluatifs mobilisés par les éducateurs de football pour apprécier, en fonction de l’avancée dans la carrière, le potentiel des joueurs à devenir professionnel. Ils notent qu’aux portes du monde du haut niveau, « le mental » constitue « une nouvelle dimension, inaperçue jusque-là, [et] systématiquement évoquée par les formateurs et techniciens ». Si, contrairement à ce qu’avancent les auteurs, nous avons tenté de démontrer que la dimension psychologique et morale jouait un rôle dès les premiers instants de la formation et de la préformation, nous ne pouvons qu’appuyer leurs propos quand ils affirment que cette dimension mentale « renvoie à des aptitudes moins visibles et tangibles que les précédentes [les aspects techniques par exemple] ».

    47Mais que veut dire ce « mental » aux portes du professionnalisme ? Est-il différent de celui évoqué dans les catégories inférieures ? Nous avons relevé au cours de notre enquête plusieurs dimensions constituant cette entité mouvante et quelque peu obscure.

    48Il s’agit tout d’abord de la volonté de réussir ou de progresser constamment à l’entraînement :

    - Les coachs, ils nous le répètent tout le temps, faut être un chien à l’entraînement, refaire encore et encore, il y a que comme ça qu’on peut s’en sortir.
     - Tu y arrives ?
     - Ouais mais euh, pas tout le temps, pas tout le temps. Et les coachs, ils nous le disent aussi, c’est ça qui va faire la différence en fait, faut rien lâcher, mais tout le temps quoi, vraiment tout le temps, et ça c’est dur.
    Colin, joueur de l’Étoile, CFA.

    49Il s’agit ensuite d’une capacité à résister à la déconcentration et à la lassitude dans le travail du quotidien. Les éducateurs, comme les joueurs, insistent dans leurs discours – et bon nombre de remarques qui sont faites sur les plaines de jeu confirment cela – sur la nécessité de maintenir un engagement attentionnel de tous les instants, que ce soit sur la durée de la saison ou dans l’enchaînement des années de formation (cela est d’autant plus difficile pour les joueurs présents au centre depuis les plus jeunes catégories et qui confessent parfois un certain ras-le-bol) mais également, dans un temps court, au sein de la séance. L’optimisation technique indispensable à ce niveau de pratique supposant un grand nombre de répétitions pour affiner les comportements moteurs, seuls les apprentis les plus investis et les plus constants y parviendront. À ce niveau, les éducateurs apparaissent d’ailleurs presque aussi sensibles au comportement, à l’attitude des joueurs qu’aux résultats effectifs des actions.

    50Il s’agit encore de faire preuve de combativité, d’agressivité sur le terrain, d’une hargne ou d’une volonté d’en découdre de chaque instant. Le joueur considéré comme combatif sera tantôt celui capable de mener un pressing constant et agressif sur son vis-à-vis, tantôt celui capable de faire la différence balle au pied ou de se replacer systématiquement dans une zone qui lui aura été attribuée.

    51Enfin, si l’endurance ou la résistance physique représentent des critères incontournables pour l’accès au haut niveau, il en est de même en ce qui concerne une certaine forme d’endurance ou de résistance psychologique. Il s’agit d’abord d’une résistance à la douleur, à la fatigue, à la difficulté. Mais il s’agit également d’une résistance aux remarques, aux réflexions, aux critiques du formateur, qu’elles soient fondées ou non. Les éducateurs en fin de formation testent et sélectionnent en partie leurs joueurs sur leur faculté à essuyer des remarques et à les accepter :

    Mais mon coach de CFA, [rires], un fou, un vrai fou. Le mec il nous disait des trucs des fois euh, il te rentrait vraiment dans le chou quoi, limite il te provoquait. T’avais envie de euh, ‘fin bref. Mais tu sais que t’as pas le droit quoi, voilà, ils veulent voir si tu peux fermer ta g*****, c’est tout. Alors t’acceptes. De toute façon, t’es obligé hein, si t’es pas d’accord, t’es dehors.
    Cédric, ancien joueur de l’Union, exclu en CFA.

    52Volonté de progresser, résistance à la monotonie, combativité, résistance à la douleur, acceptation de remarques parfois désobligeantes… Rien de bien nouveau en comparaison des attentes existant aux étapes inférieures, si ce n’est que tous les compartiments que nous venons d’évoquer doivent être optimisés au maximum si le joueur désire poursuivre son parcours vers l’élite. Mais cela est compliqué pour les joueurs. Les éducateurs leur demandent de faire preuve de « mental » alors que dans le même temps aucun contenu spécifique ne leur est apporté sur ce point. Pour filer la citation de Demazière et Csakvary, nous pourrions mentionner que « contrairement aux autres qualités requises, [les qualités mentales] ne font pas l’objet d’exercices spécifiques et ne sont pas travaillées à l’entraînement ». Qu’ils soient anciens joueurs – « Moi j’ai réussi à me forger un mental sans qu’on me dise comment faire »5 – ou éducateurs expérimentés – « On a croisé des mecs qui avaient un mental d’acier, il faut que les autres se forgent là-dessus »6 – l’aspect psychologique constitue un domaine qui est encore marqué par la croyance en l’innéité des qualités. Aucun contenu réel n’est apporté au joueur sur ce point. Au mieux s’agit-il d’injonctions (« il faut être combatif », « il faut en vouloir », « il faut être un chien sur le terrain ») qui ne sont que rarement accompagnées de moyens et d’outils pour développer les qualités psychologiques des joueurs.

    53Alors que les étapes de la préformation et des deux premières années en centre de formation représentent respectivement ce que nous pourrions nommer des phases de découverte puis de structuration du joueur, le laps de temps qui nous intéresse au cœur de ce chapitre représente davantage un temps d’optimisation du potentiel ou des qualités du joueur. Nous avons pu, au cours de notre enquête, dégager deux grandes directions dans lesquels se développe cette logique d’optimisation entre dix-sept et dix-neuf ans : d’une part les comportements à éviter au risque de se trouver en retrait par rapport aux autres apprentis et, d’autre part, les actions à mettre en œuvre pour justement prendre un temps d’avance sur les autres concurrents.

    54Dans la première catégorie, nous retrouvons des aspects transversaux aux différentes catégories d’âge, à savoir la gestion de l’alimentation ou du sommeil. À l’image de ce qui se passe à quatorze ou à seize ans, il s’agit de veiller à ne pas trop manger ou à ne pas manger de manière déséquilibrée. Si cette forme de contrôle sur soi est extérieure au joueur lors des premières années en centre de formation puisqu’assurée par les éducateurs7, elle est intégrée au cours de la formation pour faire partie des conduites jugées normales par les jeunes footballeurs :

    - La gestion de la nourriture, ça se passe comment ?
     - Ça va, ça va. C’est sûr que c’est dur au début quand t’arrives en centre et tout, t’as encore envie de manger comme avant, quand t’étais pas footballeur. Mais là, maintenant, ça me pose plus de problèmes, c’est rigolo en fait, on dirait que c’est devenu comme naturel. ‘Fin, j’ai l’impression que je fais même plus attention mais en fait si, je prends jamais de frites, les trucs gras, j’évite, je mange pas mal de fruits et de légumes, des pâtes, du riz, des pâtes, du riz, mais pas trop quand même hein, faut faire gaffe à la quantité aussi.
    Paulo, joueur de l’Étoile, U19.

    55Il existe cependant toujours une forme de contrôle extérieure par les éducateurs : les jeunes en centre de formation sont pesés et leur taux de masse grasse relevé après chaque période de vacances scolaires. Mais, dans les discours des jeunes joueurs en formation, ces protocoles d’évaluation ne sont plus vécus comme une contrainte mais comme quelque chose de normal, d’intégré dans le quotidien d’un sportif de haut niveau.

    56Cette forme de contrôle sur soi vis-à-vis de la nourriture, tellement bien intégrée par certains joueurs désireux de parvenir au plus haut niveau, peut même parfois conduire à des comportements contraires à la performance et aux objectifs de développement initialement fixés :

    - Comment tu gères la vie au centre ici ?
     - Mieux, ‘fin, de mieux en mieux quoi. Bah c’est vrai qu’en début d’année je me suis fait reprendre de volée une fois ou deux mais bon… J’étais un peu moins bon…
     - Pourquoi ?
     - Bah, ils nous disent tout le temps, ouais, faut gérer votre temps de sommeil et tout ça. Pis comme en même temps ils insistent pour pas qu’on grossit, bah, ce que je faisais en fait, c’est que je dormais plus tard le matin pour être en forme. Mais du coup, j’avais pas le temps de prendre le petit-déjeuner. Alors forcément, vers onze heures, t’as faim quoi et les coachs ils comprenaient pas pourquoi j’étais moins bon à l’entraînement. Alors quand je leur ai dit ça, que je mangeais pas au matin pour être plus léger, et tout, et pour dormir plus, bah ils m’ont déchiré. Mais je savais pas. Bon maintenant, je mange le matin, ça va mieux.
    Benjamin, joueur de l’Étoile, CFA.

    57Notre propos n’est pas ici de stéréotyper le résultat des apprentissages en affirmant que la formation au métier de footballeur fait passer le jeune d’un état de boulimique à celui d’anorexique, mais bien de faire comprendre que l’insertion progressive dans des conduites de sportif de haut niveau peut parfois conduire à des comportements légèrement déséquilibrés ou en tout cas contraires à la performance. C’est en ce sens qu’il faut comprendre la notion d’optimisation du potentiel que nous évoquions en début de ce chapitre. La gestion de l’alimentation, qui n’est pas nouvelle en elle-même puisque déjà présente dans les catégories antérieures, se double lors de cette dernière période d’une recherche d’équilibre et de rendement optimal dans la gestion des apports alimentaires.

    - Est-ce qu’il y a des choses qu’un éducateur doit savoir faire ?
     - T’as un langage à tenir, après euh, quand c’est bien il faut leur dire, quand c’est pas bien, il faut leur taper dessus, enfin leur taper dessus, il faut leur tomber dessus en leur disant, quitte des fois à punir pour qu’ils comprennent. Alors la punition euh, c’est bah, par exemple si tu vas déjeuner ce qui est hyper important pour un jeune parce que t’as des séances le matin et l’après-midi, on avait mis en place « celui qui va pas déjeuner, il s’entraîne pas ». Au lieu de s’entraîner il court pendant une heure et demie, donc je peux te dire ça le gamin il le fait une fois. Bon maintenant ça peut arriver, tu peux oublier une fois d’aller déjeuner, c’est pas non plus euh, mais on essaie de leur faire comprendre que ça c’est hyper important dans le monde professionnel, donc on fait attention à tout ça. Le haut niveau, c’est comme une mécanique, si t’as pas la bonne huile ou la bonne essence, ta bagnole elle tourne pas. Le corps c’est pareil.
    Édouard, éducateur du Sporting, U19.

    58Le recours régulier, quel que soit le club concerné, à un ou une nutritionniste constitue un indicateur de cette volonté d’optimisation. L’équilibre alimentaire, en quantité mais surtout maintenant en qualité, est un élément déterminant pour parvenir au plus haut niveau dans les discours des éducateurs. Il constitue d’ailleurs un registre évaluatif direct – nous avons pu relever lors de la semaine d’observation deux passages des éducateurs dans les salles de restauration pour contrôler l’alimentation des jeunes – et indirect – à trois reprises dans les entretiens, une baisse de performance d’un joueur sur le terrain a été mise en relation avec des conduites alimentaires anormales – dans l’accès au haut niveau.

    59Cette logique d’optimisation du potentiel du joueur englobe certaines choses à ne pas faire que nous venons de mentionner, mais elle concerne également d’autres secteurs à investir pour accélérer la progression du joueur. La première concerne le travail physique supplémentaire. Nombre de joueurs, qu’ils soient en réussite ou en difficulté, qu’ils soient membres du Sporting, de l’Etoile ou de l’Union, mentionnent la nécessité d’ajouter des exercices de développement physique supplémentaires à ceux proposés dans le cadre de la formation classique. Les joueurs de U19 et de CFA disposent de deux séances de musculation obligatoires dans la semaine, généralement une pour le haut du corps et une autre pour les membres inférieurs. Il n’est pas rare8 d’observer les jeunes footballeurs ajouter une, voire deux séances de musculation supplémentaires, centrées sur des exercices de pompes, d’abdominaux ou de gainage. Il s’agit là d’un apprentissage « sur le tas » dans le sens où, à aucun moment, les éducateurs n’insistent lors des séances obligatoires pour que les jeunes adoptent ce type de comportement. Soit les jeunes apprentis se construisent cette connaissance par eux-mêmes (« Je me faisais toujours bouger à l’entraînement par des plus forts que moi, alors je me suis dit que j’aillais faire quelques pompes le soir pour pouvoir jouer épaule contre épaule ») soit par l’intermédiaire des plus anciens, professionnels ou joueurs plus âgés encore en formation (« Éric, c’est un gars qui a deux ans de plus que moi, il m’a dit que le coach il aimait bien les joueurs plus physiques, du coup, il m’a conseillé de faire un peu de musculation en plus »). La nécessité d’ajouter des séances de travail supplémentaires n’est jamais verbalisée par les éducateurs9. Elle est pourtant mobilisée dans les évaluations pour mesurer l’investissement du joueur :

    - Tu vois, moi j’étais plutôt un joueur technique quoi, fallait pas me faire ch*** avec les séances de course et tout. Mais bon, je le faisais quoi, je faisais ce qu’on me demandait. Bah, tu le croiras si tu veux, première chose qu’on me dit à l’entretien de fin d’année, ouais, euh, on te garde pas parce que tu fais pas les séances à fond et tout, t’es nonchalant qu’ils me disent. Alors moi je demande pourquoi. Et là, le coach de l’époque il me dit, je t’ai jamais vu faire de séance de muscu en plus, tu viens jamais en faire, et tes copains ils me disent que t’en fais pas… Tu vois le truc…
     - Mais tu savais qu’il fallait en faire ?
     - Bah non, ils te le disent pas. Comment tu veux que je le sache, ils disent rien là-dessus. Alors ils te disent, ouais, fallait t’en douter, regarde les autres et tout, eux ils ont compris. Je suis désolé, moi, si on me dit pas ce qu’il faut faire, je peux pas le savoir…
    Hugo, ancien joueur de l’Étoile, exclu en CFA.

    60Cet extrait d’entretien met en avant la nécessité de l’entraînement supplémentaire pour percer mais également son affichage auprès des éducateurs. Il ne suffit pas de greffer une ou deux séances de plus, encore faut-il que les entraîneurs en aient connaissance. Le cas échéant, la progression physique pourrait être lue comme une conséquence directe du seul travail effectué dans le cadre des séances réglementaires et ne constituerait pas une marque de l’investissement intensif du jeune apprécié par les formateurs. Passer du temps au centre, « se faire voir » en train de travailler en plus, constitue une stratégie payante pour être conservé lors des derniers temps en centre de formation. Dans ce même registre des stratégies souterraines permettant l’accès au plus haut niveau, les pratiques de soin et de gestion du corps mises en place par les joueurs ne sont pas en reste. Au-delà de dix-sept, dix-huit ans, l’ensemble des joueurs sont conscients de la nécessité du passage chez le kinésithérapeute après les matchs ou les entraînements. Certains joueurs l’ont pourtant mieux compris que les autres :

    Je vois, je vais au kiné et tout, comme les autres hein, mais bon, s’il y a un créneau de libre en plus, j’y vais quoi. Déjà, j’aime bien me faire masser quoi, c’est agréable [Rires]. Non pis après, j’ai remarqué aussi que j’étais plus détendu, plus… ’fin meilleur quoi. Alors comme on a le doc sur place, des fois, je dis que j’ai mal et tout, pour aller me faire masser, mais en fait j’ai pas mal hein, ça… ’fin, c’est pour être encore meilleur quoi. Paulo, joueur de l’Étoile, U19.

    61Si la musculation supplémentaire peut se faire de manière individuelle, sans l’aide de personne, il en va autrement des massages qui demandent la présence du masseur-kinésithérapeute ou du médecin. Les habiletés sociales des joueurs sont alors fondamentales pour avoir accès à des créneaux de soins qui ne sont pas multipliables à l’infini dans le temps. Si Paulo ne l’évoque pas dans le cadre de son entretien – soit parce qu’il n’en a pas conscience, soit parce qu’il cherche à préserver cette stratégie – il est largement apprécié par les membres du staff en général et par ceux du staff médical en particulier. Cela lui permet de bénéficier en quelque sorte d’un traitement de faveur dans l’accès au soin, arme supplémentaire dans l’accès au plus haut niveau :

    - Et si je vous parle de Paulo…
    Ah [Rires] Paulo, il est tout le temps là. Je vais finir par croire que j’ai une touche hein [Rires]. Non, non, mais c’est un mec génial lui, s’il perce pas un jour, je comprends pas quoi. Il est bosseur, sérieux, sympa en plus. C’est sûr que quand j’ai un peu de temps, je préfère m’occuper de lui quoi. En plus, il est loin d’être con, on passe un bon moment quoi.
    Entretien informel avec le masseur kinésithérapeute de l’Étoile.

    62Cette recherche d’optimisation des potentialités associée à l’augmentation du nombre de séances d’entraînement10 conduisent à une redéfinition de l’occupation du temps des jeunes apprentis footballeurs centrée sur la pratique footballistique :

    De toute façon, t’es obligé, tu penses foot, tu manges foot, tu vis foot, ‘fin, c’est tout le temps quoi. Tu ne fais plus que ça. Alors c’est sûr, c’est ta passion, mais bon, à un moment euh, tu ne fais que ça de ta vie, tu te demandes quoi. ‘Fin, je dis ça, mais c’est surtout quand tu sors quoi, quand t’es encore dedans, tu t’en rends pas compte quoi, c’est comme si c’était une secte presque [Rires].
    Kévin, ancien joueur du Sporting, exclu en CFA.

    63L’essentiel de la journée se structure autour des entraînements ou des matchs. Voici, en guise d’illustration, la journée type du lundi pour un pensionnaire du centre de formation de l’Étoile que nous avons pu suivre lors de notre immersion en club professionnel :

    Tableau 3. Emploi du temps d’une journée type d’un joueur du centre de formation de l’Étoile en U19

    Emploi du temps type du jeudi d’un joueur de U19
    7 h 30 : Lever
    7 h 45-8 h 30 : Petit déjeuner
    8 h 30-10 h 00 : Toilette, rangement de la chambre, préparation pour l’entraînement
    10 h 00-11 h 45 : Entraînement au centre de formation. Musculation Bas du corps
    12 h 15-13 h 15 : Déjeuner
    13 h 30-14 h 30 : Sieste
    14 h 30-16 h 00 : Soins, massages
    16 h 15 : Préparation pour l’entraînement
    16 h 45-18 h 45 : Entraînement au centre de formation. Mises en place.
    19 h 15-20 h 15 : Dîner
    20 h 30-21 h 30 : Temps calme. Etirements
    22 h 00 : Extinction des feux

    Source : Observation centre de formation de l’Étoile

    64Ce mode d’organisation du temps entraîne une redéfinition des espaces fréquentés par les joueurs. Contraints de s’entraîner deux fois par jour, de se présenter aux soins, de faire des exercices supplémentaires, les jeunes apprentis footballeurs sont présents sur les lieux du centre de formation plus de douze heures par jour pour les internes. Cela entraîne parfois un sentiment d’usure et d’enfermement chez les joueurs :

    - Comment tu trouvais le rythme au centre de formation ?
     - Moi franchement euh… c’est robotisé. Pour vous dire euh, ils appelaient ça Prison Union au lieu de Prison Break.
     - Qui ?
     - Les internes. Prison Union au lieu de Prison Break. Franchement, on était tellement contents d’être à *** [Internat des joueurs avant la construction du nouveau centre de formation], il y avait des filles euh, rien que ça, c’est un détail, mais c’est énorme. Dès qu’il y a une fille qui vient au centre de formation de l’Union, mais c’est la meute. C’est des loups, des loups, vraiment des loups. Je vous jure. C’était bien garni en plus au lycée… je vous jure euh, c’est un changement euh, bah tu peux le dire comme quoi on est isolé euh, c’est vrai. Tu vis foot, tu manges foot, tu vis foot, tu dors foot, tu bois foot. Alors voilà quoi, pff, un moment t’en as ras le bol. Mais c’est normal quoi hein, mais bon, forcément, bah, tes performances s’en ressentent.
    Sam, ancien joueur de l’Union, exclu en CFA.

    65Nous faisons l’hypothèse que cette organisation du temps ainsi que cette obligation de présence, presque d’astreinte, sur les lieux du centre de formation constituent une sorte d’épreuve permettant de sélectionner les futurs professionnels. Les éducateurs en charge de ces dernières catégories, connaissant l’organisation de la vie d’un joueur professionnel, imposent ce même rythme aux joueurs plus jeunes pour discriminer ceux qui le supportent de ceux qui le rejettent. Cela constitue un critère de sélection d’autant plus efficace que les prestations des joueurs sur le terrain tendent à se densifier. Il est d’ailleurs « amusant » de constater la césure très nette – autant qualitative que quantitative – entre les discours des joueurs exclus et ceux encore présents dans les centres de formation. Les premiers extrêmement véhéments à l’égard des « privations » endurées ou des rythmes « intenables » s’opposent ainsi aux seconds qui considèrent cette organisation comme « tout à fait normale, voire même incontournable ». De la même manière, l’ensemble des joueurs exclus en cours de formation mentionnent dans les entretiens cette pesanteur liée au rythme de travail, alors qu’ils ne sont qu’un quart en ce qui concerne les apprentis encore en course. Il faut cependant être prudent : le fait que les joueurs encore présents dans les structures de formation n’aient pas connu d’autre mode d’organisation et/ou n’aient aucun intérêt à critiquer celui en vigueur renforce ce contraste discursif avec les joueurs exclus, parfois amers, et ayant côtoyé d’autres modes de gouvernance.

    66Dans tous les cas, qu’ils soient exclus ou non, ce sont les joueurs les plus investis scolairement qui souffrent le plus pour surmonter un tel mode d’organisation, comme si la privation de centres d’intérêt et d’ouverture culturelle constituait pour eux un frein à l’accession au plus haut niveau. Cela nous permet d’évoquer l’évolution du rapport que les éducateurs ou la direction des différents centres de formation entretiennent avec la sphère scolaire. Si, comme nous le mentionnions lors du premier chapitre, football et école sont nécessairement liés lors des premières années de préformation – dans un but de formation du citoyen mais également de séduction de catégories sociales plus diverses – ce lien s’effrite progressivement au cours du temps. Les éducateurs apprécient une lente séparation des sphères scolaires et footballistiques au cours des deux premières du centre de formation au profit de la seconde, signe d’une socialisation professionnelle en bonne voie. Et c’est lors de la dernière étape de formation, couvrant les catégories U19 et CFA que la séparation est consommée, les études étant davantage considérées comme « un frein » ou pire, « un handicap » pour accéder au haut niveau11. Les stratégies mises en place par les centres pour entériner une bonne fois pour toute la séparation scolaire sont variées : arrêt conseillé des cours, orientation vers des filières que les jeunes apprentis footballeurs n’auront pas choisies et qu’ils n’auront alors aucun mal à abandonner, remontrances des éducateurs sur la non-présence aux entraînements à cause des cours12 :

    On était trois en classe, on a vraiment voulu bosser. On est deux à avoir eu notre bac, au rattrapage. Sur l’année on était cinq à passer le bas, un en S [Scientifique], trois en ES [Économique et Social] et un en STG [Sciences et Technologies de la Gestion], et euh, on est trois à l’avoir eu, sur les cinq, et euh, les trois on l’a eu au rattrapage, c’est pour dire, il en a aucun qui a eu euh, on a tous galéré quoi. Mais les trois-là euh, franchement euh, on peut dire franchement on a travaillé, mais vraiment tout seul. Le prof d’histoire il dit euh, il nous donnait pas de cartes, en géographie, il nous dit vous savez faire une carte ? Vous savez utiliser des crayons de couleur, bah vous savez faire une carte… des choses comme ça, c’est vraiment ça… Moi j’ai dû aller chercher des cours chez des amis qui étaient en lycée normal… Autant euh, ils sont pas très bien payés euh, euh, ils se rendent compte que le foot ça prime, les joueurs sont vraiment pas motivés pour ça, voilà. C’est normal, je peux les comprendre.
    Sam, ancien joueur de l’Union, exclu en CFA.

    67Les cours dont il est ici question sont dispensés au sein du centre de formation13. Cela renforce l’enracinement, voire l’enfermement des jeunes sur leur lieu de formation. Alors qu’« il ne faut pas se le cacher, l’objectif principal reste tout de même de former des joueurs de football et pas des énarques »14, dans le même temps, les centres mettent en avant leur réussite aux différents examens : la plaquette de présentation du Sporting affiche ainsi un taux de réussite de 100 % au brevet des collèges ainsi qu’aux baccalauréats 2009 et 2010. La mise en place de ce double discours, tout comme la valorisation à outrance des bons résultats – seuls cinq candidats ont présenté les examens du baccalauréat en 2010 – permettent sans doute de rassurer les parents de joueurs, les joueurs eux-mêmes et même la société dans son ensemble en évitant de diffuser du club professionnel l’image d’une structure visant l’excellence sportive à tout prix quelles qu’en soient les conséquences.

    68En même temps que grandit le footballeur, l’être humain murit également. Des velléités d’indépendance apparaissent alors pour les joueurs approchant la majorité et certains d’entre eux demandent à être logés hors du centre de formation, en appartement. En fonction des contrats signés et des avantages en nature accordés aux différents apprentis footballeurs, le club peut prendre en charge tout ou partie du loyer. Cette nouvelle forme d’indépendance ouvre la porte à de nouvelles tentations auxquelles le joueur se doit de résister s’il veut espérer poursuivre une carrière de haut niveau. Les soirées entre amis qui entament le temps de récupération, les sorties amoureuses qui s’éternisent, la consommation d’alcool et/ou de cigarettes sont autant de dérives possibles qui ne sont plus contrôlées par les membres du centre de formation et qui risquent de freiner la progression du jeune footballeur :

    - Quels sont les contenus incontournables en U19 ?
     - […] Après euh, c’est surtout ce qui se fait en dehors euh, ouais, parce que t’as les gamins, tant qu’ils sont au centre de formation, bah tu peux les gérer, tu sais qu’ils doivent euh, obligation de déjeuner le matin, d’aller au repas le midi et le soir. T’as la sieste obligatoire après le repas jusqu’à quinze heures donc ils peuvent pas sortir avant quinze heures, le soir ils n’ont pas le droit de sortir ou ils doivent être rentrés à dix-neuf, voilà, là, tu les gères. Tu sais qu’ils vont dormir, voilà. Par contre, et c’est ce qu’on leur dit, une fois que t’es dehors, t’es livré à toi-même. C’est vrai que t’as ton appartement, euh, t’attends que ça parce que t’en as marre d’être ici, le fait d’être dehors, de prendre ton appartement, t’as cette forme de liberté, euh, tu parlais des copines tout à l’heure euh, bah elle vient à la maison, t’as les copains, tu déjeunes plus forcément le matin parce que tu te réveilles à l’arrache et tu viens directement à l’entraînement, le midi tu manges n’importe quoi euh, tu fais plus tes siestes, le soir t’as deux, trois copains qui viennent tu te couches un peu plus tard. Pis après t’as un engrenage et pis tu te dis pu****, c’est vrai que finalement euh, bah, je vis un peu quoi, pis tu fais ça tous les jours, toutes les semaines et pis au bout d’un bout moment tu dis mais pu**** je joue plus, pourquoi ? Je suis fatigué, pourquoi ? Euh, je suis blessé, pourquoi ? Et en fin de compte, tu te rends compte, tu te rends compte, que t’as pas fait tout ce qu’il fallait. Donc on les met en garde sur ça.
    Édouard, éducateur du Sporting, U19.

    69L’accès à une certaine forme de liberté depuis longtemps souhaitée, l’indépendance et donc le relâchement des formes de contrôle par les membres du centre qu’elle induit, l’augmentation du pouvoir financier15 et la reconnaissance grandissante de l’entourage et parfois de la presse représentent autant de facteurs de risques qui fonctionnent en synergie et pouvant amener une séparation progressive ou abrupte avec le football. Dans les entretiens menés, tous les joueurs de cette tranche d’âge sont, à un moment ou à un autre, tentés ou du moins amenés à côtoyer cette expérience parfois grisante de la vie en dehors du centre de formation. L’impossibilité de prévoir si un joueur va ou non « exploser » psychologiquement et se laisser glisser dans des pratiques déviantes rend forte l’incertitude sur les carrières de joueur dans cette période de fin de formation. Dans le cadre du chapitre précédent, l’incertitude concernait la quantité de sollicitations que le corps des apprentis pouvait tolérer sans atteindre le point de rupture. Ici, nous avons tenté de questionner les aspects non physiques et un peu plus éloignés du terrain. L’incertitude concerne alors la tolérance aux privations et au contrôle sur soi dont peuvent faire preuve les jeunes joueurs de dix-sept à dix-neuf ans.

    70L’existence d’un environnement proche, solide et présent, à la fois sécurisant sans être étouffant et émancipateur sans être laxiste, constitue un levier pour mieux vivre les épreuves jalonnant les carrières des jeunes footballeurs. À ce titre, les amis, qu’ils soient présents dans le centre ou totalement extérieurs au monde du football peuvent représenter parfois un soutien important. Mais pas toujours. Envie, concurrence, jalousie font parfois des relations « amicales » un frein à l’épanouissement du footballeur. C’est de cette relation à l’autre, qui oscille entre alliance et concurrence, parfois rassurante mais aussi parfois créatrice d’incertitude, dont nous allons maintenant discuter.

    Notes de bas de page

    1 Lors d’une fête d’anniversaire de l’un de leur camarade non footballeur, les jeunes de première année se ruent sur la nourriture. « Le coach il est pas là, on peut, pis de toute façon, c’est que des bonbons ». Néanmoins certains joueurs, les plus avancés dans ce début de socialisation professionnelle refusent déjà de toucher aux friandises et se tournent vers leur propre bouteille d’eau et leur fruit pour ne pas marquer un écart trop grand entre ceux qui sont dans la fête et ceux qui en seraient exclus.

    2 Se reporter à l’extrait de Ray, joueur de l’Étoile, U18 mobilisé plus en amont dans le corps de texte. Il est exemplaire des entretiens menés avec les joueurs de cet âge. Passant très vite sur la séparation parentale, il met davantage en avant la fragilisation des relations nouées avec les amis hors du centre.

    3 Jean-Paul, joueur de la région Parisienne, est entré au centre de formation du Sporting à 11 ans. La première année, il n’est retourné que trois fois chez lui à l’occasion des fêtes de fin d’année, des vacances d’hiver et de printemps.

    4 Lire les travaux de Bruno Papin sur la gymnastique (2007), de Pierre-Emmanuel Sorignet sur la danse (2004), de Julien Bertrand sur le football (2008) qui s’inspirent du modèle de la conversion religieuse développé par Charles Suaud (1978) dans son étude sur les jeunes séminaristes pour expliquer la manière dont on devient sportif.

    5 Entretien avec Dove, éducateur du Sporting, U19.

    6 Entretien avec Rocco, éducateur de l’Étoile, U19.

    7 Cf. le cas évoqué dans le paragraphe 3.1 sur la préformation à propos de la descente dans les chambres des jeunes pensionnaires pour débusquer les cachettes de sucrerie.

    8 Sur les vingt et un entretiens menés auprès de joueurs de catégories U19 et CFA, dix-huit d’entre eux reconnaissent ajouter une séance de musculation supplémentaire le soir.

    9 Lors de nos séances d’observation et d’après les entretiens menés auprès des joueurs, nous n’avons jamais relevé la mise en place de séances de musculation supplémentaires comme étant un contenu de formation affiché explicitement.

    10 Quel que soit le centre de formation étudié, une séance d’entraînement est ajoutée entre la catégorie U17 et la catégorie U19.

    11 Alors que les avis sont partagés sur le rôle de l’école dans les catégories inférieures, les six éducateurs des clubs interrogés mentionnent tous l’insertion dans une carrière scolaire comme un frein à la réussite sportive. Notons également, par exemple sur les joueurs U19 du Sporting, que seule la moitié est encore scolarisée : quatre élèves en filière générale et quatre en filière professionnelle.

    12 Pour ne pas alourdir le propos, nous avons fait le choix de ne pas illustrer ces différentes stratégies à partir d’extraits d’entretiens. Notons que seules les stratégies mentionnées par deux acteurs différents ont été conservées ici.

    13 Au Sporting et à l’Union, les cours sont dispensés, pour certains élèves, notamment les internationaux, à l’intérieur du centre de formation. Par l’intervention d’enseignants de l’Éducation Nationale au centre de formation de l’Union et au sein d’une école privée agréée par l’Éducation Nationale en ce qui concerne le Sporting. Dans les autres cas, les élèves poursuivent leurs études au lycée.

    14 Entretien avec Michel, directeur du centre de formation de l’Union.

    15 L’annexe générale n° 1 de la Charte du Football Professionnel précise les rémunérations minimales auxquelles peuvent prétendre les joueurs en fonction du contrat signé avec le club. Le plancher est fixé pour un joueur aspirant ou apprenti à 50 points soit un salaire mensuel de 692,50 euros brut, étant entendu que le point d’indice se monte à une valeur de 13,85 euros. Lors de la signature d’un contrat stagiaire, ce salaire passe à 75 points (1038,75 euros brut) dans le pire des cas (succession classique entre les contrats apprenti et stagiaire) et à 200 points (2770 euros brut) dans le cas d’une signature anticipée d’un contrat de stagiaire d’une durée de trois ans. Le gain financier entre un contrat apprenti et un contrat stagiaire peut donc s’élever à un peu plus de 2000 euros sans la prise en compte des différentes primes de présence, de résultats, de qualification, de classement ou d’intéressement.

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    1 Lors d’une fête d’anniversaire de l’un de leur camarade non footballeur, les jeunes de première année se ruent sur la nourriture. « Le coach il est pas là, on peut, pis de toute façon, c’est que des bonbons ». Néanmoins certains joueurs, les plus avancés dans ce début de socialisation professionnelle refusent déjà de toucher aux friandises et se tournent vers leur propre bouteille d’eau et leur fruit pour ne pas marquer un écart trop grand entre ceux qui sont dans la fête et ceux qui en seraient exclus.

    2 Se reporter à l’extrait de Ray, joueur de l’Étoile, U18 mobilisé plus en amont dans le corps de texte. Il est exemplaire des entretiens menés avec les joueurs de cet âge. Passant très vite sur la séparation parentale, il met davantage en avant la fragilisation des relations nouées avec les amis hors du centre.

    3 Jean-Paul, joueur de la région Parisienne, est entré au centre de formation du Sporting à 11 ans. La première année, il n’est retourné que trois fois chez lui à l’occasion des fêtes de fin d’année, des vacances d’hiver et de printemps.

    4 Lire les travaux de Bruno Papin sur la gymnastique (2007), de Pierre-Emmanuel Sorignet sur la danse (2004), de Julien Bertrand sur le football (2008) qui s’inspirent du modèle de la conversion religieuse développé par Charles Suaud (1978) dans son étude sur les jeunes séminaristes pour expliquer la manière dont on devient sportif.

    5 Entretien avec Dove, éducateur du Sporting, U19.

    6 Entretien avec Rocco, éducateur de l’Étoile, U19.

    7 Cf. le cas évoqué dans le paragraphe 3.1 sur la préformation à propos de la descente dans les chambres des jeunes pensionnaires pour débusquer les cachettes de sucrerie.

    8 Sur les vingt et un entretiens menés auprès de joueurs de catégories U19 et CFA, dix-huit d’entre eux reconnaissent ajouter une séance de musculation supplémentaire le soir.

    9 Lors de nos séances d’observation et d’après les entretiens menés auprès des joueurs, nous n’avons jamais relevé la mise en place de séances de musculation supplémentaires comme étant un contenu de formation affiché explicitement.

    10 Quel que soit le centre de formation étudié, une séance d’entraînement est ajoutée entre la catégorie U17 et la catégorie U19.

    11 Alors que les avis sont partagés sur le rôle de l’école dans les catégories inférieures, les six éducateurs des clubs interrogés mentionnent tous l’insertion dans une carrière scolaire comme un frein à la réussite sportive. Notons également, par exemple sur les joueurs U19 du Sporting, que seule la moitié est encore scolarisée : quatre élèves en filière générale et quatre en filière professionnelle.

    12 Pour ne pas alourdir le propos, nous avons fait le choix de ne pas illustrer ces différentes stratégies à partir d’extraits d’entretiens. Notons que seules les stratégies mentionnées par deux acteurs différents ont été conservées ici.

    13 Au Sporting et à l’Union, les cours sont dispensés, pour certains élèves, notamment les internationaux, à l’intérieur du centre de formation. Par l’intervention d’enseignants de l’Éducation Nationale au centre de formation de l’Union et au sein d’une école privée agréée par l’Éducation Nationale en ce qui concerne le Sporting. Dans les autres cas, les élèves poursuivent leurs études au lycée.

    14 Entretien avec Michel, directeur du centre de formation de l’Union.

    15 L’annexe générale n° 1 de la Charte du Football Professionnel précise les rémunérations minimales auxquelles peuvent prétendre les joueurs en fonction du contrat signé avec le club. Le plancher est fixé pour un joueur aspirant ou apprenti à 50 points soit un salaire mensuel de 692,50 euros brut, étant entendu que le point d’indice se monte à une valeur de 13,85 euros. Lors de la signature d’un contrat stagiaire, ce salaire passe à 75 points (1038,75 euros brut) dans le pire des cas (succession classique entre les contrats apprenti et stagiaire) et à 200 points (2770 euros brut) dans le cas d’une signature anticipée d’un contrat de stagiaire d’une durée de trois ans. Le gain financier entre un contrat apprenti et un contrat stagiaire peut donc s’élever à un peu plus de 2000 euros sans la prise en compte des différentes primes de présence, de résultats, de qualification, de classement ou d’intéressement.

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    Juskowiak, H. (2019). Chapitre 3. Que se passe-t-il en dehors du terrain ? Impact de la formation au métier de footballeur sur les pratiques alimentaires, de sommeil et d’hygiène. In Un pour Mille. Arras: Artois Presses Université. https://doi.org/10.4000/books.apu.19435
    Juskowiak, Hugo. « Chapitre 3. Que se passe-t-il en dehors du terrain ? Impact de la formation au métier de footballeur sur les pratiques alimentaires, de sommeil et d’hygiène ». In Un pour Mille. Arras: Artois Presses Université, 2019. doi:10.4000/books.apu.19435.
    Juskowiak, Hugo. « Chapitre 3. Que se passe-t-il en dehors du terrain ? Impact de la formation au métier de footballeur sur les pratiques alimentaires, de sommeil et d’hygiène ». Un pour Mille, Artois Presses Université, 2019, https://doi.org/10.4000/books.apu.19435.

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    Juskowiak, H. (2019). Un pour Mille. Arras: Artois Presses Université. https://doi.org/10.4000/books.apu.19385
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