Introduction
p. 17-22
Texte intégral
1Soyons clair, les footballeurs dont il est question dans ce livre ne sont pas les Zidane, Messi ou Ronaldo, ces plus grandes superstars (Rosen, 1981) parfois considérées comme des « génies » (Elias, 1991) du ballon rond et qui trustent les premières pages des magazines people ou décrochent les plus gros contrats. Au contraire, nous allons essayer de comprendre comment sont fabriqués les anonymes, les substituables du football, ces joueurs que Jean-François Bourg et Jean-Jacques Gouguet (1998) nomment les « intermédiaires » ou les « porteurs d’eau » et qui se situent davantage dans le registre de la demande sur le marché du travail des footballeurs professionnels.
2À première vue, la formation au métier de footballeur professionnel proposée en France est extrêmement efficace. Lors de la saison 2009- 2010, la France occupait d’ailleurs la troisième place des pays exportateurs de joueurs dans les quatre autres principales ligues européennes derrière le Brésil et l’Argentine. En Angleterre, les cinquante et un footballeurs français constituaient même la délégation étrangère la plus conséquente reflétant ainsi « l’excellence du système de formation français » (Poli et Ravenel, 2010). Ces « bons » chiffres de la formation française ne doivent pas faire oublier, comme le montrent certains travaux en sociologie du sport sur la fabrication des footballeurs, que les parcours des apprentis footballeurs sont extrêmement sélectifs et que nombre d’entre eux ne signeront jamais leur premier contrat professionnel. On comprend alors un peu mieux le titre de l’ouvrage : sur les quelque soixante-dix mille jeunes joueurs de moins de treize ans licenciés en football lors de la saison 2015-2016, seuls soixante-dix d’entre eux deviendront, un jour, footballeur professionnel, soit un ratio proche d’« Un pour Mille ».
3Reconnu professionnel depuis 1932, le football est sans doute le sport le plus populaire en France. Il est aussi le plus organisé, le plus pratiqué au niveau fédéral, le plus exposé médiatiquement, celui qui draine le plus d’argent et entraîne le plus de dérives (Robert, 2005). Pour toutes ces raisons, la recherche sur le football est passionnante. Et comme les chercheurs ne travaillent que sur des sujets qui les passionnent (Lahire, 2011), en opérant tout de même une mise à distance gage de production de données certifiées (Bourdieu, Chamboredon, Passeron, 1968 ; Aron, 1971 ; Boudon, 1996 ; Paugam, 2010), les travaux scientifiques sur cette pratique foisonnent depuis maintenant plus d’une vingtaine d’années. Ce sont ces ouvrages et ces articles sur le marché du travail sportif, qu’ils concernent les professionnels (Poli et Ravenel, 2005 ; Schotté, 2016) ou les joueurs en centre de formation (Piraudeau, 2012), qui ont servi de cadre à nos réflexions, au même titre que les travaux sur l’histoire (Wahl et Lanfranchi, 1995 ; Wahl, 2002, Chovaux, 2004 ; Dietschy, 2014) et l’organisation du football (Faure et Suaud, 1999 ; Slimani, 2000 ; Damont et Falcoz, 2016), sur la formation des joueurs (Demazière et Csakvary, 2002 ; Bertrand, 2008 ; Gaborel, 2015), sur l’activité de travail au quotidien (Roderick, 2006 ; Rasera, 2016) ou encore sur les procédures de reconversion (Berthoud et Poli, 2011 ; Rasera, 2014).
4Le présent ouvrage n’a été possible que parce que tous ces travaux antérieurs ont existé avant lui. Engagé dans une logique à la fois d’accumulation et de précision des connaissances, nous considérons, avec Kuhn ([1962], 2008) que « la science normale, cette activité consistant […] à résoudre des énigmes, est une entreprise fortement cumulative qui réussit éminemment à remplir son but : étendre régulièrement, en portée et en précision, la connaissance scientifique ». Cela ne veut pas dire que notre travail de recherche sera supérieur. Il n’a d’autre prétention que d’offrir un filtre de lecture différent sur un objet similaire : « les progrès du savoir sont essentiellement la transformation d’un savoir antérieur » (Popper, [1973], 1989).
5Cet ouvrage est la version remaniée d’une thèse sur la (pré) formation des footballeurs professionnels dirigée par Messieurs Demazière et Nuytens soutenue en 2011 (Juskowiak, 2011). Il repose sur plusieurs techniques articulées : l’étude d’un ensemble de textes encadrant l’accès au métier de footballeur professionnel (Charte du Football Professionnel1, Statuts et Règlements de la Fédération Française de Football (FFF)2, règlements intérieurs de clubs), l’analyse de plusieurs biographies commercialisées de sportifs de haut niveau (Juskowiak et Nuytens, 2014), le traitement statistique des cohortes de joueurs en formation de douze (U13) à dix-huit ans (U19)3 pour les saisons 2005-2006 à 2009-2010 dans les différentes structures de formation observées4 (données saisies et traitées, n = 500) et enfin l’analyse qualitative de 90 entretiens menés auprès de formateurs (n = 30), de joueurs en formation (n = 30) et de joueurs ayant quitté les filières d’accès au haut niveau à différents moments (n = 30)5 complétée par l’observation in situ de séances d’entraînement (n = 50) et deux périodes d’immersion en club. Que le lecteur ne soit pas surpris ici, les noms des entraîneurs, des joueurs et des clubs ont été modifiés. Ces derniers sont devenus le Sporting, l’Union et l’Étoile. L’anonymisation des sources en cas de diffusion non-académique était une des conditions pour mener à bien l’enquête : elle permet de libérer la parole dans un monde professionnel où tout dérapage peut porter préjudice à la carrière des individus. L’autre avantage de l’anonymat est qu’il permet de prendre du recul par rapport au contexte singulier dans lequel s’est déroulée la recherche, l’hypothèse étant que la mise à distance des spécificités locales et des configurations individuelles singulières facilite une transposition des connaissances apportées par ce travail sur le football à d’autres environnements et à d’autres pratiques sportives.
6Une seconde série d’entretiens (n = 9) et d’observations (n = 12), qui pourrait s’apparenter à un suivi de cohorte, a été réalisée sur les cinq années suivant le premier recueil. Pour l’ensemble des acteurs sollicités, les entretiens réalisés s’organisent en deux dimensions – la première plutôt biographique (Demazière et Dubar, 1997) et la seconde davantage compréhensive (Kaufmann, 1996) – et questionnent les thématiques de l’entrée dans l’activité, de l’évaluation et de la sélection, de l’activité au quotidien dans et en dehors du football, ou encore des perspectives de carrières, ce que Hughes nomme « anticipation des carrières » et qui constitue, selon lui, l’un des « quatre éléments de base de l’identité professionnelle » (Dubar, 2000 [1991]). Ces items, retenus notamment à partir de la littérature sur la socialisation sportive et professionnelle, répondent à la mise en évidence de moments et d’éléments clés qui construisent les carrières des apprentis footballeurs. Ils permettent d’approcher, au travers des discours, les représentations des acteurs, leurs conditions de structuration et de mise en œuvre. Chaque discours, d’abord replacé dans son contexte d’énonciation (carrière antérieure, statut et rôle du locuteur, relations connues avec les autres acteurs de l’enquête, etc.), a ensuite été, dans un souci de certification des données, confronté à ceux des autres joueurs et/ou entraîneurs. Mais se fier uniquement aux discours des différents acteurs impliqués dans le processus de fabrication de cette forme d’excellence corporelle (Defrance, 1987), même en les confrontant les uns aux autres, ferait du chercheur le simple passeur du discours indigène (Demazière, 2007). C’est la raison pour laquelle ils ont été systématiquement renvoyés aux observations effectuées lors des séances d’entraînement ou des périodes d’immersion. Ces observations étaient centrées à la fois sur les techniciens (préparation et organisation des séances, feed-back verbaux donnés aux apprentis, bilans de séances, réunions du staff technique, etc.) et les joueurs (attitudes et comportements pendant les séances d’entraînement, les matchs, fréquentation des différents espaces du centre de formation). La spirale de l’analyse (Blanchet et Gotman, 2005) qui s’organise alors par le croisement des points de vue indigènes, des positions objectives des individus, et des pratiques réelles des enquêtés ainsi que par le frottement aux concepts sociologiques (Nuytens, 2011) issus notamment de l’interactionnisme symbolique, permet alors de mieux comprendre comment se structurent les carrières (Becker, 1963 ; Hughes, 1996) des jeunes footballeurs et d’objectiver l’incertitude qui pèse sur leurs trajectoires.
7Croiser, comparer, recouper ce que disent les entraîneurs – et les joueurs – avec ce qu’ils font vraiment au quotidien en enquêtant dans différents centres de formation, conduit à questionner l’unicité du modèle de formation « à la française » (Slimani, 2002). Cela permet de débusquer les éventuelles variations en fonction des lieux dans lesquels elle se déroule et des acteurs qui la mettent en œuvre. C’est sans doute pour cela que la fabrication des footballeurs décrite et analysée dans ce livre paraîtra au lecteur très contextualisée, voire « localisée » par certains traits. Beaucoup plus incertaine aussi. Et ces « zones d’incertitude » (Crozier et Friedberg, 1977) pour le joueur concerne d’abord la manière dont son corps va supporter l’exigence d’une telle formation (Chapitre 2). Le risque du plafonnement des qualités physiques, la menace de stagnation des apprentissages moteurs, la blessure sont autant de registres sur lesquels le joueur n’a que peu de pouvoir. Le doute qui l’habite est tout aussi grand quant à sa capacité à tolérer, tout au long de cette formation sélective, longue et étagée (Chapitre 1), les modifications qu’il devra consentir sur l’alimentation, le sommeil, la gestion de son temps libre (Chapitre 3), sur son style de jeu, sur les rapports qu’il entretient avec sa famille, ses amis, les autres joueurs en formation (Chapitre 4).
8L’incertitude dans la formation au métier de footballeur ne provient pas que de la remise en question des aptitudes du joueur. Elle se construit également à partir des nombreuses évaluations mises en place par les encadrements techniques des clubs (Chapitre 5) qui cherchent à s’assurer constamment, à travers les progrès de leurs joueurs, de la valeur sportive et donc économique de leurs pensionnaires. Mais dans l’évaluation des apprentis footballeurs, les éducateurs en place se retrouvent confrontés à un paradoxe entre le court et le long terme, où la volonté de formation de jeunes joueurs amenés à fréquenter la catégorie supérieure ou le monde professionnel s’oppose à l’évaluation immédiate de leurs pratiques professionnelles à travers les résultats de leurs équipes respectives lors des compétitions du week-end. Leurs pratiques d’évaluation et de sélection qui oscillent entre ces deux logiques irréconciliables brouillent alors les caractéristiques de ce que doit être un « bon » joueur. Comme nous pourrions le dire en se référant à Menger qui travaille le concept d’incertitude dans le monde de l’art, les éducateurs en centre de formation n’ont pas « de preuve absolue de la présence ou de l’absence de talent, parce [qu’ils] ne sav[ent] pas exactement ce qu’est le talent, parce parce [qu’ils] ne sav[ent] pas le mesurer indépendamment de ce qu’il produit ». (Menger, 2009). Et d’ajouter plus loin « mesurer la valeur [ici des joueurs] n’est pas un processus naturel et simple qui serait doté d’une objectivité incontestable ». Ce sont donc moins les qualités réelles que les qualités perçues et attribuées par les entraîneurs qui permettent à un apprenti footballeurs de gravir les échelons et d’être étiqueté comme un potentiel joueur professionnel de football.
9Les critères d’évaluation étant donc dépendants de l’individu qui les édicte et qui les fait vivre, l’incertitude chez les joueurs en formation est permanente. L’une des stratégies adoptées par les jeunes joueurs pour tenter de la limiter est de s’investir corps et âme (Wacquant, 2000) dans leur formation. Si rien ne garantit que cette stratégie sera effectivement efficace au plan du développement personnel et permettra de se faire repérer par l’éducateur de la catégorie, elle donne au moins l’impression de n’avoir rien à regretter en cas d’échec. Mais investir sur soi laisse moins d’occasions d’investir dans la relation avec l’autre. Et comme les apprentis footballeurs sont conscients que les places à haut niveau valent cher, la formation au métier de footballeur individualise et produit des égos plutôt que des collectifs. Cet investissement intense prend également énormément de temps et d’énergie et ne laisse que peu d’occasions d’imaginer d’autres stratégies de réussite, ou de contestation du modèle de formation en place d’ailleurs. Si l’on ajoute que la plupart des jeunes apprentis footballeurs développent progressivement un rapport distant avec l’Institution scolaire, on comprend alors que, privés des moyens intellectuels de lutte, privés de conscience collective et privés de temps et d’énergie pour réfléchir, les jeunes joueurs engagés dans cette formation d’excellence ne remettent que très rarement en cause le modèle qui leur est proposé.
10Ils entrent alors dans le moule, deviennent dociles. Et la formation des footballeurs français sélective, longue, exigeante, intense, organisée, concurrentielle aboutit à un effet pervers : alors qu’elle est censée fabriquer une élite sportive et que les élites se démarquent, par essence, grâce à leur capacité de création et d’innovation (Heinich, 2005), le monde du football construit au terme de presque dix ans de fabrication de haut niveau, des substituables, des joueurs identiques, qui certes, courent vite, longtemps, et qui sont capables de respecter un placement tactique, mais qui se ressemblent. Et qui sont également incapables d’innovation, de création ou encore d’exploser les cadres établis. Alors que dans les mondes de l’art, l’entorse au modèle et l’exception sont la norme (Mauger, 2006), dans le cas de la formation au métier de footballeur, l’exception serait de ne pas être dans la norme (Becker, 1963). C’est en tout cas, jusqu’à preuve du contraire, la stratégie la moins risquée pour réussir sa carrière de footballeur.
Notes de bas de page
1 Notamment le Titre II « Centres de formation des clubs professionnels », le Titre III « Les joueurs » et le titre III « Statut des éducateurs du football ».
2 Notamment le « règlement des pôles Espoirs et des sections sportives scolaires Élite ».
3 Depuis la saison sportive 2009-2010, dans un objectif de prise en compte des rythmes scolaires mais surtout pour une harmonisation des catégories au niveau européen, les catégories en football sont exprimées en U (comme Under). Par exemple, pour la saison 2015-2016, les enfants nés en 2001 seront considérés comme des U15.
4 Trois centres de formation de clubs professionnels de football ainsi qu’un centre fédéral de préformation : l’hypothèse retenue étant que la variété des lieux d’analyse, tout en permettant la comparaison (Vigour, 2005), autorise davantage la montée en généralité que l’étude d’une seule structure au contexte nécessairement singulier.
5 À différents moments du processus de formation mais également dans des laps de temps différents après l’éviction pour tenter de limiter les effets induits par le phénomène « d’illusion biographique » (Bourdieu, 1986), qu’ils soient liés aux états émotionnels des acteurs (si l’entretien est effectué juste après la sortie) ou aux effets de mémoire (si la durée entre l’exclusion et l’entretien est importante).
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