Préface

Jean-Paul Callède

p. 9-16


Texte intégral

1Le « grand public », dont les jeunes gens, est tour à tour admiratif, étonné, voire scandalisé par les salaires et autres avantages financiers que perçoivent les vedettes du football professionnel. Évidemment, ces changements d’humeur et d’opinion sont associés à des événements précis. Victoire, but qui sauve un match ou une saison, but concédé qui ruine les espoirs de qualification, mais aussi manque de combativité, querelles d’ego, mésententes sur le terrain, propos inconvenants… C’est oublier d’une part que le salaire des autres footballeurs professionnels, qui constituent l’essentiel de l’effectif d’un championnat national, n’atteint pas de tels sommets et, d’autre part, que le chemin qui mène à l’accès au football professionnel est à la fois long et semé d’incertitudes, tout au long d’un parcours dont les étapes à franchir sont difficiles. En outre, la sélection des meilleurs apprentis footballeurs devenus au fil des saisons de sérieux postulants à une carrière professionnelle est impitoyable. « Un pour mille », titre Hugo Juskowiak pour son ouvrage qui entend orienter l’attention du lecteur sur « l’incertitude de la formation au métier de footballeur professionnel ». Comment un jeune qui aime le football, sans doute déjà talentueux, peut-il s’engager dans une voie aussi étroite et hasardeuse ? Le sociologue ambitionne d’apporter des éléments de réponse convaincants.

2Pour autant, est-il encore possible de faire preuve d’originalité en abordant cette réalité sous l’angle des sciences de l’homme et de la société ? D’entrée de jeu, Hugo Juskowiak rappelle que, « depuis maintenant plus d’une vingtaine d’années », ouvrages et articles savants foisonnent chez les historiens et les sociologues, qui portent sur « le marché du travail sportif ». Soit une entreprise collective de longue haleine, qui cumule une production de connaissances utiles, et peut-être indispensables pour ne pas s’en tenir à propos du football à ce que certains essayistes considèrent comme une simple composante envahissante de la « société du spectacle ». À l’échelle de la France, l’auteur nomme les spécialistes du domaine, date précisément leurs productions et mentionne celles-ci dans la bibliographie générale.

3Quelle est la singularité de la recherche développée par Hugo Juskowiak ? Rappelons tout d’abord qu’il s’agit, à l’origine, d’une thèse de sociologie dirigée par Messieurs Didier Demazière et Williams Nuytens, soutenue en STAPS, à l’Université d’Artois (2011). Le sous-titre était plus large : « Éléments de sociologie de la formation au métier de footballeur ». Dans le présent livre, il s’agit de prendre pour fil conducteur le concept d’incertitude, ce qui conduit l’auteur à réorganiser l’architecture d’ensemble du mémoire initial et à adopter un point de vue jugé pertinent. Voilà bien une première originalité de cette entreprise de réécriture sociologique, avec la livraison d’un ouvrage qui préfigure sans doute une nouvelle façon d’aborder le processus de formation et d’accès au travail sportif, à propos du football, dans le contexte national.

4Pour traiter du thème annoncé, cinq chapitres constituent l’architecture d’ensemble. Il s’agit de mises en perspectives engagées sous un angle spécifique qui, à terme, restituent les caractéristiques d’un « monde particulier ». Un premier chapitre s’intéresse aux structures organisationnelles qui accueillent les jeunes postulants pour les conduire jusqu’aux portes du professionnalisme. Ces structures dispensent une formation hyper organisée et hyper sélective. Rien n’est laissé au hasard, et pour autant, l’incertitude quant à l’avenir de chaque jeune devient omniprésente. Un ensemble de cartes permet de découvrir le maillage territorial de ces structures. Le chapitre suivant s’intéresse à la fabrication d’un corps de footballeur envisagé sur ses terrains d’exercice. Cet intense « apprentissage physique, technique et tactique » ajoute à la rupture consommée du jeune apprenti footballeur avec les rêves du début. Il lui faut désapprendre tout son « savoir antérieur », à la façon d’un rite de passage. De façon intelligente, l’auteur montre que l’encadrement exige beaucoup de lui, à commencer par des acquisitions relatives aux techniques du corps dont la maîtrise permet d’enrichir des aptitudes cognitives, ainsi que les formateurs les envisagent. C’est ce processus d’incorporation qui constitue, dans un même mouvement, pourrait-on dire, le « corps propre » du sujet et l’environnement qui s’y rapporte. On retrouve ici les fortes intuitions d’un Maurice Merleau-Ponty auxquelles Pierre Bourdieu a su apporter une lisibilité sociologique : le corps comme puissance motrice, puissance d’action et comme moyen d’installation dans le monde… Par des apprentissages répétés jusqu’à leur maîtrise, le corps façonne le sujet, ici l’apprenti footballeur, en l’engageant dans une expérience vécue inédite. Mais là encore, cette expérience très cadrée, qui donne l’impression de comporter une part de « dressage » corporel, entretient l’incertitude des lendemains. Le troisième chapitre nous fait quitter les terrains d’exercice de l’apprenti footballeur qu’on retrouve dans ses rapports avec d’autres sphères de préoccupations. Il lui faut d’abord surmonter l’épreuve de la séparation familiale, qui est plus ou moins radicale. Les liens d’amitié avec l’extérieur s’estompent sans qu’ils puissent être remplacés par des liens de même nature au sein de la structure de formation. Il s’agit également de maîtriser l’articulation entre le projet sportif et l’obligation scolaire. Le « manque de temps » pour concilier de façon satisfaisante ces différentes obligations peut poser problème. Tout aussi importantes, les pratiques alimentaires, la régulation du sommeil et l’hygiène sont indispensables à la fois comme principes constitutifs de la formation et comme conditions requises à la formation au métier de footballeur. Se forger « un mental » à toute épreuve semble être la seule issue possible. Le chapitre qui suit élargit la perspective en posant la question du rapport à l’autre qui, dans un espace concurrentiel d’apprentissage d’un sport collectif, introduit nécessairement une ambivalence. Pour ces « associés rivaux », la confiance y est relative. Chaque aspirant footballeur est à la fois placé en situation de coopération et de concurrence, sous l’œil de ceux qui les évaluent, les classent et les notent. Ces derniers eux-mêmes, préparateurs physiques, éducateurs, sont placés dans une situation analogue. Enfin, un cinquième et dernier chapitre se centre sur l’évaluation, omniprésente dans la formation au métier de footballeur professionnel : mesures sur le corps, résultats aux tests physiques, résultats sur le terrain doublés d’une appréciation subjective… En fonction des structures, les attentes au regard des résultats en compétition peuvent varier. Quant à l’incertitude, elle est omniprésente, peut affecter les procédures de sélection et d’éviction, donc les jeunes en formation mais aussi l’encadrement, selon la double contrainte du court et du long terme. Dans ce « petit monde » où tout se mesure, s’évalue, de manière à réduire l’incertitude et à étayer les décisions, les figures de l’incertitude sont omniprésentes.

5Pour chacun des chapitres, Hugo Juskowiak souligne des caractéristiques propres aux classes d’âge, aux types de structures et aux convictions, intactes ou émoussées, des jeunes impétrants et des éducateurs. À chaque étape de la formation, le cadre et les habitudes de vie sont progressivement intégrés mais selon des modalités d’incorporation différentes. Et en face de ce type de constat, l’auteur propose toujours un jeu d’hypothèses qui éclaire sur la compréhension des faits observés ou des commentaires recueillis.

6L’originalité supplémentaire de l’ouvrage est bien d’interroger cette incertitude, à l’exemple d’un fil conducteur d’analyse des pratiques, des attitudes et des points de vue, qui est récurrente chez ces jeunes footballeurs en formation. Elle peut prendre des aspects plus dramatiques en cas de méforme persistante ou de blessure qui éloigne des terrains de la pratique. En outre, sur les nombreux extraits d’entretiens utilisés et commentés par l’auteur, la part des jeunes identifiés accompagnée de la mention « exclu en… » (en U16, en CFA…) est là pour nous rappeler la réalité de l’éviction dans le processus de formation. Elle est également présente dans l’encadrement qui doit réaliser, à sa façon, des objectifs attendus. Le système concurrentiel est total, pourrait-on dire. Et il arrive que certains, jeunes joueurs ou cadres, soient amenés à surjouer les rôles attendus.

7Hugo Juskowiak considère que la double base comparative sur laquelle reposent ses analyses, d’une part synchronique avec quatre structures de formation et une série d’entretiens conséquente (90 au total), d’autre part diachronique avec le traitement statistique des cohortes de joueurs en formation, et en distinguant deux périodes d’immersion en club, portant sur trois groupes d’âge, est susceptible de nous renseigner sur ce qui peut se passer dans d’autres sports. Sans doute, et probablement en y apportant quelques aménagements, compte tenu de la réalité du football professionnel, en France, et du niveau de structuration des itinéraires de formation, par rapport à d’autres disciplines sportives.

8L’idée est intéressante, mais sans doute trop ambitieuse, sur le plan scientifique, en l’état actuel des travaux et des connaissances disponibles. Pour autant, il est fécond de se risquer « au frottement des concepts sociologiques », évoqué par l’auteur dès l’introduction, empruntant ici une expression à Williams Nuytens. Plusieurs concepts-clés, plusieurs outillages conceptuels précisés à partir d’un concept central sont employés en sociologie pour rendre compte de ce qu’on peut appeler des « attitudes » ou bien des « itinéraires », des cheminements personnels avec des individus qui disposent d’une latitude d’action très variable en fonction des attentes organisationnelles, contextuelles, interpersonnelles, etc. Indiquons, pour illustration, quelques chantiers intéressants, dont certains sont encore à l’état d’ébauches. Les uns s’appuient sur des dispositions individuelles, les autres sur des trajectoires de vie.

9Avec Gilles Ferréol, nous avons suscité un rassemblement, sous la forme d’une journée d’étude tenue en septembre 2015, portant sur le thème de l’engagement sportif juvénile dans le haut niveau (Callède et Ferréol, 2016). Pour l’occasion, Bruno Papin a revisité les données factuelles tirées de sa thèse publiée en 2007, sous l’angle de l’engagement, en intégrant les données d’une étude longitudinale récente débutée en 2014. Il examine, en tant que processus vocationnel, l’engagement sportif de haut niveau dans la gymnastique artistique et sportive. Cette sociologie de la vocation s’inspire des travaux de Charles Suaud. Anne-Sophie Gaborel, qui a soutenu une thèse sur le centre de formation du Football-Club de Sochaux-Montbelliard (2015), interroge « le parcours d’engagement des jeunes apprentis footballeurs » dans ce qu’elle nomme « l’avant carrière ». Pour ce faire, elle mobilise le concept de reconnaissance emprunté à Axel Honneth comme moteur de l’engagement sportif (Honneth, 2002). Au cours du séjour en centre de formation, le désir de reconnaissance continue d’agir comme un facteur d’engagement dans la discipline. La lutte pour la reconnaissance est quasi permanente. En cas de déconvenue, les choses sont difficiles à accepter pour les jeunes lorsqu’ils se voient refuser l’accès au haut niveau. L’échec du « projet sportif » introduit une faille narcissique difficile à surmonter. Sylvaine Derycke, pour sa part, aborde le quotidien des athlètes hébergés à l’INSEP et engagés dans le haut niveau, ceci dans le prolongement de sa thèse (2016). La « fabrique » de l’engagement repose sur une « injonction institutionnelle à l’ascétisme », expression empruntée à Murielle Darmon, cette injonction organisationnelle est intériorisée et son action relève du libre arbitre. C’est ce point d’ancrage qui rend acceptable, chez les athlètes, une expérience physique extrême. Expérimentation de soi, redéfinition du plaisir, « dualisme » corps/esprit et états modifiés de conscience cimentent ce « y croire » ouvert sur les échéances du calendrier des compétitions.

10Il est possible de modifier la perspective d’approche en se proposant d’examiner le concept de « parcours » qui intéresse certains sociologues (Bessin, 2009). Ce concept peut s’appliquer aux itinéraires qui caractérisent la formation des jeunes footballeurs. Ce sont les structures qui tracent ces trajectoires où la norme est de répondre aux attentes des agents d’encadrement et des directions. Les jeunes en formation vivent dans l’incertitude de pouvoir parvenir au terme des objectifs fixés. Ces structures sont des isolats organisationnels qui opèrent à l’opposé d’un prétendu déclin des institutions. Les parcours de vie y sont définis par les structures de formation et leurs contraintes normatives. Ces aspects sont largement développés par Hugo Juskowiak, et « se forger un mental à toute épreuve », que l’auteur ne manque pas de souligner, correspond à une dimension autoréflexive, lorsque le produit des déterminations organisationnelles génère une élaboration personnelle. Ces parcours (de vie) peuvent être également abordés à partir des « récits de vie ». Le procédé est pertinent mais il semble se situer dans une position intermédiaire entre la démarche qualitative et celle se voulant quantitative, entre la micro et la macrosociologie, de façon à circonscrire ces « mondes sociaux » singuliers (Bertaux, 1997) que sont ici les centres de formation au haut niveau sportif et/ ou les parcours d’excellence vécus dans ce domaine.

11Il est possible de s’en remettre aussi à la mobilisation de concepts sociologiques plus éprouvés, comme celui de socialisation. Pour autant, dans ce vaste éventail de productions sociologiques traitant de ce concept, nous savons qu’il existe des divergences de vues et des conflits de paradigmes (Dubar, 2000, rééd.) Ces prises de position contrastées s’accordent au moins sur le fait que le « système » ne peut être séparé des acteurs qui le constituent, au point de l’accommoder par leur action individuelle ou collective, quand ce n’est pas l’inverse qui se passe, lorsque la structure est en mesure de modeler des comportements attendus. Dans le second cas, le niveau de pertinence des approches constructivistes et interactionnistes est moindre, sachant qu’il s’agit, dans le domaine considéré, d’une socialisation d’exception.

12On pourrait accomplir ainsi tout un travail collectif de confrontation dialoguée et argumentée. Voilà bien le franchissement de l’étape sociologique supplémentaire qui se précise à la lecture de l’ouvrage signé par Hugo Juskowiak. Soit un troisième niveau dans l’originalité qu’on doit accorder à son livre. L’incertitude est ce qui accompagne la formation du jeune footballeur aspirant à intégrer le monde des « pros ». À la fois catégorie d’observation, élaboration conceptuelle et axe méthodologique, cette référence heuristique est à mettre en perspective avec d’autres opérations, parmi lesquelles celles évoquées à l’instant (autour de « vocation », « reconnaissance », « injonction institutionnelle » réappropriée, « parcours » de vie, mode de « socialisation ») ou bien : « expérience », « risque » (sociologie du…), « pari » sur l’avenir, « vulnérabilité », etc. Il faudra confronter ces concepts, qui peuvent être plus ou moins éclairants en fonction du « moment » considéré, séquence spécifique dans un échelonnement des âges allant de 12 à 20 ans, avec des sports qui ont chacun une originalité complexe (« propriétés internes », selon le vocable de Pierre Parlebas, sport collectif ou individuel, à maturité précoce ou tardive, pratique masculine ou féminine, niveau de développement social et de démocratisation de la discipline, degré de professionnalisation, opportunités de reconversion variables). Sans perdre de vue deux autres aspects : d’une part, le « statut » de l’enquêteur/enquêtrice (jeune homme/jeune femme ; niveau de familiarité avec le sport concerné…), d’autre part, l’articulation entre les concepts- clés et des concepts placés en connexité comme l’autorité, l’identité, l’amitié, la déviance, pour nous en tenir à ces quelques points.

13C’est en cela que l’ouvrage publié par Hugo Juskowiak est original dans sa démarche, à rapprocher de travaux universitaires récents, des thèses en l’occurrence, qui ouvrent sur de nouveaux horizons sociologiques, à propos des espaces de formation des jeunes au haut niveau sportif, dans diverses disciplines. Tel est le débat qui se précise, indispensable à l’enrichissement des connaissances sociologiques.

Bibliographie

Références bibliographiques de la préface

Bertaux Daniel, Les Récits de vie. Perspective ethno-sociologique, Paris, Nathan, 1997.

Bessin Marc, « Parcours de vie et temporalités biographiques : quelques éléments de problématique », Informations sociales (Parcours de vie et Société), 2009, 6 (156), p. 12-21.

Callède Jean-Paul et Ferréol Gilles (dir.), L’engagement sportif au prisme des sciences sociales, Louvain-la-Neuve, EME Éditions, 2016 (206 p.).

Derycke Sylvaine, « La quête de l’excellence : engagement et transformation. Enquête auprès de sportifs de haut niveau en athlétisme à l’INSERM », op. cit., p. 59-72.

Gaborel Anne-Sophie, « La reconnaissance comme moteur de l’engagement sportif : le cas des aspirants footballeurs », op. cit., p. 35-44.

Papin Bruno, « Les engagements sportifs de haut niveau comme processus vocationnel. Le cas de la gymnastique artistique et sportive », op. cit., p. 45-57.

Références bibliographiques complémentaires

Derycke Sylvaine, Du croire en milieu sportif. Immersion réflexive à l’Institut national du Sport, de l’Expertise et de la Performance auprès de sportifs de haut niveau en athlétisme, Thèse de doctorat sous la direction de Danièle Hervieu-Léger, EHESS, Paris, 2016.

Honneth Axel, La lutte pour la reconnaissance, trad. fr., Paris, Le Cerf, 2002 (1re éd. en allemand : 1992).

Les quelques autres références mentionnées figurent dans la bibliographie de l’auteur.


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