Note méthodologique, dans le reflet du miroir colonial
p. 23-26
Texte intégral
« Cette histoire est complexe et ne peut ignorer un passé proche marqué du sceau de la colonisation et des guerres douloureuses, un passé qui peine à passer car il ne cesse de se recomposer en devenant un enjeu politique du temps présent. Le passage par l’histoire s’avère plus que nécessaire pour offrir des outils à la compréhension de ce passé commun pluriséculaire ou le soustraire aux thuriféraires du choc des civilisations et aux instrumentalisations »1.
Oissila Saaidia, historienne
1Ici s’achève un voyage au long cours : entamé en 2005 grâce à une allocation de recherche, soutenu en 2009 pour une thèse de doctorat, repris et approfondi en 2018 et 2019 et enfin publié en 20212. Au fil des pages, derrière chaque ligne, l’ambition de cette mise en récit est de ne pas succomber aux délices des fausses évidences pour relier les expériences vécues et comprendre les changements. La réécriture nostalgique de l’histoire faisant du football algérien un élément idyllique d’un métissage culturel témoignant d’une certaine harmonie interethnique de l’Algérie coloniale aurait été un piège3. Volontairement, une place importante est consacrée à la Guerre d’Algérie dont les plaies saignent encore aujourd’hui. Avec l’époque ottomane, cette période constitue le socle du roman national algérien et des publications historiques. Elle concentre l’attention du FLN y puisant sa légitimité4. Comme l’explique l’historien Patrick Boucheron,
art des discontinuités, l’histoire tient table ouverte à tous ceux qui ont faim de savoir. […] L’historien doit de temps à autre savoir « casser l’ambiance » pour être efficace en termes d’émancipation critique.5
Son impossibilité d’être objectif n’entraîne pas la renonciation à l’impartialité et un effort de vérité. Comme passeur, il doit ouvrir en grand les fenêtres de l’espace et les portes du temps6. Le parti pris est aussi d’engager un dialogue réflexif, documenté et critique avec le passé mais aussi ouvert à d’autres sciences sociales. En effet,
avec le sport, les problématiques historiennes et la sociologie se mêlent dans l’analyse des conditions d’émergence d’espaces sociaux suffisamment unifiés pour que l’on puisse y situer les positions occupées par les acteurs, leurs compétitions et leurs trajectoires.7
2Plus fécond que celui de « carrière », cantonné au secteur professionnel et à un seul cheminement sectoriel, ce concept peut être défini comme un ensemble de parcours simultanés ou successifs dans divers cadres institutionnels, dans différents champs de l’espace social qui sont eux-mêmes en perpétuel changement8. En rupture avec le mythe du héros sportif et toutes les formes journalistiques d’hagiographie, les footballeurs professionnels algériens sont considérés comme des êtres sociaux9. Il s’agit d’étudier ce qui se cache derrière la façade de leur statut social : leurs histoires personnelles, familiales et sociales10. Cela semble d’autant plus crucial que les minorités sportives restent négligées dans l’historiographie traditionnelle11. Après la constitution d’un cadre théorique international et l’identification de centaines de footballeurs algériens, la reconstruction de la complexité, manifeste ou voilée, de leurs parcours d’immigrés implique de relever un défi empirique. Pendant des années, plusieurs dizaines de milliers de kilomètres sont parcourus, éprouvant sans relâche de nombreux transports : avion, bateau, train et automobile.
3Pour aboutir à une prosopographie ou biographie collective de ces sportifs demeurés longtemps à la marge et percer leurs secrets, cet ouvrage s’appuie sur un corpus de matériaux inédits et diversifiés12. Ils sont recueillis et interprétés thématiquement en France et en Algérie. Face à l’indigence des archives fédérales dans ces deux pays, les sources écrites s’appuient sur les principaux périodiques généralistes et sportifs français et algériens ainsi que les publications de l’Amicale des Algériens en Europe. Avec les archives privées des footballeurs interrogés, l’investigation se poursuit principalement au Musée de la Préfecture de Police de Paris, au Centre Culturel Algérien de Paris, au Centre des Archives d’Outre-Mer d’Aix-en-Provence, aux Archives Nationales du Monde du Travail de Roubaix, au Musée des Verts de Saint-Étienne, aux Archives Nationales d’Alger, au Centre d’Études Olympiques de Lausanne et au Centre de Documentation de la Fédération Internationale de Football-Association à Zürich. Ainsi, malgré la difficulté de l’a posteriori causée par la plasticité de la mémoire, la relation d’entretien, l’illusion biographique, la valeur fluctuante de la source dans le temps et les critiques d’exactitude et de sincérité, les sources orales se composent d’une soixantaine d’entretiens13. D’une durée moyenne respective de trois heures, ils sont menés en Algérie, Angleterre et France auprès de footballeurs nés entre 1914 et 1985. Ces sportifs ont pour points communs d’être Algériens, issus de familles musulmanes et d’avoir tous évolués dans le Championnat de France professionnel de première ou de seconde division. La quasi-intégralité des survivants de l’Équipe du FLN est concernée. Ces joueurs constituent une élite, c’est-à-dire une minorité consciente de ses valeurs et de ses intérêts, facilement repérables sur la base exclusive de ses performances14.
4Grâce à un pacte biographique scellé avec les protagonistes ainsi que l’utilisation d’un seul guide d’entretien, l’approche « récits de vie » met en rapport plusieurs témoignages sur la même expérience15. Elle permet ainsi, d’après le sociologue Daniel Bertaux, de « dépasser leurs singularités pour atteindre, par construction progressive, une représentation sociologique des composantes sociales et collectives de la situation16 ». L’objectif est de comprendre et de recouper des trajectoires susceptibles de souligner d’éventuelles permanences et transformations historiques au-delà du seul plan sportif. Le caractère approfondi des entretiens, intégralement retranscrits, autorise également à préciser la trame institutionnelle sur laquelle se sont construites ces trajectoires, comme de mieux examiner les sociabilités spécifiques qui animent le milieu des footballeurs professionnels. Loin d’être enfouis et endormis, leurs souvenirs occupent le devant de la scène. Dans cette perspective, pour identifier des réseaux d’appartenance et des engagements communs, ces entretiens sont complétés par une quarantaine d’autres auprès de personnalités proches à des degrés divers des footballeurs retrouvés : famille, entraîneurs, équipiers et journalistes.
5Le choix d’écrire une histoire « par en bas » nécessite dans la durée, à la manière d’un artisan, de procéder par traces et de donner la parole à un maximum de protagonistes de cette épopée souvent invisibles dans le récit historique dominant17. Afin de reconstituer les faits, l’enquête de terrain a lieu en France et quatre mois en Algérie, avec pour principale base un logement mis à disposition par le Centre Culturel Français d’Alger, près de la Grande Poste, au cœur historique de la ville. D’innombrables taxis collectifs sont empruntés vers Médéa, Mohammadia, Mostaganem, Oran, Saïda, Sétif, Tiaret et Tizi-Ouzou, donnant à cette recherche un inoubliable goût d’aventure initiatique, soumise aux « galères ». En terre étrangère, le manque de considération des officiels, les appels téléphoniques sans réponse et les rendez-vous non honorés suscitent l’inquiétude. Elle contraste avec l’hospitalité sincère des champions. Il faut alors tenter d’apprivoiser la culture du secret comme mode de fonctionnement de la société algérienne dont parle Benjamin Stora :
secret né dans la clandestinité politique contre le système colonial ; secret légitimé par la guerre anticoloniale ; secret perpétué au sommet du pouvoir dans la grande tradition des partis uniques.18
6Une attention est aussi portée au discours nationaliste de certains joueurs, parabole de celui d’un régime politique en panne sur la révolution algérienne, auquel ils sont sommés d’adhérer. Il relève parfois de la pure langue de bois patriotique et des espoirs évanouis.
Notes de bas de page
1 Oissila Saaidia, « Une histoire passion qui ne cesse de se réinventer », Programme des rendez-vous de l’Histoire du Monde Arabe, Paris, 2018, p. 6.
2 Stanislas Frenkiel, Des footballeurs professionnels algériens entre deux rives, travailler en France, jouer pour l’Algérie 1954-2002, Thèse STAPS, université Paris-Sud, 2009.
3 Philip Dine et Didier Rey, « Le football en guerre d’Algérie » art. cité.
4 Hassan Remaoun, Dictionnaire du passé de l’Algérie, de la préhistoire à 1962, Oran, CRASC, 2015.
5 Patrick Boucheron, Ce que peut l’histoire, leçon inaugurale du Collège de France, Paris, Fayard, 2015, p. 36-62.
6 Patrick Clastres, « Enseigner l’histoire de France au miroir du sport », Historiens et Géographes, n° 437, 2016.
7 Pierre Bourdieu et Roger Chartier, Le sociologue et l’historien, Paris, Agone, 2010, 84-85.
8 Gérard Mauger, Claude Poliak et Bernard Pudal, Histoire des lecteurs, Paris, Nathan, 1999.
9 Roland Auvray Hernandez, Le livre d’or du football pied-noir et nord-africain, Toulon, Presses du Midi, 1995 ; Ahmed Bessol Lahouari, 1954-2003 Foot algérien, les 100 étoiles, Alger, Entreprise algérienne de presse, 2003 ; Ahmed et Nazim Bessol Lahouari, L’encyclopédie vert et blanc, les blocs-notes revisités 1963-1988, Alger, Anep, 2018 ; Fayçal Chehat, La fabuleuse histoire du sport algérien, Alger, Al Bayazin, 2015 ; Gérard Ernault, Dahleb, le défi de Paris, Paris, Calmann-Lévy, 1977 ; Dan Franck, Zidane Zinédine, le roman d’une victoire, Paris, Robert Laffont-Plon, 1999 ; Hamid Grine, L’Entente, la légende du second souffle, Alger, Dahlab, 1990 ; Hédi Hamel, La grande aventure du football algérien, Alger-Bruxelles, Enal-Gam, 1984 ; Zaïr Kédadouche, Zaïr le Gaulois, Paris, Grasset, 1996 ; Yazid Ouahib, Ahcène Lalmas, la légende, Rouiba, Ed-Diwan, 2019 ; Djamel Saïfi, Le football algérien au cœur du Mundial, Alger, Entreprise algérienne de presse, 1983 ; Hocine Seddiki, Rachid Mekhloufi, l’imagination au bout du pied, Alger, Société Nationale d’Édition et de Diffusion-Ahmed Zabana, 1982 ; Karim Zeribi, Le sauvageon de la République, Paris, Lattès, 2003 ; Hamid Zouba, Ma vie, ma passion, Alger, Anep, 2018 ; Yazid Ouahib, Ahcène Lalmas, la légende, Rouiba, Ed-Diwan, 2019 ; John Franklin, Sports et sportifs d’Algérie Française, Aix-en-Provence, Le Turco, 2020.
10 Stéphane Beaud, Traîtres à la nation, un autre regard sur la grève des Bleus en Afrique du Sud, Paris, La Découverte, 2011.
11 Sylvain Ferez et Sébastien Ruffié, Corps, sport, handicaps, l’institutionnalisation du mouvement handisport 1954-2008, Paris, Téraèdre, 2013.
12 Émilie Cottereau, « Biographie et prosopographie, le cas des copistes français aux XIVe et XVe siècles », Hypothèses, vol. 4, n° 1, 2001, p. 33-39.
13 Pierre Bourdieu, « L’illusion biographique », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 62-63, 1986, p. 69-72 ; Antoine Prost, Douze leçons sur l’histoire, Paris, Le Seuil, 1996 ; Hélène Wallenborn, L’historien, la parole des gens et l’écriture de l’histoire, Gilly, Labor, 2006.
14 Jacques Coenen-Huther, Sociologie des élites, Paris, Armand Colin, 2004.
15 Ce guide est construit sur une centaine de questions ouvertes regroupées en trois grands thèmes : la vie durant l’enfance, l’origine sociale et culturelle, l’accès au sport, au football et au haut-niveau ; le parcours d’excellence sportive et les conditions d’exercice de la profession ; les migrations et les réseaux. François Dosse, Le pari biographique, écrire une vie, Paris, La Découverte, 2005.
16 Daniel Bertaux, Les récits de vie, perspective ethnosociologique, Paris, Nathan, 1997, p. 33.
17 Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou le métier d’historien, Paris, Armand Colin, 1993.
18 Benjamin Stora, La guerre invisible, Algérie, années 90, Paris, Presses de Sciences Po, 2001, p. 45-46.
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