François-Xavier de Feller (1735-1802) et l’élaboration des Contre-Lumières européennes
p. 119-128
Texte intégral
I. Contre-Lumières et Contre-Révolution1
1La relation entre l’antiphilosophie du XVIIIe siècle et la pensée contre-révolutionnaire dans les différents pays européens est depuis des décennies un sujet de discussion dans la recherche scientifique. L’étude sur les critiques des Lumières, Les Ennemis des philosophes, publiée en 2000, de Didier Masseau, distingue ainsi les Contre-Lumières de la Contre-Révolution. Il écrit : « Le combat antireligieux que mènent certains clans philosophiques durant la moitié du XVIIIe siècle ne préfigure nullement la position politique que leurs membres vont adopter sous la Révolution. Inversement, plusieurs champions de la lutte antiphilosophique ont choisi parfois de s’engager auprès des forces révolutionnaires »2. La Révolution a déplacé les enjeux en valorisant les critères politiques et en modifiant souvent les positions de ceux qui sont devenus, bon gré mal gré, des acteurs de la vie publique ou des victimes, éliminées par la tourmente.
2Masseau définit à juste titre les Contre-Lumières comme « un discours largement polémique » et non comme un phénomène immuable. Selon lui, le couple antithétique « philosophe » / « antiphilosophe » fait lui-même l’objet de variations historiques3. L’un des avantages du livre de Masseau est qu’il a étudié non seulement quelques grands penseurs et leurs textes, mais qu’il présente aussi une vaste palette des diverses opinions antiphilosophiques. Parfois, il n’y a pas de distinction entre le monde des philosophes et celui des antiphilosophes : dans certains cas, ils fréquentent les mêmes salons. D’autre part, les antiphilosophes dédaignent ce qu’ils considèrent comme le monde perfide des Lumières : « Le "philosophisme" désignait alors l’amour exclusif des idées abstraites, le goût immodéré de l’argumentation, de la discussion qui devient une fin en soi »4. Parfois, les Contre-Lumières acceptent à l’inverse les idées et arguments des philosophes et copient la forme littéraire de leurs publications, comme les dictionnaires, les encyclopédies, les pièces de théâtre et les romans.
3Bien que Masseau ait donné là une étude exemplaire et stimulante à bien des égards, et que ce soit un modèle pour les études sur les Anti-Lumières dans d’autres pays européens, nous voudrions proposer ici deux points de critique. Tout d’abord, Masseau semble prêter trop peu d’attention à la continuité qu’il y a entre la pensée des Contre-Lumières et des contre-révolutionnaires. Cette continuité est justement mise en évidence dans une autre étude sur les Contre-Lumières françaises, le livre éponyme de l’historien américain Darrin McMahon de 2001, Enemies of the Enlightenment. McMahon considère, comme Masseau, les Contre-Lumières françaises non comme une essence immuable, mais comme une construction discursive des contemporains : « Plutôt que de commencer en haut, avec une définition abstraite de ce qu’impliquent les Lumières, je commence sur le terrain, en examinant ce que les contemporains hostiles ont eux-mêmes dit sur le siècle des Lumières et son principe d’action, la philosophie »5. À partir de l’étude d’un grand nombre de sources différentes et contrairement à Masseau, McMahon insiste sur la continuité entre les discours antiphilosophique et contre-révolutionnaire. De nombreux antiphilosophes se seraient ainsi vus confirmés dans leur certitude que la philosophie ne pouvait mener qu’à la tyrannie politique et au chaos social, tels ceux qui sévirent pendant la Révolution.
4Une deuxième critique à faire sur l’étude de Masseau est que les ennemis des Lumières sont presque exclusivement étudiés dans le cadre national français : Masseau passe presque entièrement sous silence les dimensions transnationales et internationales de l’antiphilosophie de la fin du XVIIIe siècle. Parallèlement à l’antiphilosophie nationale, il existait pourtant des Contre-Lumières transnationales, européennes et peut-être même mondiales6. McMahon démontre aussi que les critiques des Lumières françaises ont été lus dans toute l’Europe, y compris en Amérique du Nord et en Amérique du Sud. La dimension transnationale de la critique des Lumières a encore reçu très peu d’attention de la part des chercheurs : cela contraste avec les recherches des dernières années sur la pensée des Lumières, la circulation internationale des idées et le caractère transnational des Lumières (et des révolutions)7.
II. Feller : un antiphilosophe européen ?
5Le prêtre et le journaliste François-Xavier de Feller (1735-1802) est un cas intéressant pour étudier la dimension transnationale de la critique des Lumières, ainsi que la continuité entre l’antiphilosophie et la Contre-Révolution. Le fait qu’il soit présent dans les biographies de la Belgique, du Luxembourg, des Pays-Bas, de la France et de l’Allemagne est révélateur de l’identité transnationale de Feller. Dans l’importante biographie, plutôt hagiographique, de l’historien luxembourgeois Sprunck parue en 1949, Feller est décrit comme un véritable patriote luxembourgeois et comme « le père du journalisme luxembourgeois »8. Bien que clairement enraciné dans les Pays-Bas autrichiens et plus tard dans la Principauté de Liège, la vie et les œuvres de Feller démontrent très bien que son antiphilosophie ne s’est pourtant pas restreinte aux frontières nationales.
6Le père de Feller était secrétaire du Conseil du Brabant. François-Xavier a fait ses études au collège des Jésuites du Luxembourg et a étudié la philosophie et la théologie à Reims. Après son admission au noviciat dans l’ordre des Jésuites en 1754, à l’âge de dix-neuf ans, il a enseigné au Luxembourg et à Liège, où il s’est installé définitivement en 1771. La principauté de Liège ne faisait pas partie des Pays-Bas autrichiens au dix-huitième siècle et était indépendante. Dans les années 1760, Feller a effectué plusieurs voyages à travers l’Europe, en particulier en Europe centrale et orientale, où il a appris à bien connaître la Hongrie, notamment, en utilisant les réseaux jésuites internationaux. L’abolition de l’ordre des Jésuites par le Vatican en 1773 lui a porté un rude coup9. En cette occasion, il perd également son emploi de professeur. Ensuite il devient journaliste indépendant avec une petite pension de l’État. Les espoirs de Feller dans l’avènement du nouvel Empereur Joseph II sont bientôt déçus. De plus en plus, il critique les initiatives réformistes du souverain éclairé et l’interdiction de diverses publications par les censeurs.
7Au cours de la révolution brabançonne, il a soutenu les révolutionnaires qui voulaient maintenir les institutions traditionnelles belges, contre les réformes de l’empereur. À la suite de l’invasion par les troupes révolutionnaires françaises dans le sud des Pays-Bas en 1792, Feller doit se réfugier à Maastricht. La restauration du gouvernement autrichien aux Pays-Bas est pour lui une autre déception. Son Journal reste interdit et il ne peut pas revenir au Luxembourg. Il est attaqué par les Joséphistes au sein du gouvernement autrichien et dans l’opinion publique. Enfin, le retour des troupes françaises en 1794 marque la fin de sa carrière de publiciste. Feller a ensuite émigré en Allemagne, et vécu en exil sous la protection de quelques nobles allemands. Il finit par mourir en exil à Ratisbonne en 1802, alors qu’il travaillait à la réédition de ses œuvres10.
8Les activités littéraires de Feller sont conformes à l’analyse des Contre-Lumières de Masseau. Nous y trouvons à la fois une critique féroce de la philosophie qu’il définit principalement en termes religieux, essentiellement comme une incrédulité. D’autre part, il adopte les formes littéraires des Lumières et parfois aussi leurs arguments. Sa critique des Lumières, théologique et morale, il la traduit systématiquement sous forme de dialogue dans son Catéchisme Philosophique, publié en 1773 sous le pseudonyme de Flexier de Reval11. Sa vision historique transparaît particulièrement dans son Dictionnaire Historique, fréquemment réédité et traduit. Ce livre est une réponse aux nombreux dictionnaires de philosophes comme Bayle et Voltaire, mais aussi aux dictionnaires antiphilosophiques existants qui ne répondaient pas aux exigences de Feller12.
9Dans le Dictionnaire, il défend notamment la colonisation espagnole de l’Amérique du Sud, contre les critiques de Raynal, et la politique de Philippe II et du duc d’Albe aux Pays-Bas pendant le seizième siècle. Les Pays-Bas septentrionaux, après leur révolte contre les autorités catholiques espagnoles, y sont décrits comme un pays en proie au chaos et au fanatisme, avec les stadhouders de la maison d’Orange, brossés comme des dictateurs romains. Les différents philosophes connus y sont critiqués et Feller tente notamment de démontrer leur bassesse et leur lâcheté. Son Dictionnaire offre une vision antiphilosophique de l’histoire européenne en tant que contrepoids aux histoires éclairées, telles celles de Voltaire et des autres historiens-philosophes. Feller essaie de rétablir l’histoire universelle discréditée de Bossuet qui met l’accent sur le rôle de la Providence dans l’histoire13. Le Dictionnaire a été traduit, entre autres, en italien mais aussi dans d’autres langues14.
10Cependant, la principale source d’idées politiques et sociales de Feller est le journal francophone qu’il éditait lui-même, sous le titre de Journal historique et littéraire (JHL). Ce journal était publié depuis 1703 et s’appelait alors la Clef du Cabinet des Princes de l’Europe. En 1773, Feller l’a rebaptisé Journal historique et littéraire, et en a fait une publication trimestrielle. Selon McMahon, cette revue était « un refuge et un centre d’échange intellectuel entre jésuites et unissait de nombreux contributeurs, comme H. I. Brosius, J. L. Burton, J. H. Duvivier, J. N. Paquot, père de Doyar, et d’autres dans une guerre continentale contre l’incrédulité, une fusion de critique littéraire et culturelle avec des commentaires dévots et des manifestations de piété militante. [...] La revue suivait attentivement les affaires françaises et paneuropéennes, ce qui donnait à la lutte contre les philosophes sa raison d’être et à l’entreprise une dimension véritablement internationale »15. À l’analyse de McMahon, pourrait s’ajouter cette remarque que les collaborateurs de Feller venaient tous des Pays-Bas méridionaux. Ensuite, bien que le journal ait été vendu en France, en Italie et dans les États allemands, la question est de savoir s’il était lu dans ces pays et s’il y a été influent. Selon Sprunck, ce ne fut guère le cas16. D’autres recherches, plus approfondies, devraient être en mesure de le préciser.
11En tout cas, le journal fait partie des anti-Lumières européennes et recense plusieurs ouvrages en langue française (et quelques livres en latin) publiés dans toute l’Europe appartenant à ce courant : les écrits des abbés Bergier et Barruel y sont ainsi fortement recommandés 17. Feller envisage la lutte contre l’incrédulité comme un combat à mener sur la scène européenne, et son journal peut être considéré comme un pilier de l’opinion publique antiphilosophique du dix-huitième siècle européen18. La revue ne fait pas de distinction entre les œuvres politiques, littéraires, théologiques, sociologiques, criminologiques et scientifiques : dans toutes les sciences, la philosophie doit être contestée.
III. Incrédulité et Révolution
12Le Journal historique et littéraire est important parce que nous pouvons y suivre le développement de la pensée antiphilosophique internationale au fil du temps, depuis les dernières décennies du dix-huitième siècle jusqu’à la Révolution française. Une constante en est évidemment la critique de l’esprit du XVIIIe siècle, qui se trouve présent dans presque tous les ouvrages antiphilosophiques : à savoir que les philosophes, par trop arrogants, surestiment l’importance de la raison humaine et que le déisme éclairé est avant tout une forme d’athéisme. La philosophie serait essentiellement une attaque contre l’Église et contre la foi, et une nouvelle manifestation du protestantisme. Contre tout cela, Feller se donne pour un fervent défenseur du catholicisme menacé. Non seulement en raison de la vérité de la foi catholique, mais aussi par ce qu’il voit dans la religion catholique la seule base possible de tout ordre social : « Rois de la terre, méditez sur cette grande vérité ! La religion, plus forte que les armes & les soldats, affermira votre puissance »19. La tolérance religieuse ne peut aboutir qu’à des discordes intestines.
13Le rationalisme du dix-huitième siècle voyait dans le bien et la justice des valeurs absolues et permanentes, indépendantes du caractère des nations et des époques. Feller fait remarquer que ces notions mêmes, et surtout les moyens pour amener le bien et pour combattre le mal diffèrent fort d’une époque et d’un peuple à l’autre. Il trouve dans la morale de l’Évangile le seul guide qui puisse diriger convenablement l’intelligence de l’homme et corriger sa nature. Feller rejette plus particulièrement la croyance naïve dans le progrès infini, tant moral que matériel. Il envisage explicitement la philosophie et la destruction qu’elle a provoquée comme un phénomène européen et mondial. D’où l’idée que la lutte contre l’athéisme doit être menée « dans les quatre coins du monde »20. L’Europe serait le théâtre principal de la bataille apocalyptique entre les forces de la religion (catholique, chrétienne) et celles de l’adversaire athée, présentes sous l’apparence de la philosophie moderne.
14Pour le théologien qu’est Feller, il y a des rapports étroits entre le mouvement des idées religieuses et celui des idées politiques. Voilà pourquoi il voit dans les réformateurs religieux et leurs adhérents des rebelles contre l’autorité du prince légitime. Selon lui, la théorie de Rousseau sur la souveraineté du peuple engagerait le monarque à aspirer à un despotisme total et plongerait le peuple dans une anarchie incontrôlable. Feller est convaincu que les théories de Bossuet sur les origines surnaturelles de la royauté peuvent seules garantir la sécurité et la liberté des peuples et des monarques, que c’est à Dieu seul que les souverains doivent rendre compte de l’usage qu’ils font de leur pouvoir. Feller revendique pour les sujets une certaine forme de liberté dans tout ce qui ne concerne pas directement l’ordre social. Le souverain ne doit point considérer ses sujets comme des mercenaires ou des esclaves. À ses yeux, le sujet d’une monarchie est plus libre que le citoyen d’une république. Il considère toute révolution comme le fruit de l’irréligion et de la corruption morale.
15Les concepts abstraits de liberté, de droits individuels, de souveraineté populaire et de tolérance religieuse ne mèneraient pas, selon lui, à la liberté mais plutôt à une société sans morale qui finirait par se désintégrer dans le chaos. La liberté de la presse, une forme de tolérance dégénérée aux yeux de Feller, invoquée par les magistrats et les avocats, aurait ainsi conduit à un déluge de brochures séditieuses et scandaleuses. Pire encore, l’incrédulité conduirait à un pouvoir étatique sans entrave et à un « empire du despotisme » :
Je vois avec douleur profaner ce saint nom de liberté par la plupart de ceux qui l’invoquent. On cherche la liberté dans l’indépendance. Elle n’est que dans la règle. Supprimez toutes ces gênes des loix [sic], qui dirigent les mouvements de la liberté & en répriment les écarts, vous établirez la plus cruelle des tyrannies, la plus hideuse des servitudes21.
16Selon Feller, la révolution américaine aurait produit le premier effet social et politique de la philosophie, en particulier celle des œuvres de Raynal. L’Amérique indépendante n’offrirait aucun exemple pour le reste du monde, mais serait plutôt un lieu de despotisme et d’anarchie. Feller en vient même à attribuer le futur déclin de l’Europe à l’Amérique : « Je passe sous silence l’humiliation de la plus belle et de la plus de noble partie du globe, de l’ancienne Europe, mère des arts et dominatrice des nations, devenue sous ce point de vue politique, une dépendance des Américains, ses tributaires »22. Feller préfère en fait le gouvernement colonial anglais à une Amérique révolutionnaire : contrairement à Edmund Burke, il fait une distinction entre le fanatisme et le despotisme des Américains et la modération du roi d’Angleterre, George III. Et d’appeler dans son journal à la solidarité européenne : « Tous les peuples de l’Europe sont unis par les liens d’une société et d’une communication indissolubles : les considérations politiques et les intérêts particuliers n’y dérogeront jamais, tout conspire à les resserrer et à les affermir »23.
17Feller explique le déclenchement de la Révolution française de la même manière que la révolution américaine, en l’attribuant à l’incrédulité. Selon lui, la corruption et la décadence ont commencé en France, après le siècle de Louis XIV. Une cause importante en serait l’abolition de l’ordre des Jésuites. Une deuxième cause aurait été le soutien de la monarchie, du clergé et de la noblesse à la philosophie, contre leurs propres intérêts : ils ont récolté les fruits amers de leur folie. Feller est d’avis que seuls les siècles où l’autorité monarchique était forte et l’ordre social sévèrement contrôlé, tels ceux de Louis XIV et d’Auguste, ont produit des œuvres littéraires de bon goût, dignes de l’admiration de la postérité. En janvier et février 1789, Feller prédit que la réunion des États généraux aboutira à une rébellion fondamentale ; la résistance du tiers-état entraînera la fin de l’ordre social, et la Révolution française mènera tout à la fois au despotisme et à l’anarchie, comme il en est allé de la révolution américaine. La révolution en cours en France a confirmé Feller dans sa conviction que lorsqu’une ancienne constitution est détruite, les innovations constitutionnelles conduisent inévitablement au chaos. Les événements de la France révolutionnaire, rapportés dans la section « Nouvelles » du Journal, sont essentiellement encadrés dans un récit de plus en plus chaotique, l’effondrement des structures sociales et la montée de la violence due à l’attaque des institutions d’Ancien Régime24.
18Feller a également formulé l’idée, si répandue parmi les contre-révolutionnaires, que la Révolution est avant tout un complot, concocté par un petit groupe de philosophes intrigants. Ce serait l’apogée d’un siècle de sombres projets philosophiques pour détruire l’Église catholique et l’ordre social. Dans le numéro du 1er juillet 1789, Feller prédit l’ascension d’une personne toute puissante qui détruira la religion traditionnelle et qui, sur les ruines de l’ancien culte établira une toute nouvelle religion. « La philosophie », conclut Feller, « en même temps qu’elle repousse le despotisme, plonge les malheureux qui croient en ses leçons, dans des malheurs plus affreux encore & plus redoutables que ceux qu’elle prétend guérir »25.
19Mais Feller n’oublie pas de faire une distinction entre les rebelles du Brabant contre la politique réformiste de Joseph II et les révolutionnaires français. Les Brabançons ont pris les armes pour défendre une constitution qui existait depuis des siècles et qui garantissait aussi les droits de la religion dans le gouvernement du peuple. Contrairement aux Français, ils n’ont imité aucun exemple étranger et se sont révoltés contre un gouvernement qui attaquait leurs ancestrales traditions religieuses et politiques26. Le terme de révolution appliqué aux événements du Brabant montre que Feller l’emploie dans sa signification originelle – comme un retour à l’ordre ancien – et non dans la signification nouvelle, initiée par l’Amérique et reprise depuis par la France. Avant les réformes de Joseph II, Feller faisait souvent l’éloge de la maison d’Autriche, principalement en raison de son attitude pendant la Réforme et de sa fidélité au catholicisme. Plus tard, il reprochera à Marie-Thérèse de s’être souvent laissé tromper par des ministres gagnés aux idées nouvelles.
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20L’analyse des Lumières par Feller, entendues comme incrédulité, et celle des idées philosophiques, vues comme source de révolution, de despotisme et d’anarchie, n’est pas unique en son genre, mais fait partie intégrante d’un vaste discours, présent en France, mais aussi ailleurs en Europe, propagé par les nombreux critiques de l’esprit du siècle. Feller est un représentant typique de ce mouvement antiphilosophique international. Son Journal mais aussi le recueil d’essais de voyages témoignent d’une forte conscience européenne, comme nous l’avons vu. Quant à son Dictionnaire, il donne en vérité une interprétation singulière de l’histoire de l’Europe. Dans la section Nouvelles de son Journal, il interprète les événements politiques contemporains sous une même perspective antiphilosophique.
21Dans quelle mesure son journal a-t-il été lu, sur le moment, en dehors des Pays-Bas du sud, c’est ce que devra montrer une enquête plus approfondie. Ce que l’on peut dire aujourd’hui, c’est que les nombreuses traductions de ses ouvrages au XIXe siècle en démontrent la dimension et la diffusion européennes. Il est certain par ailleurs que Feller a été étroitement lié à sa propre région, la principauté de Liège et aux Pays-Bas méridionaux, ainsi que le dévoile son engagement en faveur de la révolution brabançonne et sa résistance à la politique de Joseph II. La révolte belge pour Feller revêt une signification qui dépasse la dimension locale : dans les Pays-Bas méridionaux, la montée de l’athéisme doit être ainsi arrêtée par la grâce de la Providence divine. Pourra alors s’accomplir le retour de la religion en Europe. La révolte belge, pour Feller, est devenue un tournant à proportions bibliques, prophétisé dans l’Écriture sainte, dans le récit apocalyptique de l’histoire européenne27.
22Qui plus est, des indices suggèrent qu’il y a une certaine continuité entre la fin du XVIIIe siècle antiphilosophique et la lutte contre l’héritage de la Révolution au cours de la Restauration : ainsi, dans la préface à la réédition des publications de Feller en 1822, il se voit félicité par les éditeurs de Louvain pour ses anticipations28. Feller est alors décrit comme un visionnaire qui a prédit les grandes conséquences politiques et sociales des idées philosophiques. Selon les éditeurs, ses textes sont d’un grand intérêt non seulement en raison de leur valeur historique, mais aussi au regard de la lutte contemporaine des conservateurs catholiques contre l’esprit philosophique et révolutionnaire.
Notes de bas de page
1 Je remercie ma collègue d’Amsterdam Annie Jourdan pour avoir corrigé la version française de mon texte et pour ses commentaires.
2 Didier Masseau, Les Ennemis des philosophes. L’antiphilosophie au temps des Lumières, Paris, Albin Michel, 2000, p. 31.
3 D. Masseau, Les Ennemis…, op. cit., p. 43.
4 D. Masseau, op. cit., p. 45.
5 « Rather than begin on high, with an abstract definition of what Enlightenment entailed, I begin on the ground, examining what hostile contemporaries themselves said about the siècle des Lumières and its actuating principle, philosophie. As we shall see, it was over and against their own construction of their enemies’ doctrines – a construction, that is, of the Enlightenment – that the men and women in this study positioned themselves in direct Counter-Enlightenment opposition », Darrin McMahon, Enemies of the Enlightenment. The French Counter-Enlightenment and the Making of Modernity, Oxford, Oxford University Press, 2001, p. 10.
6 MacMahon, Enemies, p. 106-115 ; Carolina Armenteros et Richard A. Lebrun (dir.), Joseph de Maistre and his European Readers. From Friedrich von Gentz to Isaiah Berlin, Leiden, Brill, 2011.
7 David Armitage, « Foreword », dans la réédition de Robert R. Palmer, The Age of Democratic Revolution. A political History of Europe and America, 1760-1800, [1959-1964], rééd. Princeton, Princeton University Press, 2014, p. XX.
8 Alphonse Sprunck, « François-Xavier de Feller, 1735-1802 », dans Biographie Nationale du Pays de Luxembourg depuis ses origines jusqu’à nos jours, 2e édition, Luxembourg, Victor Buck, 1947, p. 123. Sur les autres écrits consacrés à Feller, voir : Raymond Trousson, « L’abbé de Feller et les philosophes », Études sur le XVIIIe siècle, n. VI (1979), p. 103-115 ; Tom Verschaffel, De hoed en de Hond. Geschiedschrijving in de Zuidelijke Nederlanden, 1715-1794, Hilversum, Verloren, 1998 ; Jacques Wagner caractérise Feller de la façon suivante : « nostalgie d’un passé mythifié, haine virile et misogyne du présent, vision apocalyptique du futur, l’abbé Feller, chantre de la simplicité d’esprit […] et de la rusticité campagnarde […], endossa, sans faiblesse mais non sans mauvaise foi, toutes les postures d’un conservatisme réactionnaire, aux temps des Lumières ». Jacques Wagner, « Feller, François-Xavier de (1735-1802) », dans Didier Masseau (dir.), Dictionnaire des anti-Lumières et des antiphilosophes (France, 1715-1815), tome I, Paris, Honoré Champion, 2017, p. 558.
9 Jeffrey Burson et Jonathan Wright (dir.), The Jesuit Suppression in Global Context: Causes, Events, Consequences, New York, NY & Cambridge, Cambridge University Press, 2015.
10 Pour la Belgique au temps de la Révolution et de Napoléon, Brecht Deseure, Onhoudbaar verleden. Geschiedenis als instrument tijdens de Franse periode in België, Leuven, Universitaire Pers Leuven, 2014 ; Hervé Hasquin (dir.), België onder het Frans bewind, 1792-1815, Bruxelles, Gemeentekrediet, 1993 ; Jane Judge, « “Qu'allons-nous devenir ?” Belgian National Identity in the Age of Revolution », dans Lotte Jensen (dir.), The Roots of Nationalism: National Identity Formation in Early Modern Europe, 1600-1815, Amsterdam, Amsterdam University Press, 2016, p. 291-307.
11 Abbé Flexier de Réval, Catéchisme philosophique ou recueil d'observations propres à défendre la religion chrétienne contre ses ennemis, Paris, seconde édition, 1777. Sur la forme du « catéchisme philosophique » de Feller, voir Masseau, Les Ennemis..., op. cit., p. 296-297.
12 François-Xavier de Feller, Dictionnaire géographique, 2 vol., Bruxelles, Le Charlier, 1791-92. Cf. Sprunck, « Feller », p. 145-147 ; Verschaffel, De hoed ; Masseau, Les Ennemis…, p. 287 ; Pierre Rétat, « L’âge des dictionnaires », Histoire de l’Édition française, Paris, Promodis, 1984, vol. II, p. 186-194.
13 J.-B. Bossuet, Discours sur l'histoire universelle à Monseigneur le Dauphin : pour expliquer la suite de la religion et les changemens des empires : depuis le commencement du monde jusqu'à l'empire de Charlemagne, Paris, s.e., 1681. Feller se réfère régulièrement à Bossuet dans son Journal, notamment dans le numéro du 15 janvier 1789, p. 87. Dans le Dictionnaire, il écrit à propos du Discours de Bossuet : « On ne peut se lasser d’admirer la rapidité avec laquelle il décrit l’élévation & la chute des empires, les causes de leur progrès & celles de leur décadence, les desseins secrets de la Providence sur les hommes, les efforts cachés qu’elle fait jouer dans le cours des choses humaines », Feller, Dictionnaire, op. cit., Augsbourg, Mathieu Rieger, 1781, p. 483.
14 Dizionario Storico ossia Storia Compendiata degli uomini memorabili per ingegno, dottrina, virtù, errori, delitti, dal principio del mondo fino ai nostri giorni dell’abbate Francesco Saverio de Feller, vol. I, Venise, éd. Girolamo Tasso, 1830 ; en traduction néerlandaise : Geschiedkundig woordenboek, of Beknopte levensbeschrijvingen van mannen, die, van het begin der wereld tot op onzen tijd, zich door vernuft, begaafdheden, deugden, dwalingen of misdaden hebben beroemd of berucht gemaakt, Hertogenbosch, J. J. Arkesteyn, 1828-1848.
15 McMahon, Enemies…, op. cit., p. 107-108.
16 Sprunck, « Feller », op. cit., p. 149-153.
17 « Les Lettres de l’abbé Barruel […] ont eu, comme elles le méritaient, le plus brillant succès. Les philosophes qui y font attaqués par les armes de la raison & du ridicule tout ensemble, n’ont pas reçu encore de coup plus vigoureux », JHL, 1er novembre 1789, p. 323.
18 Sur l’idée d’Europe au dix-huitième siècle, Matthijs M. Lok, "La construction de l’Europe moderne, entre esprit des Lumières et des Contre-Lumières", dans Antoine Arjakovsky (dir.), Histoire de la conscience européenne, Paris, Salvator, 2016, p. 179-192.
19 JHL, 15 janvier 1789, p. 93.
20 JHL, 15 avril 1790, p. 634.
21 JHL, 1er novembre 1789, p. 394.
22 Sprunck, « Feller », p. 224-225.
23 Sprunck, « Feller », p. 225.
24 JHL, 1er août 1789, p. 538.
25 JHL, ibid.
26 JHL, 1er mai 1789, p. 6-9.
27 JHL, 15 avril 1790, p. 607-624.
28 Mélanges de politique, de morale et de littérature, extraits des journaux de M. l’abbé de Feller, I, Louvain, Vanlinthout & Vandenzande, 1822, avertissement.
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