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    Plan détaillé Texte intégral I. Maistre orateur II. Maistre contre-orateur III. Maistre en images Notes de bas de page Auteur

    Rhétorique et politisation de la fin des Lumières au printemps des peuples

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Joseph de Maistre : une écriture d’autorité dans les Considérations sur la France

    François Raviez

    p. 109-118

    Texte intégral I. Maistre orateur II. Maistre contre-orateur III. Maistre en images Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Les Considérations sur la France paraissent en avril 17971 ; elles ne rencontrent guère de succès. Près de huit années se sont écoulées depuis la prise de la Bastille, quatre depuis la mort du Roi. En avril 1797, Bonaparte vole vers la gloire en Italie. Maistre, quant à lui, se tourne vers un passé encore proche, encore brûlant, mais avec le souci de prendre, déjà, du recul en recherchant la signification de la Révolution, en en montrant les faiblesses et les impasses, en rappelant que, quels que soient les événements, seule la monarchie est légitime. Dans le chapitre X, il va jusqu’à préfigurer le retour du Roi, ce qui valut au volume son succès en 1814. Les Considérations sont donc prémonitoires, faites à la fois d’affirmations, de démonstrations et de morceaux d’éloquence. Elles sont l’œuvre d’un érudit, mais aussi d’un inspiré, un texte hybride où se mêlent rhétorique et historiographie, théologie et polémique.

    2Leur titre n’est pas sans rappeler les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1734) de l’« illustre Montesquieu »2, mais celui-ci conte une déconstruction, alors que Maistre ébauche une re-construction. Pour lui, tout procédé est bon pourvu qu’il emporte la conviction, et, s’il joue de plusieurs tonalités allant de la théorie politique à la méditation visionnaire, il se réclame en même temps, comme il est d’usage de le faire à l’âge classique, d’autorités qui ne lui interdisent pas une mise en scène discrète de la première personne. Les Considérations occupent dix chapitres, auxquels s’ajoute la mosaïque de citations d’un onzième, fabriqué à partir d’extraits de l’Histoire d’Angleterre de David Hume, mort en 1776, où il est question de la Révolution de 1648 et de l’exécution de Charles Ier : au lecteur d’en appliquer les enseignements à la Révolution de 1789 et à l’exécution de Louis XVI.

    3Les Considérations sont donc un texte composite qui induit une lecture plurielle. Maistre ne se contente pas d’y théoriser à chaud la Révolution : événements et personnages appartiennent à un passé très proche, ce qui n’interdit pas à l’historien de hautes spéculations morales, comme la « réversibilité des douleurs de l’innocent au profit des coupables »3, thème majeur des futures Soirées de Saint-Pétersbourg, composées en 1809 et publiées en 1821, peu après la mort de l’auteur. Une telle œuvre pourrait donner l’impression du décousu ; il n’en est rien.

    I. Maistre orateur

    4Dans l’ensemble de son mouvement, le texte est en effet adressé, c’est-à-dire qu’il a un ou des destinataires nommément cités. Maistre ne philosophe pas en marge de l’histoire : il intègre à ses Considérations ses lecteurs, comme le fait tout bon orateur en prenant à témoin ou à partie son public, et la dynamique du texte est liée à de nombreux impératifs : « Voyez… », « lisez… », « ouvrez les yeux »4…. C’est aux « Français » qu’il s’adresse à maintes reprises, et même à « tout bon Français »5, un appel qui va jusqu’à la période :

    Français, c’est au bruit des chants infernaux, des blasphèmes de l’athéisme, des cris de mort et des longs gémissements de l’innocence égorgée, c’est à la lueur des incendies, sur les débris du trône et des autels, arrosés par le sang du meilleur des Rois et par celui d’une foule innombrable d’autres victimes ; c’est au mépris des mœurs et de la foi publique, c’est au milieu de tous les forfaits, que vos séducteurs et vos tyrans ont fondé ce qu’ils appellent votre liberté.6

    5De l’anaphore à la métaphore, cette amplification dramatique est la manifestation oratoire d’un constant appel au lecteur : « Je supplie tout lecteur attentif de vouloir bien regarder autour de lui »7, ou, de manière plus directe, pour fustiger l’immoralité de la Révolution : « Lecteur, rappelez-vous ce Romain qui, dans les beaux jours de Rome, fut puni pour avoir embrassé sa femme devant ses enfants »8. L’orateur va enfin jusqu’à utiliser un mot que son époque est en train de consacrer : « Citoyens ! voilà comment se font les contre-révolutions »9.

    6Les Considérations sont à lire comme un plaidoyer qui serait en même temps un acte d’accusation, et dont l’éloquence vise un public omniprésent dans le texte sous une forme ou sous une autre. Il concurrence à sa manière l’éloquence révolutionnaire, et n’hésite pas à introduire dans l’écrit des marques d’oralité, comme les interjections « Eh ! »10 ou « Eh bien ! » : « Vous disiez que le sceptre soutenait la tiare ; eh bien, il n’y a plus de sceptre dans la grande arène, il est brisé, et les morceaux sont jetés dans la boue »11. Comment résister, dans cette perspective, à un moment de pathos vite tempéré : « Ô délire ! ô profondeur de la faiblesse humaine ! »12. Qu’on ne s’y trompe pas cependant : les Considérations restent un texte analytique, et tout Maistre tient en un verbe dont la polysémie réunit le philosophe et le censeur : « Que nous faut-il de plus pour juger le système français ? »13. Penser la Révolution, c’est la condamner.

    7Le texte en fait pour cela plusieurs lectures : la première est religieuse, voire théologique14 ; la deuxième est politique, voire pragmatique15 ; la troisième, plus rare, est apocalyptique16. Nous sommes donc devant un texte changeant, aux tonalités évolutives, un texte auquel l’éloquence donne une âme, une énergie qui ne faiblit jamais, mais qui tient en même temps du traité, ou de l’essai, ou de la méditation. Les Considérations, en de nombreuses pages, sont prêtes à être déclamées, mais on peut aussi en risquer, si l’on ose dire, une lecture à froid.

    II. Maistre contre-orateur

    8Joseph de Maistre, par exemple, use à cinq reprises de l’effet de liste, ce qui se traduit, typographiquement, par des numéros17 (1°, 2°, 3°…). La liste la plus courte comporte deux rubriques, la plus longue treize. À ces énumérations peu oratoires, on ajoutera la litanie du chapitre III, où Maistre énumère de manière à peu près chronologique les guerres et les « massacres » dont la « longue suite […] souille toutes les pages de l’histoire ».

    Marius extermine, dans une bataille, deux cent mille Cimbres et Teutons. Mithridate fait égorger quatre-vingt mille Romains : Sylla, lui, tue quatre-vingt-dix mille hommes dans un combat livré en Béotie, où il en perd lui-même dix mille. Bientôt on voit les guerres civiles et les proscriptions. César à lui seul fait mourir un million d’hommes sur le champ de bataille (avant lui, Alexandre avait eu ce funeste honneur).18

    9Si l’on additionne toutes les victimes dénombrées par Maistre en un long paragraphe jusqu’à la reconquista espagnole, on obtient le chiffre de 3 284 000 morts, auxquels il faut ajouter les victimes innombrables de toutes les nations saccagées, des assassinats politiques et des batailles qui ensanglantent l’histoire européenne jusqu’à la Révolution.

    Qu’on remonte jusqu’au berceau des nations ; qu’on descende jusqu’à nos jours ; qu’on examine les peuples dans toutes les positions possibles, depuis l’état de barbarie jusqu’à celui de la civilisation la plus raffinée ; toujours on trouvera la guerre. Par cette cause, qui est la principale, et par toutes celles qui s’y joignent, l’effusion du sang humain n’est jamais suspendue dans l’univers : tantôt elle est moins forte sur une plus grande surface, et tantôt plus abondante sur une surface moins étendue ; en sorte qu’elle est à peu près constante.19

    10L’effet de liste – accumulation sans structure logique, empilement d’exemples sans argumentaire – court-circuite toute éloquence, mais amène in fine à édicter le principe de « réversibilité » : la douleur des innocents opère le rachat, la rédemption des bourreaux. « Ainsi, écrit Joseph de Maistre, il peut y avoir eu dans le cœur de Louis XVI, dans celui de la céleste Élisabeth, tel mouvement, telle acceptation capable de sauver la France »20. L’art oratoire cède ici la place à une méditation historico-théologique, et le tribun cède la place à l’inspiré, qui estompe son propos (« il peut y avoir eu… ») comme s’il baissait la voix ou se parlait à lui-même.

    11Aux effets rhétoriques appuyés, Maistre associe ainsi des contre-effets qui créent au sein du texte une stratégie d’équilibres, comme s’il assumait en même temps plusieurs postures de parole. L’orateur péremptoire, rival par la plume des ténors de la Révolution, peut par exemple cultiver l’ironie ou le paradoxe, deux figures qui appartiennent plus à la conversation qu’au discours militant et demandent au lecteur une intelligence au second degré peu compatible avec le vibrato de la harangue contre-révolutionnaire. Il peut ainsi annoncer que

    Tous les monstres que la révolution a enfantés n’ont travaillé, suivant les apparences, que pour la royauté. Par eux l’éclat des victoires a forcé l’admiration de l’univers, et environné le nom français d’une gloire dont les crimes de la révolution n’ont pu le dépouiller entièrement ; par eux, le Roi remontera sur le trône avec tout son éclat et toute sa puissance, peut-être même avec un surcroît de puissance.21

    12Ce qui revient à faire l’éloge indirect desdits « monstres » : la Révolution travaille au rétablissement de la monarchie, et Valmy prépare le retour de Louis XVIII. L’argument, on en conviendra, demande une certaine décantation mentale, peu compatible avec l’émotion qu’induit, par ailleurs, une emphase soigneusement dosée où l’anaphore, l’hyperbole et l’épanorthose22 rappellent le ton oratoire. De même, pour montrer l’absurdité d’une chambre représentative, Maistre pousse plus loin encore les artifices du raisonnement :

    La commission, chargée en dernier lieu de présenter un mode pour le renouvellement du tiers, porte le nombre des Français à trente millions. Accordons ce nombre, et supposons que la France garde ses conquêtes. Chaque année, aux termes de la constitution, deux cent cinquante personnes sortant du corps législatif seront remplacées par deux cent cinquante autres. Il s’ensuit que si les quinze millions de mâles que suppose cette population étaient immortels, habiles à la représentation et nommés par ordre, invariablement, chaque Français viendrait exercer à son tour la souveraineté nationale tous les soixante mille ans.23

    13Mais heureusement, ajoute-t-il aussitôt avec un humour à froid qui devait être un des charmes de son commerce, « on ne laisse pas que de mourir de temps en temps dans un tel intervalle ».

    14Le paradoxe est un dysfonctionnement contrôlé de la logique ; il n’a, par conséquent, rien de passionnel, d’impulsif ou d’imprécatoire. Il est d’une rationalité poussée jusqu’à l’absurde, qui contraste puissamment avec, en d’autres lieux du texte, la croyance au caractère irrationnel de la Révolution, qu’il s’agisse du « génie infernal de Robespierre »24 ou, au début du chapitre V, de cette horrifique affirmation : « Il y a dans la Révolution française un caractère satanique qui la distingue de tout ce qu’on a vu et peut-être de tout ce qu’on verra »25. Où l’on voit que Maistre peut être à la fois l’homme d’affirmations hallucinées et de jeux de raisonnement qui l’apparentent à un sophiste, ou à un brillant causeur :

    Les Français s’engouèrent même de cette constitution au point que, longtemps après qu’il n’en fut plus question, c’était un discours assez commun parmi eux, que pour revenir à la véritable monarchie, il fallait passer par la constitution de 1791. C’était dire, au fond, que pour revenir d’Asie en Europe, il fallait passer par la lune.26

    15Cette fausse légèreté, le lecteur la retrouve dans l’évocation d’événements qui n’ont rien de léger, comme la chute de Robespierre : « L’histoire du neuf thermidor n’est pas longue : Quelques scélérats firent périr quelques scélérats. » Et d’ajouter, à la fois pince-sans-rire et dramatique : « Sans cette brouillerie de famille, les Français gémiraient encor sous le joug du Comité de salut public »27.

    16« Le rire de l’ironie, écrit Henri Morier, est rarement ouvert, du moins chez celui qui le pratique. C’est un rire intérieur plus ou moins visible »28, ce qui, on en conviendra, n’est pas le propre de l’orateur.

    17Comme l’affirmation répond au paradoxe, l’axiome, dans les Considérations, fait écho à l’ironie : « La grande république est impossible, parce qu’il n’y a jamais eu de grande république »29. La phrase est brève, hyperbolique, d’une syntaxe simple et au présent : elle se veut définitive et indiscutable. Elle est d’un politique implacable, qui élude toute nuance, d’un homme qui a foi en la monarchie parce que sa foi est absolue : « Il n’y a point de hasard dans le monde, et même dans un sens secondaire, il n’y a point de désordre, en ce que le désordre est ordonné par une main souveraine qui le plie à la règle, et le force de concourir au but »30.

    18Les Considérations font ainsi le grand écart entre la révélation et la sophistication, elles jouent de tonalités qui vont du mondain au prophétique, de la condamnation radicale (la Révolution est « mauvaise radicalement »31) à des arguments théologico-politiques très élaborés. Le fil rouge pourrait être une pédagogie de la Contre-révolution : il s’agit de réapprendre aux Français la monarchie, de les préparer au retour du Roi en anticipant, comme le fait tout bon orateur, sur les arguments d’autrui, en anticipant sur l’histoire et en tenant pour certain un futur encore virtuel.

    [Le Roi] tombera donc sur les biens nationaux dès qu’il le pourra. Fort de la conscience, et (ce qu’il ne faut pas oublier) de la jalousie de tous ceux qui n’en possèdent pas, il tourmentera les possesseurs, ou par de nouvelles ventes modifiées d’une certaine manière, ou par des appels généraux en supplément de prix, ou par des impôts extraordinaires ; en un mot, ils ne seront jamais tranquilles.32

    19Peu à peu, les Considérations proposent un programme de gouvernement, ébauchent une politique fondée sur une certitude : la France est « bien lasse de convulsions et d’horreurs »33. Maistre n’est pas le prophète de catastrophes à venir, mais d’un royaume régénéré, réconcilié, et qui jouira selon lui d’« une certaine stabilité, [d’]un repos indéfinissable, [d’]un bien-être universel »34. À ceux que l’avenir effraie, le philosophe affirme qu’« il n’y aura point de secousses, point de violences, point de supplices même, excepté ceux que la véritable Nation approuvera ». On appréciera la restriction finale, qui rappelle que le sang coulera quand même un peu, comme le veut la loi de l’histoire. C’est bel et bien une leçon d’avenir qu’il donne aux Français.

    III. Maistre en images

    20Mais cet historien, ce théoricien sait enfin, comme tout bon rhéteur, parler à la sensibilité en maniant l’analogie, par exemple en fleurissant son texte d’une métaphore récurrente, celle de l’arbre :

    Le miracle est un effet produit par une cause divine ou surhumaine, qui suspend ou contredit une cause ordinaire. Que dans le cœur de l’hiver un homme commande à un arbre, devant mille témoins, de se couvrir subitement de feuilles et de fruits, et que l’arbre obéisse, tout le monde criera au miracle et s’inclinera devant le thaumaturge. Mais la Révolution française, et tout ce qui se passe en Europe dans ce moment, est tout aussi merveilleux dans son genre que la fructification instantanée d’un arbre au mois de janvier : cependant les hommes, au lieu d’admirer, regardent ailleurs ou déraisonnent.35

    21Le motif se déploie ensuite en variations botaniques qui montrent, de la part de Joseph de Maistre, une connaissance certaine de l’arboriculture :

    Il n’est pas aisé, à beaucoup près, d’expliquer pourquoi la guerre produit des effets différents, suivant les différentes circonstances. Ce qu’on voit assez clairement, c’est que le genre humain peut être considéré comme un arbre qu’une main invisible taille sans relâche, et qui souvent gagne à cette opération. À la vérité, si l’on touche le tronc, ou si l’on coupe en tête de saule, l’arbre peut périr : mais qui connaît les limites pour l’arbre humain ?36

    22La floraison d’abord, puis la taille ; le début du processus apparaît quelques pages plus loin : « L’homme peut sans doute planter un pépin, élever un arbre, le perfectionner par la greffe, et le tailler en cent manières ; mais jamais il ne s’est figuré qu’il avait le pouvoir de faire un arbre »37, lequel finira par ressembler, terme naturel de la métaphore et du végétal, à « ces arbres de qui la sève nourricière s’est retirée, et qui n’ont encore perdu que leur beauté »38. L’analogie structure ainsi la démonstration d’une image qui progresse en parallèle au discours qu’elle illustre. C’est là un procédé de composition qui n’échappe pas, malgré sa logique, au truisme : « Plus on coupe de branches, et moins il en reste sur l’arbre »39.

    23Le premier réflexe du lecteur est d’ouvrir la Bible, qui commence par un arbre, et de supposer la rémanence de l’image dans le subconscient du chrétien. Le thématicien, quant à lui, suivra le déploiement d’un réseau analogique qui donne au texte la cohérence énigmatique d’un imaginaire. Entre symbole et réalité, lieu commun et invention, quel statut accorder à l’arbre maistrien ? Certes, la résurgence de l’image est un artifice de composition, mais elle parle à notre expérience du réel pour rendre la démonstration plus crédible. Les envolées théologico-politiques des Considérations s’enracinent donc, si l’on ose dire, dans une perception pragmatique du monde tel qu’il est. L’image est l’illustration de vérités complexes, mais aussi leur terreau, l’humus de la psyché. Pourquoi, enfin, ne pas imaginer que l’arbre de mots pourrait être une réponse aux arbres de la liberté plantés par la Révolution ?

    24Dans la même perspective métaphorico-pédagogique, on se contentera de signaler qu’un certain nombre d’objets jouent dans le texte un rôle un peu moins que poétique, un peu plus que prosaïque : la chaîne, le câble, les cordages40, mais aussi la montre et le jeu de dés41, ou le miroir :

    En un mot, l’homme ne peut représenter le Créateur qu’en se mettant en rapport avec lui. Insensés que nous sommes, si nous voulons qu’un miroir réfléchisse l’image du soleil, le tournons-nous vers la terre ? 42 

    25Certes, il entre une part de lieux communs dans cette écriture analogique, comme chez de nombreux mémorialistes et plus généralement dans l’écriture historiographique d’Ancien Régime. Mais au-delà des topoï, on ne peut que souligner, dans un texte de si haute volée, l’ancrage des Considérations dans le monde matériel. Dire le retour du Roi, c’est aussi, par exemple, le signifier dans le corps et par le corps, comme lorsque Maistre affirme que « les Français se reposeront avec délices dans les bras de la Monarchie »43, perspective plus suave que l’évocation de la République : « Lorsqu’on entend ces prétendus républicains parler de liberté et de vertu, on croit voir une courtisane fanée, jouant les airs d’une vierge avec une pudeur de carmin »44. L’hypallage en clausule45, qui oppose dichotomiquement à la mère Monarchie la prostituée Révolution, est une véritable perle lexicale.

    26Les Considérations ne sont pas un texte austère, hautain dans sa hauteur de vue. Rigoureux et inspiré, il s’autorise parfois l’hypotypose, comme le fait tout bon orateur :

    Les temples sont fermés, ou ne s’ouvrent qu’aux délibérations bruyantes et aux bacchanales d’un peuple effréné. Les autels sont renversés ; on a promené dans les rues des animaux immondes sous les vêtements des pontifes ; les coupes sacrées ont servi à d’abominables orgies ; et sur ces autels que la foi antique environne de chérubins éblouis, on a fait monter des prostituées nues. […] Français ! faites place au Roi très chrétien, portez-le vous-même sur son trône antique ; relevez son oriflamme, et que son or, voyageant d’un pôle à l’autre, porte de toutes parts la devise triomphale :

    LE CHRIST COMMANDE, IL RÈGNE, IL EST VAINQUEUR.46

    27Ces derniers mots en capitales, car Maistre, pour signaler l’intensité de ses propos, n’hésite pas à jouer de la typographie : il utilise sept fois les majuscules en plein texte47, comme il use et abuse des italiques. Un mot, un syntagme, une phrase se détachent alors du paragraphe ou de la page :

    C’est au nom de Dieu TRÈS GRAND ET TRÈS BON, à la suite des hommes qu’il aime et qu’il inspire, et sous l’influence de son pouvoir créateur, que vous reviendrez à votre ancienne constitution, et qu’un Roi vous donnera la seule chose que vous devriez désirer sagement, la liberté par le Monarque. 48

    28Ces italiques, à la différence de celles d’un Stendhal ou d’un Julien Gracq, ne marquent pas l’ironie ou la distance. Elles sont la griffe d’une conviction, et, dans cette œuvre d’une si puissante éloquence, un signe quasi musical des inflexions de la voix. Quelqu’un parle, qui, à plusieurs reprises, revendique la première personne : « Je suis persuadé des vérités que je défends », proclame Maistre, et d’ajouter : « Mais quelle foule d’idées viennent à m’assaillir dans ce moment, et m’élèvent aux plus hautes contemplations ! »49. L’orateur philosophe devient alors le vates de la Contre-révolution.

    **

    29L’autorité des Considérations tient d’abord à leur dynamique, à leur énergie sans cesse renouvelée, qui est l’âme de tout discours et vise à toucher le public, à provoquer une émotion et à en jouer. Elle est aussi dans les jeux d’équilibre internes qui permettent à l’auteur de prendre plusieurs voix : les moyens de sa démonstration sont variés et, sans être originaux, efficaces. Elle est enfin dans la vulgarisation d’une pensée par les images, qui sont ici plus que des ornements.

    30De ses précepteurs jésuites au collège de Chambéry, Joseph de Maistre a reçu les leçons de la rhétorique traditionnelle, celle d’Aristote, mais aussi de Du Marsais50. Tout petit, il savait par cœur des tirades de Racine, que lui lisait sa mère pour le bercer. Docteur en droit, « grand orateur » en maçonnerie, il sait ce que parler veut dire. Dans Les Soirées de Saint-Pétersbourg, il confiera à trois voix – celles du Comte, du Chevalier et du Sénateur – la richesse oratoire de sa pensée. En 1797, sa seule arme est la parole, celle d’un rhéteur, celle d’un bretteur du Roi.

    Notes de bas de page

    1 Dans le chapitre X, Maistre donne la date de rédaction : « au moment où j’écris (4 janvier 1797) ». Nous utilisons l’édition des Considérations sur la France parue dans les Œuvres de Joseph de Maistre, édition établie par Pierre Glaudes, Paris, Robert Laffont, Bouquins, 2007 ; ici, p. 264.

    2 Ibid., p. 234.

    3 Ibid., p. 218.

    4 « Voyez ce Mirabeau qui a tant marqué dans la révolution… », ibid., p. 202, ou p. 210 : « Voyez en même temps l’orage qui gronde sur l’Italie… ». « Lisez les belles réflexions de M. Dumas sur la guerre actuelle… », p. 212 ; « Que devons-nous penser de la République française ? Ouvrez les yeux et vous verrez qu’elle ne vit pas », p. 238 (en italiques dans le texte).

    5 Ibid., respectivement p. 238 et p. 252.

    6 Ibid., p. 259 (en italiques dans le texte).

    7 Ibid., p. 228.

    8 Ibid., p. 224.

    9 Ibid., p. 256.

    10 « Eh ! qu’importe à la Nation le vain honneur de la représentation. », ibid., p. 223.

    11 Ibid., p. 231.

    12 Ibid., p. 299.

    13 Ibid., p. 229 (nous soulignons).

    14 Dans le chapitre II : « Conjectures sur les voies de la Providence dans la Révolution française », et dans le chapitre VI : « De l’influence divine des constitutions politiques ».

    15 Chapitre IV : « La République peut-elle durer ? » et chapitre X : « Des prétendus dangers d’une contre-révolution ».

    16 Chapitre III : « De la destruction violente de l’espèce humaine ».

    17 Ibid., p. 219, 221, 232-234, 241 et 271.

    18 Ibid., p. 213.

    19 Ibid., p. 215.

    20 Ibid., p. 218.

    21  Ibid., p. 208.

    22 Henri Morier, dans son Dictionnaire de poétique et de rhétorique (Paris, PUF, 1989 [1961], p. 442), définit ainsi l’épanorthose : « Figure de pensée qui consiste à revenir sur ce que l’on vient d’affirmer, soit pour le nuancer, l’affaiblir et même le rétracter, soit au contraire pour le réexposer avec plus d’énergie ».

    23  Ibid., p. 222.

    24 Ibid., p. 207, sans oublier « le gouvernement de l’infernal Comité [de salut public] », p. 206.

    25 Ibid., p. 226 (en italiques dans le texte).

    26 Ibid., p. 237 (en italiques dans le texte).

    27 Ibid., p. 251 (en italiques dans le texte).

    28 Henri Morier, Dictionnaire de poétique et de rhétorique, Paris, PUF, 1989 [1961], p. 584.

    29 Considérations sur la France, op. cit., p. 220.

    30 Ibid., p. 271.

    31 Ibid., p. 224.

    32 Ibid., p. 267.

    33 Ibid., p. 274.

    34 Ibid., p. 276, comme la citation suivante.

    35 Ibid., p. 199-200.

    36 Ibid., p. 216.

    37 Ibid., p. 232.

    38 Ibid., p. 240.

    39 Ibid., p. 216.

    40 « Nous sommes tous attachés au trône de l’Être suprême par une chaîne souple, qui nous retient sans nous asservir », ibid., p. 199 ; « Comme ces fils qu’un enfant romprait en se jouant, formeront cependant par leur réunion le câble qui doit supporter l’ancre d’un vaisseau… », p. 252 ; « Non seulement les peuples en masse n’entrent dans ces grands mouvements que comme le bois et les cordages employés par un machiniste… », p. 256.

    41 « Si l’on imagine une montre dont tous les ressorts varieraient continuellement de force, de poids, de dimension, de forme et de position… » ibid., p. 199 ; « Si l’on nous disait qu’un dé, jeté cent millions de fois, n’a jamais présenté, en se reposant, que cinq nombres… », p. 219.

    42 Ibid., p. 226.

    43 Ibid., p. 275.

    44 Ibid., p. 224.

    45 C’est-à-dire en fin de phrase : dans l’art oratoire, la clausule, à la fin du discours de l’orateur, doit être inattendue, surprenante, spectaculaire. Ici, le rapprochement d’un mot abstrait et d’un mot concret, le « carmin » des lèvres de la prostituée avec la « pudeur » de la « vierge », crée un choc métaphorique plus efficace qu’un long discours.

    46 Ibid., p. 231.

    47 Ibid., voir aux p. 219, 230, 232, 236, 259, 276 et 288.

    48 Ibid., p. 259 (en capitales et en italiques dans le texte).

    49 Ibid., p. 229.

    50 Auteur du Traité des tropes (1730).

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    • François Raviez
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    1 Dans le chapitre X, Maistre donne la date de rédaction : « au moment où j’écris (4 janvier 1797) ». Nous utilisons l’édition des Considérations sur la France parue dans les Œuvres de Joseph de Maistre, édition établie par Pierre Glaudes, Paris, Robert Laffont, Bouquins, 2007 ; ici, p. 264.

    2 Ibid., p. 234.

    3 Ibid., p. 218.

    4 « Voyez ce Mirabeau qui a tant marqué dans la révolution… », ibid., p. 202, ou p. 210 : « Voyez en même temps l’orage qui gronde sur l’Italie… ». « Lisez les belles réflexions de M. Dumas sur la guerre actuelle… », p. 212 ; « Que devons-nous penser de la République française ? Ouvrez les yeux et vous verrez qu’elle ne vit pas », p. 238 (en italiques dans le texte).

    5 Ibid., respectivement p. 238 et p. 252.

    6 Ibid., p. 259 (en italiques dans le texte).

    7 Ibid., p. 228.

    8 Ibid., p. 224.

    9 Ibid., p. 256.

    10 « Eh ! qu’importe à la Nation le vain honneur de la représentation. », ibid., p. 223.

    11 Ibid., p. 231.

    12 Ibid., p. 299.

    13 Ibid., p. 229 (nous soulignons).

    14 Dans le chapitre II : « Conjectures sur les voies de la Providence dans la Révolution française », et dans le chapitre VI : « De l’influence divine des constitutions politiques ».

    15 Chapitre IV : « La République peut-elle durer ? » et chapitre X : « Des prétendus dangers d’une contre-révolution ».

    16 Chapitre III : « De la destruction violente de l’espèce humaine ».

    17 Ibid., p. 219, 221, 232-234, 241 et 271.

    18 Ibid., p. 213.

    19 Ibid., p. 215.

    20 Ibid., p. 218.

    21  Ibid., p. 208.

    22 Henri Morier, dans son Dictionnaire de poétique et de rhétorique (Paris, PUF, 1989 [1961], p. 442), définit ainsi l’épanorthose : « Figure de pensée qui consiste à revenir sur ce que l’on vient d’affirmer, soit pour le nuancer, l’affaiblir et même le rétracter, soit au contraire pour le réexposer avec plus d’énergie ».

    23  Ibid., p. 222.

    24 Ibid., p. 207, sans oublier « le gouvernement de l’infernal Comité [de salut public] », p. 206.

    25 Ibid., p. 226 (en italiques dans le texte).

    26 Ibid., p. 237 (en italiques dans le texte).

    27 Ibid., p. 251 (en italiques dans le texte).

    28 Henri Morier, Dictionnaire de poétique et de rhétorique, Paris, PUF, 1989 [1961], p. 584.

    29 Considérations sur la France, op. cit., p. 220.

    30 Ibid., p. 271.

    31 Ibid., p. 224.

    32 Ibid., p. 267.

    33 Ibid., p. 274.

    34 Ibid., p. 276, comme la citation suivante.

    35 Ibid., p. 199-200.

    36 Ibid., p. 216.

    37 Ibid., p. 232.

    38 Ibid., p. 240.

    39 Ibid., p. 216.

    40 « Nous sommes tous attachés au trône de l’Être suprême par une chaîne souple, qui nous retient sans nous asservir », ibid., p. 199 ; « Comme ces fils qu’un enfant romprait en se jouant, formeront cependant par leur réunion le câble qui doit supporter l’ancre d’un vaisseau… », p. 252 ; « Non seulement les peuples en masse n’entrent dans ces grands mouvements que comme le bois et les cordages employés par un machiniste… », p. 256.

    41 « Si l’on imagine une montre dont tous les ressorts varieraient continuellement de force, de poids, de dimension, de forme et de position… » ibid., p. 199 ; « Si l’on nous disait qu’un dé, jeté cent millions de fois, n’a jamais présenté, en se reposant, que cinq nombres… », p. 219.

    42 Ibid., p. 226.

    43 Ibid., p. 275.

    44 Ibid., p. 224.

    45 C’est-à-dire en fin de phrase : dans l’art oratoire, la clausule, à la fin du discours de l’orateur, doit être inattendue, surprenante, spectaculaire. Ici, le rapprochement d’un mot abstrait et d’un mot concret, le « carmin » des lèvres de la prostituée avec la « pudeur » de la « vierge », crée un choc métaphorique plus efficace qu’un long discours.

    46 Ibid., p. 231.

    47 Ibid., voir aux p. 219, 230, 232, 236, 259, 276 et 288.

    48 Ibid., p. 259 (en capitales et en italiques dans le texte).

    49 Ibid., p. 229.

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