Raccourcir la distance entre ICI et ailleurs : étude basée sur une expérience de cotraduction littéraire
p. 165-176
Résumé
La présente étude a pour objectif d’analyser la collaboration sino-française dans le domaine de la traduction littéraire, plus précisément, dans la traduction de La neuvième veuve (Dijiuge guafu) de l’écrivain chinois Yan Geling, traduit conjointement en français par une Chinoise francophone et une Française sinophone. Le degré des reformulations réalisées par la traductrice française, qui opère généralement sur la base de la version proposée par sa collaboratrice, dépend non seulement de la qualité du travail de cette dernière, mais aussi de la différence de goûts littéraires et de philosophies traductives des deux collaboratrices. Leurs façons de travailler et leurs identités culturelles qui diffèrent posent des difficultés à leur coopération, mais la cotraduction reste un moyen qui permet d’optimiser le traitement du texte.
Texte intégral
1La présente étude a pour objet la cotraduction sino-française d’un roman chinois : La neuvième veuve (Dijiuge guafu) de Yan Geling, traduit en français par Chunliu Huang et Marie-Annick Carrez, paru aux Éditions You Feng. Il s’agit de l’histoire d’une femme nommée Wang Putao, devenue veuve pendant la guerre sino-japonaise et qui, lors de la réforme agraire, sauve son beau-père, Sun Huaiqing, un épicier rangé dans la classe des « propriétaires terriens ». Putao l’a ensuite caché dans sa cave à patates douces pendant plus de vingt ans, jusqu’à la mort de celui-ci.
1. Processus de la traduction de La neuvième veuve
2Voici le processus que les deux collaboratrices ont adopté pour traduire La neuvième veuve : la traductrice chinoise fournit d’abord à sa collaboratrice une traduction qu’elle estime définitive au regard de sa compétence linguistique et littéraire exploitée dans un temps donné. La traductrice française prend ensuite en charge la mise au point de la signification tout en consultant le texte chinois. Une fois sa correction validée par la traductrice chinoise, les deux collaboratrices effectuent plusieurs polissages linguistiques jusqu’à ce que le texte atteigne le niveau escompté. Enfin, les deux traductrices lisent leur travail à haute voix afin de vérifier si le texte sonne bien. Par ces allers-retours, les traductrices espèrent compenser le double handicap : d’une part, celui de la traductrice chinoise en matière d’expression en langue française et d’autre part, celui de la traductrice française en compréhension de la langue chinoise.
3Il est connu que la tâche d’un cotraducteur peut aller d’une simple relecture jusqu’à une véritable réécriture, et cela dans le but que le texte atteigne son public et produise sur celui-ci l’effet recherché. Dans le cas de la traduction de La neuvième veuve, le travail de la traductrice française, du fait qu’elle est sinophone, peut s’étendre à la phase de la compréhension du texte orignal en faisant abstraction, s’il y a lieu, de la version proposée par sa collaboratrice, si elle juge que la correction de certaines parties de cette version exige trop d’efforts.
4Voici quelques exemples illustrant les différents degrés de reformulation réalisée par la traductrice française :
a. Reformulation partielle
5Version originale (abrégée ci-après en « VO ») :
她这天忘了闩门,一个人伸头进来,正听见葡萄刚叫的那句话。 花狗饿了这些年,头一回吃馍,连生人来它也顾不得叫了。
6Version française réalisée par la traductrice chinoise (abrégée ci-après en « VTC ») :
Ce jour-là, elle avait oublié de fermer la grand-porte. Et quelqu’un, passant la tête par la porte entrebâillée, entendit ce qu’elle venait de dire. Comme c’était la première fois depuis bien longtemps que le chien bigarré avait droit à des pains, il avait oublié de prévenir sa maîtresse de l’arrivée de l’étranger.
7Version française réalisée par la traductrice française (abrégée ci-après en « VTF ») :
Ce jour-là, elle avait oublié de fermer la grand-porte. Et quelqu’un, passant la tête par la porte entrebâillée, avait entendu ce qu’elle venait de dire. Comme c’était la première fois depuis bien longtemps qu’il avait droit à de si bons pains, le chien bigarré avait tout simplement omis de prévenir sa maîtresse de l’arrivée de l’étranger.
8En comparant les deux versions françaises, nous pouvons constater que la traductrice française a réalisé une opération temporelle (« entendit » devient « avait entendu »), une transposition de sujets (« il » – « le chien bigarré »), qu’elle a ajouté des adjectifs (« de si bons »), une locution adverbiale (« tout simplement »), et qu’elle a remplacé le verbe « oublier » par le verbe « omettre ».
b. Reformulation complète/réécriture
VO : 假如这时有一个人走到坡上,站在侏儒们早晨站的地方,这 人会看见无数灯笼从河岸坡地的路上移动下来,弯弯曲曲,延绵 不断,移到河谷底。慢慢地,灯火把河谷涨满,向上漫去。没有 哭的; 老的、少的、中壮年的都一声不吭地用灯笼去每一个脸上 照。才一天,这些熟脸都隔了一百年似的,看着那样远,那样不 近人情地冷漠。有年少的认出了父亲,刚要哭就被喝住。
VTC : Si à ce moment quelqu’un se hisse au sommet de la berge, à la place où les nains s’étaient tenus ce matin-là, il verra une file interminable de lanternes descendre en zigzaguant jusqu’au fond de la vallée. Petit à petit, la vallée se remplit de lumière qui déborde comme de l’eau. Sans pleur ni aucun mot, les gens de tous âges éclairent un à un les visages des morts avec les lanternes qu’ils tiennent dans la main. Une dizaine d’heures ont suffi pour rendre méconnaissables ces visages familiers, si distants maintenant et si incroyablement indifférents. Quelques jeunes enfants ont reconnu leur père, mais leur envie de pleurer est vite réprimandée.
VTF : Si à ce moment un passant avait gravi la berge, là où les nains s’étaient arrêtés le matin même, il aurait vu un nombre considérable de lanternes se mettre en branle sur le sentier longeant la rivière et en suivre les méandres, avançant en une longue procession ininterrompue. Peu à peu, l’éclat des lanternes avait envahi la vallée. Personne ne pleurait ; c’est en silence que tous avaient éclairé un à un les visages des morts à l’aide des lanternes. Ces visages familiers, qu’une journée à peine avait projetés à des années-lumière, si distants maintenant et comme indifférents à leur sort. Quelques jeunes enfants avaient reconnu leur père, mais on les avait empêchés de donner libre cours à leurs larmes.
9Par rapport à la version proposée par sa collaboratrice, la traductrice française a non seulement effectué des opérations temporelles (présent - passé) et structurelles (transpositions de sujets et de compléments d’objet), mais elle a également choisi des termes plus littéraires (« les méandres », « procession ininterrompue », etc.), jusqu’à employer l’hyperbole « années-lumière » au lieu de traduire littéralement le terme chinois « yibainian » par « cent ans ». Tous ces efforts ont pour but de conférer plus de littérarité au texte traduit ; ce faisant, on obtient aussi une traduction plus proche de la version originale dont le style, avec en plus le changement de focalisation et l’effet de distanciation, se distingue de celui du reste du roman, le plus souvent oral et avec un narrateur clairement sympathisant de l’héroïne.
10Plus souvent, le degré de reformulation dépend des philosophies traductives des traductrices. Un texte traduit avec le procédé cibliste diffère évidemment d’un texte issu du procédé sourcier. Et ce qui est le plus difficile, ce n’est pas de tenir à l’un ou à l’autre de ces procédés, ni de trouver un compromis, mais de présenter une version qui, tout en étant fidèle au texte original, puisse faire oublier la traduction elle-même, quelles que soient les théories ou les philosophies qui la sous-tendent. Ainsi parlait Roger Martin du Gard de sa traduction d’Olivia (traduit d’anglais en français) :
Dès que je veux être fidèle au texte, ça « sent » la traduction. Dès que mon récit est fluide, naturel, agréable à lire, c’est que je batifole autour du sens littéral, et m’en tire avec des équivalences et des approximations. Si j’étais l’auteur, je préférerais le batifolage à la stricte fidélité… Mais, en réalité, l’un et l’autre sont condamnables ; et une vraie bonne traduction doit satisfaire à la fois la double exigence de l’exactitude minutieuse et du parfait naturel. (Martin du Gard 1993 : 870-1)
11Les différents essais de traduction de l’ouverture du roman témoignent justement des premiers tâtonnements et complexes des traductrices :
VO : 她们都是在44年夏天的那个夜晚开始守寡的。从此史屯就有 了九个花样年华的寡妇。
A) Elles commencèrent toutes leur veuvage un soir de l’été 44. Le village de Shitun comptait désormais neuf veuves dans tout l’éclat de leur jeunesse.
B) C’est par un beau soir de l’été 1944 que neuf jeunes femmes du village de Shitun débutèrent leur vie de veuves.
C) Depuis ce soir funeste de l’été 1944, il y avait à Shitun neuf femmes bien jeunes pour se retrouver déjà veuves.
D) C’était un soir de l’été 1944, un soir qui scellerait le début de leur veuvage. Le village de Shitun compterait désormais neuf veuves dans tout l’éclat de leur jeunesse.
E) Un soir de l’été 1944, le village de Shitun se retrouva avec neuf veuves ; neuf femmes dans tout l’éclat de leur jeunesse.
Version définitive :
Leur veuvage commença un soir de l’été 1944. Depuis ce jour, le village de Shitun comptait neuf veuves dans la fleur de l’âge.
12Cet exemple montre bien que, au tout début de leur travail, si la traductrice chinoise préférait le procédé sourcier (la version A est de sa plume), en respectant la structure de la version chinoise, sa collaboratrice penchait pour le procédé cibliste (elle a proposé les versions B, C, D et E), c’est-à-dire en faisant abstraction du style du texte chinois et en cherchant le « parfait naturel », quitte à employer des termes qui ne trouvent pas leurs équivalents formels dans le texte chinois (« beau », « funeste », « scellerait », etc.) mais qui contribueraient grandement au « naturel » du texte traduit. Mais, au cours de leur travail, les deux traductrices se sont rendu compte de l’absurdité de vouloir à tout prix tenir à tel ou tel procédé, et elles se sont mises d’accord pour fixer une règle : tout en étant fidèle au texte original, il faut savoir s’adapter au contexte et respecter la beauté de la langue française. Par exemple, pour la traduction de certaines expressions imagées, elles ont délibérément « combiné » les deux procédés pour ainsi dire :
VO : 那个男兵从后排往前数,数到那些变卦的,手举落不定的, 他就停下来说:“那几个抽烟卷的老乡,不要做墙头草,两面 倒。”
VTC : Le soldat compta à partir du dernier rang. Quand il tomba sur les mains hésitantes qui voulaient changer d’avis à la dernière minute, il arrêta son comptage et dit :
– Vous qui fumez des cigarettes là-bas, vous ne devez pas faire comme des herbes sur la crête d’un mur qui s’inclinent à gauche et à droite au gré du vent.
13La partie mise en gras est la traduction littérale d’un proverbe chinois. La trouvant étrange dans le texte français, la traductrice française avait d’abord proposé le procédé cibliste en remplaçant le dicton chinois par : « Soit vous levez la main, soit vous la baissez ! C’est l’un ou c’est l’autre, il faut vous décider ! ». Après concertation avec la traductrice chinoise, et dans le but de rendre l’étranger sans l’étrangeté, elle a finalement décidé de garder l’image des herbes tout en ajoutant une traduction du sens figuré du proverbe, choix approuvé par sa collaboratrice :
– Eh, là-bas ! Ceux qui sont en train de fumer ! Vous ne pouvez pas faire comme des herbes qui penchent d’un côté ou de l’autre suivant le sens du vent, il faut vous décider !
14Nous avons également remarqué que, par rapport à la version définitive issue de la cotraduction, le texte traduit initialement par la traductrice chinoise présente un nombre moins élevé de notes en bas de page. Par contre, on relève un nombre plus élevé de raccourcis dans la version proposée par la traductrice française. Un choix linguistique, littéraire, mais aussi culturel.
15Exemple 1 :
VO : 人们在史屯街上看秋千时,一个连鬼子已包围过来,官道民 道,羊肠小道一律封住。
VTC : Pendant que les villageois s’exclamaient autour de la balançoire, une compagnie entière de diables encerclait le village. Ils bloquèrent tout : route mandarinale, routes civiles, sentiers sinueux.
VTF : Tandis que les villageois se pressaient au bourg autour de la balançoire, une compagnie de diables encerclait le village, bloquant ainsi l’ensemble des voies de communication.
16Exemple 2 :
VO : 葡萄一回头,见七、八个穿破旧军服的人撵着一只花兔子进 到院里来。[…] 所有的鸡都飞成小鹰了。
VTC : Elle se retourna. Sept ou huit soldats vêtus d’uniformes usés entrèrent dans sa cour en suivant un lapin bigarré. […] Toutes les poules s’envolèrent comme des petits aigles.
VTF : […] Toutes les poules s’envolèrent.
17Si la traductrice chinoise est souvent d’accord quand il s’agit d’un raccourci par souci linguistique ou littéraire, il en va autrement si elle juge que la suppression de certains termes porte atteinte à la transmission culturelle.
VO : “唿嗵”一下,下面黄水决堤了,连水带土带泥沙石头树木庄 稼血肉性命,滚开一样烫人地决口子了。
VTC : Soudain, Putao perdit les eaux. Ces eaux, aussi brûlantes que l’eau bouillante, débordèrent comme le fleuve Jaune qui rompt la digue en emportant terre, vase, pierres, arbres, plantes et êtres vivants.
VTF : Tout à coup elle perdit les eaux.
18La traductrice chinoise peut comprendre la raison pour laquelle sa collaboratrice voudrait supprimer l’expression « aussi brûlantes que l’eau bouillante », expression qu’elle juge superflue elle aussi. Cependant, elle n’est pas d’accord pour laisser tomber l’association de la perte des eaux au débordement du fleuve Jaune. D’une part, cette comparaison renvoie à la vie de Putao : c’est parce qu’elle a perdu ses parents dans la grande inondation du fleuve Jaune qu’elle est arrivée dans le village de Shitun et qu’elle s’y est installée. D’autre part, dans la littérature chinoise et surtout dans la poésie chinoise, l’évocation d’un phénomène naturel n’est presque jamais anodine. Dans le cas de Putao, sa perte des eaux signifie la naissance imminente d’un être, qui est en même temps signe de danger pour la survie de son beau-père. Tout comme le fleuve Jaune qui donne et qui reprend la vie. Après délibération, les traductrices sont parvenues à cette version définitive :
Tout à coup elle perdit les eaux, à la façon du fleuve Jaune qui dans sa fureur sort de son lit en emportant tout sur son passage.
19Aux yeux des traductrices, cette version finale perd certes en transmission d’images (« terre, vase, pierres, arbres, plantes et êtres vivants »), mais elle gagne au contraire en expressivité avec le mot « tout ».
2. Difficultés et avantages d’une cotraduction
20La cotraduction, puisqu’elle est le travail conjoint de deux personnes aux goûts et aux bagages différents, est semée de difficultés, surtout pour une première coopération. Dans le cas de la traduction de La neuvième veuve, la plus grande difficulté réside dans le fait que les traductrices ont des façons de travailler assez différentes. Il leur a fallu un certain temps pour trouver un mode de travail qui convienne à toutes les deux. La traductrice chinoise préfère d’abord se concentrer sur la traduction de l’idée, c’est-à-dire, sans se soucier, dans un premier temps, du style, de la typographie, des notes éventuelles à apporter, voire de la grammaire. Ceci a l’avantage, à ses yeux, d’être le plus près de son statut de lectrice, autrement dit, d’être « dans » le roman afin de reproduire au maximum les sentiments, quand les émotions qu’elle ressent en tant que lectrice ne se sont pas encore estompées. Elle revient après pour traiter tous les problèmes soi-disant « mineurs » à ses yeux, qui demandent moins d’efforts intellectuels : apporter des corrections grammaticales et rechercher un style clair et correct pour atteindre une version qu’elle considère comme définitive. Pour la relecture, une fois un chapitre fini, la traductrice chinoise préfère le laisser refroidir un certain temps avant de le relire avec du recul. Pourtant, s’agissant d’une cotraduction, ce procédé présente de nombreux inconvénients, surtout pour la traductrice française. Pour prendre un petit exemple, si l’on ne décidait pas dès le début quelle forme typographique adopter, le travail que représentent les modifications à apporter, à la fin de toute la traduction, serait volumineux et entraînerait une perte de temps inutile. Aussi, si la traductrice chinoise ne pensait pas à ajouter immédiatement des notes pour faciliter la compréhension de sa collaboratrice, cette dernière serait obligée d’aller chercher elle-même des informations, avec des outils qu’elle ne maîtrise pas ou mal, dans un monde qui est « l’ailleurs » pour elle. Les différentes ébauches de la traduction du premier chapitre de La neuvième veuve témoignent de cette confrontation de styles de travail. Heureusement, pour la suite de la traduction, les deux collaboratrices sont convenues de procéder autrement, c’est-à-dire : la traductrice chinoise faisait de son mieux pour présenter, à chaque livraison (d’environ trois pages), une version définitive à ses yeux, avec les notes et les explications nécessaires, et en joignant des photos si elle ne trouvait pas l’équivalent en français d’une chose ou d’une idée.
21Si les inconvénients causés par une cotraduction peuvent parfois décourager, les avantages d’une telle coopération sont toujours gratifiants : ils donnent confiance aux deux traductrices et les persuadent à chaque fois qu’elles ont fait le bon choix de traduire ensemble. Tout d’abord, une cotraduction peut éviter des omissions et des négligences, mais surtout des fautes d’interprétation et de traduction :
La traduction n’est pas une opération linguistique mais une opération sur le texte, sur le sens ; l’intervention d’un réviseur, loin d’entraver ce processus, au contraire le duplique puisqu’à son tour il lui faut passer par les mêmes opérations de compréhension, déverbalisation et reformulation que le traducteur premier, apportant du même coup une plus grande garantie d’exactitude. (Choi 2014 : 9)
22Il en va de soi qu’une cotraduction, avec un traducteur natif de la langue cible, permet d’optimiser le traitement de la forme du texte. Aussi, dans le cas de la traduction de La neuvième veuve, la traductrice française est plus apte que sa collègue chinoise à produire un texte dont la forme est plus agréable pour le lecteur français. C’est aussi elle qui décide quelles notes ajouter pour faciliter la compréhension du roman par ses compatriotes. Ainsi a-t-elle proposé de garder certains termes chinois avec notes explicatives, d’autant plus que ces termes sont souvent brefs en chinois mais longs à expliquer en français puisqu’ils n’y trouvent pas d’équivalent. Par exemple, pour le terme « 窑院 yaoyuan », elle a préféré garder sa version pinyin dans le texte traduit avec une note explicative comme suit : « Concept d’habitat qui consiste à faire d’abord une fosse dans la terre puis à creuser des pièces dans les parois ».
23Le travail de la traductrice française peut également minimiser l’influence qu’exerce l’interférence des langues sur la traduction. « Une langue […] n’est pas faite uniquement de mots : chacune renferme une “vision” du monde propre » (Oustinoff 2003 : 14). La traduction d’un mot, si elle ne comporte pas la « vision du monde » véhiculée par ce mot, n’est pas une traduction. Par exemple, pour traduire l’expression « 自由恋爱 ziyou lian’ai », la traductrice chinoise avait proposé, par contagion linguistique, « l’amour libre », sans s’être jamais posé de question sur la légitimité de cette traduction. La traductrice française est intervenue en proposant « la liberté du choix amoureux » ou « la liberté de choisir son partenaire », expliquant à sa collaboratrice que pour les Français « l’amour libre » signifie « relations hors mariage » et non le contraire du mariage arrangé et que cette expression fait trop référence à 1968. Voici un autre exemple de l’interférence des langues :
VO : 她卧进苇子丛里,一点点向前爬。爬了五、六十步远,看见 一大群腿过来了。
VTC : Elle se coucha au milieu des roseaux et rampa petit à petit vers l’avant. Cinquante ou soixante pas plus tard, elle vit arriver un grand nombre de jambes.
24La traductrice française, en faisant remarquer que l’on ne peut employer le mot « pas » car l’héroïne ne marche pas, propose :
VTF : […] Après avoir ainsi parcouru une cinquantaine de mètres, elle vit arriver un grand nombre de jambes.
25On pourrait très bien multiplier les exemples où la traductrice chinoise ne se rendait pas compte, ou mal, du manque de correspondance entre l’unité à traduire et l’unité traduite par elle. Car, « pour traduire, il ne suffit pas de comprendre ce que le mot veut dire. Il faut savoir aussi tout ce qui entoure le mot, toutes les autres contingences de rêve qui se trouvent autour du moindre mot »1. Ses limites en cette matière, elle les ressent le mieux face à des vers lyriques à traduire. Cependant, si la traductrice chinoise tire grand profit d’une telle coopération, il existe aussi des avantages pour la traductrice française par rapport à un travail individuel. À part la compréhension assistée du texte chinois, le plus grand avantage d’une cotraduction pour la partie française porterait sur la compréhension de l’aspect culturel et psychologique du monde chinois, en d’autres termes, la vision du monde chinoise ou « l’âme chinoise » : « pour comprendre la langue chinoise, il faut d’abord comprendre l’âme chinoise. Pour ce faire, il faut faire appel au sixième sens ou au subconscient »2. Ces propos du sinologue suédois Bernhard Karlgren reflètent la difficulté pour les Occidentaux d’accéder au monde chinois et celle de traduire la langue chinoise. La collaboration avec un traducteur chinois permet justement de mieux appréhender cet « autre » monde, d’avoir une passerelle entre l’ici et l’ailleurs. Voici un exemple :
VO : “我这辈子相信革命、进步,早恨透封建落后,剥削制度。 到了还是不叫咱革命、进步。” 少勇点上烟,抽起来。
“谁不叫你革命 ?” 葡萄问。
“谁敢 ! 越不叫我革命,我越革命叫他看看 !”
VTC : – J’ai toujours cru en la révolution, au progrès. Cela fait longtemps que je réprouve les idées féodales arriérées et le système d’exploitation de l’homme par l’homme. Je n’aurais jamais cru qu’un jour on m’interdirait de participer à la révolution et de jouer un rôle dans la diffusion du progrès. Il [Shaoyong] alluma une cigarette et tira quelques bouffées.
– Qui t’interdit de faire la révolution ? demanda Putao.
– Personne ! Plus on m’en empêche, plus je me montrerai déterminé !
26Shaoyong est le deuxième fils de Sun Huaiqing. C’est un communiste fervent qui croit en la pureté de son idéal. Dans le paragraphe cité, la traductrice française voit une contradiction (voir les parties mises en gras). La traductrice chinoise lui explique alors que si Shaoyong nie qu’on lui ait interdit de faire la révolution, c’est par pur orgueil. La traductrice française s’en était doutée, mais elle n’en était pas tout à fait sûre et se demandait s’il y avait d’autres motifs à l’origine de cette « contradiction ». Après réflexions et concertations, les deux collaboratrices ont adopté pour le dernier alinéa la version suivante : « Personne en fait ! Et même : plus on m’en empêche, plus je me montrerai déterminé ! ».
27Voici un autre cas où les nuances psychologiques paraissent plus difficiles à saisir pour la traductrice française :
VO : 她把锅在灶上慢慢转,这白土的烙饼也看不出生熟,也闻不 出焦没焦。孙克贤在窑洞里问:“做啥呢 ?恁香 !”
“还不知做熟做不熟。”儿媳答道。
“香了就熟了。四二年我吃过那东西。”
VTC : Elle tourna doucement le wok sur le fourneau. Difficile avec cette galette d’argile de voir si elle était assez cuite ; et on ne pouvait pas se fier non plus à l’odeur. La voix de Sun Kexian lui parvint alors de la chambre :
– Qu’est-ce que tu prépares ? Ça sent drôlement bon !
– Je ne sais pas si c’est cuit, répondit sa belle-fille.
– Quand ça sent bon, c’est que c’est cuit. J’en ai mangé en 1942.
28La traductrice française ne comprend pas pourquoi Sun Kexian demande à sa belle-fille ce qu’elle prépare alors que, selon la suite du texte, il en connaît déjà la réponse. La traductrice chinoise lui explique qu’il s’agit d’un aspect typique de la psychologie chinoise. La scène se passe en fait pendant la grande famine. Quand Sun Kexian, affamé, perçoit le parfum des galettes, il pense que c’est cuit et qu’on peut se mettre à manger. Néanmoins, il ne veut pas montrer qu’il est un bon-à-rien gourmand en demandant directement à manger : en Chine les vieilles personnes ont souvent honte d’être à la charge de leurs enfants. C’est pour cette raison qu’il commence par poser une question dont il connaît déjà la réponse. « C’est ce que l’on peut appeler un ‘accès’ par un ‘détour’, dit la traductrice chinoise, si l’on reprend les mots de François Julien ». Et pour appuyer ce point de vue, elle a évoqué un passage d’Un criminel nommé Lu Yanshi (陆犯焉识 Lufan Yanshi), également de Yan Geling :
Quand les gens deviennent vieux, il y a une chose à laquelle ils sont plus que sensibles : sont-ils considérés par les autres comme des gens en trop ? Ils scrutent, à longueur de journées, le visage de leurs enfants voire de leurs petits-enfants, dans le but de vérifier si la position qu’ils se donnent dans la vie de ces derniers est la bonne.3
29Nous pouvons dire en conclusion que la cotraduction sino-française dans le domaine de la littérature chinoise présente de nombreux avantages. Pour un traducteur français, cette coopération peut l’aider à mieux comprendre le texte à traduire, et aussi à minimiser les erreurs susceptibles de se produire pendant la transmission du sens. Pour un traducteur chinois, l’avantage d’une telle collaboration consiste principalement en ce que le texte traduit épouse mieux l’horizon d’attente des lecteurs français, aussi bien linguistiquement qu’esthétiquement. Généralement, la traduction assurée par un traducteur de sa langue maternelle vers sa langue étrangère, que l’on appelle aussi une traduction en B, laisse souvent à désirer sur ce plan. Matteo Ricci, en traduisant Les Éléments d’Euclide, déplorait son insuffisance concernant la maîtrise de la langue chinoise ; c’est la raison pour laquelle il devait s’appuyer sur son ami chinois Xu Guangqi (Yuan 1989 : 56). Il est possible qu’une traduction effectuée par un traducteur seul soit plus économique sur le plan du temps et de l’énergie. Mais selon certaines études (Wang 1989 et Fu 2011), pour la traduction d’une œuvre littéraire chinoise, un traducteur capable de travailler en solo, que ce soit un traducteur occidental versé dans la littérature et la culture chinoises, ou un traducteur chinois ayant une bonne maîtrise de la langue cible, a souvent tendance à s’ingérer dans le texte original car il est plus ou moins influencé par son identité culturelle et par son goût littéraire personnel. Cette ingérence se manifeste généralement par une traduction trop littérale ou trop libre. Les exemples que nous avons cités montrent que les différents traducteurs peuvent adopter des stratégies traductives différentes voire opposées, produisant par là des textes qui s’éloignent plus ou moins du texte original. D’où l’avantage de la cotraduction par un traducteur en B et un traducteur de langue cible. Avantage renforcé si le traducteur de langue cible maîtrise la langue source, car « l’accord sur le sens du texte original est le point de départ et aussi la clé qui mènent à une éventuelle “communion” entre les cotraducteurs »4. Disposant de passerelles entre l’ici et l’ailleurs, les cotraducteurs peuvent adopter une stratégie traductive plus souple qui produit dans la plupart des cas un effet positif.
Bibliographie
Bibliographie
Références
CHOI Mikyung, 2014, La cotraduction : domaine littéraire coréen-français, thèse de doctorat soutenue à l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3.
FU Wenhui, 2011, « Duochong wenhua shenfen xia zhi Dai Naidie yingyi chanshi » [Sur les traductions de Gladys Yang, traductrice aux multiples identités culturelles], Zhongguo fanyi [La Traduction en Chine], n° 6, p. 16-20.
GOLDSCHMIDT Georges-Arthur et BROCAS Alexis, mai 2015, « Georges-Arthur Goldschmidt, l’angoisse de la page pleine », propos recueillis par Alexis Brocas, Le Magazine littéraire, n° 555, p. 28-33.
MARTIN DU GARD Roger, 1993, Journal III, 1937-1958, Paris, Gallimard.
OUSTINOFF Michaël, 2003, La traduction, Paris, Presses Universitaires de France, collection « Que sais-je ? ».
Waiguo fanyi lilun pingjie wenji [Recueil de critiques sur les théories traductives des pays étrangers], 1983, Pékin, Zhongguo duiwai fanyi chuban gongsi.
WANG Zuoliang, 1989, Fanyi : sikao yu shibi [La Traduction : réflexions et essais], Pékin, Waiyu jiaoxue yu yanjiu chubanshe.
YAN Geling, 2011, Lufan yanshi [Un criminel nommé Lu Yanshi], Pékin, Zuojia chubanshe.
YUAN Jinxiang, 1989, « Lun zhongwai renshi heyi – jian tan wenxian zhong yi wai » [Sur la cotraduction par un traducteur chinois et un traducteur étranger, avec des considérations sur la traduction d’ouvrages chinois en langues étrangères], Waiyu jiaoxue yu yanjiu [Formation et recherche de langues étrangères], n° 3, p. 53-58.
ZHANG Derang, 1999, « Heyi, heyi » [Cotraduction, communion], Zhongguo fanyi [La Traduction en Chine], n° 4, p. 25-28.
Corpus
YAN Geling, 2010, Dijiuge guafu [la neuvième veuve], Pékin, Zuojia chubanshe.
– , 2015, La neuvième veuve, traduit par Chunliu Huang et Marie-Annick Carrez, Paris, Éditions You Feng.
Notes de bas de page
1 Voir Goldschmidt et Brocas 2015 : 30.
2 « 要想理解中文就必须理解中国人的心灵。为此必须有第六感觉, 或下意识 » (voir Waiguo fanyi lilun pingjie wenji 1983 : 77. La traduction des extraits en chinois a été assurée par nos soins).
3 « 人一老,对于自己是不是被别人多余最为敏感,他们整天都在看儿女们甚至 孙儿孙女们的脸色,看看自己在他们生活里的定位错了没有 » (Voir Yan 2011 : 330).
4 « 理解上达成共识是合译者力求做到‘合一’的出发点和突破口 » (Zhang 1999 : 26).
Auteur
-
Chunliu Huang
Université de Nankin, Chine
HUANG Chunliu est docteur de l’Université de Nanjing (Chine) et de l’Université d’Artois. Elle a pour centres d’intérêt les recherches sur Roger Martin du Gard, la littérature moderne chinoise et la traduction. Elle a aussi signé plusieurs traductions dont Les Coloriés d’Alexandre Jardin, Manifestes médiologiques de Régis Debray, Nouvelles de Roger Martin du Gard et La neuvième veuve (Dijiuge guafu) de Yan Geling (cotraduit).
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Pour une interdisciplinarité réciproque
Recherches actuelles en traductologie
Marie-Alice Belle et Alvaro Echeverri (dir.)
2017
Le double en traduction ou l’(impossible ?) entre-deux. Volume 1
Michaël Mariaule et Corinne Wecksteen (dir.)
2011
Le double en traduction ou l’(impossible ?) entre-deux. Volume 2
Michaël Mariaule et Corinne Wecksteen (dir.)
2012
La traduction dans les cultures plurilingues
Francis Mus, Karen Vandemeulebroucke, Lieven D’Hulst et al. (dir.)
2011
La tierce main
Le discours rapporté dans les traductions françaises de Fielding au XVIIIe siècle
Kristiina Taivalkoski-Shilov
2006
Sociologie de la traduction
La science-fiction américaine dans l’espace culturel français des années 1950
Jean-Marc Gouanvic
1999
