Présentation

Xiaoshan Dantille et Corinne Wecksteen-Quinio

p. 7-9


Texte intégral

1Le présent ouvrage se donne comme objet l’étude du rapport entre l’Ici et l’Ailleurs dans la littérature traduite1. La littérature est d’abord le lieu de rencontre linguistique, émotionnelle, imagée et imaginaire entre celui qui s’exprime et celui qui écoute. Avec la traduction, elle peut prétendre à faire communiquer l’écrivain avec le lecteur universel. La question se pose alors de savoir comment s’établit cette communication par le prisme du traducteur. D’emblée nous vient à l’esprit la fameuse dichotomie dont Friedrich Schleiermacher faisait déjà état en 1813, reflétant là deux conceptions opposées, reprises ensuite par de nombreux auteurs :

Ou bien le traducteur laisse l’écrivain le plus tranquille possible et fait que le lecteur aille à sa rencontre, ou bien il laisse le lecteur le plus tranquille possible et fait que l’écrivain aille à sa rencontre. (Schleiermacher 1999 : 49)

2Antoine Berman, traducteur de ce passage, le commente en indiquant :

Ce qui est intéressant ici, ce n’est pas tant la nature de la distinction (traduction ethnocentrique ou non ethnocentrique) que la manière dont elle est énoncée : un processus de rencontre intersubjectif. (Berman 1984 : 235)

3Mais si la traduction permet la rencontre entre deux sujets, elle permet également à deux cultures d’entrer en contact et de dialoguer. Quelles sont les spécificités des images de l’Ici et de l’Ailleurs ? Quel rôle joue la traduction dans le transfert d’images, quel reflet (déformant ?) produit-elle et comment s’effectue le dialogue interculturel engagé par la traduction ?

4Faut-il accueillir tel quel l’Autre (Cordonnier 1995 : 8), afin de laisser percevoir l’étrangéité de l’Ailleurs, ou au contraire s’agit-il de masquer son altérité par rapport au Même (Ibid.), de peur que l’étrangéité ne se transforme en étrangeté lorsqu’elle est confrontée à l’Ici ? On reconnaîtra bien sûr les oppositions classiques entre différents types de traduction : éthique/ethnocentrique (Berman), dépaysement/annexion (Meschonnic), foreignization/domestication (Venuti) entre autres. À moins que l’on n’essaie de parvenir à un entre-deux2, à une forme d’équilibre, pour que l’ouverture à l’Autre, à l’Étranger, ne nuise pas à la compréhension et à la communication :

Aussi longtemps que l’on sent l’étranger, mais non l’étrangeté, la traduction a atteint ses buts suprêmes ; mais là où apparaît l’étrangeté comme telle, obscurcissant peut-être l’étranger, le traducteur trahit qu’il n’est pas à la hauteur de son original. Le sentiment du lecteur non prévenu ne manquera guère ici la ligne de partage. (von Humboldt cité par Berman 1984 : 246)

5Cela dit, Berman indique à juste titre que : « […] le problème, c’est de savoir si la ligne de partage entre l’étranger, das Fremde, et l’étrangeté, die Fremdheit, peut être “facilement” tracée » (Berman Ibid. : 246-247). Se pose alors le problème de la perception/réception par le lecteur de ces images traduites.

6Les contributions qui suivent s’attachent toutes, d’une façon ou d’une autre, à analyser la façon dont la traduction contribue aux échanges transculturels ou, au contraire, les entrave. Elles ont en commun de se focaliser sur la notion d’image en littérature, mais elles l’éclairent sous des angles différents, en offrant des perspectives variées, que ce soit sur le plan théorique, linguistique, stylistique ou encore philosophique, ou bien au niveau des aires géographiques et des langues étudiées (anglais, chinois, espagnol, français, italien, roumain, russe, vietnamien, etc.). La diversité constitutive de chacune des contributions rend ardue toute tentative de classement ou de hiérarchisation : nous aurions pu répartir les articles en fonction des zones culturelles faisant l’objet de chaque analyse, mais nous aurions alors eu un éclatement peu propice à une appréhension globale du phénomène, d’autant que certains articles examinent des traductions dans plusieurs langues. Une présentation chronologique n’aurait pas non plus été fondée, dans la mesure où sont parfois analysés, au sein d’un même article, des extraits appartenant à des périodes assez éloignées l’une de l’autre. Nous avons donc décidé de regrouper les articles selon plusieurs thématiques qui traversent notre champ d’investigation, quelle que soit la langue examinée et quelle que soit la période, même si ce choix n’échappe pas à un certain arbitraire et si les thématiques peuvent évidemment se croiser et entretenir des points de contact multiples. Notre exploration commence par les dimensions proprement culturelles de l’image, tant au sein d’œuvres essentiellement classiques (Adrada Rafael, Dantille) que dans la littérature de jeunesse (Piacentini). Elle se poursuit avec la question des traductions-relais (Steyn, mais aussi Dantille) puis s’attache à l’hétérolinguisme constitutif de certaines œuvres, qu’il s’agisse d’un idiome étranger (Orihuela) ou d’une variété de la langue principale (Musinova). Les métaphores sont ensuite mises à l’honneur (Nguyen et Wecksteen-Quinio, mais aussi Rădulescu) avant que l’attention ne se porte sur le traducteur lui-même, que ce soit au niveau d’une collaboration traductive (Huang), de l’horizon traductif du sujet traduisant (Yuan) ou de l’auto-traduction (Rădulescu et Marchand). Le volume se clôt par deux contributions relatives à la poétique et au processus créatif (Marchand et Mees).

7Nous espérons que ces études contribueront à éclairer la problématique soulevée, par une approche scientifique et réaliste de la traduction, qui s’efforce d’articuler théorie et pratique.

Bibliographie

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Bibliographie sélective

BERMAN Antoine, 1984, L’épreuve de l’étranger : Culture et traduction dans l’Allemagne romantique, Paris, Gallimard, collection « Tel », n° 252.

CORDONNIER Jean-Louis, 1995, Traduction et culture, Paris, Didier.

10.4000/books.apu.5058 :

MARIAULE Mickaël et WECKSTEEN Corinne (éd.), 2011, Le double en traduction ou l’ (impossible ?) entre-deux (Vol. 1), Arras, Artois Presses Université, collection « Traductologie ».

– , 2012, Le double en traduction ou l’ (impossible ?) entre-deux (Vol. 2), Arras, Artois Presses Université, collection « Traductologie ».

MESCHONNIC Henri, 1973, Pour la poétique II : Épistémologie de l’écriture, Poétique de la traduction, Paris, Gallimard, collection « nrf ».

10.1515/9783111683379 :

SCHLEIERMACHER Friedrich, 1999 [1985], Ueber die verschiedenen Methoden des Uebersezens/Des différentes méthodes du traduire, traduction d’Antoine Berman, Paris, Seuil, collection « Essais ».

VENUTI Lawrence, 1995, The Translator’s Invisibility. A History of Translation, London/New York, Routledge.

Notes de bas de page

1 Ce volume représente les actes du colloque international « Ici et Ailleurs dans la littérature traduite », qui s’est tenu à l’Université d’Artois les 21 et 22 mai 2015, dans le cadre des activités du centre de recherches « Textes et Cultures ».

2 On pourra consulter à ce sujet les ouvrages de Mariaule et Wecksteen (éd.), 2011 et 2012.


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