Préface
p. 15-16
Texte intégral
1On ne peut que se réjouir de la parution d’une nouvelle monographie de château. Peut-être même devrait-on écrire « châteaux » au pluriel, parce qu’ici pour le prix d’un, on en a deux en réalité… Puisque c’est bien, outre le paysage somptueux qui s’offre aux visiteurs et le souvenir de la mémoire de saint François de Sales un temps hôte des lieux, une des spécificités remarquables des Allinges : posséder sur le même site deux châteaux médiévaux immédiatement mitoyens.
2De ce point de vue, l’étude qui nous est offerte du Château-Vieux et du Château-Neuf des Allinges par toute une équipe de chercheurs, sous la houlette solide de Laurent D’Agostino et de Christophe Guffond, est incontestablement un des travaux les plus aboutis à ce jour sur la question de ce qu’il est convenu d’appeler les châteaux multiples. Et c’est là assurément un des apports les plus novateurs de la publication, au-delà d’une étude castellologique « classique » particulièrement bien menée, avec une méthodologie robuste articulant étroitement archéologie sédimentaire, archéologie du bâti et étude documentaire, des textes à l’iconographie le dossier étant particulièrement riche.
3On ne peut relier ici avec certitude la présence mitoyenne de ces deux châteaux établis sur une étroite crête rocheuse dominant le lac Léman au phénomène de la coseigneurie, même si cela reste envisageable pour les temps les plus anciens du site, avant le milieu du XIIIe siècle. La documentation écrite – bien que relativement abondante – n’en dit rien cependant. La coseigneurie, depuis longtemps étudiée par les historiens du Midi médiéval, où elle apparaît la plus affirmée et la plus spectaculaire, a aussi été présente sur toute la façade est de l’actuelle France, sur les confins au Moyen Âge du royaume de France et de l’empire germanique, même si ses modalités y ont été un peu différentes des régions méridionales et si la part des considérations géopolitiques dans la construction de châteaux immédiatement voisins – et concurrents – y a sans doute été plus importante.
4À ce jour, au contraire des historiens, les archéologues ne se sont que peu intéressés de manière approfondie à la multiplication en un même lieu des tours maîtresses et des châteaux, ceux-ci offrant souvent néanmoins des superficies modestes. Aux Allinges, en raison de la qualité des deux voisins – d’un côté les comtes de Savoie, de l’autre les sires de Faucigny, puis les Dauphins de Viennois, rien que cela… –, la situation a pris un tour tout à fait spectaculaire et témoigne d’une véritable surenchère architecturale et militaire, surtout à partir de la seconde moitié du XIIIe siècle.
5L’étude de la dimension militaire du site est, au demeurant, un des autres points forts de l’ouvrage. Cette dernière est souvent excessivement mise en avant dans les études du phénomène castral au Moyen Âge, en faisant passer trop à l’arrière-plan d’autres fonctions – économiques et sociales notamment – tout aussi essentielles de ces résidences élitaires (on ne se départit pas facilement de l’imaginaire collectif…). Parmi les milliers et milliers de châteaux en usage durant les Xe-XIVe siècles, combien ont fait face à une véritable menace militaire ? Un pourcentage infime assurément : Le Puiset, Château-Gaillard et quelques autres restent des exceptions.
6Mais aux Allinges, l’affaire n’est pas la même, tant le lieu cristallise les intérêts politiques pour lesquels s’affrontent aux XIIIe et XIVe siècles les deux grandes principautés alpines émergentes et concurrentes : Savoie et Dauphiné. Le Château-Neuf des Allinges conservera même au-delà du Moyen Âge, jusqu’à la fin du XVIIe siècle, un rôle de place forte, sur une frontière devenue désormais franco-savoyarde. Cette dimension militaire, dans le contexte très particulier de deux châteaux affrontés où l’on se tire dessus à vue, les sources écrites nous le racontent explicitement, ne pouvait être sous-estimée dans ses implications architecturales, dont l’impressionnant mur-bouclier du Château-Vieux, à plusieurs reprises renforcé au long de l’évolution du conflit, est paradigmatique. Elle est ici étudiée subtilement, aussi bien sous l’angle du défenseur et de l’art de l’ingénieur bâtisseur, que sous l’angle de l’art du siège et de ses traductions matérielles les plus concrètes, comme les boulets de pierre, témoins de l’usage de machines de guerre qu’évoquent par ailleurs les sources comptables.
7Le recours très maîtrisé à l’archéologie du bâti, dans ses méthodes les plus actuelles (notamment avec l’usage d’outils numériques de relevé ou de restitution 3D) appuyées sur de nombreuses datations archéométriques, permet aussi, au-delà de l’étude architecturale traditionnelle, d’envisager la question du chantier de construction, de la carrière à la mise en œuvre des matériaux. Les études conduites aux Allinges montrent à nouveau – s’il en était encore besoin (particulièrement en Rhône-Alpes…) – tout le profit qu’il y a à recourir à l’analyse archéologique du bâti, dont les concepts et les méthodes ont renouvelé en profondeur ces dernières années notre approche des sites castraux médiévaux.
8Mais la concurrence entre les deux Allinges, le Vieux et le Neuf, ne s’est pas limitée à la construction de puissantes fortifications, elle s’est traduite aussi par le développement de deux petites agglomérations concurrentes, chacune subordonnée à son château propre et se tournant topographiquement le dos, comme fâchées. Celles-ci renvoient à une autre fonction majeure du château au Moyen Âge (le « vrai » château, le chef-lieu de châtellenie, de mandement doit-on dire dans le Sud-Est, pas la maison forte) : son rôle structurant, aux côtés d’autres lieux de pouvoir, dans la trame du peuplement médiéval. À partir du XIIe siècle surtout, à l’initiative des seigneurs châtelains et dans le contexte de l’accélération économique et démographique dont bénéficie alors l’Occident, émerge un nouveau réseau urbain et villageois, issu d’un mouvement de développement d’habitats neufs auprès des châteaux que les chercheurs ont baptisé « incastellamento » et dont nous sommes encore largement tributaires aujourd’hui.
9Mais ces agglomérations nées au pied d’un château n’ont pas toutes été pérennes, tant s’en faut, cette question avait justement fait les beaux jours de l’archéologie médiévale naissante au milieu du XXe siècle. Très nombreuses sont celles, souvent totalement oubliées aujourd’hui, qui ont disparu à la toute fin du Moyen Âge ou au début de l’époque moderne, particulièrement dans les zones de montagne en raison des contraintes d’accès et d’isolement qu’elles imposaient aux populations résidentes et alors que les seigneurs châtelains eux-mêmes cherchaient des lieux plus confortables – mais aussi plus urbains – pour séjourner. C’est le cas aux Allinges des deux habitats, peut-être plus villages que bourgs, établis dans les basses-cours inférieures largement fortifiées des deux châteaux et que les chercheurs – autre point d’intérêt majeur de la publication – ont essayé de restituer, avant tout pour le Château-Vieux, en relevant les témoins de la culture matérielle de leurs occupants : artisans, paysans sans doute, mais aussi, et avant tout, officiers seigneuriaux et vassaux nobles, dont les maisons, voire les hôtels, plus ou moins imposants selon leur statut socio-économique, parsemaient ces vastes basses-cours castrales.
10Pour terminer cette courte préface et laisser enfin le lecteur s’engager lui-même plus avant dans la découverte des vestiges des châteaux des Allinges, on soulignera qu’en tout point cette publication démontre le bénéfice qu’il y a à accompagner archéologiquement – en associant archéologie préventive et programmée d’ailleurs – les grandes entreprises de restaurations patrimoniales. Les acquis les plus solides et les plus novateurs de ces dernières années, ainsi que les plus massifs en volume de données produites, sur les sites castraux l’ont assurément été dans ce cadre. Lorsque les résultats ont été publiés, et a fortiori très bien comme ici, ils constituent autant de jalons historiographiques. À n’en pas douter, cette étude des deux châteaux des Allinges en formera un, même si elle ne clôt pas le dossier, ouvrant au contraire avec une grande honnêteté intellectuelle diverses pistes.
Auteur
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Pierre-Yves Laffont
Professeur d’Histoire et d’Archéologie médiévales
Université Rennes 2 - CReAAH UMR 6566
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