Chapitre 8
La fabrique du français « aofien »
p. 159-183
Texte intégral
1Si le « petit-nègre » est à l’époque coloniale le parler emblématique des indigènes africains, il cache la multiplicité des pratiques du français en Afrique de l’Ouest, notamment celles transmises par l’école et les élites lettrées. Les linguistes se sont intéressés à partir des années 1960-1970 à l’émergence de formes de français se développant en Afrique et particulièrement en Côte d’Ivoire1. L’histoire de l’« acclimatation » du français est cependant bien plus ancienne. Par ailleurs, elle n’est pas le seul fait des Africains le pratiquant mais est davantage le résultat des relations entre colons français et Africains dans un contexte social, culturel, géographique différent de celui de la métropole et auquel s’adapte le français pratiqué. Observons donc d’abord comment s’est fabriqué un français africain dans le cadre scolaire, grâce aux manuels destinés aux écoliers africains, puis allons voir du côté de l’élite francophone et de son usage de la langue dans un État colonial tardif2.
Le « français africain » à l’école
« Moulaï est un bon élève. Il vient à l’école pour apprendre à parler le français. Pour apprendre à bien parler, il sait qu’il faut écouter parler le maître, mais aussi qu’il faut parler soi-même beaucoup. Il parle donc toujours français : à l’école, dans la cour, dans la rue, dans les boutiques. Il n’a pas honte de parler français. Il n’a pas peur des moqueries de ses camarades. Aussi, il parle correctement. Il fait des phrases courtes. Il emploie les mots qui conviennent. Ceux qui l’entendent parler l’écoutent avec plaisir. Moulaï parle bien le français. »
(J.-L. Monod, « 57e lecture -- Moulaï parle bien le français », Premier livret de l’écolier noir…* [1921a], 57.)
« Sidi vient à l’école depuis longtemps. Mais il ne sait pas encore parler le français. Il comprend ce que le maître dit. Mais il a peur de parler. Il a peur des moqueries de ses camarades. Il parle toujours bambara, même en classe. Aussi quand il veut demander quelque chose à son maître, il ne sait pas le dire. Il dit : “Moussé, boire” pour dire qu’il a soif. Il dit : “Moussé, cabinet” pour demander la permission de sortir, etc. Sidi ne saura jamais écrire une lettre. Il ne sait pas parler français, et ne saura jamais écrire. »
(Monod, « 58e lecture -- Sidi parle mal le français », ibid., 58.)
2Les débuts de l’instruction publique en français remontent en 1817, date de l’ouverture de la première école d’enseignement laïque à Saint-Louis par Jean Dard. De 1841 à 1903, différentes écoles publiques de garçons, et de filles, ouvrirent dans les Quatre Communes du Sénégal (à Saint-Louis, Gorée, Rufisque et Dakar). Elles étaient toutes tenues par des religieux, et avant tout destinées aux enfants européens et métis. Ce n’est qu’en 1903 que l’enseignement sortit de ce cadre géographique restreint et se développa en AOF. Différents textes furent publiés à partir de 1908 jusqu’à aboutir à l’arrêté de 1924, « véritable charte de l’enseignement en AOF », qui perdura jusqu’après la Seconde Guerre mondiale (Bouche 1968b, 112). Le but de la scolarisation était avant tout de former des individus auxiliaires de la colonisation (employés de bureau, interprètes, commis), non de permettre aux écoliers de prétendre au même niveau scolaire et aux mêmes diplômes que des élèves métropolitains. L’enseignement primaire élémentaire était organisé, dans toute l’AOF, selon une structuration hiérarchique à trois niveaux : école de village, école régionale, école urbaine. L’école de village ne délivrait pas de diplôme et visait un enseignement essentiellement pratique. Les écoles régionales, construites dans les chefs-lieux des cercles, recrutaient les meilleurs élèves des écoles de village3. Elles les initiaient à l’agriculture et aux travaux manuels, et préparaient, en troisième, à un certificat de fin d’études (avec une mention, « agriculture », « menuiserie », « maçonnerie », « couture », etc.). Les écoles urbaines étaient réservées aux enfants européens et aux quelques rares assimilés, et s’ouvrirent, à partir de 1908, aux fils de chefs, de fonctionnaires et d’employés de commerce. Le programme était identique à celui de la métropole et ces écoles délivraient le certificat d’études primaires qui sanctionnait les six années d’études. L’enseignement professionnel était donné dans les écoles élémentaires professionnelles (section spéciale des écoles régionales) et dans une école supérieure professionnelle (école Pinet-Laprade), commune à toute l’AOF, à Dakar. Une école primaire supérieure commerciale à Saint-Louis, offrait une section commerciale et une section administrative pour préparer aux emplois des travaux publics, des douanes, des postes, des secrétariats généraux. L’école normale de Saint-Louis comprenait deux divisions, l’une formait des instituteurs, la seconde assurait le recrutement des interprètes, chefs et cadis, ces magistrats remplissant des fonctions civiles, judiciaires et religieuses, dont celle de juger les différends entre particuliers4.
3Le français était officiellement l’unique langue d’enseignement. Les seuls exemples d’utilisation de langues africaines dans l’éducation, comme celle de Jean Dard, sont des initiatives isolées. Cet instituteur français fut envoyé en 1810 à Saint-Louis du Sénégal pour mettre en place une école pour enfants africains et métis. Durant son séjour, il apprit le wolof et publia par la suite un dictionnaire trilingue français-bambara-wolof (1825) ainsi qu’une grammaire du wolof (1826). Il se vantait d’utiliser dans sa salle de classe le wolof comme langue d’enseignement, et employait une méthode pédagogique innovante et antiautoritaire, appelée « méthode d’instruction mutuelle », reposant sur l’enseignement entre pairs et l’usage de moniteurs d’enseignement locaux. Ses travaux linguistiques, tout comme ses méthodes pédagogiques, étaient pensés pour faire le lien entre Africains et Français. Ce projet tourna court. En 1829, une commission scolaire fut chargée d’inspecter l’école mutuelle de Jean Dard et jugea le niveau des élèves trop faible. La principale raison alléguée, « le vice fondamental du système », fut l’usage de la « langue indigène, langue parlée mais non écrite, comme moyen d’arriver à l’instruction des élèves. […] Tant que l’usage du wolof ne sera pas exclu des leçons de l’école et pour ainsi dire retranché aux élèves, on n’obtiendra jamais de succès réel »5. Dard fut aussi en butte à différentes critiques de la part des notables du petit monde colonial saint-louisien : on lui reprocha aussi bien de vivre avec une femme africaine que d’avoir des accointances avec les abolitionnistes britanniques. Sa mort prématurée mit fin à ses expériences pédagogiques et à son aventure africaine6.
4Si au départ les manuels utilisés furent les mêmes que ceux en usage en France, notamment dans les institutions religieuses, un rapport de 1905 préconisa de remplacer les manuels métropolitains par des livres écrits spécialement pour l’AOF7. L’application de cette directive prit du temps, mais elle aboutit à l’édition de manuels spécifiques. Dans les écoles de village en particulier, l’enseignement était très élémentaire : « Apprendre à l’indigène à parler notre langue, à la lire, à l’écrire, lui inculquer quelques rudiments de calcul avec quelques notions de morale, c’est suffisant pour le moment », disait en 1908 le gouverneur général William Ponty dans un discours d’ouverture de la session du Conseil du gouvernement (cité dans Bouche 1968b, 115). Dans ces conditions, « un enseignement adapté aux conditions locales fit porter essentiellement son effort sur la pédagogie du français ». Et de ce fait, « syllabaires et livres de lecture courante mirent en scène des choses et des gens d’Afrique, souvent avec beaucoup de sympathie, en même temps que les instructions pédagogiques ne cessaient de rappeler que l’enfant devait comprendre aussi complètement que possible ce qu’il lisait » (ibid., 117). La célèbre série de manuels Mamadou et Bineta, publiée à partir des années 1930 par André Davesne, inspecteur de l’enseignement primaire au Sénégal, maintes fois rééditée, a fabriqué une culture scolaire durable en AOF, puis dans les pays indépendants (Sénégal et Mali), où ces manuels continuèrent à être employés8. Mais avant eux, d’autres manuels de français adapté aux réalités locales furent publiés.
5Dans les années 1910-1920, plusieurs manuels de lecture, adaptés à l’« esprit du milieu » africain sont édités9. Le plus connu est sans doute Moussa et Gigla* , dont la première publication date de 1916, qui eut de nombreuses rééditions et fut utilisé jusqu’après la Seconde Guerre mondiale10. Rédigé par Louis Sonolet, ancien chargé de mission en AOF, et Auguste Pérès, instituteur au Sénégal puis inspecteur des écoles en Côte d’Ivoire, il se présente comme un « cours complet d’enseignement à l’usage des écoles d’Afrique occidentale française », restituant, sur le modèle du Tour de France de deux enfants* (1877), le voyage de deux enfants africains au service d’un commerçant français, à travers toute l’AOF. En 1921, Jean-Louis Monod, ancien directeur d’école à Bamako et inspecteur de l’enseignement, fait quant à lui paraître deux manuels de lecture intitulés Livret de l’écolier noir, conformes aux programmes des écoles de villages en AOF, c’est-à-dire des écoles qui délivraient une instruction rudimentaire et pratique, axée sur une maîtrise simple de la langue française, « l’école de village se propos[ant] de diffuser dans la masse le français parlé11 ». Ces manuels sont centrés autour de leçons de langage, et rendent parfaitement compte d’une pédagogie adaptée aux réalités sociales et culturelles des élèves. On y lit la présence, entre les lignes, d’une idéologie visant à « imposer aux élèves l’idée de la supériorité de la civilisation européenne12 » (Bouche 1975, t. 2, 594). Ces deux manuels sont intéressants à lire pour analyser la fabrication scolaire en temps colonial d’un « français africain », mais aussi parce qu’ils révèlent que les pédagogues utilisaient la traduction de mots de langues locales, d’une façon non prévue par les recommandations officielles. En effet, alors que le même Monod, dans des « Instructions au personnel enseignant », met en avant les avantages d’une méthode directe dite « naturelle », la même qu’une mère « emploie, sans s’en douter, pour apprendre à parler à son enfant », et déclare de façon péremptoire que les instituteurs doivent se garder d’utiliser leurs compétences éventuelles dans une langue africaine et de faire usage de traduction, il propose dans ses deux manuels des lectures dans un français largement marqué d’emprunts, qui peuvent apparaître comme des béquilles pédagogiques et nous donnent sans doute une idée de ce que pratiquaient, loin des recommandations officielles, les maîtres d’école français ou africains sur le terrain13.
6Parcourons le Premier livret. Les toutes premières leçons visent à apprendre les lettres et la syllabation. Tous les prénoms utilisés sont typiquement soudanais (Omar, Namori, Tiéba…), de même que les toponymes (Dori, Kita, Bamako, Sikasso) et un certain nombre de mots spécifiquement locaux sont proposés à la lecture : daba (« houe »), dolo (« bière de mil »), kola, karité, somono (« pêcheur, piroguier »), sofa (« palefrenier ou soldat à cheval ») (Premier livret de l’écolier noir*, 13). Certains de ces mots sont des emprunts, et plus particulièrement au bambara, la plupart ne sont pas intégrés au français standard mais sont courants en français colonial. Ces manuels, à l’image de Mamadou et Bineta*, sont ancrés dans le contexte géographique et culturel d’une Afrique sahélienne et rurale14 ; les thèmes, les leçons de chose, les choix de mots, de même que les toponymes et anthroponymes (prénom, nom de famille, nom de profession) contribuent à cet ancrage. La « modernité », et ses avantages en termes d’efficacité, de confort, de rapidité et d’hygiène, apparaissent à travers divers éléments d’une culture matérielle importée d’Europe.
7Ainsi, les mots les plus usités, qui reviennent d’une leçon à l’autre et d’un manuel à l’autre, sont des termes de la culture matérielle quotidienne. La plupart, empruntés au bambara et non intégrés au lexique hexagonal, sont encore usités en français d’Afrique contemporain (Équipe IFA 1988). Les enfants, par exemple, sont chaussés de sabara, mot emprunté à l’arabe, désignant les sandales, et qui est également utilisé dans le manuel de Davesne, Mamadou et Bineta*15. Les commerçants africains sont nommés dioulas16. Les hommes boivent du dolo, ce qui sera aussi le cas dans le manuel de Davesne. Une leçon de chose détaillant le processus de fabrication du dolo est d’ailleurs proposée dans le Deuxième livret de l’écolier noir17.
8Les premières lectures suivies sont inscrites dans le cadre spatial de la classe et fortement déictiques (« Je suis assis sur un banc, devant la table », etc.) selon ce que préconise la méthode directe. Les suivantes enseignent les mots pour décrire l’espace culturel et social supposé être celui de ces élèves :
« Je suis un Noir africain. Je suis Bambara. Je m’appelle Kouloubali comme mon père. Mes deux frères et mes deux sœurs s’appellent aussi Kouloubali. Nous nous appelons tous Kouloubali. Kouloubali est notre nom de famille : c’est notre diamou18. »
(« 34e lecture – Nom et Prénom », Premier livret de l’écolier noir*, 34.)
9Est ici utilisé, au sein d’un texte en français, le mot bambara désignant le nom de clan, jamu, orthographié « diamou », donné comme l’équivalent pour le français « nom de famille19 ». Cet emprunt spécifiquement bambara, non intégré au français standard, pas plus qu’il n’est intégré au français colonial « aofien » (contrairement par exemple à dolo ou sofa) pouvait avoir une fonction pédagogique et réintroduit, subrepticement, et de façon quelque peu paradoxale, les langues locales en appui, par la traduction, à l’emploi du français. De même, dans une lecture sur les mesures qui mêlent leçon de langage et leçon de choses, la présence de la traduction et des mots en bambara a une fonction pédagogique, permettant le passage d’un système de mesures corporelles « traditionnel » au système métrique20 :
« Le Noir appelle nonkognan la longueur qui va depuis le coude jusqu’au bout des doigts. Le Blanc l’appelle une coudée. J’ouvre la main, je l’étends, le pouce en arrière, les doigts en avant. Le Noir appelle sibiri la longueur qui va de l’extrémité du pouce à l’extrémité du majeur. Deux coudées font un mètre ou cent centimètres. Une coudée vaut un demi-mètre ou cinquante centimètres. Elle veut deux sibiris. Un sibiri vaut vingt-cinq centimètres. Le Blanc mesure avec le mètre divisé en centimètres21. »
(« 42e lecture – Les mesures ». Premier livret de l’écolier noir. Deuxième édition* [1929], 42.)
10Sont ici utilisés des mots spécifiques désignant des mesures corporelles en bambara : nonkognan, « coudée » (transcrit nɔ̀ ngɔnnya en bambara, ce terme est toujours usité par les couturiers pour mesurer le tissu), sibiri, « empan ». Ils sont à la fois traduits par la description des gestes, qui devaient accompagner l’explication verbale du maître, par leur équivalent en français et par une conversion dans le système métrique qu’introduit l’enseignement scolaire, soit un exemple parfait de leçon de choses s’appuyant sur une leçon de langage. En revanche, si les mots bambaras ici sont bien choisis pour un instituteur qui enseignerait à Bamako ou Ségou, ils ont sans doute dû rester parfaitement obscurs et peu utiles pour des écoliers de langue peule, wolof, diola, etc. De même, dans la leçon sur la monnaie, le texte proposé à la lecture explique le passage entre différents systèmes monétaires en mêlant français, bambara et lexique colonial :
« Mamari a un sou. Il achète des tacoulas. La marchande lui en donne huit. Au lieu d’un sou, Sori a quarante cauris. Il peut aussi acheter huit tacoulas. C’est que quarante cauris valent un sou ou cinq centimes. Dix centimes valent deux sous ou un koporo. Cinquante centimes valent dix sous, et cent centimes ou huit cents cauris valent un franc. Les centimes, les sous et les koporos sont en cuivre. Les pièces de cinquante centimes, et un franc, de deux francs et de cinq francs sont en argent. Les cauris sont des coquillages22. »
(« 41e lecture – Les monnaies », ibid., 41.)
11Le second manuel se sert aussi d’emprunts en soutien aux leçons de chose fortement ancrées dans la réalité sahélienne, développant surtout les leçons botaniques. On y trouve ainsi le da (dà, « hibiscus »), ou « chanvre indigène », qui sert à la fabrication des cordes, et diverses plantes comestibles, telles que banankou (bànanku, mot bambara pour « manioc »), kou (ku, mot bambara pour « igname »), fabirama (fàburama, mot bambara pour « petite patate noire »), dana (dánan, mot bambara pour « igname-guinée »), ou pharmaceutiques, tel kinkeliba23. De tous ces mots, seul le kinkeliba, mot bambara aux prononciations et orthographes variées, aussi écrit quinquéliba en français (c’est ainsi que l’on trouve dans le manuel de Davesne), plante de la famille des combrétacées dont les infusions et décoctions soignent rhume et accès de fièvre, est d’usage courant dans toute l’Afrique de l’Ouest et en français d’Afrique (Équipe IFA 1988).
12Les deux manuels révèlent la prédominance de la langue bambara dans le choix des emprunts, témoignage des compétences propres à l’auteur et de sa carrière d’enseignant au Soudan. Les mots « africains » choisis sont donc de deux sortes : ceux empruntés au bambara et très spécifiques à cette aire linguistique, et qui avaient peu de chance d’être compris par l’ensemble des écoliers à qui ces manuels étaient destinés, et ceux largement répandus, qui forment une première attestation de ce « français africain » qui se fabrique à l’époque coloniale, dont on retrouve des éléments lexicaux identiques jusqu’à aujourd’hui et que les manuels scolaires coloniaux ont contribué à diffuser. Afin d’aider à la construction de ce français d’Afrique figurent aussi certains termes relevant d’un français colonial, cette variété de français marquée par des éléments lexicaux référant à des réalités spécifiquement africaines, parfois « transatlantiques » pour des mots employés aussi bien en Afrique qu’aux Antilles24. Ce français colonial sédimente d’autres histoires de contacts afro-européens précoloniaux, en ayant notamment intégré à son lexique des mots d’origine portugaise, dont certains sont venus nourrir le vocabulaire du français standard, comme palabre, case, griot, ou fétiche, à la différence d’autres comme lougan qui ont gardé un usage spécialisé25. D’autres mots, du lexique standard, y ont acquis un sens spécifique, comme concession, ou une fréquence d’emploi qu’ils n’ont pas dans les usages hexagonaux, comme c’est le cas par exemple de condiments, et sont devenus d’usage courant en français d’Afrique26. Ainsi, ce français scolaire adapté a contribué à répandre et stabiliser des usages, que l’on retrouve jusque dans le français contemporain parlé en Afrique de l’Ouest. Plus tard, les recueils de textes proposés à la lecture des élèves avancés vont dans le même sens : des textes de la littérature coloniale et de voyage, marqués de traits de français « aofien » et d’emprunts aux langues locales27.
13Des liens se dessinent, entre le français scolaire adapté utilisé dans les écoles de l’Afrique française, les usages stylistiques de la littérature exotique, coloniale et de voyage, le français africain contemporain et certains traits d’écriture de toute une première génération de romanciers africains28. Voici ce qu’écrit Ahmadou Kourouma, romancier ivoirien, au début de son roman Monné, outrages et défis, dans un propos de son héros, Djigui, roi bientôt déchu d’un tout petit territoire d’Afrique de l’Ouest, rapporté au style indirect libre :
« Le pays était un lougan en friche, une case abandonnée dont le toit de toutes parts fuyait, dont les murs lézardés s’écroulaient. Tout était arriéré et vermoulu. Le legs était un monde suranné que des griots archaïques disaient avec des mots obsolètes. »
(Kourouma 1998 [1990]), 15.)
14Kourouma est dépositaire de cette histoire d’adaptation et de diffusion du français en Afrique de l’Ouest. Ce français qu’il a appris à l’école est devenu sa langue professionnelle d’écriture, ainsi que celle de sa vie quotidienne en exil en France. Les mots qu’il utilise, du très spécifique « lougan » (dont il marque l’usage par l’italique) au banal « case » en passant par « griot » imprègnent son texte d’africanité. Mais, la fin de l’extrait (« un monde suranné que des griots archaïques disaient avec des mots surannés ») peut se lire comme un commentaire métalinguistique ironique, mettant à distance ces mots mêmes utilisés par le narrateur, et la manière dont ils encodent le monde qu’ils représentent.
Un code partagé par les élites ?
15En 1948, le quotidien Paris-Dakar, en priorité destiné aux Français du Sénégal et aux fonctionnaires sénégalais francophones, publie deux textes à teneur linguistique, dans une rubrique « Chronique de l’IFAN », qui accueille de courts articles de vulgarisation rédigés par des chercheurs de l’Institut français d’Afrique noire (IFAN). Le premier est une chronique du géographe Jacques Richard-Molard, intitulée « Le pathos colonial », qui propose une étymologie détaillée du mot lougan.
16Le second, publié en réponse, est signé Aïssatou Gueye, institutrice29. Intitulé « Le français tel qu’on le parle… au Sénégal »* (1948), il rassemble, dans une courte fiction un certain nombre de termes spécifiques au français parlé au Sénégal, ainsi que s’en explique son autrice :
« Certes nous n’avons au Sénégal rien de comparable au “cagayous” algérois ou au créole des Antilles, pourtant les termes propres à l’administration, au commerce, les emprunts aux langues étrangères ou vernaculaires font de notre langage un jargon assez particulier mais très vivant puisqu’il a déjà son histoire, avec ses mots tombés en désuétude […], ses dérivations de sens, […] son argot […], et qu’il crée tous les jours des vocables nouveaux. »
(A. Gueye, « Le français tel qu’on le parle… au Sénégal »* [1948, n.p.].)
17Il faut croire que la spécificité du français parlé au Sénégal intéresse, et amuse, les chercheurs de l’IFAN, bien avant que les linguistes n’y mettent leur nez, puisque quelques années plus tard, en 1951, toujours dans Paris-Dakar, l’historien Raymond Mauny, alors en poste à l’IFAN à Dakar, publie un texte humoristique sous le titre « Un conte en langage créole du Sénégal30 »*. La collecte lexicale de Mauny est peu connue, sans doute de l’ordre du passe-temps érudit, mais donna lieu, outre ce court texte, à la publication en 1952 d’un Glossaire des expressions et termes locaux employés dans l’Ouest africain* de 630 mots31. Ce glossaire nous offrirait « une sorte de photographie de l’état de la langue française en Afrique de l’Ouest au début des années 1950 » (Calvet 2011, 13). Une telle présentation demande à être légèrement corrigée : nombre des termes notés par Mauny sont déjà tombés en désuétude à l’époque de son recueil et le glossaire est doté d’une dimension historique diachronique indéniable. La démarche de Mauny est donc aussi patrimoniale. Mais en ce sens, ce glossaire constituait bien l’une des toutes premières descriptions du français d’Afrique32. En introduction, Mauny reprend les mots mêmes d’Aïssatou Gueye pour évoquer ce français qui n’est pas équivalent au « cagayous algérois », qui n’est pas un « créole » et ne « déform[e] » pas le parler de la métropole. Il est, nous dit Mauny, « le langage qu’emploient entre eux en Afrique occidentale française les Européens et l’élite africaine ». En ce sens, il serait la variété de prestige d’un français africain dont le « petit-nègre » ou « français-tirailleur » serait la variété dépréciée et que Mauny dans son glossaire décrit comme un « langage simplifié employé pour parler aux Noirs ne connaissant que des rudiments de français, ou entre Noirs, non lettrés, de diverses langues se servant du français pour se comprendre » (Mauny, Glossaire des expressions et termes locaux employés dans l’Ouest africain*, 86). Mais qui donc sont, dans ces années 1940, ces Français du Sénégal qui parleraient le français « aofien » ?
18En 1940, la population de l’AOF est estimée à environ 15 ou 16 millions d’habitants33. La proportion de Français dans cette population est minime : 25 551 métropolitains, soit un Français pour 550 à 600 Africains (Akpo-Vaché 1999, 17). Notons aussi la présence de 2 357 métis français et 76 046 citoyens africains (Africains dotés de la citoyenneté française). La population masculine blanche se compose de 4 000 fonctionnaires, 3 900 militaires, 3 000 travaillant dans le secteur privé (commerçants, entrepreneurs, planteurs, employés de banque, professions libérales), plus les missionnaires non comptabilisés (ibid., 18). Le nombre le plus important de Français se trouve au Sénégal (Dakar inclus) : ils sont 14 910, soit un Français pour 116 Africains (ibid., 19). À présent, comment définir l’élite africaine francophone ? Du côté des femmes, ce sont des infirmières visiteuses, des sages-femmes ou des institutrices ; elles sont très peu nombreuses : 1 000 à peine obtinrent leur diplôme entre 1918 et 1957 (Barthélémy 2010). Mais, « devenues romancières, journalistes, universitaires, diplomates, artistes, députées, ministres, directrices d’école ou de centres de protection maternelle ou infantile, elles furent aussi les premières Africaines à jouer au tennis ou au basket, à enfourcher une bicyclette et à conduire leur propre voiture en Afrique occidentale française » (ibid., 13). Aïssatou Gueye, l’institutrice qui signe la chronique dans Paris-Dakar, est l’une d’entre elles. Elle fait partie des 294 diplômées de l’école normale de jeunes filles de l’AOF, une élite féminine très restreinte, majoritairement issue des classes aisées de la population, filles de fonctionnaires ou de commerçants intégrés au système colonial formées à l’école française34. Quant aux hommes, fonctionnaires dotés d’un fort capital scolaire (contrairement aux autres auxiliaires indigènes, comme les garde-cercle ou interprètes), ils sont aide-médecins, vétérinaires, commis comptables, agents des douanes, commis des postes et télégraphes, surveillants des travaux publics, et instituteurs. Ces derniers, qui « aspirent à devenir une aristocratie de la fonction coloniale » forment un corps, dit « cadre indigène » (qui deviendra « cadre local »), aux compétences et diplômes similaires à ceux des instituteurs français détachés de la métropole formant le « cadre européen » (qui deviendra « cadre général »)35.
19Ces hommes et femmes font partie de la catégorie de ce que le jargon administratif colonial nomme les « évolués », caractérisée par les trois critères de la scolarisation, du prestige social et du mode de vie à l’européenne36. Ils forment les « classes moyennes », ces « groupes sociaux d’origine diverse aspirant au statut et aux droits d’une bourgeoisie française » (Coquery-Vidrovitch 1992b, 339). L’administration française estime leur nombre à environ 80 000 dans l’entre-deux-guerres, soit 0,5 % de la population de l’AOF (Akpo-Vaché 1999, 20). Européens et « élite africaine », pour reprendre les termes de Mauny, se fréquentaient-ils vraiment ? Une évolution a pu s’opérer dans les années qui suivent la Seconde Guerre mondiale. Avant cela, la société coloniale était clairement divisée et obéissait, sans que cela soit une doctrine, à des principes d’apartheid. Dakar était marqué dans sa structure par une ségrégation spatiale : la population blanche habitait le quartier du Plateau d’où était exclue la population indigène37. Au début du xxe siècle, et jusque dans les années 1920, le cœur de l’élite française au Sénégal continuait d’être la communauté des marchands, agents et employés des sociétés bordelaises, société que fréquentaient les administrateurs civils français38. Entre la communauté française et les Africains, la minorité créole formait une communauté fermée (Johnson 1991 [1971], 131). En définitive, « comme les Français ne voyaient jamais d’Africains en privé et n’avaient qu’occasionnellement des amitiés créoles, la communauté française “secrète” des administrateurs et des marchands se tenait mutuellement compagnie » (ibid., 135 sqq.).
20Jacques Richard-Molard, ou Raymond Mauny appartiennent à une catégorie bien particulière d’Européens, et qui apparaît tardivement : celles des chercheurs scientifiques39. Les chercheurs français en poste sont jeunes, en majorité des hommes, et dotés de diplômes universitaires. L’IFAN accueille aussi des chercheurs français de passage, pour le temps de leur recherche, en détachement, avec une bourse ou de façon plus informelle. Un microcosme scientifique très restreint donc, mais où se côtoient dans le travail Français et Africains, sur des tâches égales et/ou complémentaires même si la hiérarchie des postes entraîne des inégalités de statut et de niveau de vie entre Français et Africains, et si les rapports ne sont pas toujours faciles40. Un environnement de travail somme toute inédit dans ce monde colonial tardif des années 1940. On ne sait que peu de chose des réseaux de sociabilité et de la vie sociale des membres de l’IFAN pendant ces années-là, mais des rares témoignages personnels que nous ayons il ressort qu’en dehors du travail, Africains et Européens se fréquentaient peu41.
21Le français « aofien » ne se caractérise que par des spécificités lexicales, qui s’expliquent par l’« acclimatation » (c’est le terme employé par Mauny) de cette langue à son nouvel environnement. Le reste est du français normé ou standard ; nous sommes donc très loin de la syntaxe approximative ou déviante du « petit-nègre ». Mauny, d’ailleurs, pour son glossaire, ne procède à aucun recueil oral : ses sources sont uniquement écrites, dont certaines sont très anciennes, remontant jusque vers 1520 pour le récit de voyage d’un certain Eustache de La Fosse, et elles ne proviennent presque que d’écrivains européens. Il s’agit aussi d’un glossaire « transatlantique », dont certains mots, usités en Afrique occidentale ou en Afrique, ont sans doute suivi les commerçants et trafiquants entre les deux continents et se retrouvent dans des écrits de voyageurs, usant des mêmes mots pour décrire des réalités qu’ils perçoivent comme identiques d’un espace géographique à l’autre42. Parmi les auteurs cités figurent certains bien connus : Mungo Park, les « Soudanais » Louis-Gustave Binger ou Joseph Gallieni, Jean Dard, mais aussi les frères Tharaud, qui n’ont jamais mis les pieds en Afrique subsaharienne et tirent leur documentation d’André Demaison. Le « français aofien » est donc aussi celui des romans réalistes « africains » et la marque stylistique de la littérature coloniale43. L’absence d’auteurs africains est somme toute surprenante. Certes, ils sont peu nombreux en 1952, mais Mauny n’a vraisemblablement pas lu Ousmane Socé, Abdoulaye Sadji ni Birago Diop. Ainsi, s’il était parlé, comme le laisse penser l’affirmation de Mauny, ce « français aofien » est avant tout un français de l’écrit.
22Revenons plus en détail sur la courte fiction d’Aissatou Gueye. Intitulée « Une soirée au cercle », elle commence ainsi :
« On était en plein hivernage, la chaleur était intenable. Dans la case de passage, l’agent spécial achevait sa sieste sur un picot tout termité. Son corps couvert de bourbouille portait les traces douloureuses du ver de Guinée et du larbich. Son œuf colonial faisait présager que la cirrhose le guettait comme si son amibienne ne lui avait pas suffi. Au plafond une tarente pourchassait les mout-mouts. Un alcati qui trébuche en entrant sur le fourneau malgache, réveille le jeune homme.
Il venait le prévenir que le petit commandant le demandait à la résidence. L’agent spécial enfila ses samaras, passa sous la douchière et s’habilla en maugréant contre la fatou qui avait brûlé son short. Elle pourrait toujours attendre son bougnat celle-là ! Dès le lendemain, il prendrait une Portugaise. Il but une gorgée de kinkéliba à même le canari, rabattit seccos et palanthères et sortit. »
(A. Gueye, « Le français tel qu’on le parle... au Sénégal »* [1948].)
23Aïssatou Gueye s’amuse à saturer son texte d’expressions de français colonial africain, le rendant, à dessein, assez opaque pour un lecteur métropolitain. N’écrit-elle pas, en prologue à son récit, croire « qu’un récit comme le suivant […] serait facilement compris au Sénégal », s’interrogeant : « En serait-il de même dans la métropole ? ».
24Le texte suit les mésaventures d’un « agent spécial », un petit fonctionnaire colonial chargé de la gestion financière, dépeint de façon caricaturale. Les Africains présents sont des spectateurs « narquois », nous précise Aïssatou Gueye, ou des personnages distants comme celui de la belle « signare » grignotant des « pistaches44 ». Nous sommes plus près ici des romans coloniaux de Robert Randau, comme Le Chef des porte-plume*, sous-titré Roman de la vie coloniale et publié en 1922, que de Batouala. Narquoise et ironique semble être Aïssatou Gueye dans ce petit texte sous forme d’exercice de style, qu’on ne peut s’empêcher de lire comme un pastiche ou une parodie de littérature coloniale. L’exercice de style est aussi ce à quoi se livre Mauny dans son texte publié en 1951 dans Paris-Dakar. Un personnage en fait les frais ; il diffère de celui de l’agent spécial décrit par Aïssatou Gueye en ce qu’il est un « Toubab » fraîchement arrivé au Sénégal, jugé « au premier regard […] peu dégourdi, mais plein de suffisance » (« Un conte en langage créole du Sénégal » [1951]).
25Une compagnie hétéroclite de vieux coloniaux s’emploie, une soirée durant, dans ce qui s’apparente à du bizutage, à mystifier et ridiculiser ce « bilakoro qui semblait si peu avoir l’étoffe d’un colonial ». Le terme bilakoro, que Mauny définit dans son glossaire comme « débutant à la colonie, jeune homme sans expérience », est un emprunt au bambara, désignant le petit garçon incirconcis. Dans cet usage, il est un terme de jargon colonial, déjà employé par les « Soudanais ». Ce que met en scène Mauny est donc davantage un code interne à la communauté française du Sénégal qu’un code partagé avec « l’élite africaine ».
« Le niaye est au singulier en volof. Les colonialistes l’écrivaient au pluriel. Il n’est ni savane, ni delta, ni steppe, ni brousse, ni forêt : une zone très singulière qui borde l’océan Atlantique dans sa sphère occidentale, et qui s’étend de Yoff à Ndar, et au-delà… »
(Sembène 1966, 19.)
26Sembène Ousmane ouvre ainsi sa nouvelle « Vehi Ciosane », publiée en 1966. Mettant en place de manière classique le lieu où va se dérouler l’action, l’écrivain sénégalais débute singulièrement par une remarque d’ordre lexicographique : rétablissant un singulier contre un pluriel répandu en français mais dû à un usage fautif de la langue wolof, il poursuit par une définition négative de l’espace auquel renvoie le terme wolof niaye, récusant toutes les désignations alternatives en français. Ce faisant, il se réapproprie et la langue et l’espace géographique qu’elle décrit, langue et espace dont les colons français ont pris possession en même temps que du territoire sénégalais45. S’il se coule dans le genre occidental de la nouvelle, s’il adopte des traits spécifiques de la littérature réaliste française, s’il écrit en langue française, l’écrivain sénégalais produit également ici un contre-discours, qui passe d’abord par la réappropriation des mots de la langue vernaculaire contre les usages du français colonial.
Documents
Aïssatou Gueye, « Le français tel qu’on le parle… au Sénégal »
Monsieur le directeur,
Votre chronique sur l’étymologie du mot lougan et sur le « pathos » colonial pose précisément la question de ce pathos. Certes nous n’avons au Sénégal rien de comparable au « cagayous » algérois ou au créole des Antilles ; pourtant les termes propres à l’Administration, au Commerce, les emprunts aux langues étrangères ou vernaculaires font de notre langage un jargon assez particulier mais très vivant puisqu’il a déjà son histoire, avec ses mots tombés en désuétude : « coussabe », « signare », « barre de fer », « almadie », ses dérivations de sens : « margouillat » (lézard, puis toux, et également homme du peuple), son argot : « bougnouliser », « tapalé », « aller au bord », et qu’il crée tous les jours des vocables nouveaux ; le dernier vient de naître dans la presse dakaroise, « grand conseiller ».
Je crois qu’un récit comme le suivant qui consignerait quelques-uns de nos termes ou de ces expressions serait facilement compris au Sénégal. Et serait-il de même dans la métropole ? Agréez, Monsieur le Directeur…
UNE SOIRÉE AU CERCLE
On était en plein hivernage, la chaleur était intenable. Dans la case de passage, l’agent spécial achevait sa sieste sur un picot tout termité. Son [corps] couvert de bourbouille portait les traces douloureuses du ver de guinée et du larbiche. Son œuf colonial faisait présager que la cirrhose le guettait, comme si son amibienne ne lui avait suffi. Au plafond une tarente pourchassait les mout-mouts. Un alcati, qui trébuche en entrant sur le fourneau malgache, réveille le jeune homme.
Il venait le prévenir que le petit commandant le demandait à la Résidence L’agent spécial enfila ses samaras, passa sous la douchière et s’habilla en maugréant contre la fatou qui avait brûlé son short. Elle pourrait toujours attendre son bougnat, celle-là ! Dès le lendemain, il prendrait une Portugaise. Il but une gorgée de kinkéliba à même le canari. rabattit seccos et palanthères et sortit. Une tornade sèche menaçait. Flamboyants, rôniers et filaos s'agitaient ; les pains de [sinec brinqueballaient en tous sens, des charognards et les pique-bœufs tournoyaient inquiets ; les badiolos, boubous remontés, à cause des crams-crams, revenaient en hâte de leurs lougans d’arachides, de niébés ou de patates douces, l'hilaire ou la daba à l’épaule tandis que les travailleurs de la [portion] s’abritaient sous les fromagers.
Passant devant une baraque en banco, il échangea quelques paroles avec le Syrien. Ce dernier, chaussé de naïls, était maussade car il avait un margouillat dans la gorge et souffrait d’un cro-cro attrapé à chasser dans les épineux. Il lui annonça que la traite serait mauvaise. Cette année, les seccos seraient vides ! Il ne serait pas question de conditionner l’arachide de bouche ! D’ailleurs les grosses boîtes envoyaient déjà leurs [laptots] râfler les graines ; ils ne laisseraient que celles attaquées par les bruches, les ravets ou la [ ?osette]. Puis tout à trac, le Siroco lui demanda d’intervenir pour lui faire avoir une nouvelle concession. Il se plaignait de sa parcelle qui était mal située, loin des niayes et où l’on ne pouvait creuser de céanes. L’agent spécial avait de l’amitié pour le Libano-Syrien : c’est chez lui qu’on trouvait la plus belle guinée et le pins beau gonfreville ; pourtant il refusa net, car étant en fin de séjour, il se souciait peu d’avoir des histoires pour le petit commerce, Mange-mils ou autres.
Arrivé à la Résidence, une belle construction en dur, au bord du marigot, il s’arrêta surpris. Toute la chefferie du cercle était là avec une foule bigarrée de suivants. Cela lui rappelait un jour de départ d’azalaï ! Il y avait là des Kadiris, des Mourides, des Tidjanis et même un Onzegrains qui suivait la voie différenciée ; mais celui-là, on l’avait à l’œil. Les chefs de canton, montés sur des M’Pars, des M’Bayards ou de fringants chevaux du fleuve, caracolaient au son des tam-tams et des balafons. Les griots s’égosillaient, les captifs de case, les bras chargés de gris-gris, avaient peine à empêcher les bêtes de se mordre. Des diarafs, très, dignes, discutaient entre eux. Tous les boroms- faux-col de l’escale étaient venus ainsi que des Bidanes et des Pourognes, sortis d’on ne savait où. Un Nar était même juché sur la. bosse unique de son chameau et de là-haut il s’amusait à exciter les chiens laobés.
L’agent spécial se rappela alors qu’une palabre était annoncée à l’occasion de la Korité. Il l’avait oubliée et elle venait d’avoir lieu sans lui. Inquiet, il se glissa vers l’entrée, bousculant les diguènes qui protestaient, leurs enfants bottés dans leur dos.
Le vieux planton de la commune mixte l’introduisit. Ce fidèle serviteur, ancien tirailleur sénégalais originaire du Soudan, venait de recevoir le Bénin. Il était dans l'administration depuis cinquante ans et avait même appartenu au cadre des tireurs de panka.
Le petit commandant, en pique- bœufs, toutes broderies dehors, était de fort méchante humeur. Furieux de n’être pas passé en pied, il s’emportait contre le commandant, un en chef qui ne pensait qu’à la rigolade, lui laissant tout le papier et partant en tournée pour un oui ou pour un non. N’avait-il pas imaginé, un jour de palabre, d’emmener le stagiaire en brousse avec l’adjoint des Services civils ? Ce dernier, de classe extravagante, voulait faire assister le jeune à une chasse au phacochère et ils étaient partis, malgré les mauvaises pistes qui sinuaient entre les affleurement de latérite, malgré le poto-poto, les thanns et la tôle ondulée.
Quand il vit que l’agent spécial n’était pas en tenue, le petit commandant éclata :
« Le chef-lieu se plaint de vous ! Le Haussaire également ! Votre recensement n’est pas fait ! Le grand Conseiller demande votre remplacement ! Le secteur privé fait de même ! Les évolués ne peuvent plus vous voir ! Les originaires ont fait réclamation contre vous ! Et cette histoire d’arme de traite confisquée à un navétane ! Vous voulez peut- être vous en servir pour chasser le phaco, le caïman ou la biche ! Et ces jours de solde en bas que vous infligez à votre personnel pour n’avoir pas à le payer ! Pour comble vous vous bougnoulisez, vous avez une mousso et toute la subdivision sait qu’elle va gagner petit ! »
Les reproches pleuvaient en pagaye. L’agent spécial, comprenant que l’autre piquait sa crise de sou- danite, faisait macou. Mais comme ce palabre du tonnerre entre toubabs était du plus mauvais effet devant les Africains qui assistaient narquois à la scène, il voulut couper court. Il expliqua qu’il était fatigué. Depuis quelque temps il avait la dengue, il allait demander son congé et partirait pour France. À son retour à la colonie il voulait changer de territoire. Les rivières du Sud le tentaient fort.
L’autre alors se radoucit, et comme il connaissait manière il l’emmena prendre un petit sec à l’absinthoir de Madame Commandant.
Le boy les fit entrer. Un vrai ta palé qui faisait pourtant salam. Mais tous savaient qu’il ne fallait pas s’y fier. Cette boyerie ne valait pas un pikini. Celui-ci était d’ailleurs soupçonné d’être un marabout-cognac, voire un gourdiguène !
« Mes hommages, Madame ! » dit l’agent spécial en s’inclinant devant une fort belle femme qui grignotait des pistaches tout en mangeant des sebettes et des mangos. Il ne l’avait pas vue depuis la Tabaski ; c’était une personne du pays, descendante des signares qui troublaient les cœurs au temps des Damels, des Bricks et des Bracks. Elle ne manquait pas d’admirateurs et ne refusait pas cadeau : des croix d’Agadès et des papillons de filigrane en or, des couvertures du Soudan, des sacs d’iguane, parfois une paire de pointes. Elle était la fille d’un gourmette, citoyen des quatre communes. Enfant, il demandait « charité dimanche » ; plus tard, il avait fait le dioula et vendait la kola : un franc, un franc ; puis il était de venu traitant, un pied sur la bascule ! On chuchotait aussi de louches histoires de harratines, de serviteurs nés, de trafic avec de faux sicamois qui n’étaient pas d’argent. Un beau jour, il s’était même fait catholique anglais !
Comme la nuit tombait, on apporta le photophore, mais ceci attira mout-mouts, stégomyas et cancrelats. Les deux hommes prirent congé et sortirent. Les roussettes virevoltaient, les gueules tapées et les margouillats se terraient. Un prisonnier marchait devant, portant une lampe-tempête, mais l’agent spécial regretta de n’avoir pas sa lampe de tête à cause des cracheurs et des trigots. Il se demandait comment il allait se diriger entre les tapades des carrés obscurs, d’autant plus qu’une nouvelle tornade, qui n’avait rien de la pluie des mangues, se préparait. Mais à ce moment, le petit commandant lui dit :
« J’ai à la maison un capitaine et deux avocats. Venez donc les manger. »
Aïssatou GUEYE, Institutrice.
Raymond Mauny, « Un conte en langage créole du Sénégal »
UN CONTE EN LANGAGE CREOLE DU SENEGAL par Raymond MAUNY
Les lecteurs de Paris Dakar se souviennent peut-être qu’il y a quelques années nous avons publié un récit sur le langage créole qu’emploient les Français d’A.O.F., qui se forme « sous nos oreilles ». si l’on peut dire, et oui amène dans notre parler quotidien des mots des expressions incompréhensibles pour le Français de France.
Ce n’est ni une langue comme le « pidgin » du Cameroun ou le Haïtien, ni un patois comme le « cagayous » d’Algérie : c’est tout un vocabulaire spécial, qui comprend plusieurs centaines de mots, empruntés aux langues les plus diverses, mais surtout en ouolof et en mandingue, qui s’enrichit tous les jours, mais qui tous les jours aussi laisse derrière lui des « laissés pour compte » tombant peu à peu en désuétude.
Qui se souvient qu’on appelait une pirogue, une almadie, un boy, un rapace, un baobab, un calebassier ? Ce sont aussi des mots français, mais pris ici dans un sens bien de celui de la Métropole : le gendarme est un oiseau, le capitaine un poisson, et l’avocat un fruit. Tous ces mots ont une histoire, souvent bien complexe à démêler, dont l’étude est entreprise peu à peu par l’historien et le linguiste.
Voici un conte où l’on a cherché à grouper une partie des expressions les plus employées.
***
Il y a quelques années, un beau soir d’hivernage, débarqua un Toubab qu’au premier regard on jugeait peu dégourdi, mais plein de suffisance. D’obscures relations venaient de le faire nommer à la Colonie. Il rendait d’un œil maussade la ligne des filaos barrant l’horizon, les charognards tournoyant lentement, les pique-bœufs rentrant au gîte pour la nuit délogeant avec fracas les roussettes qui avaient mobilisé leur flamboyant pendant la journée. Il faisait une chaleur lourde.
Tandis que passagers, laptots porteurs et boys se précipitaient vers le warf, un jeune homme l’aborda. Il était envoyé par le service pour l’aider dans ses premiers pas en terre africaine.
Il héla un borom sarett, y empila cantines, caisses et picot, et tous deux se dirigèrent vers la popote où l’on attendait le nouveau.
La nuit tombait rapidement. La troupe s’engagea dans une rue étroite, mal pavée entre des tapades de seccos, des carrés bruyants du vacarme des pileuses, des bana-bana, des vendeurs de yamba, des diguènes qui couraient après leurs gosses, des tam-tams. des griots et des groupes faisant leur salam. Un grand tapalé couvert de cro-cros vint leur proposer des samaras et des naïls. C’était bien le moment !
Une tornade, qui menaçait depuis longtemps, arrivait en soulevant un nuage de poussière. Les pains de singe tombaient avec un bruit sec ; manguiers, rôniers, fromagers, et cailcédrats bruissaient de toutes leurs feuilles. Les Syriens entraient en hâte dans leurs boutiques les boubous, les pièces de guinée, le gonfreville et tout le gnama gnama.
Tout le monde courrait se mettre à l’abri : des toubabs perdus dans ce quartier excentrique près de la Médina ; des Portugaises avec un baluchon de linge sur la tête ; des Bidanes et leurs Pourognes ; des borom faux cols, originaires évolués, qui craignaient pour leurs beaux habits et leur casque neuf ; des marabouts revenant du salam, un alcati à bicyclette, des badolos chargés de gris-gris, poussant vers leur carré, aides de leurs chiens laobés, les moutons de case engraissés pour la Korité ou la Tabaski.
De grosses gouttes arrivèrent bientôt. Ce n’était certes pas la pluie de mangues ! Le nouveau venu, qui ne connaissait l’Afrique que par des chromos où le ciel était toujours bleu, ne s’était pas muni d’imperméable et était complètement trempé lorsqu’il arriva enfin à la concession.
Le popotier, une lampe tempête à la main, fit prestement débarrasser par la boyerie, les bagages et les fit porter à la case de passage, une petite bâtisse en dur. Il congédia le borom sarett en lui donnant bougnat.
Pendant que la tornade faisait [rage], gon passa à table. Les photophores et la Colman attirèrent une nuée de mouts-mouts et d’insectes variés que pourchassaient des tarentes. L’assistance était variée : un Service civil de classe extravagante, chargé du conditionnement, présidait. Ses vingt ans de service en brousse l’avaient marqué : outre les traces de larbiches du ver de guinée, et une splendide bourbouille, il arborait un magnifique œuf colonial qui laissait présager que sa cirrhose n’attendrait pas la retraite pour se déclarer.
Son voisin le postier, un mange-mil, qui sortait des bigors, avait eu ce soir un palabre avec son patron, et était d’humeur exécrable. Il avait aussi une chique. Et sa fatou qui venait de gagner petit !
Trois jeunes employés de la F.A.O. discutaient traite, graines, bruches et ravets, tandis que l’agent spécial malgré un bon margouillat dans la gorge, racontait ses azalaïs et parlait moussos.
La cuisine était bien déroutante pour le nouveau venu : des sebettes, du riz au poisson avec des gombos, de l’igname et une de ces sauces pimentées à vous réveiller un mort ; un excellent couscous, des goyaves, des avocats, des pistaches, des mangues et des korossols. Comme boisson du vin de palme et du kinkiliba.
Il fit peu honneur au repas et manifesta sa désapprobation, à l’indignation admirablement feinte du popotier, un farceur, qui ruminait un bon tour à jouer au billakoro qui semblait si peu avoir l’étoffe d’un colonial.
D’autant plus que l’agent spécial, qui l’avait fait parler, s’était rendu compte de la piètre acquisition que venaient de faire les Aofiens en sa personne.
Cela tombait mal, car le poste de brousse où il devait se rendre, avait une réputation bien établie d’être le rendez-vous des fonctionnaires les plus tapalés de la Fédération.
Une lettre partit le soir même pour que l’intéressé fût reçu avec tous les honneurs dûs à son rang.
***
Quelques jours plus tard, une randonnée harassante à travers les thanas, la brousse et des niayes que cultivaient fébrilement badolos harratines et navétanes, munis de leur iler et de leur daba, affairés à débarrasser leurs lougans de niebés, de patates douces et d’arachides, des cram-crams et des épineux, et à creuser des céanes, l’avalent amené, par des pistes ou le poto-poto ne cessait que pour la latérite ou la tôle ondulée, près de l’escale, petite ville triste loin de la mer et de toute rivière, où il était affecté.
Il avait été étonné de ne voir ni lions, ni éléphants comme il s’y attendait, mais seulement quelques phacos, des biches et même un caïman, un cracheur, une gueule tapée en passant le dernier marigot.
Il n’était pas rassuré du tout, car la brousse prenait des aspects inquiétants. Des gendarmes et des cardinaux, juchés sur le fil télégraphique regardaient passer le camion d’un air narquois. Les mange-mil s’abattaient en vols serrés de tous côtés. Les épineux se faisaient de plus en plus denses et l’on s’engageait dans une passe.
Il roulait dans sa cervelle la terrible histoire (inventée de toutes pièces par le postier, qui avait servi dans le pays) de la dernière attaqua de la postale, conduite par un transporteur originaire, par une troupe d’irréguliers, il y avait un mois à peine paraît-il.
Il en était là de ses réflexions lorsque des détonations éclatèrent de toutes parts et que des cavaliers entouraient le camion et faisaient descendre tout le monde dans le meilleur style des Western.
Un grand diable de Bidane. qui paraissait le chef, sépara notre homme du reste de la troupe. Il paraissait très monté contre le toubab qui faisait macou qu’il fit trotter devant son m’bayard au splendide harnachement.
Mais il était écrit qu’il n’était pas encore au bout de ses peines. Une heure ne s’était pas écoulée qu’une seconde fusillade, très nourrie, venait d’éclater sur les flancs de la petite troupe, qui s’enfuit aussitôt au triple galop laissant sur place le prisonnier. Un sourire éclaira sa figure lorsqu’il vit qu’il avait affaire à des goumiers et des partisans conduits par un sous-officier de spahis.
Le retour au camion s’effectua gaîment. Quelques kilomètres à peine les séparaient de l’escale. Ils y parvinrent rapidement et la postale s’arrêta devant la Résidence.
Un planton chamarré l’amena chez le petit commandant, qui faisait palabre avec le chef de canton, vieux diaraf tout constellé de bananes, fils de tiédo qui avait commencé sa carrière administrative comme tireur de panka.
Il était question de Grand Conseil de communes mixtes, de recensement, de captifs, de case, de deuxième portion, de dioulas.
Le bilakoro n’y comprenait goutte.
Une fois l’Africain parti, l’Administrateur interrogea notre homme. Il parut très surpris – et soucieux – du dramatique incident survenu dans l’après-midi (bien que riant sous cape, car il avait monté l’attaque et la contre-attaque de toutes pièces avec le Capitaine des gardes cercle). Il l’invita à dîner pour le soir « en toute simplicité » prit-il le soin d’insister.
Ce fut un repas épique. Toute l’escale était là sur son 31, en pique-bœufs, spencer et robes de soirée.
Seul faisait tache le nouveau venu, qui, pour faire plus colonial, avait jugé bon de venir en short, chemisette et naïls !
On le mit cependant à la place d’honneur entre le petit commandant et son futur chef de service Tout le monde semblait guindé et maussade.
L’instituteur critiquait acerbement l’administrateur tandis que l’ingénieur lançait des pointes contre le médecin,
Tout le monde était d’accord pour signaler l’incapacité du Commandant de Cercle, qui était, paraît-il, en tournée et le nouveau venu, narrant sa mésaventure avec force détails, crut devoir abonder dans leur sens en insistant sur l’état d’insécurité du lieu et le mauvais état des pistes.
A ce moment un grand boy à l’air save-save, qui venait de lui servir du capitaine lui renversa sur la tête à l’hilarité générale le contenu de la saucière.
Comme le Noir, loin de s’excuser semblait au contraire trouver la chose très drôle, à la grande joie de sa voisine d’en face, une personne du pays, fille de gourmette aux splendides bijoux d’or de Galam, il se leva furieux pour aller corriger l’impudent, mais celui-ci s’était esquivé derrière les bougainvillées.
Il dut aller se laver dans un canari où tombait la poussière de l’argamasse.
« Allez vous plaindre dès demain matin au Commandant de Cercle » lui suggéra-t-on de toutes parts. Ce boy est un marabout-cognac, a une réputation de gourdiguène et de toute façon il ne vaut pas cher »…
« C’est exactement mon opinion, répondit-il. Et j’espère bien que ce malotru aura la sanction qu’il mérite ! ».
La soirée finit plus gaiement. Toute l’escale parlait méchouis, congé et des derniers potins du chef-lieu et de la subdivision.
L’attaque à main armée de l’après-midi fut abondamment commentée et le jeune homme dut en faire plusieurs fois le récit et l’enjolivait chaque fois.
Il se sentait le héros du jour et toutes les jeunes filles s’empressaient autour de lui pour lui faire raconter l’incident.
Il se retira fort tard, un peu ivre, dans sa case de banco fermée de clinting.
Il dormit mal, car des cancrelats et des termines passaient la visite de ses cantines avec de désagréables grincements de mandibules tandis que d’énormes cantchoulis grignotaient les restes du repas.
***
Le lendemain de bonne heure, il alla se faire annoncer à la Résidence. Il fut très étonné de trouver le docteur de la veille, en civil, assis au bureau du petit Commandant, causant avec un docteur en blouse blanche qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à l’instituteur de la veille.
Il ne soufflat mot, rassemblant ses esprits et craignait déjà avoir le coup de bambou, sinon la soudanite. Un planton le tira de la perplexité en lui disant « Cammandant et Ingénieur y a attendre toi »
Il le suivit et crut s’effondrer en voyant assis au bureau du Commandant de Cercle — … non, il n’y avait pas d’erreur possible — le fameux boy de la veille, avec toutes ses broderies et ses décorations, du Nicham au Bénin, le regardant d’un air narquois et lui disant avec un pur accent antillais :
« Je me présente, Marie-Rose, de Fort-de-France, votre Commandant de Cercle. Veuillez vous asseoir. Vous désirez me parler ? ».
Il se tourna vers l’autre personnage. Ce n’était plus son chef de service de la veille, mais le Petit Commandant d’hier…
avec tous les attributs d’Ingénieur !
Des chuchotements se faisaient entendre derrière la porte. Tous les conjurés de la veille firent brusquement irruption dans la pièce. Le Commandant de Cercle riait maintenant de toutes ses dents.
Et il faut croire que ce rire fut contagieux, car notre homme, qui avait enfin compris, se mit à l’unisson.
La rumeur publique prétend même qu’aujourd’hui il est le premier à monter aux nouveaux arrivants des plaisanteries semblables. Mais chut ! pas un mot au G.G. !
Notes de bas de page
1Voir par exemple Hattiger (1983) ; Duponchel (1979) ; G. Manessy (1994).
2On utilise ce terme, en histoire, pour désigner la période après la Seconde Guerre mondiale où l'État colonial prépare la transition vers une transmission du pouvoir politique.
3Le cercle désigne une division administrative.
4Le terme cadi, emprunt à l'arabe via le turc, est utilisé dans la tradition musulmane et repris ici par l'institution coloniale française.
5Extraits du rapport de la commission scolaire cités par Gaucher (1968, 107-108).
6Sur le travail de Jean Dard, voir Irvine (1993, 27-46).
7Gouvernement général de l'AOF, colonie du Sénégal, Rapport d'ensemble sur la situation politique, administrative, financière et économique, et sur le fonctionnement des divers services pendant l'année 1905, Saint-Louis, Imprimerie du Gouvernement, 1906, cité dans Bouche (1968b, 114).
8A. Davesne, Mamadou et Bineta apprennent à lire et à écrire : syllabaire* (1950 [1931]) ; A. Davesne et C. Schott, Les Premières Lectures de Mamadou et Bineta : livre de lecture et de français à l'usage des écoles africaines. Cours préparatoire 2e année* (1951 [1933]). La série de manuels des années 1950 a été rééditée chez Edicef, en fac-similé. C’est à ces rééditions que nous faisons référence.
9« Un grand effort a été tenté, au cours de ces dernières années, pour adapter aussi exactement que possible les programmes scolaires des colonies françaises aux besoins et à l'esprit du milieu », écrit, en 1928, Georges Hardy, alors inspecteur de l'enseignement en AOF (« La “librairie” des écoles indigènes en Afrique »* [1928]).
10L. Sonolet et A. Pérès, Moussa et Gigla. Histoire de deux petits noirs* (1916). En 1926, il en est à sa 5e édition, et il continue d'être utilisé bien après la Seconde Guerre mondiale. Pour une analyse de ce manuel du point de vue de la vision de l'histoire qui y est mise en scène, voir Dulucq (2009, 201-205). Voir également Conklin (1997, 135-136).
11J. L. Monod, Premier livret de l'écolier noir* et Deuxième livret de l'écolier noir* (1921b et 1921c). La citation est extraite de ses Instructions au personnel enseignant qui débute dans les écoles de l'AOF* (1921a), 14).
12L’idéologie racialiste qui se lit dans ce manuel a également été analysée par Jean-Claude Blachère (2002). On peut simplement donner un exemple, suffisamment édifiant : « J’habite l’Afrique. Je suis Africain. J’ai la peau noire. J’appartiens à la race noire. Je suis un Noir africain. Mon maître est Français. C’est un Européen. Il a la peau blanche. Il appartient à la race blanche. C’est un Blanc. Le Noir a des cheveux crépus qu’il rase complètement. Le Blanc a des cheveux lisses, blonds ou noirs qu’il porte un peu plus longs. Le Noir a peu de barbe. Le Blanc a une barbe et une moustache qu’il laisse pousser ou qu’il rase souvent. Le Noir est peu vêtu. Il porte des vêtements amples et légers en coton. Le Blanc est mieux vêtu. Il porte des vêtements en étoffe de laine appelée drap » (lecture « Le Noir et le Blanc », dans Monod, Premier livret de l’écolier noir*, 35).
13« La méthode à employer est celle qui est universellement usitée pour l’étude des langues vivantes. C’est la méthode naturelle, essentiellement intuitive, la même que la mère emploie, sans s’en douter, pour apprendre à parler à son enfant » (Monod, Instructions au personnel enseignant qui débute dans les écoles de l’AOF*, 42). « Beaucoup s’imaginent qu’il est indispensable de connaître la langue des Noirs pour leur enseigner le français. Ils pensent qu’on peut parler d’une chose, la nommer en langue du pays et traduire son nom en français. […] Cette méthode doit être proscrite avec les commençants. Il n’est donc pas indispensable que le maître connaisse la langue de l’élève pour lui enseigner le français, et s’il la connaît, il ne doit s’en servir, ou n’en faire usage que rarement » (ibid.).
14Senghor notait en 1937 : « Il serait facile de prouver – des instituteurs de village me l’ont prouvé – que le fameux Mamadou et Bineta fait merveille en brousse. Mais il n’est pas fait pour des élèves de Dakar : il ne parle pas de mille choses familières aux citadins » (conférence donnée à la Chambre de commerce de Dakar pour le foyer France-Sénégal, le 10 septembre 1937, cité dans Ndao 2008, 179).
15« Ali a un pantalon blanc et un petit boubou bleu. Moussa n’a pas de pantalon ; il n’a qu’un petit bila, mais il a un grand boubou blanc. Ali n’a pas de coiffure : il va nu-tête. Moussa a une chéchia rouge qu’il ôte en entrant en classe. Ali a des sabaras. Ce sont des sandales en cuir où n’entre que le bout des pieds. Moussa n’a pas de chaussures : il marche pieds nus » (« 36e lecture – Ali et Moussa », dans Monod, Premier livret de l’écolier noir.* [1921, 36]). Bila désigne un cache-sexe (et plus particulièrement celui des enfants non circoncis) ; il est largement utilisé dans la littérature de voyage coloniale et dans la littérature ethnographique. À noter que, dans la réédition de 1929 de ce manuel, bila tout comme boubou disparaissent, remplacés respectivement par « pagne » et « blouse » (Monod, Premier livret de l’écolier noir. Deuxième édition* [1929], 36).
16« J’aperçois le marché couvert où les dioulas étalent leurs marchandises » (Monod, Deuxième livret de l’écolier noir [1921], 90) ; « Le dioula noir transporte sa marchandise de village en village. » (ibid., 104) ; « C’est un animal de bât qui rend beaucoup de services aux dioulas indigènes. » (ibid., 111) ; « un bœuf porteur qui rend de grands services aux dioulas. », (ibid., 112) ; « Le voyageur noir est souvent un dioula. » (ibid., 143). Le terme dioula demeure dans les rééditions du manuel.
17« Le dolo est une boisson fermentée. C’est la femme noire qui fait le dolo. Elle met tremper du mil dans l’eau d’un canari. Elle étend le mil mouillé sur une surface propre. Elle laisser germer les grains. Elle les fait sécher au soleil, puis les écrase. Elle met ensuite le mil écrasé dans l’eau d’un canari. Puis elle le fait bouillir dans une grande marmite. Elle remet le tout dans un canari, et laisse reposer et refroidir. Elle tamise avec de la paille. Elle ajoute le diourou ou corde d’écorce d’arbre. Ce diourou fait fermenter la bouillie. Elle verse le liquide dans des calebasses. Le dolo est fait » (Monod, Deuxième livret de l’écolier noir* [1921], 43). Le « diourou » (juru) désigne la corde en bambara. Il s’agit en fait ici d’un porte-ferment en fibre, enduit de levure. Dans l’édition du manuel de 1926, le mot diourou disparaît, remplacé par « écorce spéciale » (Monod, Deuxième livre de l’écolier noir. Deuxième édition* [1926], 43).
18Dans la réédition de 1929, le terme disparaît, remplacé par « nom de famille » (Premier livret de l’écolier noir. Deuxième édition*, 34).
19À la même période, l’administration coloniale française a à résoudre la mise en correspondance entre jamu (nom de famille ou nom de clan) et patronyme, pour établir l’état civil (et collecter l’impôt).
20Cela n’a rien de spécifiquement africain. Exactement à la même période, c’est au programme des écoles sur le territoire national français, où l’on continue à utiliser, en zone rurale, coudées, pieds et pouces. Pour une mise en scène humoristique célèbre, on peut se reporter au roman de Louis Pergaud La Guerre des boutons (Paris, Mercure de France, 1912).
21Le terme disparaît, remplacé par « coudée » dans la deuxième édition.
22Les « tacoulas » (takula) sont des galettes, de mil ou de riz. « Koporo » (koporo), emprunté à l’anglais copper, désigne l’ancienne pièce de dix centimes et n’est plus usité. Tacoula est remplacé par « beignet de mil » et koporoi disparaît de la réédition de 1926.
23« Chez les Noirs, ce sont surtout les aveugles qui fabriquent les cordes. Ils tordent les fibres du da, assis à l’ombre d’un arbre, dans un coin du marché. La corde faite avec le da est peu solide » (Deuxième livret de l’écolier noir*, 104). Le même mot est employé aussi dans une partie botanique : « Un chanvre indigène, le da, donne des fibres qui servent à fabriquer des cordes ou des filets » (ibid., 127). « Les Noirs mangent la racine du manioc ou banankou, qui sert à faire le tapioca. Ils mangent aussi le kou ou igname. Les fabiramas sont de petites pommes de terre noires. Le dana ressemble à la pomme de terre » (ibid., 131). « Le kinkiliba fait uriner et combat la bilieuse » (ibid., 132).
24C’est par exemple le cas de canari, nom d’un récipient en terre cuite, mot attesté dès le xviie siècle, dont l’origine est obscure, mais dont certains allèguent qu’elle est caraïbe.
25Issu du portugais lugar, « lieu » (mot banal, qui peut être utilisé pour désigner son coin, son lopin, quand on cultive son lugar), le mot lougan, qui n’est plus perçu dès le xixe siècle comme un mot européen mais comme un mot africain, s’est spécialisé à époque coloniale pour désigner les parcelles cultivées pour l’agriculture vivrière en Afrique. On le trouve dans ces manuels qui nous occupent, où les attestations sont très nombreuses : « Les feux allumés dans la brousse pour désherber et préparer les lougans détruisent les jeunes pousses et les arbres » (Monod, Deuxième livret de l’écolier noir*, 68) ; « Pendant les vacances, je vais dans les lougans avec mon père » (ibid., 74) ; « Samba est cultivateur. Il a ensemencé de nombreux lougans de mil » (ibid., 82) ; « Quelques-uns même construisent des paillotes au milieu des lougans » (ibid., 92) ; « Travailler à faire de nombreux lougans, avoir d’abondantes récoltes pour se nourrir, vendre au Blanc le surplus pour s’enrichir, telle doit être la pensée constante de l’Indigène » (ibid., 134). Le terme disparaît dans la réédition du manuel de 1929, remplacé par « cultures » ou par « champs ». Mais on trouve aussi ce terme dans des écrits d’administrateurs, et plus tard de géographes. Louis-Ferdinand Flutre donne une description précise de l’origine et des acceptions de ce mot dans « De quelques termes usités aux xviie et xviiie siècles sur les côtes de l’Afrique occidentale et qui ont passé dans les récits des voyageurs français du temps »* (1958). Il reprend en fait sans la citer la chronique rédigée par Jacques Richard-Molard et parue dans Paris-Dakar en 1948, voir la deuxième partie du chapitre.
26Le mot concession fait l’objet de la 84e lecture consacrée aux « habitations des Noirs » : « Une concession est une réunion de plusieurs cases, Ces cases appartiennent à une même famille. La concession est entourée d’un mur en banko. J’entre dans la concession en traversant une case à deux portes. Je pénètre dans la cour intérieure, Je vois une case réservée à la cuisine. Des cases servent de chambres à coucher. L’une sert de grenier, l’autre sert de poulailler. Je vois le puits, les cabinets, le toit qui abrite le cheval, etc. Des vérandas réunissent les cases. La cour est propre. Le propriétaire, père de famille, est chef de la concession » (Monod, Deuxième livret de l’écolier noir*, 56). Quant au terme condiments, il désigne l’ensemble des ingrédients (légumes et épices) entrant dans la composition d’un plat : « Le Noir n’a pas toujours du sel pour saler ses aliments. Aussi il en relève le goût à l’aide de certaines plantes appelées condiments. Il emploie surtout l’oignon, l’ail, le gingembre, le poivre, le piment noir, le piment rouge, la tomate, etc. Ces condiments sont cultivés dans tous les jardins indigènes » (ibid., 131). Sur la fréquence d’utilisation de ce mot, voir Équipe IFA (1988).
27Le terme aofien vient de P. Schmidt (1984). Le recueil de textes destinés au cours moyen publié par Davesne et Gouin et intitulé Mamadou et Bineta sont devenus grands* (1939) est un très bon exemple de ces lectures proposées. On y trouve ainsi, parmi d’autres, des textes d’André Demaison, des frères Tharaud, de Davesne lui-même, de René Maran, d’Equilebecq, Delavignette, etc. Le contexte est très majoritairement africain (Afrique de l’Ouest et Afrique équatoriale).
28Sur les liens entre le français tel qu’enseigné dans les manuels, et particulièrement la série des Mamadou et Bineta, et l’émergence d’un « style instituteur » caractérisant la prise d’écriture de nombreux intellectuels ouest-africains, voir Mouralis (1984) et Derive (1980). Jean-Claude Blachère poursuit la réflexion dans Négritures. Les écrivains d’Afrique noire et la langue française (Blachère 1993).
29Le texte d’Aïssatou Gueye, initialement paru dans Paris-Dakar en 1948, a été republié par Pierre Schmidt, dans un recueil d’articles en hommage à Willy Bal accompagné d’un lexique expliquant certains des termes utilisés (de façon non exhaustive) (Schmidt 1984).
30Ce texte figure également en introduction d’un autre article de Schmidt (1992-1993).
31Ce glossaire a fait l’objet d’une réédition avec une préface de Louis-Jean Calvet (2011).
32Sur la constitution de la lexicographie du français d’Afrique en domaine d’étude, voir la mise au point de Calvet (2010).
33D’après le rapport politique de l’AOF, cité par Akpo-Vaché (1999, 17).
34L’école normale de jeunes filles de l’AOF exista entre 1938 (date de la première promotion) et 1957 (date de la dernière promotion).
35Illustration du fait que « l’acquisition du savoir n’efface pas les différences de race » (Jézéquel 2007a, 7-8).
36« Fonctionnaires, petits commerçants ou planteurs dans les pays de la côte du golfe de Guinée, ils ont fréquenté l’école française ou ont été en relation, d’une façon ou d’une autre, avec le pouvoir colonial. Ils ont intégré l’idée que la scolarisation favorise la promotion sociale et envoient leurs enfants, les garçons en priorité, à l’école française » (Barthélémy 2002, 40).
37Un phénomène identique touche les villes de Kayes ou Bamako.
38Sur la structuration de la société blanche au Sénégal, voir O’Brien (1972). Il s’agit de la version publiée de la thèse de doctorat de l’auteur, « The French of Senegal: The Behaviour and Attitudes of a White Minority in Africa », soutenue à Londres en 1969.
39Arrivé au Sénégal en 1941, Jacques Richard-Molard (1913-1951) part sur le terrain en Guinée, dans le Fouta Djalon. Chef de la section de géographie de l’IFAN à partir de 1945, puis professeur de géographie à l’École coloniale. Il meurt prématurément en mission à la frontière du Libéria à l’âge de 38 ans. Arrivé au Sénégal en 1937 à l’âge de 25 ans pour travailler dans les services du gouverneur général puis comme administrateur civil, Raymond Mauny (1912-1994) devint, sous l’influence de Théodore Monod, l’un des plus importants spécialistes d’archéologie africaine. Il dirigea de 1942 à 1962 la section Archéologie et préhistoire de l’IFAN, il fut ensuite professeur d’histoire à la Sorbonne de 1962 à 1977. Il est, avec Hubert Deschamps et Georges Balandier, à l’origine de la création du Centre de recherches africaines. L’Institut français d’Afrique noire (IFAN), est créé en août 1936, par arrêté du gouverneur général de l’AOF et prend réellement corps en 1938, avec l’ouverture de deux petits bureaux dans le centre de Dakar et un personnel réduit au strict minimum : Théodore Monod à sa tête, au poste de secrétaire général, André Villard, diplômé de l’École des Chartes, chargé de la gestion des archives et de la bibliothèque, Alexandre Senou Adandé (né à Porto Novo, diplômé de l’école normale William Ponty, et qui a étudié à l’institut d’ethnologie de l’Université de Paris et à l’École du Louvre), recruté comme simple commis expéditionnaire affecté au musée (malgré ses diplômes), qui devint ensuite responsable de la section d’ethnographie. Monod fit une large place aux sciences de la nature à côté des sciences humaines, sur le modèle de ce qui se pratiquait au Muséum d’histoire naturelle à Paris. Il mit également en place un réseau de centres IFAN dans toute l’Afrique de l’Ouest : Saint-Louis (1943), Abidjan (1944), Niamey (1944), Porto-Novo et Abomey (1942), Conakry (1944), Ouagadougou (1950), Bamako (1951). Le personnel de l’Institut réside en Afrique de façon permanente. À Dakar, dans les années 1940, l’IFAN comptait 40 membres, auxquels s’ajoutent 31 membres répartis dans les différents Centres IFAN d’AOF. Parmi eux, un certain nombre d’Africains, essentiellement dans des postes subalternes, mais souvent clés pour la production du savoir scientifique : 19 à Dakar, 21 dans les différents Centres IFAN (chacun ne comptant bien souvent qu’un seul Français en poste). Voir Suremain (2010). Et pour une analyse plus précise du profil du personnel africain de l’IFAN pour la décennie suivante (les années 1950), voir Jézéquel (2011).
40Il faut attendre 1954 pour qu’un Africain, l’historien sénégalais Abdoulaye Ly, qui soutiendra l’année suivante une thèse d’histoire à l’université de Bordeaux, soit recruté comme assistant de recherche. Avant lui, les Africains occupent des postes d’aides et agents techniques, et sont officiellement en charge des tâches administratives et notamment du classement des archives et documents. Ils participent cependant également à la recherche et publient leurs propres travaux (Jézéquel 2011). Jézéquel décrit notamment le cas de Dominique Traoré, enseignant détaché à l’IFAN de Bamako, qui s’intègre mal à l’équipe en place, se plaint de devoir financer ses terrains de recherche sur ses propres deniers, ne parvient pas à faire publier ses travaux sur la pharmacopée indigène, est mis à la retraite contre sa volonté, écarté par le directeur du centre IFAN de Bamako, Paul Thomassey. Ce même directeur aura aussi des relations difficiles avec Amadou Hampaté Bâ (ibid., 47).
41Le seul témoignage personnel que nous ayons sur les réseaux de sociabilité et la vie sociale des membres de l’IFAN durant ces années est celui de Georges Balandier, dans Histoire d’autres (Balandier 1977). Il occupe en 1946 un poste d’ethnographe à l’IFAN de Dakar et devient en 1947 directeur du Centre IFAN de Conakry en Guinée. Balandier raconte qu’il logeait à Dakar chez Alioune Diop, le fondateur de la revue et maison d’édition Présence Africaine, qu’il avait rencontré chez les Leiris avant son départ pour l’Afrique, et qui était alors chef de cabinet du gouverneur général, et que faisant cela il avait occasionné un « étonnement – au sens étymologique du mot – de la société blanche coloniale », ajoutant : « Alioune et moi, chacun à notre manière, nous avons franchi la ligne » (ibid., 51). Chez Alioune Diop, il rencontre et fréquente toute la bonne société dakaroise : « des notables, des imams dakarois, des politiciens locaux dont Lamine Guèye, des hommes de culture » (ibid.). Mais le cas de Balandier est sans doute exceptionnel, et a contribué à l’exceptionnalité de sa démarche et de son engagement. Richard-Molard ou Mauny, qui fut aussi administrateur colonial, n’ont pas franchi la ligne.
42Mauny a par exemple repéré une occurrence ancienne de canari dans un récit de voyage aux Antilles d’un certain de La Borde, publié en 1674.
43Roland Lebel est le premier à s’être intéressé à cette littérature coloniale africaine. Il la décrivait dans les années 1920 avec les mots de l’époque, comme une littérature soit « produite par un Français né aux colonies ou y ayant passé sa jeunesse, soit par un colonial ayant vécu assez de temps là-bas pour s’assimiler l’âme du pays, soit enfin par un de nos sujets indigènes, s’exprimant en français, bien entendu » (R. Lebel, L’Afrique occidentale dans la littérature française (depuis 1870)* [1925], 228). Lebel a également publié une anthologie de littérature « africaine », Le Livre du pays noir. Anthologie de littérature africaine* (2005 [1927]). Elle regroupe 73 textes de 45 auteurs différents, tous français à l’exception du Sénégalais Bakary Diallo. Elle inclut notamment des textes de Zola ou Pierre Benoît, qui n’ont jamais mis un pied en Afrique.
44Au Sénégal, une « signare » est une descendante d'Africains et Européens. Les « pistaches » sont des arachides.
45Le niaye en wolof désigne un bas-fond argileux où poussent des palmiers à huile. La région des Niayes est la bande côtière entre Dakar et Saint-Louis du Sénégal, caractérisée par une série de bandes dunaires et de cuvettes interdunaires. Elle a été abondamment décrite dans la littérature scientifique (botanique, géographique) à l'époque coloniale, et particulièrement dans la Revue des cultures coloniales, parce qu’elle était une région qui semblait propice à la mise en place d’agriculture de rapport, telle que le bananier, le café…
Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons - Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International - CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
A Complex Polity
Generations, Initiation, and Territory, among The Old Meru Of Kenya
Anne-Marie Peatrik Richard Crabtree, Matthew Cunningham, Francesca Devalier et al. (trad.)
2020
Small Atlas of Johannesburg
A Graphical and Critical Analysis of Urban Trends and Issues
Karen Lévy Laurent Chauvet (trad.)
2014
Renegociar a Centralidade do Estado em Moçambique
Municipalização na Beira, em Mueda e em Quissico
Egídio Guambe
2019
Désordre colonial dans la propriété
Une histoire lacustre du royaume du Buganda (1885-1925)
Henri Médard
2022
Welcome to Mitchell’s Plain
Filming a ‘Model Township’ during Apartheid
Ludmila Ommundsen Pessoa
2023
Nas terras do lago Niassa
Historicidades do território, usos e pertença da terra
Elísio Jossias
2024
States and Public Policy
A Comparative Analysis of University Reforms in East Africa
Olivier Provini Hélène Walters-Steinberg, et Simon Dix (trad.)
2025
A ficção como história
Resistência e cumplicidades na literatura angolana pós-colonial
Dorothée Boulanger Susana de Faria Sousa e Silva (trad.)
2025
De la bouche même des indigènes
Échanges linguistiques et Afrique coloniale
Cécile Van den Avenne
2026
Angola e as Incertezas da Nação
Uma incursão às raízes sociais da UNITA
Didier Péclard Maria da Conceição Neto et João Bernardino Borges de Sá (trad.)
2025
Homosexuality in Precolonial Africa
Gender Innovation and the Politics of Sex in the Kingdom of Buganda (1880–1900)
Henri Médard
2026
