Chapitre 7
De l’authenticité du petit-nègre
p. 139-158
Texte intégral
1Dans son Vocabulaire comparatif de plus de soixante langues ou dialectes parlés à la Côte d’Ivoire*, ouvrage publié en 1904, Maurice Delafosse cite, parmi d’autres langues dites « étrangères » comme le hausa, le pular ou l’arabe, le petit-nègre, qu’il décrit, au même titre que le « pigeon-english » (le « pidgin ») comme un « patois de langue européenne » (Delafosse, Vocabulaire comparatif*…, 254). Le paragraphe dans lequel il décrit ce parler mérite d’être cité presque intégralement :
« Le petit-nègre est au français ce que le pigeon-english est à l’anglais. Il est parlé par nos tirailleurs et nos employés et domestiques indigènes, et à peu près de la même façon au Tonkin et en Afrique occidentale, ce qui tendrait à prouver qu’il est la simplification naturelle et rationnelle de notre langue si compliquée. Il faut un certain temps au Français arrivant de France pour comprendre les Noirs qui soi-disant parlent français, notamment les interprètes, et surtout pour s’en faire comprendre. Que de domestiques ont été punis pour négligence ou insubordination qui étaient seulement coupables de ne pas comprendre le français de France !
On dit souvent que c’est nous qui avons inventé le petit-nègre et que, si nous parlions aux Noirs un français correct, ils parleraient de même. Ce raisonnement est puéril : si nous ne voulons parler à un Noir qu’un français correct, il sera plus d’un an avant de pouvoir nous comprendre, et quand il comprendra enfin, il nous répondra en petit-nègre : voilà la vérité. (Je ne parle pas bien entendu d’un Noir auquel on parlerait le français de façon régulière). Notre langue est sans contredit l’une des plus compliquées qui soient au monde […]. Comment voudrait-on qu’un Noir, dont la langue est d’une simplicité rudimentaire et d’une logique presque toujours absolue, s’assimile rapidement un idiome aussi raffiné et illogique que le nôtre ? C’est bel et bien le Noir – ou, d’une manière plus générale, le primitif – qui a forgé le petit-nègre, en adaptant le français à son état d’esprit. Et si nous voulons nous faire comprendre vite et bien, il nous faut parler aux Noirs en nous mettant à leur portée, c’est-à-dire leur parler petit-nègre.
Cela ne consiste pas d’ailleurs à abîmer le bon français en mettant simplement le verbe à l’infinitif en disant “moi” au lieu de “je”, comme il est d’usage de le faire dans les phrases que les journaux humoristiques mettent dans la bouche des “sauvages” ; il faut évidemment n’employer que les formes les plus simples des mots, mais surtout il faut n’employer que les mots exprimant des idées que les Noirs peuvent comprendre. J’ai entendu un officier, nouveau-venu dans l’armée coloniale, qui tenait à ses tirailleurs le discours suivant : “Moi exiger de tirailleurs obéissance passive ! vous bien comprendre moi ?” Et le sergent indigène, qui d’ailleurs avait des lettres et savait qu’une des formes de l’obéissance passive consiste à toujours comprendre ses supérieurs, répondit au nom de la troupe : “Ils ont tous bien compris.” En réalité, ils n’avaient rien compris du tout, et si l’officier avait parlé en bon français, ils n’auraient pas compris plus mal. Mais ils auraient compris si l’officier leur avait dit par exemple : “Quand je commander quelque chose, je veux vous faire ce quelque chose tout de suite ; quand on commander un tirailleur faire quelque chose et tirailleur là il dit : Moi y a pas moyen faire ça, ou : Moi y a pas connaît, ou : Moi y en a malade, tirailleur là il est pas bon, je metter lui salle police.”
Les principales caractéristiques du petit-nègre sont : l’emploi des verbes à leur forme la plus simple (infinitif pour les verbes de la 1re conjugaison, participe passé ou impératif ou encore infinitif ramené à la 1re conjugaison pour les verbes des 2e, 3e, 4e conjugaisons : je parler, je fini, je vois, ou je vu, je vouler, je permis, je defendu ou je defender) ; – négation exprimée simplement par le mot “pas” placé après le verbe : il parti pas, pour “il n’est pas parti” ; – suppression des distinctions de genres et de nombres ; – suppression de l’article ou son maintien perpétuel, en faisant une sorte de préfixe du nom : son maison ou son la-maison ; – usage considérable du verbe “gagner” et de l’expression “y a” ou “y en a” (pour “il y a, il y en a”) comme particule verbale : moi y a gagné perdu (j’ai perdu), lui y a gagné crevé (il est mort), il a gagné gros (il est devenu gros), femme là il a gagné ventre (cette femme est enceinte), il a gagné petit (elle a eu un enfant) ; – emploi fréquent de mots empruntés au français populaire ou à la terminologie maritime : mirer (regarder), amarrer (attacher), etc. ; – emploi du mot “là” comme démonstratif ; – suppression fréquente des “à” et “de” ou leur remplacement pour la préposition “pour” : moi parti village (je vais au village), le fusil mon camarade ou mon camarade son fusil ou le fusil pour mon camarade (le fusil de mon camarade). »
(Delafosse, Vocabulaire comparatif*…, 263-265.)
2Cet extrait permet d’analyser et de comprendre ce que pouvaient être les usages, et les stéréotypes qui leur sont attachés, de cette forme de « pidgin » français utilisée à l’époque coloniale en Afrique occidentale française.
3Un point de terminologie tout d’abord. Le terme petit-nègre pour désigner un parler apparaît à la fin du xixe siècle1. Avant cela, on trouve de nombreuses attestations de l’expression parler nègre. Dans les deux cas, l’expression est métonymique : il s’agit de parler, français en l’occurrence, comme un nègre, ou comme un petit nègre, c’est-à-dire à la fois comme un nègre et comme un enfant. Ce rapprochement langue des nègres/langue des enfants a d’ailleurs été fait très tôt, dans les représentations ordinaires. Ainsi, dans le Journal des frères Goncourt :
« La princesse, après avoir parlé de tas de choses, se livre à une sortie contre les enfants. — Laissez donc ! Avec les enfants, il faut toujours descendre à eux, bêtifier, parler nègre. Ils vous rabougrissent l’intelligence… »
(E. et J. de Goncourt, Journal des Goncourt. Mémoires de la vie littéraire (1888), vol. 3, 70.)
4Il semblerait que le terme fasse son entrée dans les dictionnaires après la Première Guerre mondiale, et la première édition du Larousse du xxe siècle (1928) le répertorie avec cette définition : « français élémentaire qui est usité par les Nègres des colonies ». À partir des années 1950, les dictionnaires mentionnent deux définitions du petit-nègre, l’une, première et métonymique, associe forme linguistique et type de locuteur : « français incorrect et sommaire parlé par les indigènes des colonies » (Le Petit Robert : Dictionnaire alphabétique et analogique, 1959) ; « français rudimentaire parlé par les peuples peu évolués, d’Afrique ou d’ailleurs » (Grand Larousse encyclopédique, 1963) ; « français simplifié et incorrect parlé par les Noirs » (Grand Larousse de la langue française, 1975). L’autre rend compte d’une extension d’usage qui ne garde de la définition que la caractérisation par la forme linguistique : « mauvais français » (Le Petit Robert, 1959), « langage peu intelligible » (Grand Larousse, 1963), « parler ou style incorrect » (Grand Larousse, 1975). L’usage contemporain privilégie la seconde acception, gommant d’une certaine façon le rapport au passé colonial et à l’Afrique noire. Par ailleurs, le petit-nègre n’est pas l’apanage des seuls « nègres » ou Africains. Progressivement, et avant de prendre un sens dérivé de « charabia », il en vient à qualifier toutes les variétés de français parlées par des peuples colonisés, et apparaît dans des formes populaires et racistes de représentation de parler de « peu évolué » ou sauvage, comme dans la bande dessinée, aussi bien pour typifier des Africains (la première version de Tintin au Congo d’Hergé en est l’exemple archiconnu) que des Indiens d’Amérique2. L’énoncé stéréotypé emblématique de ce parler, pris dans les dictionnaires qui sont un bon reflet de stéréotypes langagiers et sociaux, serait celui proposé en exemple dans le Petit Robert : « Moi pas vouloir quitter pays3 » (1993), c’est-à-dire une forme qui privilégie usage des pronoms toniques et des verbes à l’infinitif ; le Robert propose comme description linguistique du « petit-nègre » : « français à la syntaxe simplifiée (où les verbes sont à l’infinitif) ».
5Dans les autres langues européennes, qui ont accompagné d’autres colonisations en Afrique, il n’existe pas d’équivalent strict du mot petit-nègre. Un référent analogue existe, à savoir un « pidgin », cette forme simplifiée de langue aux fonctions communicatives réduites, utilisée avec des étrangers alloglotes, mais le mot le désignant n’est pas aussi chargé des mêmes conceptions raciales et racistes4. L’analogie avec la langue enfantine peut toutefois demeurer : pequeno portugues fut utilisé en Angola (parfois déformé de façon plus péjorative et raciste en pretogues, avec un jeu de mot sur preto, « noir »), Kiche Duits (littéralement, « allemand de cuisine ») en Namibie. En Indochine, pendant la période coloniale française, était utilisée une forme de « pidgin » français, nommé tây bôi (« boy de l’Occident », tây désignant l’Occident et par restriction la France), le terme est métonymique et péjoratif, très équivalent à celui de petit-nègre (Phillips 1975).
6« Simplification naturelle et rationnelle de notre langue si compliquée. » Si les arguments avancés par Delafosse font montre d’un racisme assez primaire, il rejoint ce qui s’écrit notamment à la fin du xixe siècle sur les variétés de langues créoles, issues des langues européennes. Ces langues sont perçues comme des formes simplifiées de la langue « mère » européenne, résultant soit d’une incapacité congénitale des locuteurs, soit des conditions d’apprentissage (Baggioni 2000, 254). Sur ce point, Delafosse reste assez obtus. L’émergence d’une forme de « pidgin » n’est pas le seul fait de locuteurs cherchant à produire, de façon approximative, des énoncés d’une langue cible qu’ils n’ont jamais apprise. Il est admis qu’elle est le produit d’une interaction : simplification à fin communicative de la part des locuteurs natifs, reproduction de ces formes simplifiées par les locuteurs non-natifs, production de formes par analogies ou régulation d’un paradigme (par exemple, construire tous les infinitifs sur le modèle des infinitifs de premier groupe en français, metter pour mettre), ces formes n’étant pas reprises et corrigées par les locuteurs natifs (contrairement à ce qui se passe par exemple dans l’acquisition d’une langue première par des enfants, qui peuvent produire des formes non normées mais logiques, qui vont être corrigées par les adultes). Si un officier français se met à produire les formes que Delafosse donne en modèle (ou même l’énoncé dont il se gausse, et qu’il donne comme authentique : « Moi exiger de tirailleurs obéissance passive ! vous bien comprendre moi ? »), il est clair que ses hommes ne peuvent produire des formes correctes. Ainsi, au-delà de l’argumentation raciste, ce texte est un document nous renseignant sur les pratiques réelles d’un français de contact en temps colonial. « Une première attestation de français d’Afrique » (Manessy 1994, 119), ainsi est qualifiée la variété de langue dont Delafosse donne ici quelques éléments. Il faut dire que plusieurs exemples lexicaux précis que donne Delafosse se retrouvent à l’époque contemporaine dans le français populaire d’Abidjan, décrit par de nombreux linguistes5.

Illustration 10. « Y a bon pour tiraillours ! »
Extrait de La Dépêche coloniale illustrée, février 1917 : « L’Afrique occidentale française et les troupes noires ». Auteur de l’illustration : Burret.
7Le texte de Delafosse peut être lu en lien avec le manuel de français simplifié, Le français tel que le parlent nos tirailleurs sénégalais, évoqué plus haut. Et Delafosse, auteur polygraphe s’il en est, qui signait du pseudonyme « Broussard » des chroniques dans la Dépêche coloniale, pourrait très bien en être l’auteur. À la manière de Delafosse, le manuel propose des traductions allant du français standard au français-tirailleur (par exemple : « La sentinelle doit se placer pour bien voir et se laisser voir / Sentinelle y a besoin chercher bonne place. Ennemi y a pas moyen mirer lui ; Lui y a moyen mirer tout secteur pour lui ») et la description syntaxique développe celle de Delafosse en donnant pour exemples des énoncés propres à être prononcés dans le cadre d’une instruction militaire (Le français tel que le parlent nos tirailleurs sénégalais* [1916], 19).. Enfin, certaines explications du manuel qui font du français-tirailleur un français calqué sur la syntaxe du bambara, détournées en une instruction pour les locuteurs français (« donner toujours à la phrase française la forme très simple qu’a la phrase dans tous les dialectes primitifs de notre Afrique occidentale ») font écho aux propos énoncés dans le texte de Delafosse (ibid., 5). Ce manuel avait aussi attiré l’attention dans les années 1980 du spécialiste des langues mandingues Maurice Houis, qui montra que certaines justifications du manuel qui rapprochaient ce français simplifié du bambara ne reposaient sur rien6 ; il décrivit d’ailleurs le français-tirailleur, tel qu’il est présenté dans le manuel, comme une « variété idéologique de français » (Houis 1984), explicitant :
« En proposant de systématiser une langue dont la variété est née des contacts entre instructeurs blancs et soldats africains, il semble bien […] que les auteurs n’aient systématisé qu’une variété de français née dans une situation de domination. Les dominants ont imposé des modèles conformément à une idéologie qui rendait compte de la simplicité des langues africaines et des gens qui les parlent, et, par voie de conséquence syllogistique, de la supériorité de la langue dominante et des gens qui la parlent. »
(Ibid., 15.)
8La charge idéologique de ces écrits ne doit pas gommer la réalité des faits. La situation coloniale a produit une variété de français de contact « pidginisé », utilisé dans les interactions, inégales, entre Européens et Africains. Et il ne faut pas minimiser en retour le poids qu’ont pu avoir ces idéologies linguistiques sur la réalité des pratiques langagières. Citons le Broussard de Delafosse :
« En avisant un Noir de forte encolure qui, assis sur une de ses cantines renversées, fume nonchalamment un brûle-gueule noirci, il lui dit en style télégraphique – car ses lectures lui ont enseigné que les Noirs ne parlent qu’au mode infinitif – “Toi porter mes bagages à la douane, moi payer toi”. »
(M. Delafosse, Broussard ou Les états d’âme d’un colonial* [1909], 18.)
9Extrait d’un récit autofictionnel, racontant la première arrivée du héros en Afrique subsaharienne comme agent de l’administration coloniale, ce passage témoigne, sur un mode qui se veut ironique, du stéréotype linguistique avec lequel ceux qui se sont lancés dans ce que l’on a appelé l’« aventure coloniale » ont débarqué sur ce continent, stéréotype construit, véhiculé par toute une littérature d’aventure qui a rempli « d’images et de stéréotypes narratifs la bibliothèque intérieure qu’emmenèrent dans leur mémoire les milliers de Français partis pour l’Afrique à la fin du xixe siècle et au tout début du xxe siècle » (Seillan 2003, 103). Et parmi ces stéréotypes, la variété de langue à employer pour s’adresser à un Africain en est un puissant. Dans la littérature de voyage et la littérature coloniale en effet, il est d’usage de faire parler les indigènes « au mode infinitif », parfois ponctué de mots empruntés aux langues locales, ajoutant un cachet d’authenticité7. En retour, les militaires et coloniaux qui prennent la plume se coulent dans ce genre et dans ce qu’en attendent les lecteurs, et émaillent leurs fictions d’énoncés en « petit-nègre » qui, dans les récits autobiographiques ou fictionnels, prend une connotation mi-nostalgique, mi-comique, donnant des écrits à la tonalité ambiguë, où s’exprime un racisme paternaliste en demi-teinte8. Évoquons une fois encore Louis-Gustave Binger. Le seul Africain dont il rapporte en français des propos au style direct est son fidèle Diawé Fofana. Comment s’exprime Diawé lorsqu’il parle en français ? La voix que Binger nous restitue est celle d’un locuteur utilisant un « français défectueux », pour reprendre l’expression qu’il utilise (Du Niger au golfe de Guinée…*, t. 1, 41). Voici ce que dit Diawé lorsqu’il retrouve Binger au début de son expédition :
« Bonjour ma lieutenant, moi qui vinir de suite pour service toi. Parce que moi qui trop content pour toi. »
(Ibid., 9-10.)
10Et à d’autres moments :
« Ma lieutenant, nous tous qui parlé boubakh [beaucoup] cette nuit, les hommes du paille [pays] il n’y a plus bon, il faut que nous qui sort, si toi qui a besoin que nous il y a mort, nous y a mort rek9. »
(Ibid., 41.)
11Ou encore :
« Quand Noir il y en a mangé beaucoup miel, ça qui trop bon, parce qu’il balaye ventre. »
(Ibid., t. 2, 136.)
12Comment lire et entendre ces propos et ce français approximatif ? Il est certes tout à fait vraisemblable que Diawé Fofana parlait ce français imparfait, appris en situation informelle et incorporant des mots de wolof. En même temps, l’insertion de ces propos au style direct et dans ce français « petit-nègre » stéréotypé est aussi un trait d’écriture de la littérature coloniale et du genre auquel s’adonne Binger : le récit de voyage en Afrique, à la fin du xixe siècle. Du Niger au golfe de Guinée a d’abord paru en feuilleton dans une revue illustrée de vulgarisation, Le Tour du Monde (Nouveau journal des voyages). Ces propos au style direct sont donc plutôt stylisés, à partir d’éléments réels. Les carnets de route rédigés par Binger en chemin révèlent les traces de l’attention portée par Binger à l’idiolecte de son domestique10. Ainsi, à propos du dernier exemple cité, dans l’un de ses carnets, Binger écrit succinctement :
« Incident de Diawé à Kitampo. Cherche du miel (balaye le ventre). »
13Il a noté l’expression imagée « balaye le ventre », qui a dû lui sembler pittoresque, et a reconstruit un énoncé, autour de cette expression, en insérant des éléments stéréotypés de « petit-nègre ». Ce trait de style générique devient omniprésent dans l’unique roman de Louis-Gustave Binger, Le Serment de l’explorateur* (1905), alors qu’il est, proportionnellement, finalement peu présent dans Du Niger au golfe de Guinée*, et ne caractérise que le seul parler de Diawé Fofana. C’est donc dans le genre le plus populaire du roman d’aventure que Binger utilise davantage ce trait de langue. Les formes circulent donc, des usages stéréotypés des écrits littéraires ou paralittéraires (romans populaires, témoignages, chroniques journalistiques…) aux pratiques réelles, et inversement.
14Maurice Delafosse, tout comme l’auteur du fascicule Le Français tel que le parlent nos tirailleurs sénégalais, donne comme équivalents les termes « petit-nègre » et « français-tirailleur » et les utilise de façon indistincte. Entre le français que parlent les tirailleurs et celui que parlent les domestiques attachés aux militaires français, il n’existe pas de grande différence. Cependant, le « petit-nègre » mis en scène dans le roman d’aventure, ces « phrases que les journaux humoristiques mettent dans la bouche des sauvages » selon Delafosse, est bien distinct du « français-tirailleur », qui semble avoir développé des traits lexicaux et morphosyntaxiques qui lui sont propres, le plus connu et le plus stéréotypé, étant l’usage de la particule verbale « y a » / « y en a ». Ce langage arrive en France au moment de la Première Guerre mondiale. Dans son ouvrage sur l’argot de la guerre, publié en 1918, Albert Dauzat écrit :
« On m’a signalé que sur la côte de Provence, de Marseille à Nice, les civils emploient de nombreuses expressions indigènes ou de “français africain”, répandues par les Sénégalais, comme abanah (c’est fini), makou (silence), ou gagner caisse (mourir), gagner petit (accoucher), y a bon, qui sert d’enseigne à des bars marseillais. »
(A. Dauzat, L’Argot de la guerre, d’après une enquête auprès des officiers et soldats* [1918], 13.)
15Certains de ces termes sont soit des emprunts à la langue bambara (a banna, « c’est fini » ; makùn, « (se) taire »), soit effectivement des expressions de « français africain » (le verbe gagner entrant dans une série importante de locutions, comme le signale Delafosse), terme pour la première fois mentionnée, à notre connaissance. Aucune de ces expressions ne s’est stabilisée dans le français hexagonal, à l’inverse d’autres emprunts, notamment à l’arabe, ou expressions argotiques de la Première Guerre mondiale. Quant au célèbre « y a bon », énoncé emblématique du « français-tirailleur », s’il est passé dans la culture populaire française parce qu’utilisé par la marque de boisson chocolatée Banania (déposée le 31 août 1914), il n’a jamais rien perdu de ses connotations coloniales et racistes11. Pendant la Première Guerre mondiale, il figure sur des cartes postales, et émaille le français mis dans la bouche des tirailleurs de toute une série de romans populaires publiés après la guerre12. On peut en lire un exemple dans ce court dialogue entre un officier français et un tirailleur. Les traits sélectionnés ici comme emblématiques se réduisent à deux locutions, y [en] a bon trop et y en a gagné, et à l’usage privilégié des pronoms toniques :
« Samba, comment s’appelle ton village ?
– Mon lieutenant, lui s’appelle Doundia, cercle de Kindia.
– Ça y a bon village ?
– Ah ! mon lieutenant, ça y a bon trop !
– Toi y en a gagner papa, maman, là-bas ?
– Pardon, mon lieutenant, mon papa et mon maman sont morts. Moi y en a gagné seulement mon grand frère.
– Comment s’appelle-t-il ?
– Lui s’appelle Bokari Kamara. Lui y en a bon trop. Lui y en a gagné trois moussos ! »
(Escholier, Mahmadou Fofana*, 75.)
16D’autres types d’écrit mettent en scène cette variété de français. Pendant la Première Guerre mondiale, un certain nombre de « lettres de tirailleurs » ont été publiées comme témoignages et à des fins de propagande dans la Dépêche coloniale illustrée13, ainsi que dans un ouvrage de reportage rédigé par Alphonse Séché et paru en 1919, qui compile divers documents rendant compte de l’engagement des tirailleurs sénégalais dans la Grande Guerre. En voici un exemple :
« Dardanelles. Le 10 août 1915
Mon brave frère
Je men vai te parlai un peu deu mon tranchée. je couche à côtai dun ruisseau et les greunouilles m’empêche deu dormir et pis dans un trou y a un rat qui mempêche deu dormir la nuit. Il y a fait un trou et quand je dor il me fait descendre deux la terre sur mon gueule, mais moi y a boucher le trou alors maintenant il me fera plus descendre deu la terre sur mon gueule. Et pis quand tu m’envaira un colis tu me maitras des batons de réglisse, alors depuis que y a plus réglisse moi y a tomber tout dents, alors il m’en reste 27 dents, pas plus.
À M. Aboudoulaye
Mamane »
(A. Séché, Les Noirs. D’après des documents officiels* [1919, 89].)
17Ces lettres contiennent, en plus de nombreuses approximations orthographiques, quelques traits typiques du français-tirailleur, notamment ici l’usage de la locution verbale « y a » utilisée comme semi-auxiliaire. S’il ne s’agit pas de mettre en doute l’authenticité de ces documents (nous allons cependant y revenir), ces lettres ont en tout cas été sélectionnée parce qu’écrites dans un français non standard et pittoresque. En témoigne cette remarque qui les introduit :
« Nous en avons respecté l’orthographe et les tournures. Nous enlèverions à ces lettres une grande partie de leur saveur, en les commentant ou en les arrangeant. »
(Ibid.)
18Ces lettres sont donc aussi publiées parce qu’elles correspondent aux stéréotypes sur l’usage du français qui caractériseraient les tirailleurs et, au-delà de la propagande, elles sont données à lire comme motif d’amusement.
19Mais les archives révèlent parfois des utilisations beaucoup plus tragiques de cette langue cassée des tirailleurs. Le 4 mai 1915 sont fusillés à Sedd-Ul-Bahr en Turquie six tirailleurs sénégalais incorporés dans le 4e régiment mixte colonial, à la suite d’un conseil de guerre qui les reconnut coupables d’« abandon de poste en présence de l’ennemi » le 2 mai 1915.
20À Sedd-Ul Bhar eut lieu, du 25 avril au 4 mai 1915, l’une des batailles sanglantes de l’expédition des Dardanelles, au cours de laquelle les troupes franco-britanniques débarquèrent dans la péninsule de Gallipoli. Voici la retranscription des notes d’audience du procès :
« Tidaogo Tampsaba : Pas abandonné mon poste, plus de chef, plus de cartouche moi tout seul chercher bataillon venu jusqu’au village sans trouver.
Bada Bara : Moi chercher bataillon, plus de chef – pas vouloir prendre bateau.
Katio Veo : Moi bon soldat, bien battu Maroc, en France. Pas vouloir partir – pas jeté fusil.
Maqui Dioup : Plus capitaine, plus sergent, plus cartouche. Venu chercher bataillon – pas vouloir sauver.
Baziri Tarore : Pas jeté fusil. C’est gendarme qui l’a pris – pas aller prendre bateau – plus personne venu chercher camarades. Sory Loulibaby : Moi rien mauvais tout bon – pas voulu chercher bateau – pas X fusils X chez Turcs – plus de cartouches – cherché bataillon14. »
(Ibid.)
21Avec les six tirailleurs est également jugé un soldat français, Pierre Liotard, dont les propos sont ainsi transcrits :
« Je m’étais battu toute la nuit, un de mes amis est tombé à mes côtés. Une balle a passé devant moi et je n’ai plus vu clair. J’ai eu des convulsions nerveuses. Je suis réformé de la classe 1914 je n’ai pas X je n’ai pas voulu me sauver mais me faire soigner. Je venais d’être mis en réserve et je me rendais à l’hôpital de campagne pour me faire soigner quand j’ai été arrêté. Je demande à retourner en première ligne. »
(Ibid.)
22Les six tirailleurs sont fusillés le lendemain, Pierre Liotard est acquitté15. Certes, il est difficile d’affirmer que ces tirailleurs furent fusillés parce qu’ils étaient incapables de se défendre et d’argumenter en français, mais la différence de traitement accordé à leur parole et à celle du soldat français est flagrante. Leur propos (à peine trois lignes chacun) est transcrit en petit-nègre. Comprenaient-ils ce qu’on leur demandait, et étaient-ils dans leur état normal ? Le premier tirailleur cité est dit s’appeler Tidaogo Tampsaba, né à Tidaogo Tampsaba (Sénégal), résidant à Tidaogo Tampsaba. Que révèle ce psittacisme ? Une négligence de la part de l’administration militaire, comme pour Sory Loulibaby (si Tidaogo, ou Tindaogo est un prénom courant au Burkina Faso actuel, Tampsaba est sans doute la déformation d’un toponyme, peut-être Tansamba, au Mali, non loin du Burkina) ? Ou bien l’hébétude d’un soldat exténué ne comprenant rien à ce qu’on lui demande ? Le médecin ayant examiné Liotard ne constate aucune blessure ni diminution de l’acuité visuelle, mais reconnaît qu’il est « en proie à une violente impression nerveuse ». L’expression revient à plusieurs reprises dans le procès-verbal, notamment dans les paroles du gendarme qui a arrêté Liotard. En quoi diffère-t-elle de la « peur », qui est le mot utilisé pour caractériser l’état des tirailleurs ? Est-ce une simple question de niveau de langue ? L’expertise et le vocabulaire du médecin sont convaincants, bien plus que les dénégations en « mode infinitif », pour reprendre les mots de Delafosse, des tirailleurs inculpés.
23Après la Première Guerre, la publication de lettres fictives de tirailleurs, écrites dans un français stéréotypé immédiatement reconnaissable, va être utilisée à des fins idéologiques et politiques, aussi bien par des coloniaux convaincus que par des militants africains.
24Observons d’abord une première série de publications, toutes liées à ce que l’on peut appeler « l’affaire Batouala ». En 1921, René Maran, Français noir d’origine guyanaise, reçoit le prix Goncourt pour son roman Batouala, sous-titré Véritable roman nègre. Ainsi médiatisé, il fait l’objet de violentes critiques et suscite une vive polémique. Le narrateur principal est un Africain, Batouala ; c’est lui qui nous livre sa vision du monde colonial, dépeignant des colons violents, exploiteurs et sans moralité dans un pays d’Afrique qui doit beaucoup à l’Oubangui-Chari où Maran fut fonctionnaire. Batouala met en système les différentes variétés du français colonial : un lyrisme exotique qui caractérise la langue utilisée pour le récit, émaillée de vocables empruntés à différentes langues africaines, un français sobre et normé que parlent les indigènes « traduits » par le narrateur, et le petit-nègre, marque de l’aliénation des Africains dès lors qu’ils veulent s’exprimer dans la langue des Blancs (Dubreuil 2008, 143-144)16. Le roman est un réquisitoire contre la colonisation. Dans le contexte éditorial et politique17 de la parution du roman, « la parole du Noir sur le Blanc » devient « un véritable champ de bataille discursif », si bien que les années 1920 sont le théâtre d’« une lutte pour l’autorité discursive s’articulant autour du concept d’authenticité » (Porra 2004, 45). Les annales coloniales publient dans le courant de l’année 1922 deux séries de textes qui se donnent comme des réponses d’Africains au roman de René Maran18. Ces lettres, fictives, sont écrites dans une langue naïve et approximative, qui est censée être celle de leur auteur, africain peu lettré. La même année, René Trautmann, se prévalant de son titre de « médecin-major de 1re classe des troupes coloniales », fait paraître Au pays de Batouala. Noirs et Blancs en Afrique* (1922). Le livre est dédicacé « À mes deux amis, les gouverneurs des colonies, Merlet et Marcel Olivier, deux “Africains” profondément pénétrés du sentiment de leurs devoirs, intimement convaincus de la grandeur de notre œuvre coloniale ». Il y insère une série d’extraits de lettres, authentiques, de sa collection privée, gardées parce que « follement amusantes », les recopiant « purement et simplement avec toutes leurs incorrections » (Au pays de Batouala…*, 50 sqq). Point de français-tirailleur ni de petit-nègre dans ces lettres, mais une langue écrite mal maîtrisée, remplie d’hypercorrections et d’approximations. Le médecin-major les a collectionnées comme certains professeurs de français peuvent aimer collectionner les « perles » de leurs élèves, avec la même condescendance enjouée. Dans tous ces écrits, la variété de langue, fautive, enfantine, est gage d’authenticité, mais c’est une « feintise d’authenticité » qui a en même temps pour fonction de signifier l’infériorité culturelle des Africains (Porra 2004, 50). N’a-t-on pas reproché, à l’inverse, à André Demaison, écrivain colonial dont l’approche, profondément culturaliste ne se départit pas d’une forme d’humanisme, de faire parler ses personnages africains « comme des académiciens19 » ?
25Les usages oraux du français acquis hors cadre scolaire par des Africains non-lettrés, du moins en français (ce qui ne veut pas dire qu’ils ne l’étaient pas par exemple en arabe s’ils avaient suivi un enseignement coranique), étaient sans aucun doute beaucoup plus variés que ce que nous donnent à voir ces représentations toutes très stéréotypées de français-tirailleur. Le regard porté par les colons français sur ce parler non standard est par ailleurs ambigu : il est déprécié, il fait rire, mais il sert aussi à maintenir fermement les barrières culturelles et sociales. L’Africain, qui n’accède pas au français normé, peut rester en position d’inférieur hiérarchique (lorsqu’il est domestique), social, et par extension d’inférieur culturel. Le regard condescendant porté sur le tirailleur et le parler qui le caractérise perd de son indulgence devant une tout autre catégorie d’Africains, dont se méfient davantage les colons : ceux que les écrits coloniaux nommèrent les « déclassés », acculturés et frustrés, qui réclament des droits politiques dans une langue française qu’ils maîtrisent.
26Voici à présent une mise en scène fictive, tirée du roman Mahmadou Fofana* de Raymond Escholier, qui permet d’appréhender une façon de construire différents types d’Africains à partir du code linguistique dont ils usent20. Dans ce récit, fortement inspiré des souvenirs du front d’Orient de l’auteur et conçu comme un « livre humoristique sur les Sénégalais », un chapitre intitulé « L’électeur » met en scène sur une vingtaine de pages les anicroches entre deux personnages : Mahmadou Fofana, le tirailleur éponyme, brave Bambara, type même de l’indigène « grand enfant », et le « cuisinier Niang, soldat au 3e régiment colonial et électeur de M. Blaise Diagne21 ». Le chapitre lui-même est dédié à Blaise Diagne. Ce dernier, élu député du Sénégal en 1914, qui sera nommé sous-secrétaire d’État aux colonies en 1931, parcourut l’Afrique de l’Ouest au moment de la Première Guerre mondiale pour lever des troupes, convaincu de l’appartenance du Sénégal à la nation française22. « Électeur de M. Blaise Diagne », Niang est donc un « originaire », ressortissant d’une des quatre premières communes de plein exercice (Saint-Louis, Gorée, Dakar, et Rufisque au Sénégal), dont les habitants bénéficient d’une citoyenneté, partielle, et ne sont pas de simples sujets français, jouissent du droit de vote et ont un représentant au Parlement français. Les ressortissants de ces communes furent enrôlés non dans les bataillons de tirailleurs sénégalais mais dans les régiments d’infanterie coloniale où ils bénéficiaient du même statut que les soldats hexagonaux. Niang est un personnage prétentieux, menteur et voleur, qui n’a de cesse de ridiculiser le « brave tirailleur sénégalais ». Et le principal instrument d’humiliation qu’il utilise est son maniement de la langue française. « À l’égard des tirailleurs », il « affiche une bienveillance protectrice d’aristocrate. Adresse-t-il la parole à Fofana, c’est dans le français le plus littéraire » (Mahmadou Fofana*, 55). Niang est donc mis en scène utilisant une variété de français qui impressionne Mahmadou, au point que celui-ci à plusieurs reprises le traite de « Blanc » jugeant que « le commandant […] y a maintenant gagner cuisinier blanc. Lui n’a plus besoin cuisinier noir, moi y a partir mon compagnie. Niang y a blanc, n’a pas noir » (ibid.). Mais cette variété de français est en fait une variété non maîtrisée à la syntaxe approximative et aux niveaux de langue qui se télescopent ; elle s’éloigne certes de la variété tirailleur employée par Mahmadou mais n’en est que plus ridicule par la prétention avec laquelle elle est exhibée :
« – Voyons, questionne Rigal qui cherche son ordonnance, Kouroué n’est pas là ?
– Mon adjudant, répond Mahmadou, lui partir faire cabinet.
Niang sourit avec un peu de gêne ; puis sur le ton de l’indulgence dont on excuse l’inconvenance involontaire commise par un enfant qui emploie certains mots sans en connaître le sens exact : – Il est allé chier ! rectifie-t-il.
Car s’il excuse la trivialité du langage tirailleur, Niang ne s’exprime jamais, pour sa part, qu’en homme du monde, dans la langue châtiée qu’il a apprise en écoutant simplement causer ses camarades du 3e colonial.
Cependant, Mahmadou Fofana a accueilli de fort mauvaise grâce cette leçon déplacée :
– Eh bien, gronde-t-il, moi pas connaître parler même chose blanc ! Moi y a noir, n’a pas blanc, comme toi. »
(Ibid., 69.)
27Cette dépréciation de la variété de langue acquise au régiment d’infanterie colonial se retrouve à d’autres reprises, par exemple dans une scène où les deux personnages s’invectivent :
« Niang a acquis, au 3e Colonial, le répertoire classique. Dressé de toute sa taille, il vocifère : “Salaud ! Vache ! Charogne ! Embusqué ! Hé ! va donc ! vieux con !”
Mahmadou ricane avec un profond mépris. Des injures bambaras crépitent. Les mots : forobo ! forobo solé ! babieh ! reviennent à tout moment comme un refrain. »
(Ibid., 57.)
28Le passage se clôt sur cette chute :
« “Salaud, vache, charogne, embusqué…” et le reste, ce sont invectives qui coulent de source, mais trop connues, trop familières pour que Mahmadou en puisse être ému. Entre deux “Forobo solé !”, Niang fouille son vocabulaire. Où dénicher l’injure inédite, celle qui humilie et terrasse l’adversaire ?… Tout à coup, un mot surgit. Où l’a-t-il entendu ? Que signifie-t-il au juste ? Peu importe ! Niang se tourne vers le tirailleur et plein de morgue : “Mahmadou ! déclare-t-il, vous êtes un distrait !” Assuré désormais d’avoir eu le dernier mot et de sortir vainqueur de la joute, l’électeur de Podor se renferme dans un silence plein de dignité, tandis que Fofana, un peu perplexe et vexé tout de même, crache à ses pieds d’un air de profond dégoût. »
(Ibid., 58.)
29Niang, prétentieux et ridicule, utilisant un code linguistique qu’il ne maîtrise pas, est un contre-modèle dans ce roman. Il incarne d’une certaine façon l’indigène dénaturé par trop de francisation, évoqué de façon négative dans de nombreux textes coloniaux. Sa qualification dans le texte par l’expression d’« électeur de Podor » permet aussi d’insérer une critique d’ordre politique. Peut-on réellement accorder le droit de vote à ces indigènes qui ne maîtrisent pas le français ? Le regard amusé et condescendant porté sur le brave Mahmadou et son français-tirailleur de même que la disqualification de Niang par son parler laissent entendre en filigrane une idéologie linguistique et politique qui intime que chacun reste à sa place.
30Les réappropriations militantes du « français-tirailleur » sont plus rares, même si des attestations existent. En juin 1927, la revue La Race nègre, fondée par l’un des mouvements militants noirs proches du parti communiste, le Comité de défense de la race nègre, publie une lettre signée Baba Diarra (un nom typiquement bambara) et écrite en français-tirailleur. On peut la considérer comme un pastiche utilisé à des fins militantes23. Lamine Senghor, fondateur du Comité de défense de la race nègre, est issu d’une famille de paysan sénégalais. Il fut « boy » puis employé de la maison Maurel et Prom au Sénégal. Mobilisé en 1915 sur le front français, gazé, décoré, déclaré invalide à 30 %, il est rapatrié en 1919 puis revient en France en 1921 où il sera employé aux PTT à Paris. Il meurt prématurément mais a été le leader charismatique d’un mouvement surtout implanté en province dans les milieux ouvriers et portuaires, à Bordeaux, Marseille, Rouen et au Havre (Dewitte 2005). La lettre publiée dans la revue qu’il a fondée s’adresse à Paul Boncour, alors ministre de la Défense et qui prépare une nouvelle loi militaire sur l’organisation de la nation en temps de guerre. Elle se fait l’écho des revendications que la Première Guerre mondiale a suscitées de la fin du statut de l’indigénat et de l’octroi de la citoyenneté à tous les ressortissants des colonies françaises, assortis d’une égalité au sein de l’armée (même accès aux grades, mêmes pensions militaires).
« 1912 moi ngasi volontaire partir la guerre Moroco pasqui commandant mon cercle li promi boucou bons quand moi y a bin travailler pour Lafanci tuer boucoup Morocains. Moi venir 2e régiment Kati, Ayéyéyé ! moi boucou moloré plus que esclave. Caporani y a frapper moi, sergent y a toujours manigolo et yettenan même sosi. Y a pas bon, y a pas boucou manger. Ka même moi parti Moroco, moi gagner médailli minitaire. 1914, la guerre Lafrance avec bochi y a comenser, moi vinir encore moi gagne la Marni Courouva la guerre moi gagné galon caporani. 1916 moi gagné sagent. Mais sagent ropéen parler moi comme lui y a parler tirailleur 2e classe. Gradés ropéens y a compter nous comme sauvasi, comme plus mauvais chien encore. Si nous faire clamison ficiers y a dire nous, vous pas droi, vous pas citouin français, vous… ndigènes24 […]. »
31Voici un premier témoignage d’un usage militant, émanant des milieux africains, s’appropriant le français-tirailleur pour faire entendre une voix s’élevant contre le pouvoir colonial. Le fait est rare, le français-tirailleur et l’image du tirailleur « y a bon » à chéchia étant trop attaché, particulièrement pour les intellectuels africains, à une vision coloniale et raciste ; souvenons-nous du célèbre « je déchirerai les rires Banania sur tous les murs de France », écrit par Senghor, en hommage aux tirailleurs, pendant la Seconde Guerre mondiale25. La méfiance restera tenace de la part de nombre d’écrivains africains francophones de la première génération vis-à-vis de toute représentation d’un parler populaire africain, faisant forcément écho au petit-nègre mis en scène dans les romans coloniaux. Cette utilisation militante à l’écrit semble préfigurer les usages du « français de Moussa », ce français populaire pastiché de Côte d’Ivoire, utilisé pour rédiger des chroniques politiques et sociales, satiriques et polémiques, dans certains journaux ivoiriens des années 1970 et 1980 (Lafage 1990). Et il faudra attendre 1988 et le très beau film de Sembène Ousmane, Camp de Thiaroye, pour retrouver un usage assumé et critique du français-tirailleur26.
Annexe
Chapitre VIII. Les langues étrangères.
Sous cette dénomination, je range les langues qui, bien que parlées à la Côte d’Ivoire et dans les pays voisins par un certain nombre d’habitants, appartiennent à des familles dont l’habitat propre se trouve situé en dehors de la région qui nous occupe. Ces langues sont le hausa, le pular, l’arabe, le « pigeon-english » et le « petit nègre ». Je ne m’étendrai pas à leur sujet, les trois premières ayant été maintes fois étudiées et les deux autres n’étant que des patois de langues européennes.
1° Hausa. — Le haoussa est l’une des langues nègres les plus développées, en même temps que les plus harmonieuses et les plus faciles à apprendre. Nombreux sont les ouvrages qui en traitent. Ses principales particularités sont : l’emploi de formes spéciales pour le féminin des noms, adjectifs et pronoms ; la diversité des pluriels de ses substantifs ; la richesse de ses formes verbales et de ses termes abstraits. L’habitat propre des Haoussa se trouve entre le Niger Oriental et le Bornou, du Sahara au confluent de la Bénoué et du Niger ; mais, aussi doués pour le commerce que les Soninké et les Dyoula, les Haoussa se sont répandus fort loin dans toutes les directions et possèdent dans toute l’Afrique centrale des colonies prospères, où leur langue est parlée par eux et souvent par une partie des autochtones.
À la Côte d’Ivoire, on trouve des Haoussa à Bondoukou, à Bouna, à Groumânia, à Marabadyassa ; à la Côte d’Or, on les rencontre à Coumassie, à Ouonki. à Kintampo, à Salaga, à Oua, à Gambagha ; dans le 2e territoire militaire, ils ont des colonies à Diébougou, à Bobo-Dioulasso, etc. La langue parlée dans ces différentes villes ne diffère pas sensiblement de celle parlée dans le Haoussa propre, à part quelques expressions locales assez rares d’ailleurs. En général les articulations ch et leh se prononcent plutôt sh et tsh ou même ky : shi na ta fi, « il vient » ; matshe, matye ou makye, « une femme ».
Sur les marchés de Kintampo, Salaga et Oua, le haoussa est la langue usuelle ; à Bondoukou, il est parlé par tout le monde dans le quartier des teinturiers, qui sont, soit des Haoussa, soit des Kanouri du Bornou. C’est aussi la langue officielle des tirailleurs anglais, bien qu’il y ait très peu de vrais Haoussa parmi eux. — Les Dyoula appellent les Haoussa Maraba ou Malarha.
2° Pular. — La langue parlée par les gens que nous appelons des noms divers de Toucouleurs, Peuhls, Foulah, Foulani, Fellatah, etc., est désignée par eux-mêmes sous le nom de pular (poular) ; ils donnent le nom de Al-pular (’al pular ou hal pular, parler poular) à l’ensemble des peuples qui parlent cette langue, quelle que soit leur couleur ou leur origine, réservant les appellations spéciales de Pullo (pluriel Fulbe) à ceux d’entre eux qui sont demeurés pasteurs (comme ils l’étaient tous sans doute à l’origine), de Laobe à ceux qui exercent des métiers manuels et enfin de Fula-ñke (mot soninké employé seulement en Afrique Occidentale) aux gens d’origine poular qui ont oublié leur langue pour adopter un dialecte mandé et qu’on rencontre principalement dans le Bondou, le Bambouk, le Dinguiray, le Fouta-Diallon, le Ouassoulou, le Minian.
Ils semblent ne faire entre eux aucune distinction de couleur : certains sont presque blancs, d’autres sont rouges, d’autres sont noirs ; les uns ont les cheveux lisses, d’autres les cheveux crépus ; les uns ont les yeux bleus, d’autres les yeux bruns ou noirs. Mais ils considèrent tous les hommes parlant le poular comme formant une seule tribu.
Suivant les pays où ils habitent, les Poular ont ou n’ont pas de noms de famille ; ceux qui habitent parmi les Mandé ont des noms de famille spéciaux, bien que plusieurs de ces noms (Diallo, Sidibé, Sissé, Diakité, etc.) se rencontrent aussi chez les Manenka et les Soninké et surtout chez les Foulanké.
Ils ne font pas la distinction que nous faisons entre Peuhls et Toucouleurs ; ainsi nous avons coutume de dire que les Toucouleurs ont fait la guerre aux Peuhls dans le Massina ; pour eux, il s’agissait simplement d’une guerre entre deux tribus poular de même race. Le nom de « Toucouleur », vient du mot Tokolor ou Tukulœr, employé par les Ouolof pour désigner tous ceux qui parlent poular, qu’ils soient rouges ou noirs, mot qui peut-être doit être identifié avec Tekruri « Soudanais » ; quant au mot « Peuhl » ou « Peul », c’est simplement le mot Pullo mal prononcé.
La racine de leur nom est ful (singulier pul) ; de là viennent les mots pul’ar (pul’al ou pul-hal, langue de Poul), Pul’o ou Pullo (un Poul), Ful-be (des hommes Foul). Les peuples de langue poular sont appelés Fila ou Fula ou Fulani par les Mandé, Ba-Filatshe (pluriel Fulawa ou Fulani) par les Haoussa, Filala par les Kanouri du Bornou.
La langue poular est une. Mais à cause de l’immensité de son domaine (on trouve des gens parlant poular depuis le Ouadaï à l’est jusqu’au bas Sénégal à l’ouest, et depuis la limite sud du Sahara jusque près de l’équateur), à cause aussi du fait que, à l’exception de quelques groupements, les gens de langue poular ne forment en général qu’une faible minorité dispersée au milieu de tribus de langues diverses, les idiotismes sont nombreux dans chaque groupe, certains mots étant spéciaux à un groupe et peu usités ou inconnus dans les autres. Cependant un Poular du Sénégal peut converser sans grande difficulté avec un Poular du Sokoto, comme j’en ai eu la preuve plus d’une fois.
Quelle que soit l’origine des Foulbé de race pure, il est bien certain que la langue poular n’a rien de commun avec les langues des autres peuples de race blanche qu’on rencontre en Afrique, Sémites ou Hamites ; au point de vue des radicaux, on peut lui trouver quelques analogies, peut-être purement accidentelles, avec certaines langues nègres (en mettant de côté, bien entendu, les emprunts faits par le poular aux langues nègres voisines et par celles-ci au poular) ; mais cette langue a des caractères bien spéciaux, qui la mettent à part parmi tous les idiomes parlés en Afrique. Les principaux de ces caractères sont : l’altération de la consonne initiale de la racine pour former des pluriels ou des dérivés ; la distinction nette, au point de vue morphologique et désinenciel, des noms se rapportant à l’homme et de tous les autres mots (genre hominin et genre brute de Faidherbe) ; l’importance considérable des suffixes et le rôle joué par les suffixes d’individualisation, et dont le résultat se manifeste en phénomènes que l’on a attribués à tort à des fantaisies euphoniques, par exemple dans l’accord des prétendus adjectifs avec les noms, enfin le rapport de possession ou de dépendance marqué par simple juxtaposition, le nom du possesseur se plaçant le second (ce dernier caractère seul est commun au poular et aux langues sémitiques et hamitiques, ainsi d’ailleurs qu’au haoussa). Ces caractéristiques de la langue poular ont été très nettement indiquées par M. le Dr Tautain, actuellement Secrétaire général de la Guinée française, dont le travail est certainement le meilleur qui ait été publié sur cette langue.
Les pays où l’on rencontre des gens de langue poular sont principalement : le Ouadaï et les pays voisins à l’est du Tchad, où ils sont surtout pasteurs et n’occupent aucune situation politique ; — le sud du Baguirmi, le Logone, l’Adamaoua, où ils sont pasteurs également, mais où certains d’entre eux occupent des situations politiques et religieuses importantes ; —le Bornou, où ils sont simplement pasteurs ; — le Kano, le Sokoto, le Gando, où ils sont à la fois pasteurs et guerriers et où ils ont acquis la suprématie politique et religieuse ; — les pays du nord de la Boucle du Niger (Torodi, Liptako, Hombori, Djilgodi, Mossi, Yatenga, etc.), où on les rencontre, tantôt en groupes indépendants, pasteurs, guerriers et marabouts, tantôt en groupes plus ou moins vassaux des tribus au milieu desquelles ils se livrent à l’élevage, tantôt par familles isolées de pasteurs, tantôt enfin à l’état nomade, pasteurs et caravaniers ; — les pays de la haute Volta, où ils sont en général pasteurs, tantôt sédentaires, tantôt nomades, gardant des troupeaux pour le compte de propriétaires indigènes ou étrangers ; les pays entre le haut Bandama et le haut Niger, où ils sont pasteurs, caravaniers et quelquefois cultivateurs ; —le Massina, où ils sont guerriers, cultivateurs et pasteurs ; — le Ségou et les pays Bamana et Soninké, où ils sont pasteurs et cultivateurs et ont été guerriers et conquérants ; — le Fouta-Diallon et les pays voisins, où ils sont surtout pasteurs et cultivateurs ; —le Fouta-Toro et le Rip, où ils sont pasteurs et cultivateurs, et en général indépendants.
La majorité des gens de langue poular est musulmane, bien que certains groupes isolés soient demeurés païens, surtout les groupes où les Foulbé blancs sont en nombre supérieur aux Foulbé noirs.
Parmi les musulmans, les uns, surtout les noirs, sont dévots et font du prosélytisme ; les autres, surtout ceux qui sont uniquement pasteurs et les nomades, ont un islamisme au contraire très tolérant et très superficiel.
A la Côte d’Ivoire, on rencontre des gens de langue poular à Bondoukou (commerçants et convoyeurs de troupeaux), à Bouna (convoyeurs de troupeaux), dans le cercle de Kong (pasteurs) et à la côte (commerçants). Les caravanes composées de Poular viennent principalement de Ségou, du Massina, de San, de Ouahabou, de Boromo.
3° Arabe. — Dans la région qui nous occupe, l’arabe n’est parlé réellement que par les quelques Maures du Sahel sénégalais qui viennent échanger du sel et des bœufs contre des colas. Un grand nombre de Noirs musulmans connaissent l’arabe et le connaissent même bien mieux qu’on ne le croit généralement, mais, en dehors de quelques formules et compliments de politesse, ils ne s’en servent presque jamais en conversation. Ceux mêmes qui sont les plus versés dans cette langue éprouvent une grande difficulté à la parler, faute d’habitude : on peut exactement comparer leur cas à celui de nos latinistes qui voudraient parler latin.
En tout cas, l’arabe parlé dans le Soudan occidental, qu’il soit parlé couramment par des Maures ou ânonné par des Noirs, est l’arabe écrit ou arabe littéral. Les dialectes parlés du Maghreb et de l’Orient sont inconnus et ne seraient pas compris. On parle en prononçant toutes les voyelles et en employant les cas, les temps et les formes de la langue écrite, quoique en les employant de façon très irrégulière et souvent fantaisiste.
Mais si l’arabe, en tant que langue parlée, n’a qu’une importance négligeable, il en a une considérable en tant que langue écrite. Si l’on met de côté les Noirs européanisés élevés dans nos écoles et la petite tribu des Vaï, on est forcé de constater que les Nègres de l’Afrique Occidentale n’ont qu’une seule langue écrite à leur disposition : l’arabe. Cette langue est répandue parmi tous les mulsumans des villes, Mandé et Haoussa ; les écoles où on l’enseigne sont nombreuses ; et je pourrais citer plusieurs imâms (vulgairement alami) et marabouts de la Côte d’Ivoire qui connaissent mieux l’arabe et l’écrivent plus correctement que beaucoup de marabouts algériens de second ordre.
Les arabisants noirs sont de plus, en général, des calligraphes remarquables. Le type d’écriture le plus en usage parmi eux se rapproche du coufique et est fort différent de l’écriture maghrébine et de celle des calligraphes Sénégalais.
Quoi qu’on en ait dit, les musulmans de l’Afrique Occidentale ne se servent pas des caractères arabes pour écrire les langues indigènes : les marabouts mandé, haoussa ou foulbé parlent le mandé, le haoussa ou le poular, mais n’écrivent que l’arabe. Tout à fait exceptionnellement, ils écriront dans leur langue, en y adaptant de leur mieux l’écriture arabe, quelques essais poétiques de courtes traductions de poèmes arabes, ou surtout des notes destinées à aider le professeur lorsqu’il explique à ses élèves, dans la langue locale, un passage du Coran ou un texte juridique ou théologique. Ce ne sont là que des traductions littérales qui ne peuvent en aucune façon être données comme spécimens de la langue locale, attendu qu’on y a conservé les tournures arabes ; c’est de cette nature que sont la plupart des prétendus spécimens de littérature haoussa publiés par le chanoine Robinson et qu’aucun Haoussa n’est capable de comprendre. L’alphabet arabe se prête d’ailleurs fort mal à la transcription des langues soudanaises, qui possèdent un grand nombre de consonnes et d’articulations tout à fait étrangères à l’arabe, et où les voyelles sont nombreuses et ont une importance considérable alors que l’écriture arabe, n’en peut représenter que trois. Parmi les centaines de manuscrits qui me sont passés sous les yeux au Libéria, à la Côte d’Ivoire et à la Côte d’Or, je n’ai trouvé qu’une page en langue poular, deux feuillets de traductions juxtalinéaires en langue mandé et deux lignes en haoussa : tout le reste était en arabe. J’ai vu de nombreuses correspondances, soit adressées à des Européens, soit échangées entre indigènes : toutes absolument étaient en langue arabe.
Aussi la connaissance de l’arabe écrit est-elle éminemment utile dans les pays de l’Afrique occidentale où se trouvent des musulmans, car elle permet de correspondre directement avec les chefs et les personnages influents.
Comme les Maghrébins, les arabisants de l’Afrique occidentale et centrale emploient le ڢ avec le point sous la lettre et le ف avec un seul point. Ils font quelquefois usage d’un و surmonté de trois points pour représenter l’articulation gb, lorsqu’ils transcrivent des noms propres indigènes, et d’un ب à trois points pour représenter l’articulation kp. En général ils ne vocalisent pas leurs textes ou ne le font qu’en partie ; lorsqu’ils le font, d’ailleurs, ils emploient très souvent les voyelles sans discernement, même lorsque le texte est très correct au point de vue des consonnes. S’ils introduisent des mots étrangers à l’arabe, des noms propres par exemple, ils les vocalisent presque toujours.

Je donne ci-dessus un tableau des noms que les musulmans de Bondoukou donnent aux lettres et signes de l’alphabet arabe, en indiquant la valeur phonétique accordée le plus couramment par eux à ces lettres et signes. Les noms ou valeurs entre parenthèses sont moins fréquents que les autres.
La voyelle nasale ـً ou ـٍ se prononce en général comme la voyelle simple correspondante. — Les consonnes ne portant aucun signe, comme le ر de l’article précédant une lettre solaire, se prononcent en général comme si elles portaient un djezm ; cependant on entend aussi la prononciation régulière, consistant à omettre ces consonnes et à redoubler la lettre solaire, s’il y a lieu.
Voici maintenant quelques exemples de prononciation de mots arabes et de noms indigènes transcrits en arabes :

4° Pigeon-English. — On a coutume de dire qu’un grand nombre de Nègres de la côte parlent anglais : il importe de préciser. Un grand nombre de Nègres de la côte parlent en effet une sorte de patois dérivé de l’Anglais, mais un Anglais arrivant d’Angleterre pour la première fois est à peu près incapable de les comprendre et de s’en faire comprendre. Je ne parle pas, bien entendu, des Noirs européanisés qui ont été élevés dans les écoles de Sierra-Leone ou de la Côte d’Or et qui parlent un anglais passable, souvent même fort correct.
Mais pour ce qui est des Krou de la côte, des Avikam de Lahou, des Alaguian de Jacqueville, des Zéma et des Fanti du bord de la mer non élevés à l’école, ceux d’entre eux qui sont sensés parler anglais, ne parlent en réalité que cette langue encore plus simplifiée que l’anglais lui-même, que les hommes les plus primitifs apprennent avec une promptitude étonnante, qui est répandue sur presque toutes les côtes du globe, en Chine comme en Afrique, et qu’on a coutume d’appeler le Pigeon-English, nom bizarre qui lui a été donné en Extrême-Orient. J’ai dit que ce dialecte ou patois est fort simple : un Européen sachant l’anglais l’apprendra donc très vite, mais encore faut-il se donner la peine d’en saisir le mécanisme et les expressions spéciales si l’on veut comprendre et être compris.
Je n’entreprendrai pas de donner ici la grammaire ni le vocabulaire du Pigeon-English, mais j’en noterai quelques particularités : d’abord les verbes sont toujours invariables et s’emploient généralement à l’infinitif : I be sick, je suis malade ; he be sick, il est malade ; he leave to-morrow, il partira demain ; — on emploie pourtant assez fréquemment une forme spéciale pour le passé, en se servant pour cela du mot done « fait, fini » : he done go, il a fini d’aller, il est parti ; — la négation s’exprime soit à l’aide de no, soit à l’aide de do (pour do not, don’t) : he no come, il ne vient pas ; I do know (prononcé « aï do no »), je ne sais pas ; — on n’emploie ni genres, ni nombres : he veut dire à la fois « il, elle, ils, elles », au masculin, au féminin et au neutre ; quelquefois on entend she ayant le sens masculin aussi bien que féminin ; you veut dire « toi » et « vous », comme en anglais du reste ; on emploie cependant we pour « nous » et quelquefois they pour « ils, elles » ; — on fait un grand usage du mot get ou got : I got sick, je suis tombé malade ; I no get buy yams, je n’ai pas trouvé à acheter d’ignames ; — plusieurs mots s’emploient très couramment avec un sens fort éloigné de celui qu’ils ont en anglais : which veut dire « qui ? » ou « quel ? » ou « quoi ? » ; them veut dire « ce, cette, ces » : them thing, cette chose, them man, cet homme ; leave veut dire « partir » et live (prononcé de même « liv ») veut dire « rester, demeurer, habiter » ; find veut dire « chercher » et look veut dire à la fois « regarder », « voir » et « trouver », en sorte qu’on entendra des phrases comme celles-ci : he no live, he done go ou I find him but I no look him, qui doivent se traduire « il n’est plus là, il est parti », « je l’ai cherché mais ne l’ai pas trouvé » ; — la particule to devant les infinitifs se supprime toujours ; en tant que préposition, elle est remplacée souvent par la préposition for ou se supprime : he go town, il va au village ; he live for come, il est sur le point de venir. — On emploie souvent des mots qui ne sont pas anglais, comme save (prononcé « savé »), « savoir connaître » ; chop (prononcé « tchop ») « manger » ; dash « cadeau », etc.
Quant à la prononciation, elle varie suivant les tribus, mais en général la lettre h ne se fait pas sentir, le th doux se prononce d et le th dur se prononce t ; on nasalise souvent les voyelles et on supprime des consonnes : my friend se prononce fréquemment « ma frein ».
5° Petit-nègre.
Le petit-nègre est au français ce que le Pigeon-English est à l’anglais. Il est parlé par nos tirailleurs et nos employés et domestiques indigènes, et à peu près de la même façon au Tonkin et en Afrique occidentale, ce qui tendrait à prouver qu’il est la simplification naturelle et rationnelle de notre langue si compliquée. Il faut un certain temps au Français arrivant de France pour comprendre les Noirs qui soi-disant parlent français, notamment les interprètes, et surtout pour s’en faire comprendre. Que de domestiques ont été punis pour négligence ou insubordination qui étaient étaient seulement coupables de ne pas comprendre le français de France !
On dit souvent que c’est nous qui avons inventé le petit-nègre et que, si nous parlions aux Noirs un français correct, ils parleraient de même. Ce raisonnement est puéril : si nous ne voulons parler à un noir qu’un français correct, il sera plus d’un an avant de pouvoir nous comprendre, et quand il nous comprendra enfin, il nous répondra en petit-nègre : voilà la vérité. (Je ne parle pas bien entendu d’un Noir auquel on apprendrait le français de façon régulière). Notre langue est sans contredit l’une des plus compliquées qui soient au monde : l’orthographe y est, autant qu’en anglais, en désaccord perpétuel avec la prononciation, et nous avons en outre une syntaxe hérissée de difficultés et d’anomalies et une morphologie où les exceptions sont plus souvent appliquées que les règles. Comment voudrait-on qu’un Noir, dont la langue est d’une simplicité rudimentaire et d’une logique presque toujours absolue, s’assimile rapidement un idiome aussi raffiné et illogique que le nôtre ? C’est bel et bien le Noir — ou, d’une manière plus générale, le primitif — qui a forgé le petit-nègre, en adaptant le français à son état d’esprit. Et si nous voulons nous faire comprendre vite et bien, il nous faut parler aux Noirs en nous mettant à leur portée, c’est-à-dire leur parler petit-nègre.
Cela ne consiste pas d’ailleurs à abîmer le bon français en mettant simplement le verbe à l’infinitif et en disant « moi » au lieu de « je », comme il est d’usage de le faire dans les phrases que les journaux humoristiques mettent dans la bouche des « sauvages » ; il faut évidemment n’employer que les formes les plus simples des mots, mais surtout il faut n’employer que les mots exprimant des idées que les Noirs peuvent comprendre. J’ai entendu un officier, nouveau-venu dans l’armée coloniale, qui tenait à ses tirailleurs le discours suivant : « Moi exiger de tirailleurs obéissance passive ! vous bien comprendre moi ? » Et le sergent indigène, qui d’ailleurs avait des lettres et savait que l’une des formes de l’obéissance passive consiste à toujours comprendre ses supérieurs, répondit au nom de la troupe : « Ils ont tous bien compris. » En réalité ils n’avaient rien compris du tout, et si l’officier avait parlé en bon français, ils n’auraient pas compris plus mal. Mais ils auraient compris si l’officier leur avait dit par exemple : « Quand je commander quelque chose, je veux vous faire ce quelque chose tout de suite ; quand on commander un tirailleur faire quelque chose et tirailleur là il dit : Moi y a pas moyen faire ça, ou : Moi y a pas connaît, ou : Moi y en a malade, tirailleur là il est pas bon, je metter lui salle police. »
Les principales caractéristiques du petit-nègre sont : l’emploi des verbes à leur forme la plus simple (infinitif pour les verbes de la 1re conjugaison, participe passé ou impératif ou encore infinitif ramené à la lre conjugaison pour les verbes des 2e, 3e et 4e conjugaisons) : je parler, je fini, je vois ou je vu, je vouler, je permisse défendu ou je défender ; — négation exprimée simplement par le mot « pas »placé après le verbe : il parti pas, pour « il n’est pas parti » ; — suppression des distinctions de genres et de nombres ; — suppression de l’article ou son maintien perpétuel, en faisant une sorte de préfixe du nom : son maison ou son la-maison ; — usage considérable du verbe « gagner » et de l’expression « y a » ou « y en a » (pour « il y a, il y en a ») comme particule verbale : moi y a gagné perdu (j’ai perdu), lui y a gagné crevé (il est mort), il a gagné gros (il est devenu gros), femme là il a gagné ventre (cette femme est enceinte), il a gagné petit (elle a eu un enfant) ; — emploi fréquent de mots empruntés au français populaire ou à la terminologie maritime : mirer (regarder), amarrer (attacher), etc. ; — emploi du mot « là » comme démonstratif ; — suppression fréquente des « à » et « de » ou leur remplacement par la préposition « pour » : moi parti village (je vais au village), le fusil mon camarade ou mon camarade son fusil ou le fusil pour mon camarade (le fusil de mon camarade).
La prononciation varie suivant les tribus. En général les Noirs ont au début une grande difficulté à terminer un mot par une consonne et ajoutent une voyelle (é, i, ou le plus souvent) ou changent l’e muet final en l’une de ces voyelles : tablé (table), assietti (assiette), caissou (caisse) ; pour le même motif, ils prononceront : pour « il », parti pour « partir », piti pour « petit », etc. Ils remplacent souvent l’u par un i, eu par é, un par in : vi (pour vu), in pé (pour un peu). Beaucoup remplacent le ch par un s et le j par un z.
Notes de bas de page
1La première attestation date de 1877, dans une publication du Charivari, journal satirique, d’après la base historique du vocabulaire français (en ligne : http://atilf.atilf.fr/jykervei/ddl.htm).
2Pour une étude des mises en scènes du petit-nègre en littérature et dans la bande dessinée, nous renvoyons aux articles d’A. Costantini (2001 ; 2008).
3Cette édition du Petit Robert de 1993 ne cite pas ses sources. Cet énoncé est extrait du texte d’une chanson d’Édith Piaf, « Le Voyage du pauvre nègre » (1939). Il est intéressant de remarquer d’ailleurs comment un énoncé extrait d’une chanson populaire s’intègre ainsi à une sorte de « mémoire collective », fixée par le dictionnaire. Dans la chanson d’Édith Piaf, l’écriture stéréotypée de la langue se réduit à l’usage des pronoms toniques, des infinitifs, et de la locution y en a :
« Moi pas vouloir quitter pays
Moi vouloir voir le grand bateau
Qui crache du feu et marche sur l’eau
Et sur le pont, moi j’ai dormi.
Alors bateau il est parti
Et capitaine a dit comme ça
Nègre au charbon il travaillera
Monsieur Bon Dieu, vous n’êtes pas gentil
Y en a maintenant perdu pays » (extraits).
4Cette langue utilisée avec des étrangers alloglotes est aussi nommée par les linguistes foreigner talk, notamment dans le cas de formes moins stabilisées. Elle résulte de la simplification produite par des locuteurs natifs d’une langue lorsqu’ils s’adressent à des étrangers. Sur les différents stéréotypes relevant de ce domaine, nous renvoyons à l’étude d’A. Valdman (1981).
5Voir notamment Hattiger (1983).
6Cette approximation idéologique continue cependant à être véhiculée. Ainsi Roger Little, dans la préface à la réédition de Mahmadou Fofana* de Raymond Escholier (voir plus loin pour une évocation de ce roman) décrit le « français-tirailleur », requalifié en « esperanto militaire », comme du « lexique français basé sur une syntaxe bambara » (R. Little, « Introduction », dans R. Escholier, Mahmadou Fofana* [2013 (1928)], xviii). Plus prudemment, Antoine Champeaux écrit : « Ce langage a également la réputation chez les anciens de la coloniale d’avoir été établi en empruntant des constructions et tournures propres à la langue bambara, une des plus répandues, afin de faciliter son assimilation » (Champeaux 2008, 122). Évidemment, ce n’est pas parce que l’idée persiste chez certains « anciens de la coloniale » qu’il faut prendre cette opinion comme décrivant un fait objectif. Est-il encore besoin de souligner l’implicite raciste d’une telle affirmation, qui ferait des habitants d’Afrique de l’Ouest, parmi les locuteurs les plus plurilingues de la planète, des individus incapables d’assimiler une langue comme le français, qu’il faudrait dès lors adapter, pour qu’elle puisse être plus facilement « assimilée ».
7Pour une analyse de quelques exemples, voir Van den Avenne (2007).
8Le français-tirailleur, dans sa pratique, peut avoir contribué à la construction de l’identité professionnelle des militaires et officiers français engagés dans des régiments de tirailleurs sénégalais (voir chapitre 3). En cela, il serait paradoxalement moins le français des tirailleurs que le français parlé aux tirailleurs.
9Binger ajoute en note : « Rek est un mot wolof que Diawé croit français ; il veut dire : “sans hésitation, sans restriction” ». On peut ajouter que le mot qu’il orthographie « boubakh », bu baax en graphie normée actuelle, est également du wolof.
10Les carnets de Binger ont été déposés au Centre historique pour l’étude des troupes d’outre-mer de Fréjus.
11« L’affiche de Banania “y a bon !…” a contribué à populariser jusque dans les campagnes les plus reculées cette large face de cirage au rire naïf et confiant, et c’est surtout sous cet aspect que la moitié de la France se représente maintenant nos soldats noirs », selon Édouard de Martonne dans « La vérité sur les tirailleurs sénégalais » (Outre-Mer, 1935, cité dans Bancel, Blanchard et Gervereau 1993). Dauzat note également que sur le front d’Orient, où sont envoyés de nombreux régiments coloniaux, est utilisé l’expression y a kalo, pour « y a bon », avec un emprunt au grec.
12Lire par exemple R. Escholier, Mahmadou Fofana* (1928). Nous y revenons plus loin. Pour une analyse plus approfondie de ce type de romans que nous avons pu nommer « romans y a bon » (même si nous nuancerions davantage aujourd’hui), voir Van den Avenne (2007).
13« On verra par cette correspondance prise sur le vif […] combien nos braves auxiliaires ont le mépris des dangers de la guerre et combien ils sont attachés à la France et à leurs chefs » (« Noël des tirailleurs », Dépêche coloniale illustrée, janvier 1916, 21). Sur l’origine de ces lettres, voici ce qu’il en est dit : « Un de nos amis qui a eu la possibilité de lire depuis le début de la guerre une grande quantité de lettres écrites par des tirailleurs sénégalais actuellement en France et celles qu’ils ont reçues de leur famille, nous communique des extraits de quelques-unes » (ibid.). On trouve également de telles « lettres de tirailleurs » dans le numéro de janvier 1919.
14Dans les archives militaires, les noms des tirailleurs sont presque systématiquement déformés. Sous le matricule 16 568 et ce nom ridiculement transcrit, il s’agit sans doute de Sory (prénom) Coulibaly (patronyme), né à Kati, marié, et cultivateur. L’intégralité du dossier du conseil de guerre est consultable en ligne, sur la base nominative des fusillés de la Première Guerre mondiale (dossier SHD/GR 11 J 3184 ; https://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/fr/ark:/40699/m005450e522ec56f). Dans la transcription, le X note un passage illisible.
15Né le 14 septembre 1894, simple soldat de 2e classe, il mourra « pour la France » le 12 septembre 1918, tué à l’ennemi au secteur des Éparges, dans la Meuse.
16J’ai également proposé une analyse précise des usages du petit-nègre et de l’argot colonial dans Batouala dans Van den Avenne (2013).
17Les deux faits historiques importants sont l’engagement reconnu des tirailleurs africains dans la Première Guerre mondiale (le président de l’académie Goncourt, par l’attribution du prix à Maran, dit « honorer une race dévouée à la France ») et la médiatisation des premiers congrès de la race noire, notamment celui de 1919 dominé par la figure de Marcus Garvey et fortement relayé par la presse coloniale.
18« Lettre ouverte de Makosso, petit frère de Batouala et palefrenier à Doukoulonghi (Haut Oubanghi) à M. René Maran », 24 avril 1922 ; une série de onze lettres, « À l’envers de Batouala. Lettres écrites en France » (27 avril-12 mai 1922) sont citées par Porra (2004, 51-52).
19Mis en scène dans la dédicace des frères Tharaud faite à André Demaison de leur roman La Randonnée de Samba Diouf : « Eh ! cher ami, vous disais-je à tout moment, vos Noirs s’expriment en vérité comme des académiciens ! — Ma foi oui, me répondiez-vous. Mais que voulez-vous que j’y fasse ? Je vous traduis mot pour mot ce qu’ils disent. Si leurs langues sont souples et riches, et capables de rendre des nuances très subtiles, cela témoigne simplement que ces gens de l’Afrique occidentale ne sont pas du tout les brutes qu’une médiocre littérature coloniale se plaît à nous représenter » (dédicace à André Demaison, dans J. et J. Tharaud, La Randonnée de Samba Diouf* [1922], 4).
20Ce livre, dont le titre initial devait être Les Propos de Mahmadou Fofana se présente comme une série de dix récits ; les six premiers prennent place en Afrique de l’Ouest et sont soit de pures inventions fictionnelles soit reposent partiellement sur des souvenirs recueillis auprès d’officiers français ayant servi en Afrique ; les quatre derniers sont composés à partir des souvenirs personnels d’Escholier sur le front d’Orient, engagé dans le 96e bataillon de tirailleurs sénégalais, qui lui fait côtoyer quotidiennement des Africains pendant trois ans jusqu’en 1919, date de sa démobilisation. Nous avons proposé des analyses d’autres extraits de ce récit dans Van den Avenne (2007).
21Lettre du 5 octobre 1917, dans R. Escholier, Avec les tirailleurs sénégalais 1917-1919 : lettres inédites du front d’Orient* (2013, t. 1, 68).
22Voir plus loin, chapitre 9.
23Nous ne pensons pas, à la différence de Philippe Dewitte, qu’il s’agisse d’une lettre écrite par un vrai tirailleur dans cette variété de langue-là et dont « les propos furent volontairement laissés par la rédaction en “français-tirailleur” » (Dewitte 1991). Le français-tirailleur ici mis en scène est tout aussi factice que celui présenté précédemment, les impropriétés et traits stéréotypés côtoyant des formes normées rendant compte d’une certaine maîtrise des subtilités de l’orthographe française.
24La lettre est reproduite dans son intégralité dans l'ouvrage de Philippe Dewitte, Les Mouvements nègres en France (Dewitte 1985, 158-159).
25L.S. Senghor, « Poème liminaire » dans Hosties noires (1948).
26Pour une analyse approfondie, lire l'article que nous avions consacré à ce film (Van den Avenne 2008).
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