Chapitre 6
Écrire sa langue dans celle de l’autre
p. 125-138
Texte intégral
1Dans l’Afrique de l’Ouest du xixe et du début du xxe siècle, rares sont les Africains à être suffisamment lettrés dans les langues européennes pour pouvoir décrire leur propre langue. Le plus connu d’entre eux est Samuel Ajayi Crowther (1807-1891). Capturé et vendu comme esclave à des marchands portugais à l’âge de 13 ans environ, il est emporté par un navire intercepté par la marine britannique. Un fois libéré, il arrive en Sierra Leone en 1822, est baptisé et scolarisé en anglais, puis devient l’un des premiers étudiants du Fourah Bay College. En 1843, il publie un Vocabulary of the Yoruba Language*. Crowther poursuit ensuite ses études en Grande-Bretagne, est ordonné prêtre puis retourne à Freetown pour commencer un travail pastoral en langue yoruba. En qualité de locuteur natif, dont il fait un argument d’autorité, il est pris dans une querelle portant sur les choix orthographiques pour transcrire le yoruba. Partisan d’une notation des tons, il s’oppose aux autres linguistes de la Church Missionary Society1. Crowther est ainsi le premier à avoir rendu compte du fonctionnement tonal du yoruba, à un moment où cette particularité n’est pas perçue par les Occidentaux dans les langues africaines, alors qu’elle est bien connue dans certaines langues asiatiques2. Son travail, parfois taxé de naïf, n’est pas toujours bien reçu par ses collègues européens, sa qualité de locuteur natif semblant un obstacle à une approche descriptive « scientifique3 ». Le cas de Crowther est remarquable, et lié à la singularité du Fourah Bay Institute et de la vie intellectuelle du Freetown du xixe siècle. Rares voire inexistants sont les cas similaires de linguistes natifs au xixe siècle ou au tout début du xxe siècle dans l’Empire colonial français. Nous n’en connaissons que deux.
2Le premier est David Boilat, métis originaire de Saint-Louis du Sénégal, de père français et de mère sénégalaise. Formé en France et ordonné prêtre, il est l’auteur d’une des premières grammaires de la langue wolof (1858) qui lui vaut d’obtenir le prix Volney de l’Institut de France. Dans la préface de son ouvrage, il met en avant sa qualité de locuteur natif et l’avantage que lui confère le fait d’avoir le wolof comme langue maternelle. Il est également l’auteur d’un ouvrage remarquable, Esquisses sénégalaises*, monographie dressant un état des connaissances ethnographiques, historiques et géographiques sur le Sénégal en 1853, témoignage précieux d’une période de transition entre la fin de l’ère des comptoirs commerciaux et de l’esclavage et le début de la conquête militaire initiée par Faidherbe4. Le second, au profil très différent et sur lequel nous nous attarderons davantage, s’appelle Moussa Travélé. Originaire de Ségou (actuel Mali) et interprète indigène dans l’administration coloniale, il publie en 1910 l’un des tout premiers manuels de bambara, sous le titre Petit manuel français-bambara*5. Travélé a servi sous les ordres de Maurice Delafosse lorsque ce dernier était administrateur du Cercle de Bamako. Le Petit Manuel, son premier écrit, est un ouvrage à vocation essentiellement didactique. Il publiera ensuite des textes à teneur ethnographique, certains cosignés avec Henri Labouret, dont un recueil de contes et proverbes que nous analyserons plus loin, et sera correspondant local du Comité d’études historiques et scientifiques de l’AOF, puis promu officier de l’Académie de Bamako en 1929 « pour services rendus à l’histoire coloniale6 ». Dans cet ouvrage, Travélé ne met jamais en avant sa qualité de locuteur natif, s’appliquant au contraire à la gommer. Voici ce qu’il affirme dans la préface de son manuel :
« Je me suis attaché à faire ressortir la prononciation exacte, telle qu’on l’entend de la bouche des indigènes. »
(M. Travélé, Petit Manuel français-bambara* [1910], 6.)
3L’utilisation du terme « indigène » repris au discours européen sur l’Afrique, et plus particulièrement de la locution « de la bouche des indigènes », indique la position qu’il cherche à tenir, en retrait de sa propre société. Travélé est pris dans une relation complexe avec Maurice Delafosse, son « parrain » et l’auteur de la préface de sa grammaire, qui souligne, quant à lui, cette qualité de locuteur natif, légitimant la description linguistique :
« L’auteur ayant traité de sa propre langue, il me semble difficile de trouver une meilleure occasion d’apprendre le pur bambara que de lire ce petit volume. »
(Ibid., préface de M. Delafosse, IV.)
4Delafosse poursuit de façon quelque peu ambiguë et condescendante :
« Aussi n’ai-je rien voulu changer ni à la façon dont Moussa Travélé a rendu la prononciation des sons indigènes ni aux exemples qu’il a choisis. J’ai pensé qu’à tous les points de vue il était préférable de laisser à cette étude d’un Noir travailleur, intelligent et consciencieux son originalité et sa couleur locale. »
5Lors de la sortie du manuel, le linguiste Antoine Meillet en fait un compte rendu succinct dans le Bulletin de la Société de linguistique de Paris, dans lequel il reprend une partie des termes de Delafosse :
« Ce petit manuel, qui se présente avec la recommandation autorisée de notre confrère M. Delafosse, est l’œuvre d’un indigène, et c’est ce qui en fait l’intérêt. On y voit en effet comment un indigène instruit, interprète de profession, conçoit sa propre langue ; et on y trouve des textes dont l’authenticité ne saurait faire doute. M. Moussa Travélé a très bien su éviter le danger de retrouver dans un idiome mandé – à peu près sans grammaire proprement dire (sic) – les catégories de la grammaire française. »
(A. Meillet, « Moussa Travelé, Petit manuel français-bambara. Paris (chez Geuthner), 1910, in-8°, v-68 p. »* [1910], CDXV.)
6Ainsi, le manuel de Travélé est la toute première description de la langue bambara par un locuteur natif. D’un format modeste (il s’agit d’un petit manuel pratique, sur le même modèle que d’autres manuels coloniaux qui se publient à la même époque), il est un document important pour comprendre les enjeux et difficultés qui sont ceux des intermédiaires africains, parties prenantes du système colonial, lorsqu’ils écrivent. Locuteur de bambara, lettré et interprète, Moussa Travélé n’en est pas moins en position de dominé, d’une part dans le système administratif colonial et, d’autre part, au sein du champ scientifique en pleine constitution qu’est la linguistique africaine.
7Les choix de transcription de Travélé font écho aux problèmes rencontrés par Samuel Crowther pour faire reconnaître et accepter sa notation des tons du yoruba. La réflexion phonographique de Travélé est peu poussée et il fait le choix d’une transcription calquée sur le code phonographique du français :
« Les caractères de l’alphabet français conviennent très bien à rendre tous les sons de la langue bambara. »
(Petit Manuel français-bambara*, 7.)
8Cependant, Travélé assure à plusieurs reprises être « attaché à faire ressortir la prononciation exacte » (ibid., 6). Cela passe par des précisions qui se présentent comme des corrections implicites d’usages fautifs. On peut considérer, au regard des exemples, que Travélé fait le choix d’une variante dialectale correspondant à son propre usage ou à ce qu’il considère comme l’usage de prestige, à savoir le bambara de Ségou : les formes qu’il recommande sont emblématiques de ce parler. Travélé aurait ainsi essayé de fixer la vision qu’il pouvait avoir de la norme de prestige en bambara, s’opposant implicitement aux descriptions des auteurs européens qui, comme Delafosse par exemple, ne possédaient pas de savoir socio-linguistique sur les langues qu’ils décrivaient.
9Par ailleurs, on sent poindre des hésitations sur la façon de traiter des tons et de leur notation. Si l’on se réfère aux deux éditions du manuel de Travélé, publiées en 1910 et en 1923, on constate qu’elles diffèrent légèrement sur cette question. Dans l’une comme l’autre, Travélé note que « certains mots, bien qu’ayant une orthographe identique, n’ont pas la même signification : l’accent seul en distingue le sens ». Mais, alors que dans la première édition, il fait le choix de noter le ton bas par l’accent circonflexe, placé « au-dessus de la syllabe accentuée, qu’il faut prononcer sur un ton un peu plus grave », dans la seconde édition, il décide d’utiliser cet accent pour noter les voyelles longues, celles « dont il convient de prolonger le son » (ibid., 8). D’une édition à l’autre du Petit Manuel, l’intuition pertinente de Travélé, appuyée sur sa connaissance et sa pratique de locuteur natif, n’est pas poursuivie. Or, Maurice Delafosse, parrain scientifique et supérieur hiérarchique de Moussa Travélé, n’a jamais réussi à appréhender la réalité tonale du bambara et sa systématicité7. En 1901, dans son Essai de manuel pratique de la langue mandé ou mandingue, il écrit :
« L’accent tonique proprement dit n’existe pas en dioula, il y a simplement une sorte d’intonation dont il est impossible de fixer les règles d’autant qu’elle varie suivant la pensée de celui qui parle, et que l’usage seul pourra enseigner. »
(M. Delafosse, Essai de manuel pratique de la langue mandé ou mandingue*, 9.)
10En 1904, il réitère :
« Quant à l’accent tonique ou plutôt l’intonation, dont l’importance est souvent considérable dans les langues nègres, aussi bien que pour les sons à prononcer sur une note plus basse, il est impossible de donner ces indications au moyen de signes alphabétiques. »
(M. Delafosse, Vocabulaires comparatifs de plus de soixante langues ou dialectes parlés à la Côte d’Ivoire*, 3.)
11Enfin, dans son ouvrage posthume publié en 1929, La Langue mandingue et ses dialectes*, Delafosse écrit qu’« il ne semble pas exister en mandingue de tons musicaux analogues à ceux que l’on rencontre dans nombre de langues négro-africaines » (La Langue mandingue et ses dialectes (maliké, bambara, dioula)*, t. 1, 104). Il est donc possible que l’influence de Delafosse, et sa non-appréhension du système tonal en bambara, ait eu pour conséquence cette sorte de retrait de la part de Travélé, sans doute peu aidé par la tutelle contraignante de son parrain.
12La « réduction à l’écriture », comme il est convenu de l’appeler, des langues africaines produit un corpus de textes issu, d’abord et avant tout, d’un processus de traduction et non de création8. Les missionnaires traduisent le catéchisme, des prières, des chansons, en bambara, wolof ou sérère, compilent des contes qu’ils traduisent en français. Binger assiste à une veillée de conte, transcrit dans son carnet de route, traduit dans son récit de voyage. Les premiers indigènes lettrés dans les langues européennes prennent aussi la plume, recueillant et traduisant des textes du patrimoine oral. Mais ces processus de traduction s’insèrent dans une situation diglossique créée par le contexte colonial, soit une hiérarchie des langues s’instaurant entre la langue européenne, le français, langue du savoir et du pouvoir, et les langues vernaculaires africaines. Réfléchissons-y ici, à partir de l’analyse d’un autre texte de Moussa Travélé.
13En 1977, les éditions Paul Geuthner réimpriment les Proverbes et contes bambara, dont la première édition datait de 1923 et était devenue introuvable. Saluant cette initiative, le linguiste spécialiste des langues mandingues Maurice Houis note cependant qu’« à vrai dire, le lecteur ne peut vraiment tirer profit que des traductions françaises […]. Quant aux textes bambaras, ils sont notés d’une manière telle qu’ils sont quasiment illisibles à moins de s’astreindre à un pénible décryptage. L’auteur a en effet écrit sa langue comme il l’entendait certes, mais dans les strictes limites des conventions de l’orthographe française ». Il ajoute que « le livre aurait grandement gagné si l’éditeur avait demandé à un spécialiste de manding (sic) un mode d’emploi pour la lecture et une introduction critique. Il n’en reste pas moins que ce livre est en quelque sorte un classique de la “littérature orale africaine” » (Travélé, Proverbes et contes bambara* ; Houis 1978, 128).
14Jusqu’à présent, la littératie en langue bambara, c’est-à-dire la pratique de cette langue à l’écrit, à travers la lecture et l’écriture, se fait à deux vitesses et dépend des différences d’apprentissage et de pratiques de l’écrit. Les milieux académiques utilisent le système de transcription du bambara en alphabet latin mis au point dans les années 1960, système également utilisé par les Maliens ruraux, non scolarisés mais alphabétisés dans leur langue à l’âge adulte9. Les Maliens scolarisés dès l’école primaire en français utilisent, eux, quand ils écrivent le bambara (ce qui est relativement rare) des « bricolages orthographiques » inspirés par les compétences acquises lorsqu’ils ont appris à lire et écrire le français10. C’est précisément le cas de Moussa Travélé. Ses textes seraient donc devenus « illisibles » pour les spécialistes de langues mandingues (aux étudiants de l’INALCO on propose d’ailleurs à titre d’exercice de les retranscrire selon les normes orthographiques actuelles). Bien que constamment cités et utilisés comme corpus de référence pour des études linguistiques et ethnolinguistiques, ils n’ont jamais fait l’objet d’une édition corrigée et commentée.
15Buter sur le système de transcription choisi par Travélé empêche de voir ce que son travail éditorial a de singulier. Et la postérité des contes et proverbes, ne serait-ce que comme premier corpus de référence, masque le projet éditorial global de Travélé dans cet ouvrage, notamment la place, dont on fait peu de cas aujourd’hui, de l’abrégé de droit coutumier qui en constitue l’ossature. En effet, ce livre, hétérogène dans sa composition, est toujours cité par son titre principal Proverbes et contes bambara*, celui qui apparaît en lettres capitales sur la couverture originale. Sur la couverture figure également, mais dans une police au corps très réduit et en sous-titre, cette mention : « accompagnés d’une traduction française et précédés d’un abrégé de droit coutumier », puis en capitales : « bambara et malinké ». Ces précisions accompagnant le texte semblent être le fait de la maison d’édition. Le titre suggère ainsi que l’abrégé de droit est une annexe à l’ouvrage. Pourtant, l’introduction rédigée par Moussa Travélé laisse entendre que c’est le cœur de son projet éditorial :
« L’abrégé de droit coutumier par lequel débute ce livre, comme son nom l’indique, est une œuvre modeste, mais qui contient cependant tout ce qui forme la base des coutumes indigènes11. »
(M. Travélé, Proverbes et contes bambara* [1923].)
16Il poursuit ainsi :
« Le droit musulman, pour les quelques Soudanais qui le pratiquent à la lettre, ne nécessite pas un semblable travail, la loi coranique étant écrite. Pour le droit coutumier, il n’en est pas de même, car l’indication de la coutume, comme on le sait, dépend uniquement de la mémoire des juges. D’autre part, la coutume se modifie à tout moment et il arrivera un jour où les juges non musulmans en perdront presque totalement le souvenir. »
17Après ces justifications, il en vient à énoncer ce qui est véritablement son projet :
« C’est pourquoi je me suis efforcé, avant tout, de la présenter telle qu’elle existait avant l’occupation française. »
Couverture de Moussa Travélé, Proverbes et contes bambara accompagnés d’une traduction française et précédés d’un abrégé de droit coutumier bambara et malinké…* (1923)

18En 1909, le gouverneur général et lieutenant-gouverneur du Haut-Sénégal-Niger, François-Joseph Clozel, que nous avons déjà croisé au sujet de la palabre, fait parvenir à l’ensemble des administrateurs et commandants de cercle du Haut-Sénégal-Niger, ainsi qu’au commandant du territoire militaire du Niger, une circulaire accompagnée d’un questionnaire relatif à l’étude des coutumes indigènes. La diffusion de cette circulaire et du questionnaire conduit à la publication de quelques coutumiers (recueil des règles de coutume). Une enquête de plus grande ampleur sera par la suite lancée par l’administration coloniale en 1932 ; elle aboutira à la publication en 1939 des trois volumes des Coutumiers juridiques de l’Afrique occidentale française*. Le questionnaire de 1909, intégralement reproduit dans l’ouvrage de Delafosse Haut-Sénégal-Niger* (1912, t. 1, 18-24), a vraisemblablement guidé la rédaction de l’abrégé de droit coutumier de Travélé, et il est probable que sa rédaction ait été demandée par Delafosse, dans le cadre du travail de collecte des coutumes commandé par l’administration coloniale. Transparaît aussi dans la rédaction de cet abrégé de droit, l’expérience professionnelle de Travélé qui, en tant qu’interprète, a eu à accompagner des cas jugés devant le tribunal colonial12.
19Delafosse, dans sa préface à l’ouvrage, note que celui-ci « rendra de précieux services à tous ceux, européens ou indigènes, auxquels incombe le soin d’administrer la justice aux populations du Soudan ». Non sans préciser que la présentation de Travélé, qui repose sur une interprétation fortement patriarcale du droit coutumier, dans laquelle les femmes n’ont aucun droit, ni sur les héritages, ni sur leurs propres enfants, ne décrit pas les coutumes de « certaines tribus malinkés de l’Ouest et du Sud, qui ont conservé l’ancien système de filiation en tige utérine13 » (Proverbes et contes bambara*, Préface de M. Delafosse, II). Ainsi, alors même que Delafosse reconnaît une forme d’utilité administrative pratique à cet abrégé de droit, il en amoindrit la portée en en soulignant la relativité, décrétant implicitement que ce droit coutumier, relatif, ne peut en fait contrebalancer le droit introduit par la justice coloniale. En outre, il souligne avant tout son intérêt pour les « ethnographes » et « sociologues », gauchissant en quelque sorte le projet de Travélé (ibid., I). Le caractère ethnographique de l’ouvrage est aussi mis en valeur dans les choix éditoriaux de la maison d’édition par l’usage des capitales pour les noms d’« ethnie », bambara et malinké. Or l’abrégé de droit coutumier ne se veut pas une monographie ethnographique (même si, nous allons le voir, Travélé peut se faire ponctuellement ethnographe de sa propre société) : plus prescriptif que descriptif, il est écrit au présent de vérité générale et parsemé de formules déontiques telles que « tout homme peut avoir autant de femmes que sa situation de fortune le lui permet14 » (ibid., 12). Sa rédaction, en français pour les fonctionnaires coloniaux français, est mue par la conscience qu’a son auteur de la perte inéluctable à laquelle est voué le droit coutumier tel qu’il était appliqué avant la colonisation, « avant l’occupation française » selon les mots de Travélé, s’il n’est plus transmis qu’à l’oral et s’il ne s’adosse pas à un corpus écrit qui le fixe et lui permet de concurrencer les droits musulman et français. La colonisation signifie aussi l’arrivée de l’écrit réglant et régulant la vie ordinaire quotidienne ; Travélé l’a bien perçu à travers sa position de fonctionnaire indigène, et l’abrégé de droit coutumier propose une manière de se réapproprier les pratiques juridiques traditionnelles à l’intérieur même du système colonial, en tâchant d’avoir une influence là où se prennent les décisions de justice, au tribunal. La médiation qu’opère Travélé entre deux systèmes juridiques est visible chaque fois qu’il compare ce qu’il sait de la société française et ce qu’il présente de sa propre société, comme ici :
« La coutume donne la même définition du droit de propriété que le Code civil français, sauf en ce qui concerne la propriété du sol. »
(M. Travélé, Proverbes et contes bambara* [1923, 12].)
20Cette comparaison donne lieu à des ajustements de sens, des traductions et commentaires métalinguistiques :
« Les fiançailles, au sens français du mot n’existent pas chez les Bambaras ni les Malinkés. […] On pourrait dire “promesse de mariage”, ce qui ne rend encore pas l’idée, puisque toute jeune fille promise est considérée comme mariée. »
(Ibid., 6-7.)
21Il a aussi recours, ponctuellement, à des mots bambaras, pour rendre compte de spécificités culturelles sans équivalent en français :
« L’alliance [i.e. le mariage] crée une sorte de parenté dite biragnan, qui n’a pas de terme correspondant en français, ou plutôt ne peut s’exprimer que par “parenté par alliance”. »
(Ibid., 12.)
22Il précise qu’« il existe une sorte de pudeur entre les biran qu’[il] n’[a] pas remarquée en France » (ibid.). Dans ces moments de traduction, ajustement de sens, recours aux termes vernaculaires, Travélé tient un discours de type ethnographique, rendu possible par la comparaison qu’il est en mesure de faire entre deux sociétés. Ces opérations de médiation donnent au texte de Travélé un caractère fortement dialogique, parce qu’il tâche d’entrer en dialogue avec la culture du colonisateur. Dialogique, il l’est aussi, de façon implicite, lorsqu’une règle énoncée peut être interprétée comme s’opposant à une pratique ou un point du droit français : l’abrégé en effet regroupe un ensemble de règles concernant le mariage, l’héritage, les alliances entre familles que l’on pourrait dire maximalement différentes des règles en vigueur dans la France des années 1920. C’est sans doute pour cela qu’il insiste autant sur la restriction des droits des femmes ; dans la mesure où la colonisation française aurait amélioré le sort des femmes, qui peuvent notamment avoir recours aux tribunaux pour demander le divorce en cas de maltraitance, Travélé énonce assez clairement, dans un long paragraphe où il répertorie un certain nombre de duperies dont peuvent être coupables des femmes capricieuses et de mœurs légères, qu’il considère comme facteur de trouble cette plus grande indépendance accordée aux femmes. Il conclut, de façon assez inattendue, par cette question qui semble directement adressée à l’administrateur colonial :
« La coutume ne pourrait-elle pas être quelquefois tolérée ? »
(Ibid., 22.)
23Travélé insère également, dans l’abrégé, des proverbes bambaras, qui viennent illustrer et préciser des points de droit. Ainsi, en note à la règle sur la prescription (libération de l’obligation de dette), il écrit que « la prescription n’existe pas en droit coutumier bambara ni malinké » et ajoute qu’« un proverbe bambara dit : Bamana ndiourou be gnénékè, n’kâ té tigué déré, “la dette bambara peut s’amincir, mais ne se coupe pas” (allusion faite à la corde, dont le nom (diourou) sert à désigner la dette en bambara)15 » (ibid., n. 1, 27). Il rappelle aussi qu’« on dit : Bamana tien bé ta daba fé, ce qui signifie “la succession bambara se prend par voie de culture”16 » (ibid., 28).
24Le proverbe transmet un savoir populaire qui s’intègre à l’énoncé du droit coutumier. De même, Travélé cite deux titres de contes que l’on retrouve ensuite dans le recueil, qui ne peuvent se saisir, dit-il, que si l’on comprend les liens de parenté entre beaux-parents (bíranya) (ibid., 13). Le recueil trouve ainsi sa cohérence : contes et proverbes sont englobés dans un projet plus politique ou idéologique qu’il n’apparaît au premier abord17.
25Dans son introduction, Travélé précise que c’est sur les conseils de Delafosse qu’il a proposé un recueil de proverbes et contes, en traduction française. Les premiers lettrés européens à s’intéresser aux langues africaines, qu’ils soient missionnaires ou administrateurs coloniaux, se sont occupés conjointement de recueillir des textes du patrimoine oral, et majoritairement des contes (excluant par exemple la poésie lyrique ou épique, et contribuant ainsi à alimenter une vision stéréotypée et sans doute raciste des productions culturelles africaines)18. Les premiers manuels missionnaires publient en annexe quelques contes, en langues africaines et traduction française, et l’entreprise de recueil de contes la plus célèbre et la plus vaste à l’époque coloniale est celle menée par l’administrateur François-Victor Equilbecq, qui aboutit à la publication de l’ouvrage Contes populaires d’Afrique occidentale* (1972 [1913-1915]), qui servit de source pour les Contes nègres publiés en 1928 par Blaise Cendrars19. Equilbecq parcourut l’AOF entre 1904 et 1912, et collecta 167 contes bambaras, peuls, hausa, malinké, dogon, etc. Amadou Hampaté Bâ a rapporté, avec une certaine ironie, dans ses Mémoires, comment l’administrateur payait les contes recueillis lors de ses tournées et se déchargeait du soin de la collecte et de la traduction sur son interprète (Amkoullel l’enfant peul, mémoires*, 268). Le recueil d’Equilbecq est publié en français et fait disparaître les langues dans lesquelles ces contes se racontaient dans une « régression méthodologique » qui empêche toute traçabilité du texte et fait disparaître l’informateur, selon des pratiques opaques de la traduction « dans lesquelles le respect du discours du sujet africain compte peu » (Ricard 2011, 137). Une forme de « cannibalisme culturel » (Root 1996), en somme.
26Les proverbes et contes publiés par Moussa Travélé sont quant à eux proposés à la lecture dans une version bilingue. Pour les proverbes, la présentation est simple : la traduction en français suit immédiatement le proverbe donné en langue bambara, la graphie, en italique pour le bambara, en romain pour le français, différencie clairement les deux langues. Pour les contes, Travélé a fait le choix de découper son texte en paragraphes autonomes, chaque paragraphe en bambara étant suivi de sa traduction en français et aucune différence de graphie ne distinguant les deux langues. Le résultat est un texte bilingue, qui se prêterait parfaitement à une lecture à deux voix, permettant de faire entendre de façon contiguë le bambara et le français. La traduction n’est pas « littérale » comme croit bon de le préciser Delafosse dans sa préface. Nous sommes en effet loin de la pratique académique de la traduction juxtalinéaire, selon une tradition philologique où l’étude de la langue est étroitement liée à celle des textes (voir Blommaert 2006). Ainsi, dans son ouvrage, Travélé nous propose trois modalités de traduction, propres aux trois sections qui le composent, qui mettent en scène trois rapports différents entre les deux langues, le bambara et le français : l’abrégé de droit est écrit directement en français, même s’il a ponctuellement recours à la langue bambara ; dans la section des proverbes, le français est la langue qui traduit et contextualise, en explicitant le sens et en précisant les contextes d’utilisation, et est la langue de l’appareil critique scientifique ; en revanche, dans la section des contes, bambara et français sont traités de façon équivalente, la traduction fonctionnant en quelque sorte dans les deux sens.
Illustration 8. « Les trois sots », début du conte, dans M. Travélé, Proverbes et contes bambara…* (1923, 56)

Transcription du conte complet en annexe de ce chapitre.
27Revenons pour conclure sur cette catégorisation de « classique de la littérature orale africaine » utilisée par Maurice Houis pour désigner l’ouvrage de Moussa Travélé. S’agit-il vraiment ici de « littérature orale africaine » ? Travélé a produit un texte écrit, bilingue, laissant percevoir des tensions entre les langues et fortement ancré dans les pratiques diglossiques coloniales. Il s’agit dès lors plutôt d’un texte fortement représentatif du corpus écrit indigène émergeant en Afrique de l’Ouest, produit par la colonisation française, dialoguant entre les langues, et s’efforçant d’occuper une place au sein de l’ensemble des écrits coloniaux.
Document : Moussa Travélé, « Les trois sots »
Ni tiè kélé fa ya gouèn k’a té ko don. Do fa y’a gouèn ko naloma do. Do fanan fa y’a gouèn k’a nangolotalé.
Un homme fut chassé par son père parce qu'il ne savait rien. Le père d’un autre le chassa parce qu'il était sot. Un autre fut également chassé par son père parce qu'il était abruti.
Ou tiè saba târa gnouan koumbé, ka djigui dougou kéléna a-ni diatigui-la kélé.
Tous les trois allèrent se rencontrer dans le même village et descendirent chez le même logeur.
Ou l’ou gouèn koun fo ou diatiguikè yé. O ko : « A é sigui. né n’aou gna tji soro ».
Ils lui expliquèrent la cause de leur expulsion. Celui-ci leur dit : « Restez ; moi, je saurai vous employer utilement ».
Dougoudielé, diatguikè li kélen bl’â ka tâ fou bo. A ko kélen ka tâ ko sori ; ko to kélen ka tâ sira den bougou-bougou.
Le matin, le logeur en envoya un chercher des fibres. Il dit à l’autre d’aller pêcher, et au troisième d’aller gauler des fruits de baobab.
Oulada sélé, fou-bola bolo kolo nara k’al ma fou soro k’âka fou doni siri. Diégué minèla bolo kolo nara k’alé ma dji soro k’i mi, ko minogo, y’a kègnè ka diégué sègui ta. To kélé ko k’alé yélé na sira bala k’i bolo da sira den kank’o ira a-ka béréla, ka djigui, ka béré bougou-bougou, ko béré bana ka sira den kari ; k’o y’a to a bolo kolo nara.
Le soir, celui qui avait été chercher des fibres revint les mains vides, disant qu’il n’avait pas trouvé de fibres pour attacher sa charge de fibres. Le pêcheur revint les mains vides, disant qu’il n’avait pas trouve d’eau pour boire et que la soif l’avait empêché d’apporter son panier de poisson. Le dernier déclara qu’il était monté sur le baobab, qu’il avait mis la main sur un fruit pour le montrer à son bâton, puis qu’il était descendu et avait lancé le bâton, que c'était le bâton qui avait refusé de détacher le fruit et que c’est pourquoi il revenait les mains vides.
Ko ni tiè saba dioumèn naloné ka témé to-ou kan?
On demande quel est le plus sot de ces trois hommes ?
Notes de bas de page
1Pour un compte rendu de cette querelle, voir Alake (2000). Voir aussi Ade Ajayi (1960).
2Sur le manque d’intérêt pour la réalité tonale des langues africaines au xixe siècle avec pour conséquence l’absence de prise en compte de la notation des tons à l’écrit, voir Hair (1966).
3Pierre Bouche, missionnaire catholique de la Société des missions africaines, auteur en 1880 d’une Étude sur la langue nago, critique le travail de Crowther en affirmant qu’il est celui d’un informateur plus que d’un chercheur (cité par Irvine 2001, 81).
4Sur ce texte passionnant, et quelque peu tombé dans l’oubli, lire l’article de Mouralis (1995).
5Pour une étude approfondie de ce manuel, voir Van den Avenne (2012a), dont nous reprenons certains éléments.
6Bulletin de l’enseignement de l’AOF, janvier-mars 1930, 15, cité par Dulucq (2006, 23).
7La reconnaissance du système tonal en bambara est postérieure aux travaux de Delafosse. Il faut attendre 1933 pour que le phénomène soit perçu, sans que son fonctionnement systématique soit compris (dans un article écrit par Henri Labouret et Ida Ward [1933]). Il existe en bambara deux tons ou niveaux d’intonation, haut et bas, auxquels s’ajoute le phénomène de downstep ou abaissement du registre tonal, qui n’a été reconnu qu’à partir des années 1970.
8Sur ces questions et autour de la notion de « traduction dialogique », nous renvoyons au livre d’Alain Ricard, Le Sable de Babel (2011).
9L’alphabet actuel comprend 27 lettres pour le bambara : 23 empruntées à l’alphabet latin et 4 à l’alphabet phonétique international.
10Il existe d’autres formes de scripturalisation du bambara, que ce soit la pratique de l’ajami, écriture des langues africaines en graphie arabe, ou le mouvement nko qui propose une graphie originale pour les langues mandingues.
11Nous retrouvons ici le même procédé de captatio benevolentiae utilisé pour la publication de son Petit Manuel français-bambara* (1910), également qualifié d’« œuvre modeste ». Travélé construit ainsi son ethos de « fonctionnaire indigène modèle », même s’il tente parfois, dans la position dominée difficile qui est la sienne, de produire un savoir propre qui soit reconnu.
12« J’ai vu au tribunal [...] », écrit-il à la première personne, dans une note. Voir M. Travélé, Proverbes et contes bambara* (1923, n. 1, 22).
13L’ouvrage de Moussa Travélé précise qu’« en aucun cas la femme ne peut être chef de famille ; la parenté ne pourra donc s’établir par elle, comme chez les Baoulé de la Côte d’Ivoire » (ibid., 5). Cette mention des « Baoulés de la Côte d’Ivoire » peut être vue comme la trace d’une interaction, et d’une discussion, avec son supérieur, Delafosse, qui a été en poste en Côte d’Ivoire et qui a été marié « à la mode du pays » à une femme baoulé.
14Cet usage des formules déontiques avait déjà été observé dans son Petit Manuel français-bambara* (voir chapitre 4) ; pour une analyse plus précise, voir Van den Avenne (2012a).
15La transcription normée du proverbe est : bámànan jùru bɛ́ ɲègeɲege, nka a tɛ́ tìgɛ dɛ́rɛ.
16La transcription normée du proverbe est : bámànan cíɲɛ bɛ́ tà dàba fɛ̀.
17Les analyses ethnolinguistiques ont bien montré que les contes traditionnels d’Afrique de l’Ouest, « en inculquant et en faisant admettre les lois sociales en vigueur », ont une fonction idéologique. Voir Görög-Karady (1993, 6).
18Nous renvoyons ici aux analyses précises d’Alain Ricard, formulées dans plusieurs ouvrages, de Littératures d’Afrique noire (1995) au Sable de Babel. Traduction et apartheid (2011).
19Cet ouvrage continue à être une référence pour les auteurs notamment de littérature jeunesse ou les réalisateurs de films d’animation. Michel Ocelot y a trouvé matière à son célèbre Kirikou.
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