Introduction
p. 11-18
Texte intégral
« Dans les relations d’un peuple civilisé avec un peuple plus ou moins barbare, les difficultés, puis les hostilités, proviennent bien souvent de ce que, ne sachant pas la langue l’un de l’autre, ou plus souvent encore la sachant mal, on ne se comprend que très imparfaitement, on commet des erreurs, des quiproquos qui amènent à des disputes. »
(Général Louis Faidherbe, Langues sénégalaises. Wolof, arabe-hassania, soninké, sérère. Notions grammaticales, vocabulaires et phrases* [1887], « Avant-propos », 11.)
1La conquête coloniale de l’Afrique subsaharienne par le pouvoir impérial français ne s’est pas faite que par la force des armes : la nécessité de communiquer, même a minima, pour trouver des vivres, réquisitionner des hommes, se faire indiquer les itinéraires praticables, a fait que, dès les débuts, la question d’un code de communication s’est posée de façon aiguë. En effet, les échanges oraux sont sans doute la modalité première de ce que l’on désigne par le terme de « rencontre coloniale ». Cependant, si l’histoire de l’exploration puis de la conquête européenne de l’Afrique subsaharienne s’est intéressée aux figures d’intermédiaires qui ont servi d’interfaces entre explorateurs, conquérants, administrateurs européens et populations locales, les manières de nouer ce contact par la parole ont été peu étudiées2. Quelle(s) langue(s) parlaient les différents acteurs en contact, Africains et Européens ? Comment se comprenaient-ils ? Quels types de relations se sont construites et comment ont-elles été influencées par les langues en usage ? Et, au-delà, comment les pratiques langagières ont-elles pu influencer les perceptions qu’avaient les uns des autres explorateurs, colonisateurs et populations « rencontrées3 » ?
2Cet ouvrage entend reconstruire ce que pouvaient être les pratiques de communication entre Européens et Africains, en Afrique de l’Ouest devenue française, en proposant une histoire des langues en usage dans ces interactions.
3Plus précisément, nous allons arpenter l’espace qui va du Sénégal au Haut-Sénégal-Niger comme on le nommait au début de la colonisation (qui devint ensuite le Soudan français et correspond au Mali actuel) jusqu’à la Côte d’Ivoire, et parcourir la période qui commence aux premiers temps de l’exploration à partir des côtes vers l’intérieur jusqu’à la mise en place du système administratif colonial français, dans un contexte qui évolue donc de l’exploration à la colonisation. Cette période correspond largement à ce moment que les historiens ont théorisé sous le terme d’« État de conquête », caractérisé d’une part par la discontinuité sociale et géographique de la souveraineté du pouvoir (certains lieux en restent hors d’atteinte, et l’autorité coloniale ne peut s’y exercer que de façon indirecte) ; d’autre part, par la faible différenciation fonctionnelle du personnel colonial, la pénurie de fonctionnaires faisant que les mêmes personnes, et particulièrement les militaires artisans de la conquête, cumulent tous les rôles et fonctions (rendre la justice, mener des expéditions punitives, parapher des contrats commerciaux…) ; enfin, par une quasi-totale autonomie à l’égard des institutions de la métropole : avant 1910, ce sont les autorités militaires qui mènent la politique coloniale en Afrique occidentale française (AOF) (Berman et Lonsdale 1992, t. 1, 13-44)4.
4Le pouvoir colonial français, à l’inverse de ce qui put se passer dans les territoires sous contrôle belge ou allemand, ne prit jamais la décision officielle d’utiliser l’une des langues africaines dans l’administration et/ou l’éducation. Au moment même où les gouvernements français de la IIIe République instituaient une forme de monolinguisme d’État à l’intérieur des frontières nationales, en forgeant une nation unifiée autour de principes républicains et d’une langue unique, ce processus civilisateur impérial prenait une autre dimension dans le cadre de l’Empire colonial français, avec le choix du français comme seule langue officielle de la domination coloniale5. Cette perspective monolingue, produit de l’idéologie linguistique française qui relie de manière forte langue et identité nationale, tend généralement à gommer complètement les pratiques plurilingues qui ont pu exister et notamment dans une période précédant la mise en place de l’appareil administratif colonial, mais aussi dans les tout premiers temps de son fonctionnement. Ce sont ces pratiques multilingues, moins documentées, auxquelles nous nous attacherons.
5Dans cet espace et dans ce contexte, trois langues vont plus particulièrement être en usage. Une langue africaine tout d’abord : le bambara, que ses locuteurs eux-mêmes nomment bamanan, et plus largement la langue mandingue, dont le bambara est une variante dialectale6. La langue mandingue (sous ses différentes variétés dialectales) fut utilisée pour le commerce, et plus particulièrement dans le cadre de la traite esclavagiste, sur les côtes de la Sénégambie entre Européens et populations indigènes. Elle accompagna également les explorations à l’intérieur de l’Afrique à partir de la côte ouest, puis fut la langue de la conquête militaire française de cette partie du continent. Cet emploi comme langue de contact entre Européens et Africains s’appuyait sur une tradition ancienne d’usage véhiculaire de cette langue (c’est-à-dire servant à la communication entre locuteurs de langues premières différentes) par et avec les commerçants locaux originaires du monde mandingue. Les colonisateurs apprendront dans une moindre mesure d’autres langues locales africaines, comme le wolof, le peul et, en chemin, des bribes de quelques autres, mais la langue mandingue a une place à part. Aussi nous servira-t-elle de fil conducteur.
Illustration 1 : Carte du Soudan occidental, extraite de L.-G. Binger, Essai sur la langue bambara parlée dans le Kaarta et dans le Bélédougou…* (1886)

Illustration 2 : Carte extraite de : M. Delafosse, Essai de manuel pratique de la langue mandé ou mandingue…* (1901, n.p.)

6La deuxième langue en usage est la langue coloniale, le français. Avec les Africains, les Européens utilisèrent généralement des variétés simplifiées de leur langue, « pidgin » anglais et portugais, « Kolonial-Deutsch », et dans le contexte impérial français, ce que l’on a nommé « français-tirailleur » ou « petit-nègre », variétés utilisées en retour par les Africains eux-mêmes dans leurs interactions avec ces Européens.
7Si l’on excepte les comptoirs côtiers du Sénégal, où l’implantation française ancienne faisait qu’on pratiquait le français mais également une variété de wolof urbain caractérisée d’emprunts au français (McLaughlin 2008), l’expansion du français est contemporaine de la conquête militaire. Le premier véhicule de diffusion du français a en effet été l’armée coloniale de conquête, ou plus exactement les officiers et sous-officiers français, qui pour certains sont devenus par la suite les premiers administrateurs des territoires soumis. Sans doute l’influence de ces militaires français ne s’est pas étendue au-delà des individus avec lesquels ils étaient en contact continu : leurs domestiques, interprètes, éventuellement leurs concubines7. Les petits colons français, notamment ceux installés au sud de la Côte d’Ivoire, utilisaient aussi une variété de français simplifié avec leurs employés8. Et ce français approximatif a pu pénétrer de même le système scolaire, au tout début de la mise en place de la scolarisation coloniale, certains anciens combattants ayant été utilisés comme moniteurs d’enseignement improvisés dans les écoles rurales (Queffélec 1995)9. Le pouvoir colonial aura par ailleurs le souci d’éduquer en français une minorité d’Africains pour créer une classe d’intermédiaires, auxiliaires potentiels de la colonisation. Un extrait de l’introduction d’un manuel scolaire destiné aux écoles de l’AOF, publié en 1921, résume bien l’idéologie linguistique impériale :
« [La] diffusion du français est une nécessité absolue. […] C’est en langue française que sont publiés les lois et règlements qui régissent les indigènes. C’est en langue française que sujets et citoyens transmettent à l’autorité leurs revendications ou lui soumettent leurs aspirations. Si maîtres et sujets ne se comprennent pas, ils restent étrangers, séparés, défiants, parfois hostiles les uns aux autres. Il faut donc qu’administrateurs et administrés se comprennent, arrivent même à entrer en rapport directement sans intermédiaire. Les indigènes eux-mêmes ne parlent pas la même langue et ne se comprennent pas toujours. Il faut que le français, sans prétendre supplanter leurs idiomes, devienne leur langue universelle, la langue de leurs relations administratives et commerciales, le trait d’union entre les races. »
(J.-L. Monod, Instructions au personnel enseignant qui débute dans les écoles de l’AOF [1921*], 34.)10
8À partir des travaux sur la question se dessinent ainsi les contours d’une francisation « conçue de façon paradoxale » (Goheneix-Polanski 2012, 83), où la diffusion de la langue nationale aux indigènes fait l’objet d’un consensus politique, parce qu’elle est le véhicule de la « mission civilisatrice », mais où le français reste finalement peu enseigné aux enfants localement. La promotion de la langue française a fait l’objet aux colonies de stratégies visant à « maintenir la singularité de la communauté métropolitaine vis-à-vis des populations colonisées », le colonisateur jouant le rôle d’un « language-keeper », un « gardien de la langue », en maintenant des usages différenciés (français simplifié par exemple) et/ou en restreignant l’accès à la langue (Goheneix-Polanski 2011, 40).
9Une troisième langue est présente également, dont on a parfois oublié à quel point elle fut importante : il s’agit de l’arabe. Elle est primordiale dans les échanges, notamment écrits. C’est l’arabe en effet qui est reconnu comme langue légitime, et efficace, pour la communication écrite en Afrique de l’Ouest par les conquérants puis par le pouvoir colonial français. Et cela eut une forte influence sur les façons d’écrire au sein de l’appareil colonial français, du moins dans les premiers temps de la colonisation. Jusqu’en 1910 en effet, l’administration coloniale française mettra en place, un « colinguisme officieux11 », favorisant la diffusion de l’arabe comme médium écrit dans les territoires à majorité musulmane sous son autorité. Les raisons de ce choix tenaient au fait qu’à cette période en Afrique de l’Ouest, le peu d’individus lettrés avait acquis ses compétences en étant scolarisé dans des écoles coraniques et en apprenant l’arabe écrit. Cette langue servait déjà de langue d’écriture au sud du Sahara chez les populations islamisées. L’administration coloniale française s’est donc coulée dans des usages préalables et a utilisé, pour ses propres intérêts, des compétences existantes. Elle pouvait également se reposer sur les compétences en arabe d’un certain nombre de militaires et administrateurs acquises lors de précédentes affectations (en Algérie ou Tunisie). William Ponty, alors gouverneur général de l’Afrique occidentale française, marque un coup d’arrêt à cette politique de colinguisme à partir de 1910, par une série de circulaires qui éliminent l’arabe de la justice, de la correspondance administrative et surtout de l’éducation. La politique linguistique de l’administration coloniale française change, devient assimilationniste : le « bilinguisme franco-arabe » sera remplacé par un monolinguisme français12.
10L’histoire que nous nous proposons de retracer se déroule donc de la fin du xviiie siècle, dans une Afrique marquée par la traite esclavagiste et où les « zones de contact » sont essentiellement des comptoirs côtiers, jusqu’au début des années 1930, lorsqu’est achevée la conquête coloniale et mis en place l’appareil administratif colonial français13. La fin de l’ouvrage, qui prolonge notre exploration historique jusque dans les années 1950, retrace les usages du français dans le contexte colonial et les enjeux liés à l’émergence et la circulation de ces variétés simplifiées et stigmatisées, que sont le français-tirailleur ou petit-nègre.
11De quelles sources disposons-nous pour retracer cette histoire ? Elles sont multiples et hétérogènes, certaines sont déposées dans des fonds d’archives, d’autres sont des écrits imprimés et édités. Ce sont tous des textes produits en situation de contact et par la situation de contact : récits de voyage, carnets de route, manuels de langue, correspondances, romans coloniaux, textes de description linguistique (grammaire, manuel, dictionnaire)… Ce sont des documents très majoritairement rédigés par les colonisateurs européens, et le plus difficile dans l’entreprise est de tâcher de produire une « histoire à parts égales14 », qui fasse tout autant entendre la voix des Européens que celles des Africains.
12« De la bouche même des indigènes ». On retrouve cette expression figée au xixe siècle, utilisée comme argument d’autorité dans les textes d’ouverture d’un certain nombre d’ouvrages ou d’articles, pour légitimer la validité de la collecte de données linguistiques ou ethnographiques. À la même époque, l’expression similaire de langue anglaise « from the mouth of the Natives » se retrouve à l’ouverture du même type d’ouvrages15. Dans la plupart des cas, l’usage de l’expression suffit et dispense de donner le nom des indigènes informateurs, ou quelque information que ce soit les concernant. Adoptant une entreprise « philologique » (Fabian 1991, 40 ; traduction de l’auteure), nous proposons, en suivant les indices ténus issus de différentes sources écrites, de retrouver la trace des interactions qui les sous-tendent. Aucune source orale ne documente ce qui nous occupe ici. Nous verrons, même si les sources que nous mobilisons sont encore partielles, qu’il est possible de rendre compte de prise d’écriture africaine, nous permettant d’accéder à un autre point de vue, même s’il reste fortement biaisé par la relation coloniale inégale. Autant qu’il sera possible, nous tâcherons de faire entendre leur voix.
Notes de bas de page
1Les astériques (*) signalent les références à retrouver dans la section « Sources publiées » de la bibliographie en fin d’ouvrage.
2Quelques références majeures sur le sujet : Lawrance, Osborn et Roberts (2006) ; Dulucq et Zytnicki (2006).
3C’est le terme qu’utilise Isabelle Surun (2006) pour traduire le néologisme « travelees » (« voyagés ») construit par Mary-Louise Pratt (2008 [1992]) et qui est le pendant de « voyageurs » (travelers).
4La notion d’ « État de conquête » est retravaillée notamment par Romain Bertrand (2005, 299-305), et par Camille Lefebvre (2015, 265 sq).
5Ce qui ne veut pas dire une politique de francisation de l’ensemble du territoire, comme le montrent bien par exemple les travaux d’Alice Goheneix-Polanski (voir notamment Goheneix-Polanski 2012).
6Les variétés les plus connues du mandingue sont le malinké, le dioula et le bambara, selon une terminologie et une tripartition qui se sont stabilisées sous la plume de scientifiques coloniaux français, et plus particulièrement à partir des travaux de l’administrateur colonial, ethnographe et linguiste, Maurice Delafosse (comme nous le verrons). Pour une mise au point terminologique, voir Creissels (2009) ; Sanogo (2007).
7Le linguiste Gabriel Manessy y voyait là l’une des causes pour lesquelles le français d’Afrique contemporain gardait, comme trace de ce passé, un nombre important de tournures populaires, argotiques voire vulgaires. Voir à ce sujet Manessy (1994, 19).
8Le phénomène est largement similaire dans les autres colonies sous domination européenne. Si l’émergence du « pidgin » anglais est bien connue, bien moins l’est celle de l’allemand simplifié ou « Kiche Duits » (« Kitchen Deutsch ») en Namibie, décrit par Ana Deumert (2009).
9Un manuel à l’usage des maîtres africains détaille en 1923 les « inconvénients du petit-nègre », indice de son utilisation possible, même dans le cadre scolaire : « Jadis, pour aller plus vite, les Blancs employaient avec les Noirs un français dépouillé de toutes variations de genre et de nombre où les verbes étaient toujours à l’infinitif. […] Sa simplicité n’est qu’apparente. De plus, tandis qu’il est impossible à perfectionner, on peut baser sur le français que nous enseignons aujourd’hui dans nos écoles une instruction française complète » (Sonolet et Pérès, Le Livre du maître africain à l’usage des écoles de village* [1923], 50).
10Sur la scolarisation en Afrique, nous renvoyons aux travaux classiques de Denise Bouche, depuis sa thèse soutenue en 1975 (“L’Enseignement dans les territoires français de l’Afrique occidentale de 1817 à 1920 : mission civilisatrice ou formation d’une élite ?”). Plus récemment, la thèse de Linda Lehmil (2007) étudie de manière précise la politique coloniale scolaire mise en place dans l’ensemble de l’Empire français et notamment les débats autour de la variété de français à enseigner. De façon plus globale, sur la politique linguistique coloniale de la France, nous renvoyons à la thèse d’Alice Goheneix-Polanski (2011).
11« Colinguisme » est un terme forgé par René Balibar pour désigner des formes de partenariat régulé entre deux langues, dans l’organisation administrative et politique d’un pays. Voir Queffélec (2000, 234).
12La circulaire du 30 août 1911 est un texte fondateur : « L’école est le meilleur instrument du progrès. [...] L’étude du français est le remède le plus efficace qui puisse être opposé au fanatisme et l’expérience nous apprend que les musulmans qui connaissent notre langue sont moins imbus de préjugés que leurs coreligionnaires qui ne savent que l’arabe. », cité in Queffélec (2000, 236).
13La notion de zone de contact (« contact zone ») est empruntée à Mary-Louise Pratt, qui la définit comme des « espaces sociaux où des cultures disparates se rencontrent, s’entrechoquent et sont aux prises les unes avec les autres, souvent dans des relations extrêmement asymétriques de domination et de subordination » (Pratt 2008 [1992], 7 ; traduction de l’auteure).
14Nous reprenons ici l’expression de l’historien Romain Bertrand (2011).
15L’expression peut apparaître dans le titre même de l’ouvrage, comme c’est le cas par exemple pour cette esquisse grammaticale de la langue akra : J. Zimmermann, A Grammatical Sketch of the Akra – or Ga-Language and some Specimen of it from the Mouth of the Natives* (1858).
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