Chapitre 5
De la langue à l’ethnie
p. 113-124
Texte intégral
1La description des langues africaines subsahariennes de la fin du xixe et du début du xxe siècle constitue une première étape dans la scripturalisation de ces langues, leur « réduction à l’écriture1 ». D’outils de communication et d’expression, envisagées dans la fluidité des pratiques sociales et individuelles, elles deviennent des objets d’investigation scientifique et vont nourrir un savoir qui se constitue hors d’Afrique et dont les Européens sont la cible première. Cela n’est pas sans conséquence sur la manière dont les individus africains vont percevoir leurs langues et leurs appartenances identitaires, ainsi que l’ont montré plusieurs travaux importants d’historiens et anthropologues (Chrétien et Prunier 2003). Le regard occidental a en effet contribué, à travers les écrits des voyageurs, des administrateurs coloniaux et des premiers ethnographes, à « inventer » les ethnies en Afrique, plus exactement à en fixer les contours, c’est-à-dire que les « ethnies actuelles, les catégories dans lesquelles se pensent les acteurs sociaux [sont] des catégories historiques » (Amselle et M’Bokolo 1999, II). Moins documentée est la façon dont cette fixation des catégories ethniques, toujours accompagnée d’une cartographie des groupes de population, s’est faite de manière conjointe à la distinction de langues correspondant à ces groupes, elles aussi cartographiées : la définition des catégories ethniques s’est accompagnée d’une entreprise de fixation de leurs langues. Cela a bien été montré à propos du bambara : on peut dater l’invention de l’ethnie bambara des travaux de Maurice Delafosse, qui convoqua la linguistique pour livrer cette équation apparemment simple : les Bambaras sont ceux qui parlent bambara (Bazin 1999)2. Cette adéquation ethnie-langue pose un double problème. Elle était d’une part la projection d’une idéologie proprement européenne selon laquelle la nation se définit par un ancrage dans un territoire circonscrit et par une langue unique condensant ou exprimant le génie d’un peuple. Elle gommait ainsi totalement ce qui pouvait être, dans de nombreux cas, la réalité des pratiques linguistiques en Afrique de l’Ouest à l’époque précoloniale comme aujourd’hui, à savoir un fort plurilinguisme. D’autre part, elle supposait que la langue soit repérée et circonscrite sur le modèle des langues européennes, ce qui ne correspondait à aucune réalité sur le terrain ouest-africain. Or, on assiste, tout au long du xixe siècle, à un développement régulier de la grammaire comparée sous l’influence des écoles allemandes et danoises de philologie. Le comparatisme est d’abord indo-européen et, pour certains philologues, dont Friedrich Schlegel, ne peut s’appliquer en dehors des familles indo-européennes et sémitiques3. Pourtant, dans les dernières décennies du siècle, la plupart des linguistes, tels Wilhelm Bleek, Richard Lepsius et plus tard Carl Meinhof, ont accepté l’idée que les langues africaines peuvent être regroupées par famille et que les méthodes analytiques de la philologie comparée allemande peuvent leur être étendues4. Cependant, alors qu’en Allemagne les premières recherches autour des langues africaines sont insérées dans un cadre théorique qui est celui du comparatisme et nourrissent une réflexion d’ordre philosophique sur le langage, on pourrait dire qu’en France, linguistique africaniste et ethnologie sont des disciplines qui se construisent de façon conjointe. La démarche de Maurice Delafosse, ancien administrateur colonial et enseignant à l’École coloniale, est assez emblématique de cette articulation linguistique-ethnologie. Elle rend aussi compte de cette position intermédiaire, voire ambiguë, qu’occupent un certain nombre d’africanistes français de la fin du xixe siècle à la moitié du xxe siècle vis-à-vis du monde politique colonial et du monde scientifique5.
2Maurice Delafosse traite de la langue mandingue dans deux ouvrages principalement. Le premier, publié en 1901, se concentre essentiellement sur le dialecte « dyoula » (jula). Il paraît alors que Delafosse est encore administrateur-adjoint des colonies et par ailleurs chargé du cours de dialectes soudanais à l’École des langues orientales vivantes. Ces deux titres figurent d’ailleurs sur la page de garde de son ouvrage. L’Essai de manuel pratique de la langue mandé ou mandingue* (1901) a un statut intermédiaire, entre manuel pratique (comme l’indique son titre principal) et ouvrage scientifique (comme l’indique le fait qu’il ait été publié par les presses de l’École des langues orientales vivantes), preuve de cette confusion entre monde politique colonial et monde scientifique6. Ainsi, dans l’avertissement, Delafosse écrit :
« Je n’ai pas la prétention de refaire ici un travail scientifique d’ensemble sur la langue mandé. […] Le titre de ce livre indique assez son but qui est de mettre entre les mains de tous un instrument leur permettant d’étudier promptement et facilement le mandé, qui est par excellence la langue usuelle dans nos colonies de l’Afrique occidentale. »
(Delafosse, Essai de manuel pratique de la langue mandé ou mandingue* [1901], Avertissement.)
3Cependant son choix du « dyoula » a été dicté par la volonté de combler un manque dans les connaissances sur les langues mandingues puisqu’à la différence du malinké et du bambara, il n’existe pas en 1901 de dictionnaire ou de description de ce parler. Delafosse mêle plusieurs stratégies de description de la langue. Il parvient ainsi à faire coexister une démarche de type monographique, précisant à propos du « dyoula » que « le séjour qu[’il a] fait parmi les Dyoula du Dyamana et du Djimini [lui] a permis d’avoir de leur dialecte une connaissance assez approfondie pour qu[’il] le puisse prendre comme base de [s]on étude », et une démarche dite « synecdotique », qui fait du jula le paradigme de l’ensemble des langues mandingues7. C’est particulièrement visible dans le titre principal de l’ouvrage, Essai de manuel pratique de la langue mandé ou mandingue, dont la visée globalisante n’est pas restreinte par la précision du sous-titre. Dans son avertissement, Delafosse confirme d’ailleurs :
« Les principaux dialectes mandé, au moins le malinké, le dyoula et le bamana, diffèrent assez peu les uns des autres pour que l’étude en devienne très facile une fois que l’on possède bien l’un d’entre eux. »
(Ibid.)
4À cette étude approfondie d’une variété de jula, Delafosse adjoint des études plus succinctes portant sur le malinké, ce qu’il appelle le ouassoulounké (soit la variété parlée dans le Wassulu, au sud du Mali actuel), le bambara, le khassonké, ainsi que quelques notes sur d’autres parlers mandingues, voire d’autres parlers de la famille mandé8. Chacun est présenté à l’aide de tableaux, établissant des comparaisons systématiques avec le jula et donnant autant de clés pour permettre au lecteur de passer d’un parler à l’autre, selon une stratégie qui consiste à réduire les différences entre les variantes dialectales à quelques mécanismes applicables.
5Publié en 1929, La Langue mandingue et ses dialectes* est une grande synthèse qui organise les connaissances sur trois variantes dialectales de la langue mandingue (bambara, malinké, jula), à partir d’une compilation amendée des sources plus anciennes, mais aussi de sources propres recueillies sur le terrain. S’il a clairement une vocation scientifique, cet ouvrage n’abandonne pour autant pas l’enjeu pédagogique, dimension importante de l’œuvre linguistique de Delafosse, qui lui sert aussi à affirmer sa double compétence de praticien et de scientifique :
« En composant le présent ouvrage, j’ai poursuivi un double but : essayer de donner de la langue mandingue une connaissance aussi complète et exacte que possible et faciliter le moyen de la posséder pratiquement. En d’autres termes, ce livre s’adresse en même temps à ceux qu’intéresse la linguistique africaine et à ceux que les circonstances mettent en relation avec des populations de langue mandingue. »
(Ibid., t. 1, 1.)
6Considéré comme un ouvrage fondateur en linguistique mandingue, La Langue mandingue et ses dialectes* s’inscrit également pleinement dans la constitution en France de ce que l’on nomme, à partir des années 1930, l’africanisme, à savoir une approche scientifique sans inscription disciplinaire (mais fondamentalement transdisciplinaire : ethnographique, géographique, historique, linguistique) élaborant un savoir sur les peuples et sociétés de l’Afrique subsaharienne, ayant pour particularité de s’être développée dans un contexte colonial.
7Le discours ethnolinguistique qui sert de cadre à la description linguistique de Delafosse mérite d’être commenté. Il développe d’une part une argumentation sur l’adéquation peuple-langue d’une façon qui lui permet de définir des frontières ethnolinguistiques claires. D’autre part, le discours qu’il construit autour du « mandingue commun » révèle une tentative ou une tentation de standardiser la langue.
8Delafosse pose l’unité d’un peuple mandingue sur le fondement d’une unité linguistique, contre la perception qu’en auraient les locuteurs sur le terrain :
« Ceux-ci, en effet, usent d’une appellation spéciale pour chacune des fractions du peuple que nous dénommons mandingue, mais ne connaissent pas de terme s’appliquant à l’ensemble de ce peuple, bien que l’unité de langue, en dépit de variantes dialectales plus régionales d’ailleurs qu’ethniques, dût suffire à faire constater l’existence réelle d’un peuple mandingue. »
(Ibid., 9.)
9À partir de cette unité, il pose une tripartition qu’il est le premier à formuler de la sorte :
« On constate dans le peuple mandingue la présence de trois grandes fractions : celle des Malinké ou Mandingues proprement dits, celle des Bambara (ou Bamana) et celle des Dioula. »
(Ibid.)
10Pour la justifier, il avance des arguments d’ordre sociolinguistiques :
« Il semble que le point de départ de la démarcation qui s’est faite entre ces trois rameaux du même arbre doive être recherché dans des faits d’ordre social, attribuables peut-être eux-mêmes au milieu géographique, plutôt que dans des différences d’origine ethnique. »
(Ibid.¸10.)
11Cette hypothèse présentée comme allant de soi, Delafosse décrit ensuite les traits culturels qui différencient ces trois groupes, rendant compte de fonctions sociales complémentaires. Les Malinkés sont essentiellement des chasseurs et des guerriers, les Bambaras des agriculteurs, les Dioulas des commerçants s’adonnant à la vie religieuse et à la vie intellectuelle9. Ce partage fonctionnel semble anticiper la tripartition indo-européenne posée par Dumézil entre ceux qui combattent, ceux qui prient et ceux qui travaillent. Vient s’ajouter à cette répartition un schéma évolutif : les Malinkés « ont conservé plus purement les mœurs de l’âge primitif », notamment un système matrilinéaire considéré par Delafosse comme un trait archaïque ; les Bambaras sont plus évolués, ayant notamment adopté le système patrilinéaire ; quant aux Dioulas, ils « constituent la fraction la plus évoluée du peuple mandingue, presqu’exclusivement adonnée au commerce et, depuis leur conversion à l’islamisme, qui est totale et très ancienne, à la vie religieuse et aux occupations de l’esprit. N’habitant que dans les villes ou des bourgs, aussi bien étrangers à la chasse qu’à l’agriculture, ils n’ont point de territoire leur appartenant en propre : leur patrie est là où se trouve la maison qui leur sert à la fois de siège social et de lieu d’étude. On les rencontre partout où il y a quelque négoce à entreprendre ou quelque possibilité d’apprendre ou d’enseigner, aussi bien en dehors du domaine propre du peuple mandingue qu’à l’intérieur de ce domaine. On rencontre également, sur toutes les routes, leurs caravanes de colportage, qui ont fait prendre leur nom comme synonyme de marchand ambulant » (ibid., 9-13).
12On trouvait déjà chez Binger l’idée d’une supériorité jula qui serait due à leur islamisation ancienne, l’islam étant ici envisagé comme agent de civilisation, dans la droite ligne des idées de Faidherbe.
13L’intérêt de Delafosse pour la langue mandingue est largement dépendant de son caractère fortement véhiculaire. Mêlant discours historique et prospectif, Delafosse voit dans le mandingue la langue capable d’unifier linguistiquement une partie de l’Afrique de l’Ouest :
« Pour des raisons d’ordre historique, politique, économique, administratif et militaire, la langue mandingue est arrivée à occuper, parmi les multiples idiomes de l’Afrique occidentale, une situation notoirement prépondérante, d’autant plus solide qu’elle a commencé à s’établir dès le Moyen Âge et qu’elle ne cesse de se développer et de s’affermir de nos jours. Il est permis de prévoir qu’un moment viendra où le mandingue jouera, dans cette portion du continent africain, un rôle quelque peu analogue à celui qu’est parvenu à jouer dans notre pays le parler de l’Île de France. »
(Ibid., 19.)
14Le parallèle avec l’unification par le français, initialement variante dialectale d’une portion du territoire, est explicite. Se donne à lire ici la même idéologique linguistique proprement européenne qui le pousse à trouver une adéquation langue / peuple : une langue unique, standard, est conçue comme servant d’instrument d’unification culturelle et politique. De là son intérêt aussi pour ce qu’il nomme le « mandingue commun » et qu’il décrit comme un véhiculaire mandingue :
« En dehors de tous ces dialectes plus ou moins localisés, il s’est constitué une sorte de “mandingue commun”, auquel les indigènes ont donné le nom de Kangbe (langue blanche, langue claire, langue facile) et qui est compris et parlé par la grande majorité de la population, en plus du dialecte spécial à chaque région. C’est sous la forme de ce parler commun que se fait l’expansion de la langue mandingue. C’est lui principalement qu’adoptent les étrangers et qui tend de plus en plus à devenir la langue internationale, si l’on peut dire, de l’Afrique occidentale. Il a ceci de particulier qu’il répudie toutes les formes et locutions proprement dialectales et n’use que des expressions ou façons de parler communes aux divers dialectes ou tout au moins usitées dans le plus grand nombre de dialectes. »
(Ibid., 22.)
15À nouveau, le discours se fait prospectif (prédictif, en fait) :
« Un jour viendra, vraisemblablement, où ce Kangbe sera le parler, sinon unique, du moins habituel de toutes les fractions de langue mandingue ; ce fait se produira d’autant plus rapidement que les facilités des communications et des échanges se multiplient avec la construction de routes et de voies ferrées. »
(Ibid., 23.)
16« Routes et voies ferrées » ; Delafosse laisse entendre que les progrès techniques apportés par la colonisation européenne ne peuvent aller que dans le sens d’un renforcement de l’unification du mandingue commun, sur le même modèle que ce qu’ont connu les pays d’Europe à la suite de la révolution industrielle.
17Ce discours sur la langue, fortement idéologique, a des conséquences sur les choix opérés par Delafosse dans la description linguistique qu’il propose. Il affirme ainsi, dans l’avertissement qui introduit le lexique, privilégier les formes communes :
« Je n’ai fait figurer que les formes les plus usitées dans le mandingue commun actuel ou kã-gbè, et quelquefois aussi des formes dialectales, lorsque celles-ci diffèrent notablement de la forme commune et qu’elles sont d’un emploi fréquent dans l’ensemble des dialectes malinké ou dans les dialectes bambara ou dioula. »
(Ibid., 321.)
18Cette « tentation standardisante », caractérisant un type de description linguistique à forte dimension prescriptive, témoigne de cette tendance de la linguistique coloniale africaniste commençant avec « une appropriation descriptive des langues africaines » qui s’est transformée en « projets d’imposition prescriptive de standard de correction » (Fabian 1983, 182, traduction de l’auteure). Ce type de pratiques descriptives est largement répandu au xixe siècle, et s’appuie sur des soubassements idéologiques : la mise en place de standards linguistiques va de pair avec l’idée d’« un progrès intellectuel et moral » ; elle repose également sur « l’image que se font de nombreux chercheurs de ce temps des langues sans littérature écrite comme marquée par le chaos et la sauvagerie » (Irvine 2001, 67, traduction de l’auteure). Dès lors, l’entreprise de description linguistique est partie prenante d’une forme de « mission civilisatrice » qui met de l’ordre dans les langues.
Documents : Le mandingue de Maurice Delafosse
1. « Avertissement », Essai de manuel pratique de la langue mandé ou mandingue
Je n’ai pas la prétention de refaire ici un travail scientifique d’ensemble sur la langue mandé qui a été fait déjà en allemand par le Dr Steinthal et en français par le capitaine Rambaud. Le titre de ce livre indique assez son but, qui est de mettre entre les mains de tous un instrument leur permettant d’étudier promptement et facilement le mandéi, qui est par excellence la langue usuelle dans nos colonies de l’Afrique occidentale.
Les principaux dialectes mandé, au moins le malinké, le dyoula et le bamana, diffèrent assez peu les uns des autres pour que l’étude en devienne très facile une fois que l’on possède bien l’un d’entre eux. C’est pourquoi les trois premières parties de cet ouvrage sont consacrées à l’étude d’un seul et même dialecte ; la quatrième partie permettra, en prenant comme base le dialecte précédemment étudié, de se rendre compte des différences qui existent entre les principaux dialectes, et facilitera l’étude de celui ou de ceux d’entre eux qu’on pourrait avoir besoin de connaître.
Le dialecte le plus répandu est certainement le malinké. Si j’ai choisi le dyoula comme objet d’étude, c’est :
1° Parce que c’est le seul des grands dialectes mandé qui n’ait pas encore été étudié et dont on n’ait pas encore publié même un vocabulaire ;
2° Parce que le séjour que j’ai fait parmi les Dyoula du Dyamala et du Djimini m’a permis d’avoir de leur dialecte une connaissance assez approfondie pour que je le puisse prendre comme base de mon étude, ce que je n’aurais pu faire avec le malinké ou le bamana.
L’Histoire de Samori qui m’a été dictée en dyoula par le nommé Amadou Kouroubari, indigène de Dahakala, el qui forme la troisième partie de cet ouvrage, permettra de se livrer à une étude pratique de la langue, et fournira un moyen simple de retenir les mots les plus usuels, moyen moins in- sipide que celui qui consiste à apprendre par cœur un vocabulaire.
Je termine cet avertissement en réclamant l’indulgence des linguistes pour les erreurs qui ont pu m’échapper : l’étude d’une langue qui ne s’écrit pas est très difficile et exige une délicatesse d’oreille et une constance d’application qui peuvent par moments faire défaut. Ce livre n’est qu’un « essai », qui demandera par la suite à être perfectionné. D’ailleurs, dans l’état actuel de nos connaissances en fait de philologie africaine, personne ne peut prétendre faire un ouvrage de ce genre ne varieturii.
Paris, le 10 janvier 1901.
2. « Introduction » (extraits), La Langue mandingue et ses dialectes
II. Le peuple et la langue mandingues
Il est vraisemblable que le domaine géographique du peuple mandingue et de sa langue est, depuis bien des siècles, constitué dans ses grandes lignes à peu près tel qu’il se présente aujourd’hui.
Nous sommes trop volontiers disposés à assigner une importance qu’elles n’ont pas eue à d’hypothétiques migrations qui ne sont généralement établies que par des légendes d’origine douteuse. Celles-ci, le plus souvent, se rapportent à la fondation d’un village ou au déplacement d’une famille et non à des mouvements de population. Lorsqu’une tradition indigène fait venir de telle ou telle région lointaine les habitants d’un pays donné, il convient en général d’entendre simplement par là que les ancêtres de la famille qui, aujourd’hui, exerce la suprématie politique dans ce pays étaient d’origine étrangère ; mais il est fort probable, dans la plupart des cas, que ces étrangers, peu nombreux, ont été absorbés ethniquement et linguistiquement par un fond de population déjà formé depuis longtemps lors de leur arrivée, fond de population qui devait être alors sensiblement identique à ce qu’il est de nos jours. Il ne faut pas oublier que, dans l’Afrique Noire, l’idée de nationalité ne s’est guère encore développée en dehors du domaine proprement familial et que, lorsqu’un indigène nous dit que ses ancêtres habitaient autrefois tel ou tel district éloigné, il n’entend parler que de ses arrière-parents à lui et non de l’ensemble des ancêtres de la population résidant dans la province où il se trouve. D’autres fois, quand on a affaire à des sociétés plus évoluées au point de vue politique, les origines auxquelles il est fait allusion sont celles de la famille régnante, et non celles du peuple sur lequel elle étend sa domination. Faire venir les Bambara du Toron, sous prétexte que les frères Kouloubali, fondateurs du royaume de Ségou, sont réputés originaires de cette province, serait quelque chose comme faire venir les Français de l’île de Corse, sous prétexte que c’était la patrie de Napoléon. En réalité, les Kouloubali, en arrivant à Ségou, y trouvèrent une population bambara constituée depuis fort longtemps sans doute, absolument comme, en se faisant proclamer empereur des Français, Bonaparte n’apportait aucune modification à la composition de la nation française. […]
Le peu que nous savons de l’histoire ancienne du Soudan permet de supposer que, dès le début de l’ère chrétienne, le peuple mandingue était déjà formé et s’étendait, d’une manière générale, depuis les abords du Sahara Occidental au nord jusqu’à ceux de la zone forestière au sud, c’est-à- dire sur un domaine à peu près analogue à celui qu’il occupe à présent. Sans doute aussi sa langue était-elle déjà constituée et dominait-elle dans cette vaste région. En tout cas, nous avons la certitude que, dès le XIe siècle, les Mandingues formaient une population importante et étaient même répandus, du côté de l’actuelle Mauritanie et du Hodh, dans des régions d’où ils ont disparu depuis, soit qu’ils en aient été chassés par les Berbères lors de leur avancée vers le sud, soit qu’ils aient dû évacuer des districts gagnés peu à peu par le desséchement progressif du Sahara Méridional. Les auteurs arabes de l’époque les mentionnent sous le nom de Gangara (singulier Gangari) ou Wangara, qui leur est encore appliqué de nos jours sous la première forme par les Maures et les Sarakollé, sous la seconde par les Songoï de Tombouctou, les Peuls du Massina, les Haoussa, etc., et qui n’est qu’une légère déformation du nom mandingue de la province aurifère de la basse Falémé et du Bambouk : le Gangaran, Gwangaran ou Gbangaran.
C’est en effet par l’or, que fournit leur pays depuis la plus haute antiquité, que les Mandingues ont été surtout connus des peuples voisins et de l’Afrique du Nord. Au temps où l’empire sarakollé du Gàna exerçait la suprématie sur le Soudan Occidental, c’est-à-dire depuis une date que nous ignorons jusque vers la fin du XIe siècle, c’étaient les mines du Gangaran dont le produit alimentait les caravanes venues de Berbérie. Lorsque l’empire mandingue eut substitué son hégémonie à celle du Gâna et des États sarakollé issus de ce dernier, soit à partir du XIIIe siècle, ce furent les mines situées dans le Manding propre, celles du Bouré, Bouté, Bité ou Bito, qui alimentèrent le marché de l’or, et c’est aussi à dater de cette époque que nous voyons, chez les écrivains arabes, le nom de Gangara ou Wangara supplanté, presque définitivement, par celui de Màli, Mâlli ou Malli. Ce dernier mot n’est lui-même que la déformation peule du nom indigène de la province du Manding, que l’on entend prononcer, selon les dialectes ou les individus : Manding, Maning, Mandi, Mani, Mandeng, Maneng, Mandé, Mané.
Bien que le Gangaran ou Wangara et le Manding ou Malli ne constituent chacun qu’une petite parcelle du territoire habité par la population qui nous occupe, ils servirent et servent encore l’un et l’autre, chez les étrangers, à désigner ce territoire tout entier et l’ensemble de ses occupants. Cependant le premier fut appliqué principalement à la caste commerçante, qui, lors de la prospérité de l’empire du Gâna, apportait déjà sur les marchés de l’Aouker la poudre d’or du Gangaran, et le second à la caste guerrière, qui se recrutait surtout dans le Manding propre et qui contribua à assurer au loin la domination des chefs de ce district. C’est ce qu’a pris soin d’expliquer, au XVIe siècle, l’historien soudanais Mahmoud Kôti dans son Tarikh el-fettâch, disant : « Si vous demandez quelle différence il y a entre Mallinké et Ouangara, sachez que les Ouangara et les Mallinké sont de même origine, mais que Mallinké s’emploie pour désigner les guerriers, tandis que Ouangara sert à désigner les négociants qui font le colportage de pays en paysiii. »
Ce mot Mallinké ou Malinké, employé par Mahmoud Kôti, est, comme Malli ou Mali, un terme peul et signifie « individu du Malli ». Son équivalent mandingue est Mandinka, Mandinga, Maninka, Maninga, Mandenka, Mandenga, Manenka ou Manenga, qui, dans les dialectes du nord, de l’ouest et du sud, devient, à l’état isolé, Mandinko, Mandingo, etc. C’est cette dernière forme, usitée sur la Gambie et au Sierra-Leone, qu’ont adoptée les Anglais. Quant aux Français, ils ont pris l’habitude de dire et d’écrire : le « Manding », quand il s’agit de la province de ce nom, située à cheval sur le haut Niger entre Bamako et Siguiri ; le pays « mandingue », les « Mandingues », le « mandingue », quand c’est l’ensemble du territoire ou de la population, ou la langue, qui est en question, et, usant de la forme peule, les « Malinké », le « malinké », lorsqu’on veut désigner spécialement la fraction sud-occidentale de la population mandingue ou le parler de cette fraction. Je me suis conformé à cette coutume, quoique la différence d’acception qu’elle suppose entre les termes Mandinga et Malinké soit en fait inexistante. […]
Nous savons, par les historiens et géographes arabes du Moyen Age, qu’il existait déjà au XIe siècle un royaume du Mali, c’est-à-dire un État malinké. Sa capitale se trouvait vraisemblablement alors en un lieu dénommé Diériba ou Diéliba ou encore Dioliba, comme le Niger lui-même, sur la rive droite de ce fleuve et à l’endroit où il reçoit le Sankarani. La dynastie qui régnait sur cet État — et qui n’a pas cessé d’y régner jusqu’à nos jours, quoique avec des phases très diverses de grandeur et de décadence — appartenait et appartient encore à la famille des Keïta. Nous ignorons à quelle époque s’était constitué ce royaume et quelles en étaient les limites au début : sans doute ne dépassaient-elles pas, si elles les atteignaient, les limites du Manding propre. Tout ce qu’il est permis de conjecturer, c’est qu’à l’époque où son existence a été mentionnée pour la première fois, c’est-à-dire au XIe siècle, il possédait déjà une certaine renommée, mais qu’il devait être plus ou moins vassal de l’empire sarakollé du Gâna ou des Kayamagha, dont la capitale était sise à Koumbi, dans la province appelée Wagadou par les Sarakollé, Baghana par les Mandingues et Aouker par les Berbères.
Vers 1076, le Gâna tomba sous le joug éphémère des Almoravides, et quelques-unes de ses provinces mirent à profit le désarroi qui s’ensuivit pour se rendre indépendantes. C’est ainsi que se constituèrent plusieurs royaumes, commandés par des princes sarakollé, mais dont les habitants étaient en grande partie des Mandingues de la fraction bambara. Le plus puissant et le plus fameux fut celui du Kaniaga, avec Diâra (près Nioro) comme capitale. Un autre, ayant son centre à Sosso, à mi-chemin à peu près entre Bamako et Nara, ne tarda pas à acquérir une certaine prospérité. Vers le début du XIIIe siècle, Soumangourou Kanté, roi de Sosso, s’empara du Manding. Mais il fut bientôt défait par le célèbre Soundiata Keïta, roi de cette dernière province, qui, non seulement, redonna l’indépendance à son pays, mais encore étendit son autorité sur toute la fraction malinké et sur presque toute la région habitée par les Bambara.
Ce fut le début de l’empire mandingue, dont l’apogée dura de 1250 environ jusque vers la fin du XVe siècle et qui, sous le régime de l’illustre Gongo-Moussa Keïta (1307-1332), faisait la loi depuis la forêt dense au sud jusqu’au cœur du Sahara au nord et depuis les frontières de l’actuelle Nigeria anglaise à l’est jusqu’aux rives de l’Atlantique à l’ouest. De sa capitale, transférée vers la fin du règne de Soundiata à Niani, sur la rive gauche du Sankarani et non loin du parallèle de Siguiri (Guinée Française actuelle), le mansa ou empereur malinké se faisait obéir du roi songoï de Gao, de la ville de Tombouctou, des chefs touareg du désert, du roi sarakollé de Diâra et de centaines de populations diverses, disséminées sur l’immense territoire d’un État comme il s’en est peu trouvé dans l’histoire du monde. Le voyageur Ibn Batouta, qui traversa cet empire du nord au sud en 1352-1353, a rendu témoignage de cette situation presque incroyable.
Cependant, l’autorité du mansa malinké commença à être fortement battue en brèche, à partir de 1468, par les rois songoï de Gao, qui, au début du XVIe siècle, lui avaient enlevé toutes ses dépendances du nord. La prise de Gao en 1591 par une expédition militaire venue du Maroc, bien qu’ayant détruit la puissance du Songoï, ne fournit pas au Mali l’occasion de se relever. Mais l’état d’anarchie qui suivit la conquête marocaine permit à des princes bambara de la famille des Kouloubali de fonder deux États indépendants, l’un à Ségou, l’autre dans le Kaarta, qui firent tomber sous leur domination toute la région septentrionale enlevée précédemment au Mali par le Songoï : Tombouctou, le Massina, le Kaniaga, etc.
Ainsi le Soudan Occidental retomba presque tout entier, entre 1660 et 1670. sous l’autorité de princes de race mandingue : les Kouloubali, puis les Diara, à Ségou ; les Kou- loubali-Massassi au Kaarta, et toujours les Keïta au Manding proprement dit. Ce nouvel état de choses dura environ deux siècles, jusqu’à ce que le conquérant toucouleur El-Hadj Omar s’emparât successivement du Manding et de ses dépendances de 1848 à 1853, du Kaarta en 1854 et de Ségou en 1861.
Quelque temps après, vers 1880, un Malinké du Wassoulou, nommé Samori Touré, essayait de reconstituer à son profit l’ancien royaume mandingue. Mais sa tentative se heurta à l’occupation française, et, après s’être transporté de district en district jusque dans la vallée de la Volta Noire et être revenu ensuite près de la frontière nord-est du Liberia, il fut fait prisonnier en 1898 sans avoir pu accomplir son dessein.
Quoique peu guerriers de tempérament, les Dioula, par diplomatie plus que par l’emploi de la force armée, ont joué, eux aussi, un rôle assez important dans la politique soudanaise. À l’intérieur de la boucle de la Volta Noire et dans le nord des colonies actuelles de la Côte d’Ivoire et de la Côte d’Or, ils avaient fondé, dès la fin du XIe siècle, des établissements prospères. Aux XIVe et XVe siècles, certains de ceux-ci se transformèrent en petites principautés ou en véritables États dont quelques-uns, notamment celui de Kong, acquirent une puissance fort appréciable et un remarquable degré de développement commercial et intellectuel.
Cette sorte de revue rapide de l’histoire mandingue m’a paru nécessaire pour faire comprendre l’une des causes principales de l’expansion, en Afrique Occidentale, de la langue à laquelle est consacré le présent ouvrage, expansion que le nombre global des Malinké, Bambara et Dioula, évaluable à deux millions d’individus environ à l’époque actuelle, ne suffirait pas à expliquer.
Il est incontestable que l’unité politique aide puissamment à la diffusion du parler de la population au bénéfice et sous l’hégémonie de laquelle a été réalisée cette unité. Or nous avons vu qu’à deux reprises, pendant plus de deux siècles la première fois et durant près de deux siècles la seconde fois, la majeure partie de l’Afrique Occidentale a constitué soit un État mandingue unique, soit un groupement d’États mandingues. Il n’est pas possible que cette circonstance n’ait point eu une répercussion notable sur l’extension de la langue mandingue en dehors de son domaine propre. Sans doute, la civilisation propagée par la domination de ces États n’a eu que peu d’éclat au point de vue matériel et au point de vue intellectuel ; mais, en ce qui concerne les institutions sociales et les relations économiques, elle a revêtu une importance que l’on ne saurait négliger. Partout où s’est fait sentir assez longtemps l’autorité des empereurs malinké ou des rois bambara, partout aussi où s’est établie l’activité commerciale et religieuse des Dioula, la langue mandingue s’est implantée et, sans avoir fait disparaître les idiomes locaux, elle s’est substituée à eux dans le domaine politique et dans celui des affaires.
Souvent même, elle s’est imposée à des populations entières, au détriment des parlers autochtones qui, tombés peu à peu en désuétude, ont complètement disparu. C’est ainsi que les Khassonké de la région de Rayes et les Foulanké du Wassoulou, qui se réclament, à bon droit, semble-t-il, d’origines peules, ne parlent plus que des dialectes malinké. C’est ainsi encore que les pêcheurs Somono, qui paraissent appartenir au même groupe ethnique que leurs voisins d’aval, les Sorko ou Boso, ignorent, depuis longtemps sans doute, la langue de ces derniers et ne parlent plus que le bambara. De même les Kâgoro, qu’on dit venir, les uns du Fouta-Diallon, les autres du Fouta-Toro, et descendre de Peuls ou de Rimaïbé, c’est-à-dire de serfs des Peuls. Ne voyons-nous pas également l’immense majorité des Sarakollé ou Marka établis en pays bambara, comme ceux de la province de Banamba, par exemple, se servir exclusivement aujourd’hui de la langue mandingue et avoir totalement oublié leur parler national ? Quant aux nombreux Marka éparpillés dans le Dafina et dans d’autres districts de la Haute-Volta, ils ne connaissent plus d’autre idiome qu’un dialecte dioula.
Si l’on ajoute à cela que le noyau de nos troupes noires, avant la guerre de 1914-1918, était composé en grande majorité de Malinké et de Bambara, que la langue mandingue était devenue en quelque sorte la langue officielle de nos formations militaires indigènes en Afrique Occidentale, celle dans laquelle les ordres étaient transmis par les sous-officiers indigènes, que cette situation acquise a persisté lorsqu’on eut fait appel à des recrues provenant de tous pays, et si l’on réfléchit à ce qu’est dans un pays neuf l’agent de diffusion d’une langue constitué par la force armée, on se rendra compte qu’un nouveau facteur d’expansion résulte, bien qu’indirectement, de l’intervention européenne dans l’Ouest-Africain.
En sorte que, pour des raisons d’ordre historique, politique, économique, administratif et militaire, la langue mandingue est arrivée à occuper, parmi les multiples idiomes de l’Afrique Occidentale, une situation notoirement prépondérante, d’autant plus solide qu’elle a commencé à s’établir dès le Moyen Age et qu’elle ne cesse de se développer et de s’affermir de nos jours. Il est permis de prévoir qu’un moment viendra où le mandingue jouera, dans cette portion du continent africain, un rôle quelque peu analogue à celui qu’est parvenu à jouer dans notre pays le parler de l’Île de France.
J’ai parlé « des dialectes » malinké, bambara et dioula, et non « du dialecte » malinké, du dialecte bambara, du dialecte dioula. C’est qu’en effet les variations dialectales sont extrêmement nombreuses à l’intérieur de chacune des trois fractions du peuple mandingue. Mais toutes peuvent se ramener à trois catégories, dont chacune est assez nettement caractérisée dans son ensemble et qui correspondent à peu près, au moins en général, aux trois groupes de population.
Les dialectes bambara n’offrent, les uns par rapport aux autres, que d’assez légères différences, insuffisamment prononcées pour qu’un Bambara d’une région quelconque éprouve de la difficulté à se faire comprendre d’un Bambara d’une autre région.
Les dialectes dioula présentent entre eux plus de diversité, au triple point de vue de la phonétique, de la morphologie et du vocabulaire. Cette circonstance tient, semble-t-il, à la dispersion des centres habités par les Dioula, à l’éloignement qui les sépare les uns des autres et aussi au grand nombre d’étrangers de races diverses qui ont adopté le parler des Dioula.
Mais c’est surtout parmi les Malinké que les divergences dialectales sont accentuées. Quoique les différents dialectes malinké possèdent tous des caractères communs qui permettent à la fois de les apparenter ensemble et de les distinguer des dialectes bambara et dioula, il m’a paru nécessaire, pour constituer en ce qui les concerne des groupes à peu près comparables aux deux groupes que forment respectivement les dialectes bambara et les dialectes dioula, de les diviser en dialectes malinké de l’est, du nord, de l’ouest et du sud. Les dialectes de l’est ont comme centre le Manding propre et sont parlés dans les vallées des diverses brandies du liant Sénégal, à partir de Bafoulabé et en amont, et du haut Niger en amont de Bamako, à l’exclusion de la région des sources méridionales de ces deux fleuves. Les dialectes malinké du nord sont à peu près limités au Khasso (région de Kayes et Médine) et aux districts voisins du Diombokho et du Bambouk. Ceux de l’ouest s’étendent sur les vallées de la Gambie, de la Casamance, du Rio Grande et des autres fleuves côtiers dits « Rivières du Sud ». Enfin les dialectes malinké du sud sont répandus dans une zone étroite et longue, qui part de la région des sources du Bafing (liante branche du Sénégal) pour aboutir au Bandama dans la Côte d’Ivoire, en suivant à peu près la ligne de partage des eaux entre les branches supérieures du Niger et les fleuves du Sierra-Leone, du Liberia et de la Côte d’Ivoire Occidentale.
En dehors de tous ces dialectes plus ou moins localisés, il s’est constitué une sorte de « mandingue commun », auquel les indigènes ont donné le nom de Kanybe (langue blanche, langue claire, langue facile) et qui est compris et parlé par la grande majorité de la population, en plus du dialecte spécial à chaque région. C’est sous la forme de ce parler commun que se fait l’expansion de la langue mandingue. C’est lui principalement qu’adoptent les étrangers et qui tend de plus en plus à devenir la langue internationale, si l’on peut dire ainsi, de l’Afrique Occidentale. Il a ceci de particulier qu’il répudie toutes les formes et les locutions proprement dialectales et n’use que des expressions ou façons de parler communes aux divers dialectes ou tout au moins usitées dans le plus grand nombre des dialectes. Un jour viendra, vraisemblablement, où ce Kangbe sera le parler, sinon unique, du moins habituel de toutes les fractions de langue mandingue ; ce fait se produira d’autant plus rapidement que les facilités des communications et des échanges se multiplient avec la construction de routes et de voies ferrées. […]
Notes de bas de page
1L’expression « réduire à l’écriture » est la traduction de l’anglais reduce to writing, utilisé au xixe siècle pour désigner le processus de transcription et fixation à l’aide de l’alphabet latin des langues sans tradition écrite endogène. Voir par exemple l’un des premiers ouvrages se présentant comme un manuel de transcription : Samuel Lee et J. F. Schön, Rules for Reducing Unwritten languages to alphabetical writing* (1848). En anglais comme en français, le verbe to reduce / réduire a une connotation coercitive (réduire en servitude).
2Sur Delafosse, voir Amselle et Sibeud (1998).
3Le comparatisme ne peut s’appliquer qu’aux seules langues « organiques » selon la terminologie de Schlegel, c’est-à-dire les langues à flexion. Il ne peut s’appliquer aux autres langues, inorganiques, soit toutes les langues du monde autres qu’indo-européennes ou sémitiques, par manque de structures grammaticales pouvant servir de base à la comparaison. L’absence de corpus écrit pouvait également sembler un obstacle insurmontable.
4Voir les ouvrages de ces linguistes : W. Bleek, De nominum generibus : linguarum africae australis, coplicae, semiticarum aliarumque sexualium* (1851), C. R. Lepsius, Nubische Grammatik mit einer Einleitung über die Völker und Sprachen Afrika’s* (1880) et C. Meinhoff, An Introduction to the Study of African Languages* (1915). Pour une synthèse sur ces questions, voir Irvine (1995).
5Voir notamment Amselle et Sibeud (1998).
6Delafosse utilise de façon indistincte mandé et mandingue, tout comme Binger avant lui. Ses regroupements de parlers sous l’appellation mandé/mandingue ne recoupent pas ceux sur lesquels s’accordent aujourd’hui les linguistes.
7Les régions citées correspondent à des territoires du centre-ouest de la Côte d’Ivoire actuelle où Maurice Delafosse fut administrateur. Concernant la démarche dite « synecdotique », elle est une des cinq formes de description linguistique telles que je les ai définies, qui visent à réduire la variation dialectale par une sélection des dialectes, ce qui revient à opérer une standardisation implicite. Ces cinq stratégies sont : la tendance monographique (décrire une variété circonscrite et localisée), la tentation synecdotique (décrire la partie pour le tout, c’est-à-dire décrire une variété comme valant pour toutes), la tentation standardisante (visant à gommer la variation), la sélection d’une variante de prestige ou la tentation du « bon usage » (variante de la précédente), la réduction de la variation à quelques mécanismes applicables. Pour le détail de l’analyse, voir Van den Avenne (2015a).
8Le malinké est, là aussi, décrit de façon monographique, en précisant qu’il s’agit du « sous-dialecte méridional tel qu’il est « parlé dans le Dinguiray » (Essai de manuel pratique de la langue mandé ou mandingue*, 223).
9« Les Malinké, plus proches de la grande forêt, habitant une région elle-même assez boisée et se prêtant souvent mal à la culture, sont demeurés très longtemps des chercheurs d’or et surtout des chasseurs, habitués à des déplacements fréquents et facilement entraînés à se convertir en guerriers et en conquérants » ; « Les Bambara [...] ont dû de très bonne heure abandonner la chasse et le semi-nomadisme qu’elle entraîne pour les occupations agricoles et la vie franchement sédentaires » (Ibid.).
Notes de fin
iJ’ai adopté le mot mandé, qui tend de plus en plus à se généraliser et à remplacer le mot mandingue; ce dernier d’ailleurs a la même origine et peut être employé également. Mais il est inexact de donner, comme on le fait souvent, à la langue mandé le nom de bambara : ce mot, corruption de ban-mana ou bamana, ne s’applique qu’à un seul dialecte.
iiLe lecteur est prié de consulter l’errata qui se trouve à la fin du volume page 302.
iiiTarikh el-fettâch, trad. fr. par Hondas et Delafosse, Paris, 1913, p 65.
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