Chapitre 2
Conquérir par les mots
p. 47-69
Texte intégral
1L’un des modes de communication adopté dans le contexte colonial en Afrique de l’Ouest est la « palabre ». Ce mot, emprunté à l’espagnol, a d’abord été utilisé dans le contexte du commerce entre Africains et Européens. Il désigne dans un premier temps la transaction opérée par échange de marchandises et les discussions qui accompagnent cette transaction. Il va ensuite qualifier, en prenant des connotations négatives, le type de discours (« long et incompréhensible pour l’Européen1 ») qui caractériserait la prise de parole en Afrique. Par ailleurs, la palabre, notamment dans l’expression « arbre à palabre » indiquant le lieu où elle se déroule (le bentang du récit de Mungo Park), désigne une modalité du débat public et de la prise de décision, en assemblée d’hommes et notables, notamment pour régler les affaires de justice.
2Le terme « palabre » semble sans équivalent strict dans les langues locales africaines. Cependant, les auteurs européens de dictionnaires de langues africaines ont cherché à traduire ce terme du vocabulaire colonial. Le dictionnaire français-mandingue du capitaine Péroz lui donne comme traduction « korofo » (Péroz, Dictionnaire français-mandingue [1891*], 69). Un terme très proche, korfo, apparaît également comme entrée dans le dictionnaire français-malinké du père Abiven (Dictionnaire français-malinké et malinké-français* [1906]). Ce même mot cependant, dans la partie malinké-français de ce même dictionnaire, est traduit par « conseil » et « tenir conseil ». Dans le Vocabulaire comparatif* de Maurice Delafosse (1904), le terme « palabre » apparaît plusieurs fois en entrée de lexique dans une série « noms divers » (plutôt avec le sens, semble-t-il, d’« affaire » ou « ce dont on parle et qui nous occupe »), mais les traductions ne sont pas renseignées dans toutes les langues, et dans la série des langues agni, on peut se rendre compte que les traductions sont exactement les mêmes que pour le mot parole. Le terme bambara korofo (littéralement « ce qui se dit en dessous ») par lequel Péroz traduit « palabre » serait d’ailleurs plus justement rendu par « discussion ». Il semblerait donc que les auteurs européens de lexique de langues africaines aient cherché à traduire un terme du vocabulaire colonial dont ils faisaient usage, sans toujours lui trouver d’équivalent.
3Dans les relations nouées lors des voyages au xixe siècle, le mot désigne l’une des modalités de l’interaction entre l’Européen et les chefs de villages ou d’États qu’il rencontre. Parfait-Louis Monteil, dont nous parlerons plus longuement dans ce chapitre, résume ainsi son emploi du temps journalier à l’étape :
« Au camp, je fais mon journal, je prends des renseignements sur les routes et le pays, je tiens palabres avec les chefs, enfin, je fais journellement des observations astronomiques que je calcule aussitôt. »
(P.-L. Monteil, De Saint-Louis à Tripoli en passant par le lac Tchad, voyage au travers du Soudan et du Sahara accompli pendant les années 1890-91-92* [1895], 27.)
4La palabre va peu à peu s’institutionnaliser et devenir, dès les premiers temps de la mise en place de l’administration coloniale française, le mot officieux pour désigner le protocole qui régule les relations entre l’administrateur et les assemblées locales de dignitaires. La palabre, comme modalité politique d’administration coloniale, devient, une fois la colonisation spatiale achevée, indissociable de la tournée de l’administrateur (Simonis 2005).
Sous « l’arbre à palabres »
5Quand Binger raconte les longs échanges de civilité et de négociation avec les chefs des États qu’il traverse, dont l’objet est toujours d’obtenir un droit de passage vers une étape suivante, il n’utilise pas le mot palabre. Sans doute à cause des connotations négatives qu’il peut avoir et parce qu’il laisse entendre une forme de distance ironique ou méprisante pour ces discours apparaissant comme ridiculement protocolaires ou chronophages pour l’Européen de passage qui ne les comprend pas2. Si Binger n’utilise pas, dans ces cas, le mot palabre, c’est aussi qu’il ne se retrouve quasiment jamais dans une situation où le sens des propos échangés lui échappe complètement. Qu’il se serve de ses propres compétences linguistiques ou des interprètes, il donne l’impression, c’est en tout cas la façon dont il en fait récit, de maîtriser les échanges. La « palabre », en effet, comporte une part d’obscurité importante pour l’Européen, qui ne comprend bien souvent rien des paroles échangées, par méconnaissance des langues mais aussi par manque d’interprète compétent. Cependant la maîtrise linguistique, alliée à une certaine lenteur dans le déplacement, n’est pas forcément la norme à la fin du xixe siècle. L’expédition peut aussi parfois être… expéditive. Suivons par exemple, les traces d’un explorateur moins illustre, Joseph Eysséric, qui en 1897, durant environ trois mois (du 1er janvier au 5 avril), mena une mission d’exploration géographique dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, à la frontière du Liberia, en remontant le fleuve Bandama. Ce fut sa première et unique expérience africaine. Une partie de la région n’avait jamais été explorée ; elle est en zone forestière, et donc plus difficilement pénétrable. Le territoire gouro, que veut explorer Eysséric, est extrêmement mal connu et des rumeurs courent sur l’anthropophagie de ses habitants3. Et ce sera pour cet explorateur une source de contentement et d’excitation que de rencontrer des populations qui n’ont jamais vu un Européen et qui, passé le premier effarement, viennent le « contempler exactement comme nous allons voir les exhibitions de sauvages au jardin d’Acclimatation » (J. Eysséric, « Exploration et captivité chez les Gouros »* [1900], 92). À la suite de sa mission, Eysséric publie un rapport et plusieurs longs articles dans la Revue coloniale (1899), dans le Bulletin de la Société languedocienne de géographie (1898), dans les Annales de géographie (1898), et en 1900 dans Le Tour du monde (sous le titre à sensation « Exploration et captivité chez les Gouros »*). Eysséric organise son expédition à Grand-Bassam, embauche comme second un « M. Coroyé », « Français du Sénégal », employé à la Trésorerie, ainsi que son « boy-interprète » Agloo, et un autre domestique nommé Koffy, « qui baragouine aussi quelques mots de français » (ibid., 74). Son intention première était de se faire également accompagner d’un petit escadron de tirailleurs, ce qui lui fut impossible du fait du manque de troupes militaires dans la colonie. Il s’en contente « car [il] compt[e] bien faire un voyage absolument pacifique, malgré les renseignements peu favorables qu’on [lui] donn[e] sur les dispositions des indigènes » (« Exploration du Bandama Côte (Côte d’Ivoire) »* [1898], 273). Au poste de Toumodi, où il est accueilli par l’administrateur du Baoulé, Anatole Nebout, et son adjoint, Maurice Delafosse, il embauche 30 porteurs, deux chefs de caravane, ainsi qu’un interprète nommé Kouakou, et c’est là que commence réellement l’expédition. Il veut se diriger vers l’ouest jusqu’à un village nommé Zangué, où était passée la mission Marchand. À Kumou Krou « commencent les premiers pourparlers avec les Gouros » ; « il est encore très douteux qu’ils nous laissent passer », précise Eysséric (ibid., 84). Les pourparlers se déroulent entre lui, le chef du village de Kumou Krou ainsi que le chef gouro Kouassi, qui s’est déplacé. « Quels interminables palabres pour obtenir le passage ! » (ibid.) ; l’usage du mot marque ici l’exaspération de l’explorateur face à la longueur des négociations.
6Les palabres vont ponctuer l’expédition, et furent sans doute particulièrement difficiles à mener du fait de la multiplication des intermédiaires linguistiques. En pays gouro, « de rares polyglottes parlent un peu le baoulé » ; aussi, pour converser avec les chefs gouro, Eysséric est contraint de passer par deux interprètes, le premier traduisant du gouro au baoulé et le second du baoulé au français (ibid., 86 et 94). Les porteurs dioulas, quant à eux, peuvent converser avec des « femmes bambaras esclaves » rencontrées en pays gouro (ibid., 94). L’interaction, quand elle est de simple civilité, se passe de mots :
« On échange des poignées de main, puis on apporte un fétiche – sorte de tabouret en bois – pour se promettre amitié ; encore une poignée de main, et nous sommes sûrs qu’on ne nous coupera pas la tête. »
(Ibid., 85.)
7À chaque nouveau village, Eysséric « palabre » avec le chef, pour qu’on lui indique la route, qu’il ne parvient pas à trouver seul dans la forêt qui paraît impénétrable, pour obtenir des guides, dont certains ne parlent « qu’un idiome inconnu à nous tous » (ibid., 95), etc. À Favéra, sur le Bandama rouge, la caravane est cernée par des hommes armés. En l’absence de tout interprète de langue gouro, il est d’abord impossible de se faire comprendre, puis arrive un Bambara, servant de traducteur gouro-bambara. Se met alors en place une chaîne de traduction :
« Le chef des porteurs, Daoua, parlant le bambara et le baoulé, traduira les phrases à notre cuisinier Kouakou, qui nous les répétera en français-nègre. »
(Ibid., 97.)
8La situation finit par s’enliser : la caravane est retenue dans une sorte de captivité pendant trois semaines, puis contrainte de faire demi-tour :
« Après trois semaines d’attente et de palabres, le chef se décida enfin à nous donner une petite escorte pour revenir en arrière. »
(« Exploration du Bandama Côte (Côte d’Ivoire) »* [1898], 274.)
9L’expédition, menée par un chef sans envergure, fanfaron mais assez couard, certes bon topographe mais dénué de toute compétence et finesse dans les relations sociales dans les situations de contact entre deux cultures, est un échec.
10Eysséric s’enfonce en pays gouro, visiblement armé de nombreux stéréotypes. On retrouve dans ses écrits des découpages ethniques et des considérations culturalistes qui définissent chaque peuple, identiques à ceux qui caractérisent, dans les années 1890, les travaux d’ethnographie coloniale. Les gens de la savane sont des commerçants et de bons paysans, et le colporteur dioula est considéré comme « agent économique du progrès » (Dozon et Chauveau 1988, 736). À l’inverse, les peuples de la forêt, primitifs et indolents, vivent dans la sauvagerie, ceux de l’Ouest ivoirien encore davantage que ceux de l’Est parce que « réputés pratiquer l’anthropophagie (à des fins strictement alimentaires, ce qui paraît les rejeter au-delà de l’humaine condition) » (ibid., 735)4. Ces préjugés influent notamment sur la façon qu’a Eysséric d’appréhender les pratiques magico-religieuses, résumées sous le terme « fétiche », autre mot récurrent dans ses différents écrits (voir l’occurrence citée ci-dessus). Le mot apparaît également dans l’expression faire fétiche. Présentée ainsi comme une tournure vernaculaire (qu’il aurait entendue dans la bouche d’un de ses interprètes ou de son cuisinier, qui parle « français-nègre »), elle sert à Eysséric à désigner toute pratique culturelle à dimension sacrée et ou magique qu’il ne comprend pas.
11Exploitant la méfiance et la crainte que suscitent les instruments qu’il transporte et utilise, et notamment son précieux « théodolite » (un instrument de topographie) qu’il mentionne constamment, Eysséric se plaît à abuser certains individus, dans des moments d’exaspération et alors qu’il est en position de faiblesse, pour tourner son interlocuteur en ridicule. Le récit qu’il en fait a posteriori, pour le plaisir du lecteur occidental qui se fait complice et spectateur amusé, vise à le dépeindre en situation de maîtrise. Il raconte ainsi comment, à la demande du chef qui le retient captif, il accepte de fabriquer une amulette :
« Nous entrons en palabre et je lui explique clairement que je puis bien lui faire le gri-gri tant désiré, mais que pour cela il faut d’abord que je parle à mon fétiche. Il faut que je parle au soleil, à l’aide de ma brillante machine ; c’est convenu, et vite le théodolite en action. »
(« Exploration et captivité chez les Gouros »*, 102.)
12Après avoir obtenu de pouvoir faire ses observations, il fabrique un « talisman exceptionnel », qu’il décrit ainsi :
« Sur une belle page d’album, je trace quelques dessins tandis que mon compagnon inscrit des caractères arabes [Coroyé, son second, sait lire et écrire l’arabe], puis nous écrivons sur ce qui reste de papier blanc une collection d’aménités commençant par “vieux gredin” et suivant un crescendo impossible à redire. Alors nous plions le gri-gri en un petit carré lié par un fil de coton, et, gravement, nous allons le passer au cou du chef, qui l’accepte avec une déférence du plus haut comique. »
(Ibid.)
13Eysséric fabrique un talisman selon le mode de fabrication des talismans maraboutiques en Afrique de l’Ouest : des versets en arabe sur un morceau de papier plié et placé dans une pochette ou attaché par un cordon. Il use d’ailleurs à cet effet des compétences de son second et abuse le vieux chef illettré. Le reste ressemble à une blague potache : faire prendre une liste d’insultes pour un talisman magique. Cette exploitation de la crédulité superstitieuse des individus rencontrés en chemin se retrouve dans nombre d’autres récits de voyage. Les explorateurs européens feignent les usages magico-religieux de l’écrit, sur le modèle de certaines pratiques talismaniques de l’islam ouest-africain. Encore un cliché de la littérature de voyage que l’on retrouve aussi chez Binger :
« Il ne se passait pas un jour que je reçusse la visite d’un voisin venant me demander un écrit destiné à donner l’intelligence à ses enfants. J’avais beau leur représenter que l’efficacité d’un tel remède était difficile à prouver, ils insistaient tellement, que je me vis forcé, à mon grand regret, de me prêter à plusieurs reprises à cette fantaisie. Je m’en acquittai le plus loyalement possible en écrivant à l’encre sur les tablettes en bois qui leur servent d’ardoises : “Que Dieu leur donne la lumière.” La tablette était ensuite bien lavée, et l’encre, mêlée à l’eau qui avait servi au nettoyage de la planchette, était donnée à boire aux petits. »
(Binger, Du Niger au golfe de Guinée…*, t. 1, 321, n. 1.)
14« Le plus loyalement possible », telle est l’attitude qu’essaie d’adopter Binger dans cette interaction. Dans le récit d’Eysséric au contraire, c’est une autre façon d’envisager le contact colonial qui se donne à lire, alliant ruse et mépris.
« Par ces causeries familières, on gagne le cœur de la population »
15François-Joseph Clozel, lui, incarne la pratique diplomatique de la palabre et du contact. Diplômé de l’École des langues orientales en langue arabe, administrateur colonial et gouverneur de la Côte d’Ivoire, il devient ensuite gouverneur du Soudan français, puis gouverneur général de l’AOF5. Dans une circulaire relative aux tournées des administrateurs, qu’il rédige à Bamako en 1911 alors qu’il est lieutenant-gouverneur, il écrit qu’« [il] ne p[eut] que [leur] rappeler les excellents résultats partout obtenus dans la Colonie par la méthode des palabres patients et répétés où assistent les indigènes en aussi grand nombre que possible », constatant « combien de préventions, de craintes irraisonnées, cèdent à la parole bienveillante du commandant de cercle qui s’attache à rendre compréhensibles aux mentalités les plus primitives les avantages et la nécessité de notre occupation6 ».
16Il nomme cette méthode l’« apprivoisement », disant d’elle qu’elle est « seule susceptible de donner des résultats positifs et durables : pour être moins rapide, elle n’est pas moins utile que la conquête par les armes ; elle suffit d’ailleurs amplement à notre prestige de peuple civilisateur » (cité dans Simonis 2005, 88). Et c’est en Côte d’Ivoire particulièrement que s’institutionnalise la palabre comme façon d’administrer la colonie. En 1915, sur l’impulsion du gouverneur de la Côte d’Ivoire Gabriel Angoulvant, Gaston Joseph, alors chef du bureau des Affaires politiques et indigènes en Côte d’Ivoire, fait paraître un Manuel des palabres*, dont la fonction est d’exposer dans une langue simple et claire, facilement traduisible par les interprètes et donc compréhensible pour les populations, les décisions ou « conseils habituels » (Manuel des palabres*, préface de G. Angoulvant, 4). Ce manuel consiste en fait en une série de modèles de discours sur les sujets les plus divers (économiques, politiques, mais également moraux) qu’est amené à aborder un administrateur lors de sa tournée en brousse : construction et hygiène dans un village, morale familiale, alcoolisme, impôt, cultures de traite (cacao, caoutchouc, palmier à huile), usage de la monnaie papier, nécessité d’envoyer les enfants à l’école, etc. Même s’il s’agit de discours types, ce manuel permet d’avoir accès à ce que pouvaient être les discours publics tenus devant une assemblée villageoise par un administrateur en tournée. Adresse directe, ton paternaliste, nombreuses anaphores ou répétitions, formules déontiques (sur le mode « il faut », « il ne faut pas »), ces discours à connotation fortement moralisatrice, s’ils expliquent un certain nombre de dispositions introduites et imposées par l’administration coloniale française (l’usage de la monnaie papier, le recensement et le paiement de l’impôt), ont aussi à voir avec le sermon, et visent à inculquer des valeurs perçues comme civilisatrices ou apportant le progrès.
17La palabre, et le contact par la prise de parole à laquelle elle oblige les administrateurs, semble être une caractéristique plus particulière des tout premiers temps de l’administration coloniale. En 1917, Jost Van Vollehoven, alors gouverneur général de l’AOF, déplore qu’elle soit négligée : « Il faut pratiquer aussi la palabre. Cette coutume ancienne est aujourd’hui trop délaissée », écrit-il dans une « Circulaire au sujet de l’administration des cercles », poursuivant :
« Combien on a tort ! Et quels effets puissants on obtient par ces conférences faites le soir devant le village assemblé. Le noir adore le palabre ; il aime parler et entendre parler ; l’auditoire écoute avec attention et déférence ; […] Le résultat direct de ces conversations n’est pas considérable ; le résultat indirect est immense ! Par ces causeries familières, tantôt sérieuses, tantôt enjouées, on gagne la confiance et le cœur de la population. […] Faites que vos commandants de cercle soient aux yeux des indigènes des êtres vivants, ayant une personnalité accusée ! Obligez-les au contact ! »
( Circulaire au sujet de l’administration des cercles », Dakar, 1er novembre 1917, publiée dans Une âme de chef. Le Gouverneur Général J. Van Vollehoven* [1920], 255-258. Cité dans Simonis 2005, 101.)
18Mais il semblerait que cette pratique ne fasse que décroître tout au long de la période coloniale. En 1952, Baptiste Bergerol, secrétaire général pour le gouverneur, chef du territoire du Tchad, déplore la généralisation des tournées rapides en automobile, et que les jeunes fonctionnaires ne sachent « généralement pas parler à l’indigène »7, poursuivant :
« Or vous savez bien que c’est de ces longues palabres après le recensement, à l’occasion d’une nomination de chef ou en toute autre circonstance, que naît peu à peu la confiance de l’indigène ; on ne parle donc jamais trop dans les villages. »
(Centre des archives d’outre-mer [FM 1 Affpol 2255/4], cité dans Simonis 2005, 113.)
19On retrouve de nombreuses palabres dans les écrits de François-Joseph Clozel, et particulièrement dans son livre retraçant son expérience ivoirienne, Dix ans à la Côte d’Ivoire* (1906). En tant qu’administrateur, il eut à assister et à régler différents types de palabres : exactions en tout genre, assemblée pour désigner un nouveau roi, affaire « d’enchantement et d’empoisonnement », etc. Il raconte comment, alors qu’il vient de prendre son poste dans l’Indénié (est de la Côte d’Ivoire), en 1896, il doit assister à une assemblée « où tous les chefs de l’Indénié, réunis en palabre, devaient désigner le nouveau roi du pays » (Dix ans à la Côte d’Ivoire*, 29). En sa qualité de commandant du cercle, Clozel doit participer aux délibérations, soit « trois jours de palabres publics et de conférences particulières », le tout pour arriver à une solution « qui met tout le monde d’accord » et qui est « la plus convenable à nos intérêts [ceux de la France] » (ibid., 32 et 33). Le cortège d’intronisation accueille, au milieu d’autres insignes locaux du pouvoir, un drapeau tricolore :
« La marche est ainsi réglée : d’abord la musique, trompes d’ivoire et tambours de deux ou trois modèles, un porte-drapeau portant un pavillon tricolore, une demi-douzaine de petits garçons agitant des chasse-mouches en queue d’éléphant, le porteur de la chaise royale d’Abengourou, une grande chaise dorée constellée de petits clous de cuivre ; le porteur des armes royales, un fusil à deux coups et un large baudrier doré à clochettes d’argent, dans lesquels sont passés six petits couteaux et un sabre à poignée dorée. »
(Ibid.)
20De la même façon, la prestation de serment réunit rituel traditionnel et acte de soumission colonial : le jeune Amoacon « se lève, prend son sabre à poignée dorée et, flanqué de ses porte-sabre et de ses flabellifères, vient jurer devant chaque chef de bien se se conduire, etc. Devant moi il jure fidélité à la France » (ibid., 34).
21La palabre est donc aussi un usage de la diplomatie coloniale qui fait primer la persuasion, obtenue au cours de l’échange discursif, sur la force des armes. À la fin du xixe siècle, la Côte d’Ivoire est un espace territorial complexe aux frontières devenues objets de convoitise de la part de la puissance britannique. La violence armée n’a pas encore remplacé les logiques de négociation et d’alliance ; cela est sans doute aussi le fait de la personnalité de ses premiers gouverneurs.
22Clozel encore, dans son premier poste dans l’Indénié (zone frontalière avec la Gold Coast britannique) raconte comment il a eu pour tâche de rallier la région de l’Assikasso, pays agni en limite nord de son cercle, région « acquise » (par la mission de délimitation des frontières menée par Binger, entre janvier et septembre 1892) mais non « occupée », avec pour ordre d’y fonder un poste :
« Assikasso ou Annibilekrou, la capitale de ce petit État, était l’emplacement désigné pour ce poste qui devait marquer la prochaine étape de notre pénétration vers l’intérieur. De plus, sa situation à une dizaine de kilomètres de la frontière anglaise devait nous faciliter la surveillance de cette zone où la sécurité laissait encore à désirer. »
(Ibid., 35.)
23Les discussions commencent avec Yafoun, chef de l’Assikasso, qui reçoit avec beaucoup de civilité Clozel et ses hommes : « avec du temps et un peu de tact, nous pourrons, je l’espère, mener à bien les questions que je dois traiter », écrit Clozel, qui poursuit :
« J’ai plusieurs entretiens avec Yafoun ; il comprend sans peine qu’il aurait tort de suivre les conseils des Noirs d’origine anglaise assez nombreux dans l’Assikasso et hostiles à notre influence. »
(Ibid., 36.)
24Yafoun décide de réunir une grande palabre rassemblant tous les notables de l’Assikasso pour prendre la décision, palabre que Clozel qualifie de « parlement au petit pied » (ibid.) :
« Quand le moment fut enfin venu, je trouvai réunis et assis en demi-cercle, à l’ombre du grand ficus qui ombrageait la place du village, une quarantaine de chefs, de porte-cannes et de notables ; deux ou trois cents seigneurs de moindre importance se tenaient derrière eux. »
(Ibid., 38.)
25Clozel pour sa part est accompagné de son « interprète Louis Anno, son boy portant une canne de commandement, une superbe canne de tambour-major, s’il vous plaît, [ses] deux boys, et deux Sénégalais sans armes ». Puis, « après l’échange de salutations exigé par le protocole agni, minutieux et immuable comme tous les protocoles, la discussion commença » (ibid.).
26Elle dure cinq jours et Clozel souligne le rôle clé joué par son interprète :
« Je ne parle pas seulement de l’éloquence qu’il dut déployer pour traduire mes discours en séance publique ; mais la nuit tombée, et protégés par ses ombres propices, en bons conspirateurs, combien de courses avons-nous faites tous les deux seuls, tantôt pour aller voir un chef opposant et le convaincre discrètement, tantôt pour aller réchauffer le zèle de quelqu’un de nos partisans. »
(Ibid.)
27Les notables et Clozel se mettent d’accord sur les modalités de l’occupation française, posant les règles du vivre-ensemble :
« Ils me demandèrent, avec beaucoup de raison, du reste, de leur donner notre loi en même temps qu’ils nous donnaient la leur, afin d’éviter tout froissement dans l’avenir, puisque nous étions appelés à vivre ensemble. »
(Ibid., 39.)
28Et Clozel précise qu’« ils [lui] demandèrent de faire respecter par [ses] hommes leurs femmes et leurs propriétés, et de [s]’engager à respecter [lui]-même les antiques coutumes qui régissaient le pays » et conclut :
« Tout cela était trop juste pour soulever des difficultés ; nous choisîmes ensuite d’un commun accord l’emplacement où devait s’élever le futur poste français. »
(Ibid.)
29Une vision aussi apaisée de la colonisation française ne doit pas nous faire oublier cependant qu’elle ne fut pas la règle ; le récit de Clozel expose aussi sa vision de ce que devrait être la colonisation française en donnant sa propre pratique en exemple. Plus qu’un ouvrage biographique ou qu’un récit de voyage, il faut lire aussi ce livre comme un élément d’une stratégie visant à persuader un public français qui pourrait être hostile à la colonisation. Il est ainsi fortement marqué par l’idéologie des tenants d’une colonisation humaine, qui y voient une entreprise civilisatrice.
30Mais revenons à Louis Anno, cet interprète particulièrement compétent. Clozel nous le présente au tout début de son séjour :
« C’est un personnage, neveu d’un chef important de la lagune d’Assinie, ancien interprète de Treich-Laplène et de Binger. Au demeurant, fidèle serviteur, intelligent, parlant bien français, l’écrivant un peu, connaissant déjà tous les chefs de la région et vraiment point trop malhonnête pour un interprète noir. »
(Ibid., 19.)
31Marcel Monnier, le photographe qui accompagna Binger dans sa mission de reconnaissance des frontières, a également évoqué Louis Anno8, dans l’ouvrage de souvenirs qu’il publia à l’issue de l’expédition, comme « un garçon dévoué, affectant des allures européennes et que sa faconde rendra précieux dans les palabres ». Louis Anno ayant sans doute atteint un bon niveau de scolarisation en français, Monnier précise, non sans paternalisme et une pointe de mépris raciste :
« Dans ses rapports avec nous, il use le plus souvent d’un vocabulaire spécial emprunté moins au langage courant qu’à ses réminiscences scolaires, de précautions oratoires telles que “si j’ose m’exprimer ainsi”, “me permettrai-je de…”, “ce souvenir est gravé dans mon âme”, au lieu de “je me rappelle”. Autant de périphrases prud’hommesques qui, dans sa bouche, sont d’une irrésistible drôlerie9. »
(M. Monnier, France noire (Côte d’Ivoire et Soudan)* [1894*], 48.)
32Et dans le traité signé, lors de cette même expédition, entre le capitaine Binger et le chef de l’État du Diammala (centre-ouest de l’actuelle Côte d’Ivoire), on peut voir, à côté des signatures en tant que témoins de Marcel Monnier, la signature de l’interprète Louis Anno, qui mena les pourparlers en langue agni10. Ce dernier illustre assez bien la façon dont les intermédiaires africains jouèrent un rôle crucial dans la mise en place pratique d’un colonialisme, que l’on peut, en écrivant leur histoire, appréhender par le bas (voir Lawrance, Osborn et Roberts 2006).
33Ainsi, la palabre peut désigner une forme d’interprétation et d’appropriation que se fait l’Européen des manières dont la parole circule localement. Elle consacre aussi un stéréotype tenace qui assimile l’Afrique à un continent de l’oralité. Elle masque enfin des pratiques diplomatiques complémentaires fondées sur l’écrit, qui ont donné lieu à d’autres phénomènes d’interprétation aussi bien du côté européen qu’africain, matérialisées dans la signature de traités régulant les relations commerciales et diplomatiques. Au cœur des interactions, la palabre comme les traités mettent en œuvre, de part et d’autre, des stratégies d’adaptation et d’appropriation propres à la rencontre coloniale.
De la palabre au traité
34S’il existe des traités anciens passés entre des compagnies commerciales européennes et des chefs locaux africains, le xixe siècle voit se multiplier la signature de traités entre la France et certains chefs d’États, dans le contexte particulier de la course à l’Afrique. Dans les deux dernières décennies du xixe siècle, de nombreuses expéditions sillonnent les différents territoires de la boucle du Niger, « vaste région de l’Afrique occidentale que l’océan baigne au sud et que le grand fleuve limite presque partout ailleurs »11. Cette zone est l’objet de litiges et de négociations entre la France et l’Angleterre (et dans une moindre mesure l’Allemagne) pour la prise de contrôle du territoire. Elle est particulièrement convoitée par la France qui veut faire la jonction entre ses différentes possessions et conquêtes (comptoirs de la côte occidentale, Afrique du Nord, Soudan français) et s’assurer un débouché vers le golfe de Guinée. Il s’agit aussi d’appliquer l’une des dispositions de la conférence de Berlin établissant que « toute puissance européenne installée sur la Côte acquiert de ce fait des droits sur l’arrière-pays et peut reculer les limites de ses possessions jusqu’à ce qu’elle rencontre une zone d’influence voisine ou un État organisé »12. Cette disposition explique la logique de la course à l’Afrique qui se met alors en place. L’une des conditions stipulées par la conférence de Berlin, comme nécessaire à la reconnaissance des droits des puissances européennes sur un territoire africain, est la signature de traités avec les chefs locaux. Ces traités, « fondement légal de l’expansion française » (Caniart 2007) et qui s’inscrivent dans une logique d’occupation effective du territoire, sont passés entre les militaires, chefs de colonnes et d’expédition, et les potentats locaux. Ils peuvent tout aussi bien résulter d’une opération militaire de conquête, dans des régions où le contact commercial est ancien, ou avoir été initiés par des « Européens s’avançant seuls en pays africain, en position de faiblesse, bien au-delà des limites de la colonie » (Surun 2014). C’est ce deuxième cas, reliant exploration et conquête territoriale, que nous étudierons plus particulièrement.
35À la différence de ce qui était pratiqué par les Britanniques, qui produisaient des traités pré-imprimés standardisés qu’il s’agissait de faire signer, les Français rédigèrent chaque convention sur le terrain. Celui-ci est donc le produit d’une négociation, et « peut être considéré comme une création originale qui doit beaucoup à l’imagination politico-juridique du négociateur européen ». Le résultat est un corpus de textes très hétérogènes dans leur forme et contenu, les clauses et la terminologie étant largement flottantes (ibid.13). Les traités fondent le droit tout en l’énonçant et constituent dès lors des « énoncés performatifs dont l’accumulation instaure une sorte d’empire de papier » (ibid., 335).
36La signature du traité est un mode de rencontre coloniale tout à fait singulier, relevant d’une « diplomatie du contact impérial » (ibid.), qui repose sur l’établissement préalable d’une relation, un protocole, une mise en scène, et implique des acteurs multiples, dont de nombreux intermédiaires en coulisse. Les archives diplomatiques du ministère des Affaires étrangères ainsi que les Archives nationales d’outre-mer conservent de nombreux traités passés entre la France et différents chefs et rois du Soudan ou de la Côte d’Ivoire. Et certains militaires et explorateurs ont raconté les « palabres » amenant à la signature. Ces documents nous révèlent des histoires de discussions, de traductions, de mises par écrit, où les deux parties en présence doivent faire avec les codes culturels de l’autre.
37Comme exemple de ce phénomène, suivons les traces du capitaine d’infanterie de marine Parfait-Louis Monteil (1855-1925), qui mena une mission d’exploration à caractère diplomatique, de Saint-Louis à Tripoli en passant par le lac Tchad et fit rédiger et signer à cette occasion une série de traités. Si la mission de Binger gardait encore des liens avec les missions d’exploration scientifique, celle de Monteil s’inscrit dans un contexte historique différent, marqué par une logique impériale14. Monteil a pu représenter, notamment à l’époque dans les yeux du parti colonial, le versant dit pacifique de la colonisation, non sans ambiguïté toutefois car il est avant tout (comme l’était Binger) un militaire. Voici en effet ce qu’écrit un journaliste de la Dépêche coloniale au retour de l’expédition de Monteil :
« Il a réussi non par la force et la violence, mais par la douceur et la persuasion. C’est bien ainsi que nous devons faire nos conquêtes coloniales. »
(E. Grésillon, La Dépêche coloniale, 27 décembre 1892, cité dans Tessières 1972, 389.15)
38Monteil lui-même décrivait la colonisation européenne de l’Afrique comme « la solution pacifique d’un problème économique » (Discours de 1897, cité dans Tessières 1972, 389). L’argument économique est primordial pour ces partisans de l’expansion coloniale : il s’agit d’ouvrir de nouvelles voies commerciales, pour s’approvisionner en matières premières et créer de nouveaux marchés pour les produits manufacturés français ; cette préoccupation est constante dans le récit de voyage de Binger, que nous avons suivi dans notre précédent chapitre : dans chaque bourg ou village où se tient un marché, il note ce qui s’y vend, à quel prix et jusqu’où pénètrent les produits manufacturés européens.
39L’expédition que dirige le capitaine Monteil et qui dura deux ans (de 1890 à 1892) rassemble une dizaine d’hommes dont deux Européens, mais c’est une formation lourde, caractérisée par un nombre important de bagages et accompagnée de cent porteurs. Comme toutes les expéditions de cette époque, elle est fortement militarisée et ne s’adapte pas aux manières locales de voyager ; les relations nouées avec les populations locales sont restreintes, limitées au seul contact avec les chefs et autorités politiques. Monteil, contrairement à Binger, ne parle pas de langue africaine, il n’interagit pas avec des voyageurs, esclaves, femmes ou enfants… Sa mission est une expédition de reconnaissance, précédant ou accompagnant des négociations frontalières (Lefebvre 2015, 197). L’objectif est d’établir l’influence de la France dans des zones fortement disputées par les Britanniques. Dans ce contexte, la signature de traités est l’un des impératifs de la mission. Pour leur rédaction, la langue arabe est la seule envisagée comme traduction du français. Avant le départ de l’expédition, Monteil recrute donc un traducteur capable de rédiger ces traités avec soin, un certain Rosnoblet, diplômé de l’École des langues orientales et recommandé par Binger. En route, il est prévu de lui adjoindre un interprète peul, mandingue, bambara et hausa (Tessières 1972, 354). Très vite, Monteil se sépare de Rosnoblet dont il déplore « l’incapacité notoire » et qu’il abandonne, malade, à Kayes16. Ses compétences linguistiques se révèlent finalement moins nécessaires qu’une capacité d’adaptation physique à la rigueur de la vie en expédition. À Bafoulabé, l’étape suivante, il est remplacé par Makoura Seck, wolof originaire de Saint-Louis, commerçant local17. Ce dernier comprend, parle et écrit un peu le français. Il parle wolof, peul et bambara, peut s’entretenir et comprendre l’arabe sans savoir suffisamment l’écrire, ce qui nécessite, pour la rédaction des traités dans cette langue, de se servir des marabouts locaux comme intermédiaires. En chemin, il embauche également un certain Abdoulaye Traouré pour lui servir d’interprète mossi (De Saint-Louis à Tripoli en passant par le lac Tchad…*, 66).
40La série des traités que négocie Monteil pendant son expédition (neuf en tout, de San, dans l’actuel Mali, à Say, dans l’actuel Niger) relève de deux types et sont rédigés selon deux modèles : l’un est un traité de protectorat et de commerce, l’autre d’alliance et de commerce (Surun 2014, 324)18. Le premier traité de protectorat fut signé avec l’almamy de San, Lassana Tera19. Il s’ouvre ainsi :
« Article 1er – L’almamy de San en son nom et au nom de ses successeurs place son pays sous le protectorat de la France. »
(Base des traités et accords de la France [TRA18910025], 14 janvier 1891.)
41Voici comment Monteil raconte cet épisode dans le récit qu’il publia de son expédition :
« Dans l’après-midi je vais faire visite à l’almamy Alassana, chef de San. […] Nous causons assez longuement de toutes sortes de questions, mais en particulier de la situation politique de son pays qui n’est pas sans lui inspirer des inquiétudes. Je lui laisse comprendre, sans trop insister sur l’instant, que son alliance avec nous aurait pour effet de lui assurer la sécurité dont il a si grand désir et besoin.
Dans l’après-midi, son fils Khalilou vient de sa part me rendre visite et à nouveau me sont soumis différents faits, petits ou grands, que j’utilise à nouveau pour arriver à la conclusion d’un traité.
Après quatre jours de négociations, l’almamy en vient lui-même à me demander de le rédiger.
Le texte français une fois composé, je fis demander un marabout pour écrire le texte arabe. Ce fut un travail difficile, parce que la science assez rudimentaire de ces lettrés ne comporte guère la précision des expressions. J’eus bien avec Khalilou, personnage très intéressé, quelques tiraillements ; mais enfin nous vînmes à bout du travail. Au dernier moment, la question des quatre expéditions faillit tout compromettre : j’envoyai Makoura à l’almamy lui expliquer les choses et enfin j’obtins satisfaction.
Le 14 janvier après midi, accompagné de Badaire [Armand-Victor Badaire, sous-officier de l’administration pénitentiaire, chef de convoi et second de Monteil] et Makoura, je me rends chez l’almamy. Celui-ci, ayant Khalilou auprès de lui, nous reçoit sur la terrasse de sa maison. Les salutations d’usage faites, je présente à l’almamy les quatre exemplaires du traité ; il lit très rapidement et à haute voix le texte arabe en approuvant à chaque paragraphe ; la lecture terminée, il dit : “Cette parole écrite entre moi et les Français, je l’accepte devant Dieu.” Je lui passe alors une plume pour qu’il signe au-dessous du texte arabe, je signe moi-même au-dessous du français, puis de même Badaire et Makoura.
Prenant alors un pavillon français que j’avais apporté, je le déploie et le remets solennellement à l’almamy en lui disant qu’il est le symbole auquel se reconnaissent entre eux les hommes de notre nation ; que partout où il flotte il a droit de demander aide et protection.
Le lendemain, j’envoyai à l’almamy et à ses fils de superbes cadeaux au nom du président de la République, à l’occasion de la signature du traité. »
(De Saint-Louis à Tripoli en passant par le lac Tchad…*, 35-36.)
42L’approche de Monteil consiste à faire en sorte que le traité soit sollicité par la partie africaine, c’est en tout cas la façon dont il raconte la négociation, et il n’est de toute façon aucunement en position d’exiger ou imposer la signature du traité. Le texte est rédigé en français puis traduit en arabe. Le protocole mis en place implique la remise d’un drapeau. L’échange des cadeaux a lieu le lendemain de la signature. Le texte du traité ne mentionne aucune « coutume » qui lierait l’administration française à l’almamy de San20. Les deux textes, français et arabe, sont raturés et leur rédaction fut sans doute peu simple. Une gravure publiée dans le livre de Monteil la met en scène. On le voit représenté de trois quarts dos, lisant le texte au centre de l’image, et en face de lui deux Africains dont l’un, l’index levé, semble traduire oralement à l’autre qui note sur ses genoux.
Illustration 3. « La rédaction du traité de San », extrait de P.L. Monteil, De Saint-Louis à Tripoli par le lac Tchad…* (1895, 37)

43Le texte premier, en français, est ensuite traduit en arabe. Cet exercice suppose la transposition d’un système diplomatique à l’autre et révèle la difficulté de l’exercice, à travers des mots précis et leur équivalent ; ainsi en est-il des mots « protectorat » et « indépendance », utilisés en français dans les deux premiers articles :
« Article 1er – L’almamy de San en son nom et au nom de ses successeurs place son pays sous le protectorat de la France. »
« Article 2 – La France reconnaît l’indépendance de la ville de San sous l’almamy actuel et ses successeurs. Elle s’engage à assurer cette indépendance contre les entreprises des pays voisins. »
44La juxtaposition de ces deux termes « n’est paradoxale qu’en apparence » et « constitue l’expression la plus claire de la dissociation entre les deux régimes de souveraineté interne et externe » (Surun 2014, 334). La traduction en arabe utilise dans un cas comme dans l’autre le même mot, amāna, auquel l’almamy et la France consentent successivement. Signifiant « protection », ce terme désigne, dans les usages diplomatiques médiévaux, d’une part la soumission demandée par le vainqueur d’un conflit au vaincu à qui on laisse la vie sauve et qui à son tour doit respecter un pacte de non-agression. Il signifie d’autre part un sauf-conduit autorisant un étranger, marchand ou diplomate, à circuler sous la protection du prince dans ses territoires (voir Sourdel et Sourdel 2004, 77). Dans un cas comme dans l’autre, il est une garantie de non-agression. L’almamy de San accepte donc de se placer sous l’amāna de la France, qui lui promet sécurité et protection, principalement pour la libre circulation et le commerce des caravanes21. Le mot n’a pas le sens de « protectorat » tel qu’il est en train de se stabiliser dans les usages coloniaux français en cette fin de xixe siècle, reposant sur ce partage entre souveraineté extérieure et intérieure. Il ne s’agit pas ici d’abandonner ses prérogatives dans ses relations avec des puissances extérieures, mais de bénéficier d’une protection contre les agressions possibles. Les termes de ce qui est conclu par les deux parties ne revêtent pas la même signification de part et d’autre : si cela est compris comme une soumission des autorités de la part des Français, l’amāna est en fait perçu comme faiblement engageant du côté des autorités locales, qui ont pour habitude de multiplier ce type d’alliance, négocier des liens commerciaux, etc. (Lefebvre 2014, 79.)
Traité entre la France et la ville de San, 14 janvier 1891

Sources : Archives nationale d’outre-mer. Cote d’archives: 40 COL 4.
https://recherche-anom.culture.gouv.fr/ark:/61561/uq106hecefe.
Voir également la transcription complète en fin de chapitre.
45Ce premier traité a servi de modèle aux suivants. Un ajout que l’on peut lire dans l’interligne du traité de San montre qu’il a servi en quelque sorte de brouillon pour le traité de Boussoura. Au-dessus du toponyme San est noté : « Bobo Dioulasso et tout le territoire des Bobos Dioulas », énoncé que l’on retrouve tel quel dans le traité passé avec l’almamy de cette ville. Dans la marge droite du traité, en face de certains paragraphes en arabe, on peut également discerner des croix, peut-être de la main de l’almamy, marques graphiques de sa lecture et de son consentement aux clauses du traité. Monteil, au fur et à mesure du parcours, présente sa liasse de traités, qui va s’épaississant, aux chefs d’États avec lesquels il espère établir un nouveau traité. Mais tout ne se passe pas de façon aussi idéale et archétypique qu’à San. La signature du deuxième traité, négocié avec Mahmadou Sanou, fama22 (chef d’État) de Bossora (que Monteil orthographie Boussoura), dans la région de Bobo Dioulasso (actuel Burkina Faso) se fait dans des conditions complexes et assez rocambolesques, que Monteil décrit également longuement.
46Monteil ouvre la discussion avec le frère du fama, Sélou, en profitant des craintes de ce dernier au sujet d’une attaque possible de Tieba, chef de Sikasso :
« Dans la journée, je lui fais remettre de très beaux cadeaux, et à Sélou qui vient me voir je fais des ouvertures pour un traité ; je lui fais lire et interpréter le traité de San. Au cours de la conversation, j’apprends qu’ils redoutent la venue de Tiéba […]. Je rassure Sélou et lui dis que, dès l’instant que son frère sera notre allié, Tiéba ne pourra rien contre le pays des Bobos-Dioulas ; que s’il veut passer un traité avec moi, je lui remettrai au nom du chef des Français un pavillon qu’il lui suffira de hisser sur son village le jour où Tiéba se présentera et que, devant cet emblème qu’il connaît bien, il s’arrêtera.
Sélou et Makoura se rendent chez le fama et celui-ci accepte le traité. On se met à la rédaction et la signature est arrêtée pour le 19 mars [soit deux jours après]. »
(De Saint-Louis à Tripoli par le lac Tchad…*,93.)
47En raison de deux décès survenus dans la famille du fama, la signature est repoussée au lendemain :
« Le lendemain, 20 mars, il a été arrêté qu’on signerait le traité. En effet le fama et Sélou viennent dans la journée, mais accompagnés de plusieurs hommes, dont des sorciers. On donne lecture des actes ; mais quand il faut signer, nous ne nous entendons plus, les sorciers s’y opposent. Le fama et Sélou disent qu’ils ont donné leur parole, qu’elle ne peut être mise en doute. Ce qu’ils veulent surtout, c’est le pavillon. Je n’accepte point ; je veux, sinon leur nom, puisqu’ils ne peuvent l’écrire, du moins leur signe qui montre bien qu’ils ont accepté. Je perds mon temps à essayer de les convaincre. Je refuse le pavillon, certain de les amener à composition. »
(Ibid., 97.)
48La signature se fait finalement en catimini :
« Dans la soirée, le fama envoie chercher Makoura et lui dit qu’il donne à Sélou pleins pouvoirs pour signer. Celui-ci vient en effet presque à la nuit. La scène qui se passe est du dernier comique. Sélou est grave et songeur ; en entrant, il demande précipitamment la plume et les papiers. Il appose sur chacun deux signes, un pour son frère, l’autre pour lui ; il a la sueur au front, il lui semble commettre une action abominable : puis aussitôt il demande le pavillon, le cache sous son boubou et se sauve tant qu’il a de jambes.
Le lendemain matin à patron-minette, le fama est chez moi qui me confirme qu’il a bien envoyé Sélou pour signer. Je lui donne un exemplaire du traité et lui fais faire une pinte de bon sang en lui racontant la scène de la veille. Il me dit qu’ils ont été contraints à ces allures mystérieuses par crainte des sorciers ; mais ce qu’il veut avant tout, c’est mettre son pays à l’abri des entreprises de Tiéba, et pour cela il a confiance en moi, tandis que les sorciers n’y pourraient rien.
Le 22 mars au matin, nous quittons Boussoura. »
(Ibid., 97-98.)
49Les mots qu’utilise Monteil et l’ironie de son ton montrent combien il fait peu de cas des appréhensions du chef et de son frère. L’expression familière, très xixe siècle, « patron-minette » (altération de potron-minet) ainsi que la « pinte de bon sang » (la bonne rigolade) qu’il offre au fama accentuent le traitement comique de l’épisode et la façon dont il tourne en ridicule le comportement de son frère. L’ensemble de la négociation relève de la farce : Monteil parvient à ses fins en exploitant la crainte d’une invasion militaire par les troupes de Sikasso et en faisant croire au pouvoir quasi surnaturel du pavillon français.
50« Marque effective de notre protection », dit le texte du traité ; le traité de San disait : « signe efficace de notre protection ». Par ces termes de « protection » et d’« efficace », le drapeau devient objet talismanique tout en suscitant en retour une autre ruse. Car c’est aussi ainsi que l’on pourrait interpréter la scène : Monteil lui-même est l’objet de la ruse de ces indigènes superstitieux. Le fama obtient le pavillon, il n’a ni touché ni ratifié le traité écrit dans une langue qu’il ne comprend pas, personne de son camp n’en a été témoin si ce n’est son frère.
51À Lanfiéra (province du Sourou, dans l’actuel Burkina Faso), la situation est très différente. Le traité est signé par Dakou Konaté, chef de la confédération de Kombara, mais il engage également l’almamy de Lanfiéra, Karamokoba Sanogo. Cet almamy, fin lettré, se fait lire plusieurs fois le traité de San, l’approuve, le commente, puis, après la rédaction de la partie en français, prend lui-même la plume pour rédiger la partie en arabe, disant refuser de « s’astreindre à une rédaction aussi sèche, divisée en articles » et voulant faire « une rédaction conforme à l’esprit du pays » (ibid., 113). « Je laisse faire », précise Monteil. Karamokoba Sanogo s’approprie la rédaction du traité et produit un texte en soi plutôt que d’en proposer une simple traduction. Ce sera ce texte qui, par la suite, sera retenu comme modèle par les interlocuteurs africains de Monteil. Ainsi avec le roi d’Ouro-Guéladjo, dans l’actuel Niger :
« Pour mieux lui faire comprendre l’objet de ma mission, je lui donnai les traités que j’avais déjà passés ; après les avoir lus, sans que je lui fisse d’ouverture d’aucune sorte, il retint le traité de Lanfiéra et me dit qu’il allait me faire le semblable, que je pouvais préparer le texte français. »
(Ibid., 188-189.)
52La relecture du traité de Lanfiéra fait cependant apparaître des oublis :
« 1° la faculté aux Français de venir dans le Dafina s’y établir ;
2° l’engagement de ne point traiter avec d’autre puissance ; 3° la remise du pavillon. »
(Ibid., 113.)
53L’oubli, surtout concernant les deux derniers points, n’est pas anodin : il touche justement à la souveraineté extérieure qui est omise ici par l’almamay de Lanfiéra. Si Monteil précise dans son récit que l’almamy corrige ces omissions, l’examen du texte du traité déposé aux archives laisse à penser qu’il n’en est rien : à la place d’une traduction qui semble n’avoir pas été ajoutée figure un grand blanc paraphé par Monteil, en face du texte français.
54Ainsi, l’étude des traités « jette un éclairage nouveau sur les inventions juridiques qui accompagnent les appropriations territoriales par les empires » ; il y a lieu donc de « réviser l’idée commune selon laquelle les chefs africains auraient apposé leur croix en bas des traités sans comprendre ce qu’ils faisaient » (Surun 2013, 41 et 50). En effet, sans que les officiers européens ne puissent bien souvent comprendre l’ensemble des stratégies auxquelles ceux-ci se livraient, ils « se trouvèrent ainsi aspirés dans les enjeux géopolitiques locaux, instrumentalisés ou conduits à jouer les arbitres, […] » (ibid.). Certains chefs d’État, « négociateurs opiniâtres », épuisèrent « leurs interlocuteurs européens en d’interminables palabres » (ibid.).
Document : Traité entre la France et la ville de San (1891). Transcription de la version française
Entre Nous Monteil [Parfais Louis]
Capitaine à l’État-Major Hors Cadres de l’Infanterie de Marine
Chevalier de la Légion d’Honneur, Officier d’Académie, Représentant du Gouvernemeent de la République Française et muni de pouvoirs nécessaires, et [illisible] Alassana almamy de la ville de San a été conclu le traité dont la teneur suit :
Article I
L’almamy de San en son nom et au nom de ses successeurs place son pays sous le protectorat de la France.
Art. II
La France reconnaît l’indépendance de la ville de San sous l’almamy actuel et ses successeurs. Elle s’engage à assurer cette indépendance contre les entreprises des pays voisins.
Art. III
L’almamy de San s’engage à protéger par tous les moyens en son pouvoir le commerce des caravanes.
Art. IV
Le commerce sera entièrement libre à San, comme il est présentement, des caravanes n’y seront assujéties [sic] à aucun droit soit au départ soit à l’arrivée.
Art. V
Dans tous les pays de domination ou de protectorats français, les caravanes de San seront efficacement protégées; et aucun droit ne sera prélevé sur elles.
À cet effet pour que leur provenance soit incontestée, elles devront au départ de San faire viser le laisser-passer par l’almamy.
Art. VI
Les Français ou sujets français qui viendront s’établir à San pour y faire le commerce seront eux et leurs biens sous la sauvegarde directe de l’almamy qui sera responsable de tout pillage ou vexation commis contre eux.
Art. VII
Les contestations entre indigènes seront soumises à l’almamy et jugées par lui.
Les contestations entre indigènes et sujets français si elles ne peuvent être arrangées à l’amiable par l’almamy seront portées devant le Résident de Ségou.
Les contestations entre sujets français seront portées devant le Résident de Ségou.
Art. VIII
L’almamy de San s’engage à ne passer aucun traité avec une puissance Européenne étrangère sans le soumettre au préalable à la sanction du Gouvernement français
Art. IX
Comme signe efficace de notre protection, dont il pourra user comme de droit, l’almamy a reçu un pavillon français qu’il s’engage à conserver.
***
Fait à San le quatorze janvier mil huit cent quatre vingt onze, en quadruple expédition dont une a été laissée pour lui servir ce que de droit, trois conservés par nous l’une pour être envoyée à Monsieur le Président du Conseil des Ministres, la deuxième pour le Commandant Supérieur du Soudan Français, la troisième pour nous-même.
[Signé : P. L. Monteil ; Badaire, membre de la mission ; Macaura, interprète]
Notes de bas de page
1Dictionnaire historique de la langue française (Paris : Le Robert, 1992), 1728.
2Binger n’utilise ce mot que dans une seule circonstance, sans aucune connotation négative, pour désigner une réunion qui suit un protocole précis, se déroulant, en l’occurrence, à l’occasion de la signature d’un traité avec Kommona-Gouin, chef de l’Anno (région au sud de la Côte d’Ivoire). L’usage du mot est donc identique à celui que l’on trouve dans les écrits de Clozel analysés plus loin.
3Remarquant deux crânes humains émergeant d’un dallage dans le village de Zangué, Eysséric écrit : « Est-ce là un indice des coutumes anthropophages (ou seulement des sacrifices humains) qu’on reproche aux Gouros ? » (« Exploration et captivité chez les Gouros »* 1900, 87).
4Les peuples de l’Est, eux, ne pratiqueraient « que » les sacrifices humains, soit un rituel religieux qui les rapprocherait davantage de la « civilisation » (ibid.).
5Il a également publié plusieurs ouvrages d’ethnographie et linguistiques et collaboré aux travaux de Maurice Delafosse.
6F.-J. Clozel, « Circulaire du Lieutenant-Gouverneur relative aux tournées à effectuer par les Administrateurs », Bamako, 1911 ; cité dans Simonis (2005, 88).
7Centre des archives d’outre-mer (FM 1 Affpol 2255/4), cité dans Simonis (ibid., 113).
8La photographie de Louis Anno prise par Marcel Monnier se trouve sur le site des Archives nationales d’outre-mer (ANOM), sous la cote FR ANOM 37Fi28 : https://page.hn/avj6ud [archive].
9Nous reviendrons plus tard sur la difficulté que purent avoir les Africains à faire entendre leur parole en français, pris entre ces deux écueils que constituent l’hypercorrection et le petit-nègre.
10Les deux témoins de Marcel Monnier sont Karamokho Bokary Fofana et Karamokho Sakamoko Fofana, « karamokho » étant le titre donné aux lettrés musulmans présents lors des pourparlers. Karamogo en bambara désigne « l’enseignant, le maître ».
Renversant une locution utilisée par et pour les administrateurs coloniaux (voir l’autobiographie de l’ancien administrateur colonial Hubert Deschamps : Roi de la brousse. Mémoires d’autres mondes* [1975]), Henri Brunschwig avait qualifié de « roi de la brousse » deux catégories d’Africains dits « collaborants » : les chefs coutumiers et les interprètes. Pendant la période d’expansion coloniale, les interprètes furent des « occasionnels, choisis pour les besoins de la cause, rémunérés au gré de l’embaucheur et abandonnés à la fin de l’exploration et de l’expédition. On les rencontre partout dans les récits de voyage, dans les rapports administratifs, dans les actes judiciaires, dans les propositions de décoration » (Brunschwig, Noirs et Blancs dans l’Afrique française [1983], 106). Faidherbe, devenu gouverneur du Sénégal en 1854, entreprit de mettre sur pied un corps d’interprètes indigènes, salariés par l’administration. Il réorganisa pour cela l’École des otages en 1856 (qui fut renommée à partir de 1864 l’École des fils de chefs et des interprètes) en mettant en place un enseignement pour former des interprètes, des traducteurs et de futurs chefs. Sur le terrain pourtant, à la fin du xixe siècle, la réalité semble avoir été plus difficile. Étienne Péroz écrit : « Des écoles d’otages établies dans chaque poste par le colonel Gallieni avait pour objet d’alimenter ce corps [d’interprète] ; faute de ressources suffisantes elles ont disparu, sauf à Kayes, et le Soudan serait à la veille de manquer d’interprètes dignes de ce nom si la mission des Pères du Saint-Esprit de Kita n’en préparait de sérieux » (Péroz, Au Niger : récits de campagnes, 1891-1892* [1894], 78). Les interprètes étaient les fonctionnaires indigènes les plus importants du système administratif colonial, leur position leur permettant de faire le lien entre administration française et population africaine. Dans les récits avec lesquels nous cheminons, il est peu question d’interprètes fonctionnaires, formés pour le devenir. Mais l’on rencontre des individus, qui par le hasard de leur position, en viennent à se tracer une forme de carrière coloniale, comme c’est le cas de Louis Anno.
11P. Voulet, « Dans la boucle du Niger : conférence de M. le capitaine Voulet à la société géographique de Lille le 21 novembre 1897 »* (1898).
12Acte général de la conférence de Berlin, 15 novembre 1884-26 février 1885 (Caniart 2007).
13À partir d’un corpus de plus de 400 traités, pour la plupart déposés dans les archives du Sénégal et courant sur une période allant de 1817 à 1897). Voir aussi Caniart (2007), à partir de l’examen de quatre traités retrouvés dans un fonds « Moscou » relevant de la section technique des troupes coloniales (SHD/DAT, Moscou II, 8e direction, dossier 442).
14Sur l’évolution impériale des missions de l’exploration vers la conquête à partir de 1890, voir Lefebvre (2015, 191 sqq.) Elle y traite notamment en détail de la mission Monteil.
15Monteil est notamment constamment opposé à l’explorateur britannique Henry Stanley, « qui n’a laissé que la ruine et la famine partout où il a passé », écrit le même journaliste.
17À son retour au Sénégal, recommandé par Monteil, il entrera dans le cadre des interprètes de la colonie comme interprète titulaire de 3e classe. Il mourra en 1894 dans un combat en Casamance alors qu’il allait rejoindre Monteil (Tessières 1972, 355).
18L’alliance est un pacte d’intérêt commun entre deux ou plusieurs États souverains. Le protectorat, tel qu’il se met en place progressivement à l’époque coloniale repose sur un « partage de souveraineté reposant sur une dissociation entre souveraineté extérieure et intérieure » (Surun 2014, 333). Les chefs d’États africains conservent leur autorité sur leurs sujets et peuvent les administrer selon les coutumes en vigueur ; les règles de succession ne sont pas mises en cause (souveraineté intérieure) mais les États perdent leur souveraineté extérieure : les relations avec d’autres États sont réglées par la puissance « protectrice ».
19Almamy est une déformation de Emir al Muminin (« empereur des croyants »). Il est le titre que portaient aux xviiie et xixe siècles les chefs de plusieurs États musulmans de l’Afrique de l’Ouest. L’almamiya (État de l’almamy) de San date de la Dina, État théocratique peul, au début du xixe siècle et fut mis en place par Cheikou Amadou.
San est une ville de la région de Ségou au Soudan français (Mali). C’est un carrefour commercial où se croisent marchands venus du nord, du sud et de l’est, et elle revêt ainsi une importance capitale aux yeux de Monteil.
20Montant (payé en marchandises) renouvelé à date fixe et garantissant le droit de commerce. Les « coutumes » étant en usage avec les chefs d’État de Sénégambie.
21Dans son étude sur les échanges épistolaires à caractère diplomatique entre émirs et officiers français au Niger, Camille Lefebvre fait une analyse précise des usages de ce même mot. Voir Lefebvre (2014).
22Fama, ou fàama, est le titre porté par les chefs d’État bambara, de Ségou et du Kaarta.
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A ficção como história
Resistência e cumplicidades na literatura angolana pós-colonial
Dorothée Boulanger Susana de Faria Sousa e Silva (trad.)
2025
De la bouche même des indigènes
Échanges linguistiques et Afrique coloniale
Cécile Van den Avenne
2026
Angola e as Incertezas da Nação
Uma incursão às raízes sociais da UNITA
Didier Péclard Maria da Conceição Neto et João Bernardino Borges de Sá (trad.)
2025
Homosexuality in Precolonial Africa
Gender Innovation and the Politics of Sex in the Kingdom of Buganda (1880–1900)
Henri Médard
2026
